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L.4 VIE DU « BIEN RENOMMÉ » MLLON

François de Montcorbier, dit des Loges1, naquit à Paris, en 1 43 1 , de parents pauvres 2 :

Povre je suis de ma jeunesse,

De povre et de petite extrace;

Mon pere n’ot oncq grant richesse,

Ne son ayeul, nommé Orace;

1. Il me faut bien citer, une fois pour toutes, les deux volumes que j'ai consacrés à François Villon, sa vie et son temps, Paris, iqi3,où l’on trouvera les références qui manquent ici, ainsi que la documentation iconographique.

LE PAUVRE VILLON

Povreté tous nous suit et trace.

Sur les tombeaulx de mes ancestres,

Les âmes desquelz Dieu embrasse,

On n’y voit couronnes ne ceptres.

Le nom de Montcorbier nous permet de penser que le père de François tirait son origine de l'ancienne province du Bourbonnais. Un grand nombre de Bourbonnais durent venir s’établir à Paris à la suite du mariage de Charles V avec Jeanne de Bourbon. La mère de François habitait précisément le quartier des Célestins, très aristocratique alors, où se trouvait l’hôtel Saint-Pol, la résidence royale. Le père de François de Montcorbier mourut de bonne heure, car l’enfant fut élevé par sa mère, une bonne femme, pieuse et illettrée, dévote à la Vierge qui, craignant les peines de l’Enfer et désirant les joies du Paradis, vécut dans l’espérance de bien mourir en sa foi. Elle priait, l’humble chrétienne, devant la fresque du moûtier, c’est-à-dire du monastère qui était sa paroisse, représentant précisément une image peinte de Notre Dame « de souveraine maistrise » et aussi des scènes de l’Enfer. Son fils le rappellera dans les vers candides dont il lui fera plus tard présent1 :

Femme je suis povrette et ancienne,

Qui riens ne sçay; oncques lettre ne leus.

Au moustier voy dont suis paroissienne Paradis paint, ou sont harpes et lus,

Et ung enfer ou dampnez sont boullus :

L’ung me fait paour, l’autre joye et liesse...

En ceste foy je vueil vivre et mourir.

Sans doute aussi la pauvre femme lui faisait de petits contes, comme toutes les mères en font aux enfants : car à illon se dira plus tard « extrait de fée », capable de dispenser aux hommes le « don d’aimer ». François aimera tendrement sa mère, comme tant d’hommes passionnés et terribles. Mainte fois, au cours de sa vie misérable et dangereuse, il se

i. T., v. 893-902. — Il s’agit certainement de l’église du couvent des Célestins»

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tourna vers elle, l’unique soutien de sa faiblesse; et il lui donna ce beau nom de « château1 » :

Qui pour moy ot douleur amere,

Dieu le sect, et mainte tristesse :

Autre chastel n’ay, ne fortresse.

Ou me retrave corps et ame,

Quant sur moy court malle destresse,

Que ma mere, la povre femme !

La mère de François dut demeurer veuve de bonne heure; car il était encore bien jeune quand elle vint le porter à maître Guillaume de Villon, son parent sans doute, qui était chanoine d'une vieille paroisse parisienne, de fondation royale, ayant chapitre sans dignités capitulaires, Saint- Benoît-le-Bétourné, dans la grand’rue Saint-Jacques. François de Montcorbier prendra même le nom de son protecteur, de son «plus que père», qu'il devait illustrer d’une manière bien inattendue; et il a parlé avec tendresse des soins maternels dont l’entoura le chapelain de Saint-Benoît - :

Qui esté m’a plus doulx que mere,

A enfant levé de maillon.

Ce Guillaume de Villon, originaire du village de ce nom à cinq lieues de Tonnerre, était un clerc bourguignon ayant alors entre trente-cinq et quarante ans, qui ne quitta guère les écoles de Décret de la rue Saint-Jean-de-Beauvais où il avait étudié en attendant d'y enseigner comme professeur. Pourvu de modiques bénéfices, il demeura dans une maison du cloître, non loin des charniers, à la Heuze, puis à la Porte Rouge qui regardait le grand portail de l’église. C’était un homme appliqué et paisible que ce décrétiste.

La maison tranquille d’un chanoine avec sa petite librairie, ses livres de piété et de droit, ses coffres, sa garde-robe, son pétrin et ses celliers ; la série des fêtes religieuses ou de quar-

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tiers, la Nativité surtout où l’on chantait, en criant Noël, de si longs cantiques; une pauvre et antique église; la cour du cloître avec ses enseignes dévotes et facétieuses, très propres à exciter l’imagination d'un petit enfant, né avec des yeux bien ouverts sur le monde, voilà évidemment ce qui tout d’abord a retenu l’attention de François. Il grandit sur la montagne Sainte-Geneviève, dans le quartier des collèges, dans un milieu tout à fait ecclésiastique, entre le curé, les six chanoines capitulaires nommés par Notre-Dame, les douze chapelains élus par le chapitre de Saint-Benoît. C’est dans ce milieu loyaliste que l’enfant entendit la légende des saints de Paris, les histoires ecclésiastiques de privilèges, de justice, de droits, d’abus, de procès; les conversations de ces pauvres curés parisiens, qui détestaient les riches réguliers, les ordres nouveaux qui leur faisaient concurrence; et il recueillit aussi les échos de la querelle particulière que les genè de Saint-Benoît soutenaient contre le chapitre de Notre- Dame dont leur église était sujette. Car le jour de la fête de saint Benoît (n juillet), les doyens et chapitre de l’Fglise de Paris venaient faire une station et une procession dans leur église sujette, toucher une petite rente, du blé; et souvent ils dénonçaient la misère de la paroisse parisienne, insistant sur le désordre qu'ils y avaient remarqué. Ils étaient très mal reçus par les gens de Saint-Benoît; et c’est un fait que ces derniers, qui n’avaient ni maîtrise ni enfants de chœur, négligeaient de se faire représenter à Notre-Dame le jour de la fête de leur paroisse, alléguant à ceux qui jouissaient d’une maîtrise renommée qu’ils ne savaient pas bien chanter!

Paris était encore sous la domination des Anglais. En 1 436 , quand ils quittèrent la capitale, on fit une notable procession et, malgré le vent et la pluie, on remarqua que nul cierge ne s’éteignit; Charles Vil devait entrer dans Paris l’année suivante au milieu des feux de joie. Mais c’est aussi un fait que les courses des brigands ne cessaient pas autour de la ville ; que peu de gens mangeaient du pain à leur saoul ;

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que les pauvres dévoraient des navets et des trognons de choux cuits sur la braise. Et, le jour et la nuit, les petits enfants, les femmes, les hommes criaient : <■ Je meurs, hélas! las doux Jésus: je meurs de faim et de froid ! » Le pain, le pain précieux, demeurait un objet de convoitise: c’est Villon qui dira des pauvres qu'ils ne voient le pain qu’aux fenêtres.

Une épidémie de petite vérole emporta cinquante mille personnes ; beaucoup de camarades de François durent mourir. Lui, il vit de près la misère et, de bonne heure, il connut la puissance de la mort. Les laboureurs des environs de Paris, inquiétés par les garnisons anglaises, rentrèrent dans la ville ; les loups les suivirent en longeant les berges de la Seine. Us attaquaient les chiens et mangèrent même un enfant derrière les Innocents. En i43q, on les vit réapparaître, affamés, se jeter sur les femmes et les enfants. Fin loup sans queue, surnommé de ce fait Courteault, était célèbre ; on en parlait comme d'un cruel capitaine. Et, l’année suivante, apparurent des larrons qui volaient les petits enfants, les enfermaient dans des huches afin que leurs parents les rachetassent. Tels étaient les événements capables de frapper l’imagination d’un petit garçon.

François travaillait alors aux côtés de maître Guillaume de Villon. Il était difficile à cette époque de trouver, gratuitement surtout, la première instruction. Mais Villon n’a certainement pas fréquenté les pédagogies où les enfants demeuraient jusqu’à leur douzième année, âge auquel ils passaient dans la Faculté des Arts. La grande bête de régent manque à la collection des grotesques de son temps que François Villon nous a léguée. Guillaume de Villon lui enseigna certainement le latin; et il se chargea de son instruction, sans doute dans ses propres livres. C'est ce que montre parfaitement le legs irrévérencieux que François lui fera de sa « librairie ». Ils lurent ensemble les livres saints : et Guillaume lui conta les pieuses historiettes, les légendes populaires à Paris.

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Puis Page vint où François, vers sa douzième année, dut suivre les leçons de la Faculté des Arts qui était comme le vestibule des autres Facultés : Théologie, Décret, Médecine. Il passa son baccalauréat ou déterminance au mois de mars 1 44p , ayant payé la bourse la plus minime qui était de deux sous parisis. L’écolier n’était pas en avance, cet examen pouvant se passer à partir de la quatorzième année et après deux ans d’études. On était alors interrogé sur le Donat et VOrganon d’Aristote, la grammaire latine et la logique en un mot. Le deuxième examen qu’il subit, et qui était la licence, portait surtout sur les sciences et la philosophie. Le 4 mai 1 4<3 2 , François de Montcorbier était agréé comme licencié, sur sa vingt-deuxième année. Recevant, rue du Fouarre, le bonnet de la maîtrise, il obtenait en un mot cette « licence d’enseigner », grade suprême de la Faculté des Arts, qui permettait l'accession à tous les autres. Mais plus qu’un grade, la licence permettait finalement la collation d’un bénéfice, et faisait dans tous les cas du jeune homme comme un clerc. Lin singulier clerc, certes, qui n’a pas pris au sérieux tout ce fatras qu’on lui a enseigné, qui n’aima jamais l’étude, n’a nommé le Donat et l’/lrs memorativa que dans des legs à des vieillards ou à des imbéciles, et qui fera, dans ses Lais, une satire très fine du jargon de l’école1 :

Ce faisant, je m’entroublié,

Non pas par force de vin boire,

Mon esperit comme lié;

Lors je sentis dame Mémoire Reprendre et mettre en son aumoire Ses especes collateralles,

Oppinative faulce et voire,

Et autres intellectualles...

La connaissance que François eut du monde antique, il a

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pu la trouver surtout dans les livres en français du temps de Charles V, gonflés des sentences des Latins. Il est le fils de la misère, l’écolier de la douleur1 :

Travail mes lubres sentemens,

Esguisez comme une pelote,

M’ouvrit plus que tous les Commens D’Averroys sur Aristote.

Villon n’était pas l’homme des livres, encore qu’il eût fait les études de son temps et frit aussi docte que tel autre maître. Ou plutôt, il était l’homme d'un livre, le « noble Rommant de la Rose », la bible poétique d’alors, et comme l’encyclopédie de toutes les connaissances, un trésor de courtoisie et de discussions que l’on trouvait fréquemment parmi les livres des chanoines de ce temps.

Il faut le dire aussi : l’époque n’était pas favorable à l'étude. L’Université de Paris, suspecte au roi Charles VII d’avoir été si longtemps bourguignonne, et même favorable aux Anglais, traversait une période de troubles ; elle boudait le pouvoir et marquait son mécontentement par la cessation officielle des cours lorsqu’elle se trouvait en conflit avec l’administration. Ainsi advint-il entre le 4 septembre 1 443 et le i4 mars 1 444 , dans le cours de l’année 1 4 4 5 • Impatienté, Charles 4 11 faisait juger les différends des Universitaires par les gens du Parlement et il leur imposa la grande réforme de 1 4 5 2 . Mais la réforme nedevaitpas changer les habitudes des écoliers, ni abaisser l’orgueil des maîtres, ni apaiser les sentiments de haine que les bourgeois de Paris portaient à ces fauteurs de troubles, les étudiants.

Au rapport du lieutenant criminel, Jean Bezon, les écoliers commettaient, depuis 1 4 4 9 , des excès sans nombre. La nuit, ils enlevaient, avec grand tumulte, les enseignes penduesaux huis par de forts crampons de fer. Ils criaient dans les rues: <( Tuez, tuez! » afin de jouir de l’effroi des bonnes gens qui

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ouvraient timidement leurs fenêtres pour voir ce qui se passait; ils volaient les crochets des boucheries à Sainte- Geneviève, des poules à Saint-Germain-des-Prés. François Villon dut suivre de près ces désordres : car un des épisodes burlesques des troubles universitaires forme le sujet de son premier poème que nous ne possédons plus.

Parmi les curiosités de Paris signalées à l'attention des étrangers, il y avait, devant l'hotel de l’Amiral, près de Saint- Jean-en-Grève, une grosse pierre levée que l’on nommait le Pet au Diable: peut-être une borne, en forme de vessie ou de sac, car il semble bien qu’elle tirât son nom du grossier fabliau bien connu à Paris puisque Rutebeuf l’a conté. Cette pierre avait donné son nom à un grand hùtel situé rue du Martelet-Saint-Jean, appartenant à une vieille et religieuse dame, mademoiselle de Bruyères. Et sans doute devant elle, comme autour d’autres pierres levées, les étudiants se livraient à toutes sortes de facéties. Or, en i45j, les écoliers de Paris enlevèrent la pierre du Pet au Diable et la transportèrent sur la montagne Sainte-Geneviève, dans la rue du Mont- Saint-Hilaire, au cœur du quartier des collèges. Le i5 novembre, le Parlement commettait maître Jean Bezon, lieutenant criminel du Châtelet, pour faire une information sur le transport de cette pierre qui fut déposée dans la cour du Palais comme pièce à conviction. Or, un beau soir, les endiablés écoliers livraient assaut au Palais, en armes; aux Halles, ils décrochaient l'enseigne de la Truie qui file. Puis ils allaient chercher la pierre que mademoiselle de Bruyères avait fait mettre devant son hôtel pour remplacer son Pet. Ils la baptisèrent la Vesse et ils la fixaient, avec des chaînes, scellée dans le plâtre, sur la montagne Sainte-Geneviève. La première pierre fut placée au Mont-Saint-Hilaire, couverte d’un chapeau fleuri et de romarin. Et chaque nuit les écoliers dansaient autour d’elle, au son des flûtes et des bombardes. Ils contraignaient les passants, jusqu'aux officiers du roi, à prêter le serment d'observer les privilèges de la Fesse. Puis

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les écoliers, peut-être à l’instigation de maître François, s’avisaient de plus hautes folies. Ils entendaient marier les enseignes, prises au cours de leurs promenades nocturnes, suivant le récit de vieilles facéties que Villon ne devait pas ignorer. Ainsi ils s’étaient vantés d’avoir le Cerf pour célébrer le mariage de la Truie et de l’Ours; de prendre le Papegault pour le donner, sans doute comme suivant, à la Truie quand on la marierait.

Cette fois, c’en était trop : le prévôt de Paris et son lieutenant résolurent de se rendre sur la montagne Sainte- Geneviève, d'y faire enlever pierres et enseignes, malgré les écoliers qui déclaraient qu’il y aurait alors des têtes battues. Or, le jour de la Saint-Nicolas, fête des écoliers, messire Robert d’Estouteville, le prévôt et ses sergents montèrent dans la rue Saint-Hilaire. La pierre, objet du délit, encore couronnée de romarin, est arrachée; on la charge sur une charrette. Des écoliers s’étaient réfugiés dans la maison de Saint-Etienne avec leurs dépouilles : le lieutenant déclare que le roi doit rester le maître. L’entrée de la maison est forcée ; on trouve les enseignes, les crochets des boucheries, un petit canon et. un grand nombre de couteaux. On perquisitionne dans la maison de Y Image-Saint-Nicolas, dans l’hôtel de Jean Coquerel, prévôt d’Amiens, pédagogue renommé. Des écoliers sont arrêtés ; un sergent ose se promener revêtu de la robe d’un écolier, les bafouanttous ainsi. Et les pierres séditieuses descendaient sur une charrette le long de la rue Saint-Jacques.

Tout humiliée qu’elle fût alors, l’Université n’entendait pas supporter, sans protestation, les « molestations atroces » commises par le lieutenant criminel du Châtelet qui avait fait emprisonner quarante écoliers. Elle décidait que le recteur se rendrait vers le prévôt, en son hôtel de la rue de Jouy, pour obtenir la délivrance des écoliers ; les étudiants devaient eux-mêmes y aller par groupes de huit, sans porter de couteaux. Jean Hue, maître en théologie, prit la parole

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pour exposer que le prévôt, ou sou lieutenant, avait abusé du pouvoir, sans bonté ni mesure. Et le recteur, qui avait obtenu la délivrance des écoliers, redescendit dans la rue, acclamé par les huit cents étudiants. Comme le cortège gagnait, par l’étroite rue de Jouy, la grand rue Saint- Antoine, une bousculade se produisit et les sergents chargèrent la queue de la colonne. Les écoliers sont piqués de la dague ou de l’épée. Un doux bachelier en décret, bien innocent, trouve la mort, tandis que les blessés, assez nombreux, courent chez les barbiers. L'affaire a été assez rude, en somme, et les bourgeois de Paris ont accueilli les écoliers à coup de pelles et de bûches, tandis qu'ils cherchaient à se réfugier dans leurs coffres. Aussi, le 12 mai i453, l’Université protestait devant le Parlement de Paris contre les violences des gens du prévôt. Une solennelle amende honorable est exigée et Jean Charpentier, sergent, a le poing coupé à la porte Baudoyer. Ainsi les leçons avaient été suspendues pendant plus d'un an, jusqu’au milieu de l’été de 1 455 .

Tels sont les jours troublés que vécut Villon sur sa vingtième année. Telle nous apparaît l'époque pendant laquelle il prépara ses examens. Encore que son nom ne se rencontre pas parmi les turbulents écoliers mêlés à ces bagarres, on peut croire qu’il y eut une part assez active. Il en fut certainement le chantre, l’historien, car il célébra dans un « roman », aujourd’hui perdu, intitulé le Pet au Diable, les épisodes burlesques qui caractérisèrent, en 1 45 1 , les préliminaires de la sanglante échauffourée. Nous ne le connaissons plus que par un legs, bien irrévérencieusement adressé au sage Guillaume de 4 illon qui, ayant introduit François aux lettres, ne pouvait guère se réjouir de la conduite de son enfant adoptif 1 :

Je luy donne ma librairie,

Et le Rommant du Pet au Deable,

Lequel maistre Guy Tabarie Grossa qui est homs véritable ;

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Par cayers est soubz une table.

Combien qu’il soit rudement fait,

La matière est si très notable Qu’elle amende tout le mesfait.

Ce roman, c’est-à-dire un récit d'aventures conçu à la manière archaïque, il est aisé de l'imaginer. Sans doute Villon disait la sale légende de la pierre, son enlèvement par les écoliers, les hommages qu’on lui rendait, sa reprise par les gens du guet, son transport dans la cour du Palais où les écoliers venaient la ravir à leur tour. On y pouvait trouver encore le récit du baptême de la Vesse, fille du Pet, des épisodes du mariage des enseignes de Paris que les étudiants célébrèrent en ce temps. Une facétie telle que V esbatement du mariaige des iiij filz Hemon ou tes enseignes de pluseurs hostels de ta ville de Paris sont nommez donne parfaitement l'idée de l’esprit du Rommant du Pet au dealtle auquel Villon n’attachait aucune importance.

Il est, par contre, beaucoup plus intéressant de constater qu’en ces jours Villon ne s’était pas contenté de faire des études quelconques, et de s’amuser à Paris. Il était devenu un dévoyé déjà ; un de ces clercs, mauvais écoliers fuyant l’école, ravisseurs de filles, jouant aux dés, qui chantaient le soir dans les rues des chansons moqueuses ou d’amour, portaient des bâtons, faisaient des farces qui tournaient parfois au tragique. Et ces clercs dévoyés étaient très proches de la classe des vagabonds. D’un trait cynique, Villon a dépeint leur propre vie et la sienne :

Tout aux tavernes et aux filles.

Or Villon se montrera d’une singulière érudition sur les tavernes de Paris, sur les vins qu’on y buvait ; bien des plaisanteries de son Testament ne sont que des traits de buveur, des bons mots classiques de chopineur. Et la taverne était alors le refuge des jeux de hasard, l’abri des tricheurs qui savent corriger les erreurs de la destinée.

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De bonne heure aussi, Villon avait aimé les femmes avec l’ardeur d’un homme sensible à l’excès, ému sans doute de se sentir laid, malheureux à coup sûr d’être pauvre, lui dont le corps et le cœur furent dominés par le désir. Villon en parlera tour à tour comme un cynique et comme un amant raffiné, prenant le ton des mondains qui se lamentaient de leurs amours à la façon d’Alain Chartier. 11 se dira berné par des coquettes comme Catherine de Vausselles qui le lit battre, ou cette Marthe qu'il chérit délicatement. On l'appela dans le monde « l'amant remys et renvé ». Il a connu des filles , nommé parmi elles .Marion l'Idole, la grande Jehanne de Bretagne ; il s’est même donné comme l'amant de cœur d’une grosse Margot qui vivait en s'abandonnant à tous :

En ce bordeau ou tenons notre estât,

une de ces femmes qui consolent toujours le pauvre et l’écolier. Filles mariées, la plupart du temps, habitant une maison avec plusieurs autres, chez qui l’on vient s'amuser et surtout manger et boire. Et l’ami, ou le mari de la dame, sait à propos descendre à la cave, se mettre à table en oubliant de payer son écot.

Et Villon a nommé aussi ces jolies marchandes de Paris qui achalandaient les échoppes de leur beauté, la belle Gantière, Blanche la Savetière, la gente Saulcissière, Guillemette la Tapissière, Jehanneton la Chaperonnière et Catherine la Boursière. Parmi les anciennes belles marchandes, il a fait parler la Belle Heaulmière, la jolie marchande d'armes au temps du brillant Paris de Charles V, celle que le boiteux d'Orgemont, maître de la Chambre des Comptes et chanoine de Notre-Dame de Paris, avait installée au cloître dans la maison de la Queue du Renard. Or, François la vit dans sa décrépitude, alors qu'il était lui-même dans la fleur de son âge :

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Qu’est devenu ce front poly,

Cheveulx blons, ces sourcils voultiz...

Avoir vingt-cinq ans, être très pauvre ; éprouver qu’on a devant soi l'avenir que vous assurent la santé, la joie de vivre, de belles relations, un esprit vif, capable de désarmer 1 homme le plus rigide, de faire réfléchir le plus sérieux, de surpasser en gaîté le plus joyeux ; avoir le goût de la volupté décuplé par la pensée de la mort ; éprouver qu’il y a un plaisir dans chaque chose, dans une chanson, dans un beau rythme, dans une rime étincelante ; aimer l’aspect et le bruit du monde, le geste des hommes, comme on adore le tendre corps de la femme, savoir traduire toutes ces impressions avec le sûr instinct de son oreille et de son cœur; se trouver dans la mauvaise fortune et dans ses amours semblable aux héros des livres qu’on vient de lire, à ceux de la Bible, de la Grèce et de Rome ; rêver de posséder Didon, la reine de Carthage; rire du pédantisme et du fatras de l Ecole; être jeune enfin en ayant déjà beaucoup vécu, observé toutes sortes de conditions ; pouvoir haïr de toutes les forces de son âme ; se montrer bon ou mauvais, suivant l’heure ; se sentir à la fois d’église et séculier; avoir jusqu’à ce jour éprouvé toutes les gâteries d'un brave homme de chapelain et la tendresse d’une pauvre femme de mère : tel était alors vraisemblablement, au moral, l’état de maître François Villon.

Autant que nous pouvons le savoir, c’était au physique un pauvre petit écolier, sec et noir, laid; hardi en paroles, il se montrait peut-être assez timide avec les femmes puisqu’elles le rendirent très malheureux et qu’il s’accommoda trop bien des faciles caresses d’une grosse Margot. Car il avait aimé cette Catherine de Vausselles, et il avait cru en elle sur le témoignagede ses yeuxetdesa bouche menteuse ; elle venait s'accouder près de lui :

Et me souffroit tout raconter,

Mais ce n’estoit qu’en m’abusant.

TE PAUVRE VILLON

Il avait suivi l'aventure, comme on suit la plume que pousse le vent. Or, l'aventure avait mal tourné, car cette Catherine l’avait fait fustiger tout nu, comme on bat le linge au ruisseau, et, à ce qu'il semble, légalement. Corrections courantes alors et qui fréquemment sont données à des clercs pour avoir chanté des chansons diffamatoires par exemple. François avait alors en tète une autre femme qu il nommera sa « chiere rose » et qui de son vrai nom s'appelait Marthe. Comme elle était belle alors, dans sa fleur épanouie ! Combien il l avait aimée, puisqu'il la maudira plus tard, laissant à cette femme intéressée une bourse de soie et une ballade que lui chantera un repoussant personnage de ses amis :

Ung temps viendra qui fera dessechier,

Jaunir, flestrir votre espanye fleur!...

Vieil je seray; vous, laide, sans couleur...

C’est assis sur un banc, le 5 juin 1 4 5 , près d une femme encore, Isabeau, un soir de la Fête-Dieu, une belle fête de quartier pour les gens de Saint-Benoît, après la procession, que nous trouvons maître François. Alors chacun devisait devant sa maison; et il faisait bon respirer l'odeur de rose et d'encens dans la nuit qui fraîchissait, sur le banc de pierre situé sous l'horloge de l'église, dans la grand'rue Saint- Jacques. Par crainte du serein, maître François portait un petit manteau. Il pouvait être neuf heures du soir* et l'on causait en paix, avec un prêtre nommé Gilles. Or, tout à coup débouchent Philippe Sermoise, un autre prêtre, et maître Jean le Mardi. Dès qu il a aperçu Villon, Philippe s’écrie :

— Je renie Dieu ! maître François, je vous ai trouvé : croyez que je vous courroucerai !

— Vous tiens-je tort? Que me voulez-vous? Je ne crois en rien vous avoir méfait. Beau frère, de quoi vous courroucezvous ?

Et François Villon de se lever pour céder la place au prêtre irrité. Philippe le repousse, déclinantcette politesse ; et François se rassied. Mais Philippe, furieux, tire alors la dague

qu’il portait sous sa robe et il frappe Villon en plein visage, fendant et ensanglantant sa lèvre, douloureusement. La rencontre s’annonçait mal; prudemment, Gilles et Isabeau leur faussent compagnie. Restés seuls, François et le prêtre descendent jusqu’à la porte du cloître. François bat en retraite, tenant une pierre dans sa main droite et dans l’autre la dague qu'il a tirée de dessous son petit manteau. Sa blessure est cruelle. Maître Jean le Mardi fait mine d’intervenir et tente de désarmer François : pour éviter la fureur du prêtre qui le poursuit toujours, l’injure et la menace à la bouche, Villon lui plante profondément sa dague dans l’aine. Philippe Sermoise roule à terre; et François lui lance en outre au visage la pierre qu’il tenait à la main. Sur quoi Villon laissa là son prêtre et il se rendit chez un barbier, nommé Fouquet, pour se faire panser. Il lui donna un faux nom, celui de Mouton, dénonçant Philippe Sermoise pour le faire arrêter.

Ce n’était guère la peine. Des voisins avaient ramassé Philippe dans le cloître Saint-Benoît, portant toujours sa dague dans l’aine. On le coucha dans la maison du cloître qui servait de prison. Un examinateur du Châtelet vint l’interroger. Cet homme, la veille furieux, déclarait pardonner à son meurtrier « pour certaines causes qui à ce le mouvaient». Le lendemain on transportait Sermoise à l’Ilôtel-Dieu où il trépassa, le samedi suivant.

Affaire peu claire, encore que Villon fut dans un cas de légitime défense ; et la petite Isabeau, qui causait sur le banc près de Villon, la connaissait sans doute mieux que nous. Car Philippe, si colérique et réservé tout ensemble, nous apparaît comme un prêtre amoureux, le rival sans doute de maître François. Quant à Villon, dans le geste de planter sa dague dans l’aine d’un querelleur, dans le fait de donner un faux nom au barbier, un nom véritable au demeurant, de prendre le chemin de l’exil par crainte de la justice, il nous apparaît immédiatement comme le personnage double et impulsif qu’il sera par la suite.

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Maître François devait quitter Paris pendant sept mois, se terrer non loin de la ville, sans doute à Bourg-la-Reine, et dans le vallon broussailleux de Port-Royal, vivant de franches repues dont il prend à témoin l’abbesse de Port-Royal, Huguette du Hamel, une abbesse joyeuse, demeurant dans ce pauvre monastère avec une jeune novice et avec une sorte d étonnant mari, maître Bande le Maître, qui tenait les sceaux du couvent, couchait dans la chambre de l’abbesse, partageait son lit, se baignait avec elle ; et l’abbesse se rendait aux fêtes et aux noces, se déguisait avec les galants. Un beau jour, tous disparaissent, emportant les titres et les lettres de l’abbaye.

Voilà un joli monde, un singulier milieu clérical où Villon put trouver quelque adoucissement à son exil. Mais ce qui est certain, c’est que ses parents et ses amis de Paris ne l’avaient pas abandonné. Ils durent agir en sa faveur auprès de la Chancellerie, car au mois de janvier 1 456 (n. st.) une lettre de rémission lui était accordée, comme cela avait lieu pour les fugitifs. Nous en possédons même deux exemplaires : l’une au nom de François des Loges, dit de Villon, l’autre au nom de François de Monterbier (lisez Montcorbier) ; ce qui n'est pas à l’éloge de l’ordre qui pouvait régner alors en la Chancellerie. Enlisant ces lettres, on a d’ailleurs le sentiment que le récit du meurtre de Philippe Sermoise a été visiblement arrangé par les parents et amis de Villon. On y alléguait aussi que notre maître ès arts s’était « bien et honnorablement gouverné, sans jamais avoir esté attaint, reprins, ne convaincu d'aucun villain cas, blasme ou reprouche, comme a homme de bonne vie ». Sur quoi on le rendait à ses « bone famé et renommée et a ses biens non confisquez ».

L nique certificat de bonne conduite qu’obtint jamais François Villon !

Au mois de décembre t 456 , à la Noël de l’année qui avait

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vu son retour à Paris, François Villon produisit le premier poème que nous ayons conservé de lui, les Lais.

C’est un soir de décembre; il fait sombre et froid. François Villon demeure dans sa chambre sans feu du cloître Saint- Benoît, assis devant la table sous laquelle le Roman du Pet au Diable est caché. Sur la tablette, il y a un encrier ; un cierge près de s'éteindre éclaire cette scène et l’on entrevoit dans l’ombre les châlits de sa couchette.

Le pauvre écolier réfléchit, légèrement assoupi, à moitié engourdi par le froid, saisi par la solitude et le silence. Il est dans une heure de grande lucidité intérieure, très propice à l'inspiration. Il se sent à la fois recueilli et exalté, comme un voyageur à la veille de se mettre en route : car maître François a résolu de quitter prochainement Paris, pour la seconde fois. Il y a aimé, il y a souffert aussi; il a vécu dans de riches et de très pauvres compagnies ; il a rencontré sur son chemin de bonnes et de mauvaises gens; il est devenu criminel, puis indicateur de voleurs ; il n’est plus honnête et dissimule.

Et cependant François a conservé tout le charme de la jeunesse, la fraîcheur de son esprit, sa verve d’écolier gouailleur, si proche de l’école. 11 semble n’avoir encore que l’expérience précoce et désabusée d’un jeune enfant de Paris. C’est 1 écolier qui va nous parler. Sa vie lui apparaît comme dans la lumière joyeuse du matin. Des Figures d’amis y surgissent, celle des bons et brillants compagnons de sa jeunesse ; il y distingue un visage de femme cruelle ; des mauvais riches ; des religieux pleins d’orgueil, ennemis de son cher Saint-Benoît. 11 faut dire adieu à tout cela, prendre congé de toutes ces choses!

Non, François n’écrira pas un testament; il n’est pas à l’article de la mort. Mais il saluera amis et ennemis. C’est un voyage qu’il va entreprendre; il n’est pas mauvais, alors, qu’il mette de l’ordre dans ses affaires. François laissera donc des cadeaux à ses connaissances. Et, dans la pensée juvénile de l’écolier, voici déjà un calembour comme titre à l’œuvre qui

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se précise en cet instant dans son esprit: des lais, despoésies ; des legs, des souvenirs, des riens qu’il va distribuer avant son départ. Le plus souvent maître François parlera comme un jeune noble, un riche chevalier qui a suivi les camps et la guerre: lui, le pauvre clerc long vêtu, il distribuera des épées, des huques de soie, des gants, des chiens de chasse qui sont le privilège des nobles et des écuyers, le diamant qu'il ne portait certainement pas à son doigt, son miroir. En parlant de l’amour et de sa bonne amie, il usera du jargon courtois, des termes alambiqués dont Alain Chartier avait donné l’exemple.

Cette légère et rapide plaisanterie, l’écolier la datera gravement, la fortifiant de l’autorité des anciens, de Végèce, dont le Livre cle chevalerie, traduit du latin en français par Jean de Meung, était alors si répandu dans les cercles aristocratiques. Ainsi débute cette facétie, à la manière des préfaces solennelles, qui toujours recommandaient de suivre la coutume des anciens 1 :

L’an quatre cens cinquante six,

Je, Françoys Villon, escollier,

Considérant, de sens rassis,

Le frain aux dens, franc au collier,

Qu’on doit ses œuvres conseiller,

Comme Vegece le raconte,

Sage Rommain, grant conseiller,

Ou autrement on se mesconte.

Et puisqu’il est nécessaire qu’il s'éloigne de Paris, lui si malheureux en amour, et que le

Vivre aux humains est incertain,

notre écolier établira, en prévision de sa mort, des legs. Il fait le signe de la croix.

Sa première pensée est pour son protecteur, maître Guillaume de Villon. Et François lui lègue son « bruit », c’est-

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à-dire sa renommée, ou plutôt sa mauvaise réputation qui peut bien déjà courir le monde pour la confusion du bon chapelain. Il ajoute, comme un illustre chevalier, ses tentes et son pavillon, se souvenant qu’il fut abrité sous son toit. Après son protecteur, maître François nomme sa maîtresser celle qu’il affirme l’avoir si durement chassé. Il lui lègue ce précieux et irréel bijou : son cœur enchâssé. Sans doute la pensée de cette demoiselle est associée à plusieurs riches compagnons de sa jeunesse. Car voici Ythier Marchant, le fils d’un riche conseiller au Parlement, qui l'a peut-être obligé; toujours noble, François lui laissera une épée, son « branc d’achier » tranchant, risquant aussi un mauvais calembour, traditionnel parmi les écoliers. 11 est vrai qu’un autre financier, Jean le Cornu, pourra l’obtenir: que cet homme riche acquitte seulement l’écot de 8 sous, pour lequel cette noble épée fut laissée en gage par Villon à la taverne. Pierre de Saint-Arnaud , clerc du Trésor, un de ces officiers des finances qui ont coutume de chevaucher dans les rues de Paris sur de gros chevaux ou de belles mules, suivant son goût d’équivoquer sur les enseignes, sera gratifié par François Villon du Cheval blanc et de la Mule, deux enseignes de tavernes bien célèbres à Paris. Et le changeur Jean de Blarru aura son diamant ou Y Ane rayé, c’est-à-dire le zèbre, une autre enseigne parisienne, au demeurant la monture rétive que l’on pense.

Les curés de Paris recevront la décrétale qui dit que les paroissiens doivent se confesser à leur curé, décrétale qui était de petit profit pour eux, les paroissiens accordant leur clientèle aux ordres monastiques. Et maître Robert Vallée, avocat, qui n’est pas un « pauvre clerjot de Parlement », mais un homme riche, possédant beaucoup de biens à Paris et à la campagne, François le dépeintcomme un quidam sans ressources ; il lui laissera ses braies, c'est-à-dire son caleçon, oubliées à l’enseigne des Trumelières, la taverne des Halles (les trumelières signifient également des chausses). Qu’en

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fera-t-il ? Robert Vallée en coiffera sa bonne amie ou sa femme, Madame Jeanne de Milières, puisqu'elle exerce le commandement dans leur ménage et qu’elle mène ce benêt par le bout du nez. Robert Vallée a-t-il oublié Villon P II se peut. Car il hérite, lui, de Y Art cle mémoire ; et cet homme riche a droit encore à la pauvre loge d’écrivain que l’on rencontrait le long de Saint-Jacques-la-Roucherie.

L’ami Jacques Cardon, le riche drapier, recevra les gants et la huque de soie de maître François, un revenu aussi fictif que le gland d’une saussaye. Et comme Jacques Cardon doit avoir un gros ventre, Villon lui ordonnera de manger tous les jours une oie grasse, un chapon de haute graisse, de boire dix muids de vin blanc. Il lui léguera aussi « deux procès, que trop n’engresse ». Noble homme Régnier de Montigny, son mauvais conseil, recevra trois chiens de chasse; Jean Raguier, qui suppute sans doute l'héritage de sa riche famille, pourra, en attendant, recevoir ioo francs sur l’héritage de Villon. Le procédurier seigneur de Grigny, Philippe Brunei, aura la garde d’une tour, comme ceux qui ont bien servi ; enfin il gardera les ruines de la tour de Nigeon, du château et donjon de Ricêtre. Jacques Raguier, un bon buveur, hérite de l'abreuvoir Popin où l’on menait boire les chevaux. Aux clercs criminels du Châtelet, Jean Mautaint et Pierre Basanier, maître François laisse la faveur du prévôt avec lequel ils sont en froid. Jean Trouvé, le boucher, aura des enseignes facétieuses en rapport avec sa profession, le Mouton ; les lanières pour chasser les mouches du Bœuf couronné (une maison qu’on allait mettre en vente), la Vache de la rue Troussevache qu’un vilain emporte sur ses épaules. Le chevalier du Guet, qui plaide pour faire reconnaître sa noblesse, aura le Heaume bien convenable à un vrai chevalier; et les sergents recevront la Lanterne de la rue Pierre-au-Lait pour les éclairer dans leur ronde nocturne. Jean le Loup et Cholet, officiers au service de la ville, chargés de surveiller les denrées du port de grève, des personnages

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indélicats qui pouvaient bien s’approprier les denrées qu’ils étaient chargés de surveiller, recevaient un long manteau, très commode pour cacher leurs larcins, canard volé sur les fossés, bûche, charbon, etc.

Tout à coup la pensée du railleur se tourne vers « trois petits enfants tout nus » :

Povres orphelins impourveus,

Tous deschaussiez, tous despourveus,

Et desnuez comme le ver;

J'ordonne qu’ilz soient pourveus,

Au moins pour passer cest yver.

On a vu dans ces trois orphelins les compagnons de la jeunesse « un peu friande » des repues franches de maître François. Et ce legs faisait dire à Théophile Gautier que \illon n’était pas né pour être un coupe-bourse, qu’il avait une belle âme, accessible à tous les bons sentiments, qu’il soutenait trois jeunes orphelins et leur recommandait de travailler. Mais il bafoue simplement trois riches et vieux usuriers: Nicolas Laurens, Girard Gossouyn et Jean Marceau. Dans sa pensée, ils sont associés également à deux autres

Povres clers de ceste cité

que le poète nous dépeint tout nus, comme de paisibles enfants, deux gentils enfançons. Et ceux-là sont de très vieux et riches chanoines de Notre-Dame à la voix cassée! Peut-être aspiraient-ils à devenir évêques, puisque François leur lègue aussi 1 enseigne de la Crosse, un bâton de forme équivoque, un « billard » bien peu convenable pour de vieilles gens : et il dira aussi qu’ils chantaient bien au lutrin!

Non, \illon n’était pas bon, ni pitoyable. Il est sans pitié, comme la jeunesse, la santé, la nature. Aux pauvres prisonniers, qui pouvaient bien avoir sa faveur, il laisse la grâce de la geôlière, qui devait être plutôt rare, son miroir bien inutile dans l’obscurité où ils se trouvent; aux pauvres mêmes qui couchent sous les auvents des boutiques, François

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lègue un coup de poing sur l’œil qui les réveillera en sursaut ; aux morfondus, qui tremblent de tous leurs membres, il laisse des chaussettes et une robe coupée qui ne fera guère leur affaire pendant les grands froids de l’hiver. Son barbier aura la coupe de ses cheveux; son cordonnier ses vieux souliers; son tailleur, ses vieux habits : une fortune! Les hôpitaux auront son lit (et quel lit !); les ordres mendiants, dont la paillardise et la goinfrerie sont proverbiales à Paris, recevront chapons et poules grasses. Et Villon s’avise tout à coup qu’il a oublié un riche valet de chambre et épicier de la reine, Jean de la Garde : celui-là aura le Mortier d’or, et, pour piler ses condiments, une potence de Saint-Maur, c’est-à-dire la béquille des pèlerins goutteux. Et deux autres riches Parisiens, Pierre Merbeuf et Nicolas de bouviers, recevront l’écaille d’un œuf pleine de francs et d’écus vieux, c’est-à-dire rien. Quant à Pierre de Rousseville, François l’instituera gardien de cette ruine sans revenu qu'est Gouvieux près de Chantilly. Il est vrai que Villon, toujours pitoyable, y ajoute les écus que le prince donne : mais ce prince est le prince des Sots...

Il était huit heures et la belle cloche sonnait le couvre-feu universitaire. Villon est tiré un moment de son rêve et il prie 1 :

Finablement, en escripvant,

Ce soir, seulet, estant en bonne,

Dictant ces laiz et descripvant,

J’oïs la cloche de Serbonne,

Qui tousjours a neuf heures sonne Le salut que l’ange prédit ;

Si suspendis et mis cy bonne Pour prier comme le cuer dit.

Mais quand meurent les derniers battements de la cloche, quand ses ondes sonores se sont perdues au loin, dans le froid et la nuit, le poète succombe à un nouvel assoupissement^

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comme un homme ivre. Dame Mémoire lui apparaît, semblable à 1 une de ces roides ligures allégoriques des tapisseries de ce temps ; elle range dans son armoire à livres tout le jargon de l'Ecole, les espèces, le fatras du commentaire aristotélique

Et autres intellectualles.

Le sens revient peu à peu à maître François. Mais l'encre a gelé dans son encrier; le cierge qui éclairait faiblement sa chambrette vient de s’éteindre sous lèvent: trop tard maintenant pour aller chercher du feu chez un voisin et prolonger cette rêverie! François Villon va s’endormir. Il ne le fera pas du moins avant d'avoir signé ses Lais. Et de quelle magnifique et brève empreinte :

Fait au temps de la dite date Par le bien renommé Villon,

Qui ne menjue figue ne date.

Sec et noir comme escouvillon,

Il n’a tente ne pavillon Qu’il n’ait laissié a ses amis,

Et n’a mais qu’ung peu de billon Qui sera tantost a fin mis!

Une vie donnée de la sorte à la paresse, au jeu, à parcourir la ville nuitamment, consacrée aux filles âpres au gain et aux tavernes, à ce luxe qu’est la poésie, à la raillerie aussi, a toujours demandé des ressources: Villon n’en avait pas.

On lui connaît, par contre, quelques relations très mauvaises: Guy Tabary,qui grossoya le Roman du Pet au Diable ; Régnier de Montigny, le mauvais conseil de \illon,que nous rencontrons, en i45a, à une heure indue, à l'huis de l'hostel de la grosse Margot où les sergents cherchaient à le désarmer. Or, Montigny poussait un cri d'appel : deux compagnons, Taillemine et Rosay (nous retrouverons plus tard le

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nom de ce dernier sur une liste de malfaiteurs, les Coquillards), surgissent et rossent les sergents. Tel est l’ami.

Certes, Villon a toujours sa chambre au cloître Saint- Benoît, un pauvre logis d’écolier où il ne fait pas chaud l'hiver. Il possède là quelques livres, de la chandelle, un encrier, une table, des tréteaux, un lit fait d’un cadre de bois tendu de sangles qu’on nommait alors « châssis », quelques hardes, des vieux souliers, des habits usagés, un long manteau, des chausses semelées de cuir. Mais il n’y couche pas trop souvent, témoin le legs facétieux qu’il fera aux hôpitaux de ses « châssis tissus d’arigniee ».

C’est au cloître cependant que Villon a noué ses premières relations ; dans cet honnête milieu de religieux loyalistes et juristes, il a eu l’exemple de maître Guillaume, son protecteur, qui explique le décret et professe dans les écoles du Clos-Bruneau. Maître Guillaume, comme il est sage, louant les maisons qu’il possède à Paris, achetant quelques vignes non loin de la porte Saint-Michel, plus tard un lief noble dans son pays d’origine, Malay-le-Roi, une terre avec une potence sur laquelle eût pu finir François Villon! Et maître Guillaume de Villon était reçu à Paris; il fréquentait chez Jacques Seguin, prieur de Saint-Martin des Champs, un religieux tenant une bonne table et recevant le tout Paris d’alors; il fera son obit à la grande Confrérie aux Bourgeois de Paris, pauvre confrérie qui comprenait toute la société parisienne, et la plus fortunée. Et François Villon, avec de l’application et du travail, aurait pu, comme Guillaume, réussir en suivant son bon exemple, en profitant des relations du professeur en décret et du chanoine de Saint-Benoît.

Et, sans doute autour de Saint-Benoît, François trouva un emploi, peut-être parmi les clercs des finances et du Trésor, qu’il connaissait si bien. C’est un fait que François Villon parut chez madame Ambroise de Loré, épouse du prévôt de Paris, Robert d’Estouteville : une femme charmante qui recevait tout ce que Paris comptait de gracieux et de spirituel

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