II. — 1S
HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE
Puis quarante ans, sans faire vyolance,
En si brief temps, a petite puissance ?
— Ce fut Justice qui y fut acomplye.
Qui y feit paix longtemps apres durer,
Tant qu'on n’osoit contre droit murmurer :
Chascun vivoit en grant transquilité Que n’oïssiez le nom de Dieu jurer Comme a présent on le voit parjurer?
— Ce fut Justice et sa fille Equité.
Par qui fut ce qu’on chassa les pillars,
Et les courtois mis ou lieu despaillars,
Dont le peuple fut tout morne et transy,
Et qu’on retint des notables vieillars,
Car ilz sçavent les tours de leurs billars?
— Par Justice qu’on trouva a Nancy.
A la garder doibt on faire debvoir :
Car on ne peult sans elle paix avoir,
Ne par armes, ne par autre puissance.
Si prie a Dieu, de très humble vouloir,
Que préserver vueille par son pouvoir Le chef entier et le peuple de France!
Cette belle pièce, nous ne pouvons la séparer de l’admirable portrait en prose que Baude a tracé du roi Charles VII, souverain qu’il a pu observer au travail et dans sa gloire, vers i458 L
Le roi victorieux, ponctuel aux conseils qui remplissaient chacune de ses journées, entouré de ses vieux serviteurs, respectueux avec les femmes, libéral, sobre et pieux, n’ayant qu'une parole, pensant continuellement aux affaires de son royaume et au soulagement de son peuple, avec sa maison ordonnée, son armée régulière, son budget établi, signant toutes les pièces importantes de justice et de finance, s’il demeure de goût solitaire, ne ressemble plus en rien au jeune prince du temps de Jeanne d’Arc, doutant de son droit et de sa naissance, gueux et mystique, secret, conduit par les uns
. Vallet de Viriville, Nouvelles recherches, p. 7-1 3
MAITRE HENRI B AUDE, ÉLU DES FINANCES ET POETE 2y5
ou les autres, endormi dans une torpeur dont rien ne peut le tirer dans ses châteaux de la Loire, ni la misère de son peuple, ni la guerre, ni le miracle de la jeune fille morte pour sa cause !
Gomme il diffère du triste souverain dont Jouvenel des Ursins a tracé un impitoyable portrait1! Et il était juste qu’un tiers, à qui Baude avait communiqué son ouvrage, ait songé à l'adresser au roi Charles VIII afin que le jeune prince se le fit lire2. C’était là en vérité un bon doctrinal pour un jeune roi. Et Baude eût été digne de figurer dans un de ses conseils qu’une belle miniature nous représente3.
Un roi, d’un type idéal, est assis sur son trône, sous le dais fleurdelisé, vêtu de l’ample manteau royal; la couronne ceint ses longs cheveux blonds. Assis sur des bancs, autour d’un bureau couvert d’un tapis vert, ils sont là, les bons serviteurs qui vérifient ou discutent les comptes. Avec leurs faces rudes et rases, leurs yeux vifs, ils semblent revivre en chair et en os. L’un d'eux vient de répandre sur la table, chargée de paperasses, des rouleaux d’or. Il semble regarder un chien rouge qui se tient aux pieds du roi et qui parait surveiller cette scène. Ce chien rouge, c’est le véridique Baude, celui-là que nous retrouverons dans toutes les images de ce curieux manuscrit, dans la figure de la Praguerie perdant la suite du grand cerf ailé pour courir sur les fumées du petit4, quand l’auteur offre son livre au roi Charles VIII, au grand Conseil de Justice5, au milieu des hommes d'armes groupés sous la bannière du Cerf volant6.
Et telle était bien la place du clairvoyant et fidèle serviteur.
1. Bibl. Nat., ms. fr. 1 6 2 5 ç> (Épître aux États de Blois et d’Orléans).
2. Souscription à l’Éloge de Charles VII (Vallet de Viriville, Nouvelles recherches, p. 10). Le traité n’est pas antérieur à 1 4 83 (Ibid., p. n, n. 4).