‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 88 sur 183 · J. Quicherat, op. cit., p · texte numérisé non relu

J. Quicherat, op. cit., p

Qui devisoit par mélodieux dictz

En se vautrant1, couché entre deux draps.

Son filz tenoit putatif en ses bras,

Le bers joignant d’un grant pot ou il pice, (Le pot au feu bouilloit pour le repas) Disant ses heures avecques sa nourrice.

Le chanoine était veuf, en quelque sorte, depuis le départ de la mère; mais il se consolait en jouant avec l'enfant qui lui faisait risette quand il le tenait dans ses bras :

« Faiz », ce dit il, au clerc de son mulet « liée bon feu pour faire la boulye,

Et va sçavoir si le bon vin cleret Dure encore, et revien, je t’en prye».

Lors l’accola en le faisant dancer.

Il sylle et chante : que voulez que vous dye ?

C’est grant plaisir que de l’ouyr chanter!

« Mon filz ». dit il. « voulez vous dejeuner?

Respondez moy, parlez a vostre pere.

Je vous ay fait, vous me devez aymer.

Helas ! dit il, en regrettant sa mere,

La despartye fut a nous deux amere,

Mon doulx enfant, quant elle nous laissa;

Onques depuis je ne feiz bonne chere :

Mauldit soit il qui le faict pourchassa! »

L’enfant babille, qui encor n’a deux ans,

Et de la main luy baille par la joue,

Puis le regarde, puiz le nez, puiz les dens.

« Mais regardez », dit il, « comme il se joue ! »

Il le bouquine, après luy fait la moue.

« Me semble il pas », dit il a sa servante ?

— (( Ouy », fait elle. Lorz en plaisir se noue ;

Le jeu luy plaist et ainsi se contente.

Le cœur du chanoine se serre en pensant à l’infidèle qui a planté là et le père et l’enfant. Malgré le comique de la situation, on n'a plus envie de rire lorsque pleure le pauvre homme, quand il dit la peine de tout amour. — C’est alors que survient Baude. 11 veut exhorter le chanoine à supporter les douleurs de ce monde, alléguant les tours des femmes

i . Ms. venlrant.

légères de Paris : ceux de la Bymonde qui prend dans ses iilels, comme il lui plaît, bourgeois, marchands ou hommes de finances; et ceux de cette demoiselle qui était la voisine du chanoine dans le quartier de Saint-Germain. Et Baude passait en revue les laits et gestes des galantes marchandes de Paris, des mercières, de la jeune Cotonnière, de la Gibecière, de la Le Blanc Aulbin, de l'Épicière, de la Pâtissière1. Inutiles le regret et la douleur qui nous vieillissent ! Lisez à ce sujet un livre que fit jadis Jacquette de La Mare2: Vous y verrez toutes les ruses des femmes et sa conclusion :

Vraye ouvrière est celle qui le mieulx plume!

Comme suite à ce discours la table est dressée :

Et sur ce point on apporta la nappe

Ou il congneut que le disner s’advance.

Alors s’estend, il se frote, il se grate,

A grant regret despart de sa plaisance,

Ung gros pet feit de toute sa puissance;

La fein le prent et il print sa chemise.

« Mon Dieu, dit-il, donne moy pacience:

Qu’on a de rnaulx pour servir saincte Eglise ! »

f igure admirable que celle du chanoine aux yeux couverts de chassie, rouges et pleurants3. Il faut l’avouer, cette pièce

1. Sur les belles marchandes de Paris, cf. Pierre Champion, François Villon, t. I, P- 93, p4.

2. Quicherat (op. cil., p. 33) suggère qu'il faut voir dans cette personne l’auteur d'un « Art d’amour » aujourd’hui perdu. — Le i4 mai i486 (Arch. Nat., Xia 83i3, fol. 6oV0), il est question d’une Jacquette de La Mare, dont le fils, Philippon, venait de se marier et qui, bien que san9 le sou, fréquentait la bonne compagnie. Or, pour tenir sa coutume et son rang, elle voulut que le jour de son mariage son fils eût une fourrure. Elle se rendit donc chez un pelletier, marchanda une pelisse en compagnie de Philippe de Brebant. Mais quand il s’agit de payer, on observa un beau jeu, « car il n’y avoit pas ung pour passer l’eau! ». Finalement, la noble dame Philippe dut s’engager envers le pelletier, au nom de son amie. Le pelletier se retourna vers Philippe, qui se retourna vers Jacquette : mais, par fraude, la rusée donna ses biens à son fils. Les sergents, qui ne s’embarrassaient point de ces subtilités, mirent la main sur ces biens et la dame ameuta contre eux tout le quartier, criant qu’ils n’étaient que des larrons.

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