‹ Histoire poétique du quinzième siècleChapitre 91 sur 183 · Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol · texte numérisé non relu

Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol

7. Œuvres de Georges Chastellain, éd. Kervyn de Lettenhove, t. VII, p. 1 45- 186.

29O HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

Jean Robertet l’éloge de son ami, Georges Chastellain de Valenciennes, le grand Georges, ce sublime orateur, l'héraldique et moralisant historien, le trompettant poète, qui faisait dialoguer les nations, recolligeait les merveilles de son temps, éberluait les contemporains de sa faconde, de ses mots rares, de sa science infuse et verbale.

Montferrand avait engagé Jean Robertet à écrire à Georges: ce qu'il avait fait, de Montbrison, en le priant d'excuser son ignorance en faveur de l’exubérant amour qu'il lui portait :

J’ay gros engin et rude entendement,

Dur concevoir et parler trop agreste Pour approchier, par dit ou sentement,

De tes escriptz...

Et Robertet de comparer Chastellain à Pline, à Cicéron, à Tite Live, à Salluste, à Lactance, à Homère qu’il pouvait bien ne connaître (pie de nom. Le « gorgias leontin » répondit froidement à ces avances, si bien que Robertet imagina de faire intercéder en sa faveur les douze dames : Science, Eloquence, Profondité, Gravité de sens, Vieille acquisition, Multiforme richesse, Fleurie mémoire, Noble nature, Claire invention, Précieuse possession, Déduction louable, Glorieuse achevissance. L’ami Montferrand entendit leurs plaintes ; il fit à Chastellain le tableau de leur apparition, dans un verger fleuri, à l’aurore. Et ce dernier, touché de tant de courtoisie et de baroques imaginations, répondit enfin à Robertet, avec les compliments outrés dont les poètes sublimes ont le ridicule secret, louant la fertile plume du secrétaire qui l'avait « angelisé » et assis au trône de la gloire.

O Robertet, chier frere, noble gorge,

Mélodieux organe en voix espandre,

ton amour est excessif, lui disait-il. C'est toi qui as sucé le lait de Térence et de Tulle... Mais le fougueux poète recommandait aussi au secrétaire bourbonnais plus de discrétion dans l’amitié et dans le langage.

MAITRE HENRI BAUDE, ELU DES FINANCES ET POETE 2gi

Nous demeurons accablés par tant de savantes gentillesses; et, Jean Robertet, comme dans la comédie shakespearienne, semble quelque ambitieux et balourd Malvoglio, jouet des fantaisies de la princesse. Mais toutes ces figures de convention ont eu leur jeunesse et leur fraîcheur ; il faut les contempler dans l’admirable manuscrit qui lit partie de l'ancienne bibliothèque de Blois, et qui est contemporain de Jean Robertet L

On y voyait la Science contemplative2, splendeur du monde et beauté, vêtue d’une magnifique robe rouge à brocart doré, assise sur une haute chaire devant des livres enchaînés, le front pudiquement ceint de la couronne d’or : sur son cœur, elle presse le livre qui contient tout l’Univers. L’Éloquence3 est cette dame, vêtue de rose, ceinturée de vert, qui parle et babille sous la treille, devant la montagne bourbonnaise : un rayon d’or sort de sa bouche. Voici Profundité4, dont les bras en croix indiquent latitude et profondeur. Gravité de sens5 est la dame au long manteau, coiffée d’un hennin, qui conduit la voiture traînée par un bœuf qu'encadrent Entendement et Raison. Multiforme richesse6 est la demoiselle aux cheveux d’or, au visage d’or, à la robe emperlée, qui siège, rayonnante, sur un trône. Mémoire lleurie 7 porte un manteau blanc comme la neige. Glaire Invention8 est la diligente ouvrière, coiffée du chaperon des bonnes femmes, qui entaille les roches et va à la recherche des pierres rares. Précieuse possession9, la plus subtile de ces imaginations, petite image de France qu’on rapproche, involontairement, de la Melancholia germanique d’Albert Dürer, la jolie jeune fille qui symbolise toutes les connaissances. Elle est assise sur la nuée, en plein ciel, et les Ilots, où cinglent les nefs, s'agitent sous ses pieds. La colombe, qui figure l'esprit, palpite sur son cœur. Et la demoiselle tient d’une main le livre de toutes les sciences et de l’autre le cœur ardent qui illumine toute connaissance.

i. Bibl. Nat., ms. fr. 1174. — 2. Ibid., fol. 23™. — 3. Ibid., fol. 23T0.

4. Ibid., fol. a4V0. — 5. Ibid., fol. 25™. — 6. Ibid., fol. 26™.

7. Ibid., fol. 37™. — 8. Ibid., fol. 39™. — 9. Ibid., fol. 3oV0.

HISTOIRE POÉTIQUE DU XVe SIECLE

Déduction louable1 est la femme charpentier qui médite, soutenant son front de sa main. Et Gracieuse achevissance 2 (accomplissement) est à la fois la Gloire et la Beauté. Elle a le front chargé du hennin des princesses. Assise sous un dais en damas, elle tient d’une main la couronne de la gloire et, de l’autre, la bannière du triomphe. Son corps est nu, jaillissant du bleu manteau royal. Mais cette chair nue, l'artiste l’a revêtue d’or; comme Vénus, cette gloire est dorée.

On le voit, un Bobertet est parti , avec son temps, à la découverte d’une plastique nouvelle. Ces rhétoriqueurs, émus par la douce brise qui souffle d’Italie, deviennent les collaborateurs des miniaturistes, des maîtres verriers, des architectes qui vont élever les palais à la mode nouvelle, comme Baude est le collaborateur des maîtres tapissiers de son temps.

Jean Bobertet eut de nombreux enfants 3 parmi lesquels je nommerai François, Florimont, Charles et Jacques Bobertet.

Florimont fut la gloire et le second fondateur de la dynastie. Notaire et secrétaire du roi, on voit qu’en 1/193, en raison des services continuels rendus « à l’entour de sa personne et pour l’expédition de ses principales affaires », il recevait de Charles VIII une gratification de i5o l.4. Visiteur des gabelles en 1499 ' ’ , nommé trésorier de France en i5o86, secrétaire d’Etat de trois rois, Charles VIII, Louis XII et François Iee, sous ce dernier souverain, il passait pour « gouverner tout le royaume7 ». Ce vice-roi a été célébré par le poète Molinet sur ses vieux jours, qui l’appela le familier du très chrétien roi R :

Chef d’euA re exquis, scintilant Florymont...

1. Bibl. Nat., ms. fr. 1174, fol. 3ivo. — 2. Ibid., fol. 32vo.

3. Huit, suivant le tableau généalogique du Cabinet d'Hozier, 292.

4. Bibl. Nat., Pièces originales 25oi, n° 9. — 5. Ibid., n° 11,

6. G. Robertet, Les Robertet au seizième siècle. Registre de Florimond Roberlet... publié avec la collaboration de E. Coyecque . Paris, 1888 [malgré son titre, cet ouvrage posthume ne contient aucun document biographique],

7. Mémoire de Robert de La Mark. — 8. Bibl. Nat., ms. fr. 1717, fol. 64ro.

Et il lui rappelait que son père avait eu pour patron dame Rhétorique, pour maître Georges Chastellain. Florimont fut surtout, à sa mort, célébré dans une complainte par Clément Marot1. Le poète imaginait l’étrange cortège de la Mort accompagnant le défunt à Blois. 11 reconnaissait :

Teste dont la voilée

Par sa vertu a la France extollée...

Qui pour servir en leurs secretz les roys;

Aussi de rang elle en a servy trois.

Alors la République française parlait à la Mort :

Robertet fut nostre Hector en saigesse.

Elle disait le nom célèbre de Robertet :

En Tartarie, Espaigne et la Morée.

Cette grande plume, consacrée à de si grandes affaires, n’avait pas le loisir de s’employer à des jeux d’esprit. Aussi, quand Florimont reçut l’épître de Molinet, c’est son frère François qu’il chargea de la réponse3.

Pour être de moindre envergure que Florimont, François Robertet offre une physionomie littéraire vraiment attachante. Et c’est à lui que nous devons la conservation d’une partie de l'œuvre de Raude et des curieux cartons de tapisserie.

François Robertet est dit clerc en i486 et l’on voit qu'il recevait des commissaires des finances du roi, par l’intermédiaire du receveur du Forez et du Lyonnais, une somme de 25 1. pour certains travaux de copie4. Elu sur le fait des Aides de 1 4qg en l’élection du bas pays d’Auvergne à la nomination du duc de Bourbon, il fut confirmé par Louis XII dans cet office, en i5oo5. On voit qu’il touche encore ses gages d’élu, le 23 janvier i5i48. C’est lui qui a compilé et

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