CHAPITRE VI
désormais jusque dans le Bas-Escaut, et y amenaient d'importantes cargaisons. L'activité de ce trafic éveilla la sollicitude du gouvernement : « L'an 1554 en avril, écrit « l'historien Vinchant, le comte d'Otinge impétra de l'em- « pereur, par l'entremise de Marie, royne de Hongrie, de « pouvoir besoigner à la rivière de Hayne, entre Mons et « Condé, en sorte que les basteaux venant chargez du « dit Mons se puissent librement et facilement rendre en « l'Escault. A cest effet, le dit comte feit faire des ven- « tailles et rabutz, afin que les dilz basteaux allassent « d'un bond amont et aval l'eau, sans plus descharger. » Des écluses à perluis et à vannes furent construites à Jemmapes, à Saiut-Ghislain et à Boussu, et on essaya d'introduire la navigation à la rame, mode excellent lorsqu'il s'agit de descendre une rivière avec une embarcation chargée. II est encore pratiqué sur l'Escaut, avec avantage, d'Antoing à Gand.
Charles-Quint, accablé d'infirmités précoces, commençait à envisager l'avenir avec plus d'appréhension. Tandis que les Français continuaient leurs attaques contre les Pays-Bas, la trahison de Maurice de Saxe, chargé du commandement de l'armée impériale en Allemagne, l'obligeait à traiter avec les princes luthériens, et lui faisait perdre tous les avantages d'une longue et pénible campagne. Il obtint cependant, à quelque temps de là, un succès diplomatique. La princesse Marie, devenue reine d'Angleterre à la mort d'Edouard VI, épousa l'infant Philippe, auqu' r
les Anglais reconnurent le titre de roi , mais sans lai en donner le pouvoir.
Charles sentait ses forces décliner de plus en plus. Son nom remplissait l'Europe , mais la gloire ne suffisait pas à cette grande ambition. Empereur à dix-neuf ans, il en avait alors cinquante-cinq , l'âge du siècle, et se voyait encore bien loin d'avoir acquis cette prépondérance souveraine, pour laquelle il combattait depuis sa jeunesse, et qui devait le rendre l'arbitre des peuples et des rois. Une transformation profonde s'opérait autour de lui, ainsi qu'à la veille d'une révolution sociale. Forcé de reconnaître, en présence de ce mouvement mystérieux, dont il avait essayé vainement d'arrêter l'impulsion, qu'il allait laisser son œuvre inachevée, il se prit de dégoût pour les dignités que la fortune, fidèle compagne de sa jeunesse, avait accumulées sur sa tête. Il rappela son fils à Bruxelles et, le 25 octobre 1555, en présence des états généraux, rassemblés au palais, il se démit publiquement de la souveraineté des Pays-Bas. Il renonça, Tannée suivante, en faveur du prince, devenu le roi Philippe II, au gouvernement de l'Espagne, et envoya les emblèmes de l'empire à son frère Ferdinand, déjà élu roi des Romains. 11 quitta nos provinces, le 15 septembre 1556, et, n'aspirant plus qu'au repos, alla finir ses jours au couvent de Yuste, dans une paisible vallée de l'Estramadure.