CHAPITRE XIV
Le peuple belge traversait en ce moment une crise pénible, et le refus du duc de Nemours de s'associer à ses destinées avait jeté le découragement dans bien des esprits. Le Congrès national s'ajourna une première fois le 6 mars, se réunit de nouveau le 29 du même mois, et se sépara indéfiniment le 12 avril. II venait de reprendre ses séances, lorsque M. de Robaulx proposa l'ajournement de l'élection du chef de l'État, et ramena la discussion sur la question de l'Escaut en déposant sur le bureau un projet de décret qui n'était rien moins qu'une déclaration de guerre à la Hollande. « La constitution, disait-il, « ayant établi que les provinces d'Anvers, de la Flandre c orientale — y compris la rive gauche de l'Escaut — et « de Limbourg font partie de notre territoire, il convient « que le pouvoir exécutif prenne des mesures, même par « la force, pour établir les lois et autorités belges dans « toutes les parties du territoire de la Belgique actuellec ment occupées par les ennemis. »
Ce langage était celui de tous les journaux du pays, à l'exception du Courrier de la Meuse et du Politique. Quelques députés, tout en admettant l'ajournement de l'élection du roi, désiraient poursuivre les négociations; d'autres insistaient sur fô nécessité de ne pas laisser le trône inoccupé plus longtemps.
Ce dernier système prévalut et, le 25 mai, MM. Van de Weyer et C, Rodenbach développèrent une proposition, signée de quatre-vingt-seize députés, ayant pour objet
l'élection du prince Léopold de Saxe-Cobourg en qualité de roi des Belges. Le scrutin fut ouvert, le 4 juin, et fut bientôt suivi de la proclamation du nouveau monarque. Cette décision réhabilitait, quoique tardivement, notre cause compromise par la protestation du 1 er février et le choix du 3 du même mois; elle améliorait nos relations avec les autres États européens : l'indépendance belge devenait un fait accompli.
La conférence de Londres paraissait disposée à nous faire quelques concessions, et le Congrès venait de sanctionner une convention préliminaire en dix-huit articles, destinée k servir de base à un traité de paix avec la Hollande, lorsque le roi Guillaume, qui avait concentré depuis quelque temps une armée sur la frontière, ût envahir inopinément nos provinces.
La ville d'Anvers avait déjà été rudement éprouvée depuis le commencement de la révolution. Le lieutenant général baron Chassé, qui commandait la citadelle, avait fait ouvrir le feu contre la cité en octobre 1830, appuyé par trois frégates hollandaises stationnées dans l'Escaut. Il en était résulté, pour les habitants de la ville, une perte de 459,608 florins. Une cinquantaine de navires, la plupart de fort tonnage, avaient quitté le port pour se rendre en Hollande, l'état de nos relations commerciales, ne permettant plus à leurs armateurs de trouver, en Belgique, des chargements convenables. Ces cinquante navires ressentaient, au minimum, une valeur de quatre millions