RÉFLEXIONS DE JOHN ADAMS
Les gazettes et journaux étraufçers ont annoncé au monde eiUifr que les États-Unis d'Amérique s'étaient adressés à M. l'ablu; de Mr^bly afin de lui demander ses avis et ses secours pour la forin:tti(in d'un (otie d** lois. Est-il besoin de dire que c'est ià un de ces mensonges comme la postérité en trouvera, de bon compte, quelques millions d'imprimés sur les affaires amérii^iiK s. M. Tabbé de Mably lui-même a dit, dans ses Observations, que j'avais exprimé te désir de connaitre son opinion. Cela est vrai, mais il faut connaitre la forme cette domande» afin qae ceux qui attachent h cela quelque importance oomprenneot en quel sens elle fut faite. A mon arrivée à Paris, en octobre 1782, à l'occaglon de la paix, le livre de M. i'abbé de Ha* bly, Air la twmiire iTéirin CAIilotre, me tomba dans lea maîQB. A la fin de cet ouvrage, il déclare qu'il a llntentioB d'écrire Thistoire de la révolution américaine, kymi ren* contré bientôt après Tabbé à dîner cbes M, de Gbalut le fermier général, mes amis, les abbés de Cbalnt et Amowe, qui étaient de la partie, m'apprirent que leur ami 9e4)roposait d'écrire l'histoire de la révolution américaine, et me serait fort obligé si je lui communiquais les faits ou les pièces qui seraient u ma disposition . On demanda à M. de Mably quelle partie de la révolution il se proposait d'écrire? — Toute la révolution. — Quels matériaux il avait recueillis? — Il présumait que les papiers publics et quelques communications lui lûurairaient des renseignements suffisants. J'opposai à cela quelques difficultés , et la conversation s'engagea. Comme on parlait en français , et qu'il se trouvait certaines choses que peut-être je ne comprenais pas parfaitement, c^s Messieurs m'invitèrent à la fin à écrire mes idées sur ce sujet. J'écrivis donc peu de jours après à JA. l'abbé de llably la lettre suivante, qu'uii ami traduisit en français* Vous verrei par cette lettre que la demande faite à M. de Mably d'écrire sur les affitîres d'Amérique n'était qu'une simple politesse, et bien moins
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une invitation formelle que le regret de le voir s'exposer,
en entreprentint une bbtqire à laquelle il n'était pas préparé.
Nous serons sans doute fort obligé h quiconque en Europe (liiigULTii nous faire paM do ses idées; mais en général la théorie dos çrouvrrnciiK nts est aussi bien entendue en" Amériquf qu ( n Kurope , et il s'y trouve un grand nombre d'individus (jui comprennent toutes les conditions <i'un gouvernement libre infmiment mieux que Tabbé de Mably ou M. Turgot, qqels que soient d'ailleurs ramabilité, la science et l'esprit de ces loessieurs.
A M. l'abbé de Mably,
m Cest avec plaisir que j'ai appris votre dessein d'écrire sur la réifolutiôn américaine, parce que vos autres écrits , qui sont beaucoup admirés des Américains , contiennenl des principes de législation, de politique et de négociation qui sont parfaitement analogues aux leurs; de sorte que vous ne pourrez guère écrire sur ce sujet sans produire nu ouvrai;e qui servira à l'instruction du public, et surtout à qelle de mes concitoyens. Mais j'espère que vous ne m'accuserez pas de présomption , d'afiectaiiuii ou de singularité, si je hasarde de vous dire que je suis d'opinion qu'il est encore trop tôt pour entreprendre une histoire couq)lcte de ce grand rvéncmi'iit, vX qu'il n'y a personne, ni en Europe, ni en Amérique, qui, jusqu'à présent, soit en état de la l'aire , et qui ait les matériau:^ requis ou nécessaires pour cela.
« Pour entreprendre un tel ouvrage , un écrivain devrait diviser l'histoire de rAoïérique en plusieurs pé* riodes :
« t* Depuis le premier établissement des colonies » en 1600, jusqu'au commencement de leurs brouitleries avec la Grande-Bretagne, en 1761 ;
« 2* Depuis ce commencement (occasionné par un ordre du bureau de Commerce et des Plantations dans la Grande-Bretagne, donné aux officj^ de la douanp en
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Amérique, de faire exécuter d'une manière plus rigoureuse Jes actes du commerce, et d'avoir recours aux cours de justice pour avoir des décrets d'assistance à cette tîn ) jusqu'au commencement des hostilités, le 19 avril 1775. Pendant celte période de quatorze ans, il n*y eut qu*une guerre de plume;
« 3« Depuis la bataille de Lextngton jusqu'à la signature du traité avec la France , le 6 février 177S. Durant cette période de trois ans, la guerre se fit uniquement entre la Grande-Bretagne et les ttats-Unis;
« 4" Depuis le traité avec la France jusqu'aux hostilités avec la Grand^Bretagne et la France premièrement ; puis avec l'Espagne ensuite, jusqu'au développeiiicnt ôc la neutralité armée et à lu guerre contre la lloliaude. Eutin, toutes ces scènes trouvent leur dénoûmcnt dans les négociations de la paix.
"■ Sans une connaissance distincte de l'histoire des colonies dans la première période , un écrivain se trouvera toujours embarrassé, depuis le commencement de son ouvrage jusqu'à la fm, pour rendre compte des événements et des caractères qui se présenteront à décrire à chaque pns, à mesure qu'il avance vers la seconde, la troisième et la quatrième périodes. Pour acquérir une connaissance suffisante de hi première période, il faudrait lire toutes les chartes accordées aux colonies^ et les Cornmittitm H itutruciiom dotméet aux gouverneurSf tous les Codes de loi des différentes colonies (et treize volumes infolio de statuts secs et rebutants qui ne se lisent guèie avec plaisir ni en peu de temps), tous les registres de ta tégistature des différentes colonies , que l'on ne trouvtia qu'en manuscrit et en voyageant en personne , depuis New-n.iin]jshire jusqu'à hi Géorgie; les registres des Bureaux de cQnimerce et des plantations dans la Grand^^^ Bretagne,, depuis leur insliiution jusqu'à leur dissulutiptt. comme aussi les papiers des bureaux de quelques-unes des sécréta i reries d' Efaf.
« 11 y a une autre branche de lecture dont l'on ne sau*
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fait se dispenser, quand Ton pourrait se passer des autres. Je parle de ces écrits qui ont paru en Amérique de temps à autre ; je ne prétends cependant pas, dans la place où je suis, éloigné de tous les livres et écrits, en faire une exacte énumération. — Les écrits des anciens (jmwer^ neurs Winthrop et \S inslow, du docfeur Malher^ M. Prince; ^eal. Histoire de la NonreUe^ Anglelcrre ; Douglas^ Sommaire sur fes premières plantations ; V Awrl innition progressive des terres et l'état présent des colonies britanniques; Eutchinson , Histoire de Massachnssetts-Bay ; Smilhy Histoire de IVeu -York; Smith, Histoire de New- Jeney; les ouvrages de William Penn ; Dummen , défense des ehartee de la NemeUe-Anglêterre, t histoire de Virginie, et plusieurs autres; tout cela était antérieur à la dispute présente, qui commença en 1761.
« Durant la seconde période, las écrits sont plus nombreux et plus difBcUes à se procurer; il fut alors donné au public des ouvrages de grande importance : dans les débats entre ceux qui furent acteurs dans cette scène en qualité d'écrivains , il en est qui méritent d'être distingués. On compte parmi eux les gouverneurs du roi Pownalt Bernard, Hutcfrinson ; le lieutenant ^^ouverneur 0/«ver; M. Sewal , juj^e d'amirnuté pour Halifax; Jonathan Mayheff\ D f). Jfirnps ()fis ^ Orrubridge^ Thatcher; Samuel Adams; Josiah (Juincy, Joseph Wrn-ren, et peut-être les suivants n'ont pas été moins importants qu'aucun des autres, savoir : les écrits de M. Dickinson , de M. Wilson et du docteur Bush, de Philadelphie; de M. Livingston et de M. Dougal, de New- York ; du eoltmei Blond et û*Aftur Lee, de Virginie, et de plusieurs autres. Les registres de la viUe de Boston, et particulièrement d^un comité décorrespondance; du hureau des commissions de la donane; de la chambre des représentants et du bureau du conseil de Massaehussetts-Bag ; en outre, les gasettes de la ville de Boston dans les derniers temps, pour ne pas dire celles de New-York et de Philadelphie, doivent être ramassées et examinées depuis l'an 1760. Tout cela est nécessaire
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pour écrire avec précision et en détail rhistoire des dé^ bats avant que les hostilités eussent commencé , comiuris la période de Tanoée 1761 Jusqu'au 19 avril 1775.
« Durant les troisième et quatrième périodes, les registres, pamphlets et gazettes des Treise*Stats doivent être recueillis, ainsi que les journaux du Congrès (dont cependant une partie est encore secrète), et la MecUm des nouvelles constitutions des divers états , le Remembraneer et le Registre annuel^ papiers périodiques publiés en Angleterre. Les affaires de l' Anylclerre et de l'Amérique, et le Mercure de France, publié à Paris, et le Politique Jlollandais^ imprimé à Amsterdam , toute la suite de la correspondance du (jènéral U û.s///^? 7 ^o» avec le congrès, depuis le mois de juillet 1775 jusqu'à ce jour, qui n'a pas encore été publiée, et qui ne le sera pas non plus jusqu'à ce que le congrès l'ait ordonné ou permis; et permettezmoi de vous dire qu'à moins que cette vaste source soit ouverte, il ne sera guère possible à personne d'entreprendre une histoire de la guerre américaine. U est encore d'autres écrits d'importance dm» les buretmx du comité secret, dans le comité du commerce, dans le comité des flaires étrangères , dans le comité de la trésorerie, dans le comité de la marine, dans le Imreau de la guerre (autant qu'il subsiste) et du département de la guerre, de la marine, des finances et des affaires étrangères, depuis leur institution. H y a aussi des lettres des ministres américains en France, Espagne^ Hollande, et d'autrcâ païUcs de l'Europe.
« La plupart des documents et matériaux étant encore secrets, c'est une démarche piematuree que d'entreprendre une histoire générale de la révolution américaine ; mais l'on ne saurait mettre trop d'activité et de soins à faire la collection des matériaux. 11 existe cependant, à la vérité, déjà deux ou trois histoires générales de la guerre et révolution américaines, publiées à Londres, et deux ou trois autres publiées à Paris ; celles en langue anglaise ne sont que des matériaux informes et confus sans disoeme-
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nient, ef toutes ces histoires, soit en anglais, soit en français, ne sont autre chose que des monuments de l'itjnorance complète de leurs auteu^^ mit ce sujet.
n 11 faiulrait la vie entière et la plus longue, ùconnnencer (les l'âge de vingt ans , pour assembler de toutes les natioub et de toutes les parties du monde dans lesquelles ils sont déposés, les documents propres a former une histoire complète de la guerre américaine ; parce que c'est proprement l'histoire du genre humain dans toute cette époque. 11 faut y réunir Ihistoire de France, d'Ëspagne, de flollande, d'Angleterre et des PuissaDces neutres, aussi bien que de l'Amérique. Les matériaux en devraient être assemblés de toutes ces nations , et les documents Tes plus importants de tous , aussi bien que les caractères des acteurs et les ressorts secrets des actions, sont encore recélés dans les Cabinets et en chiffres.
« Soit que vous, Monsieur, entrepreniez de donner une histoire générale ou simplement des remarques et observations semblables a celU s ([ue vous avez données sur les Grecs et les RomahLs, vou.^ pioduiie/ un uiivrage extrômoment intéressant et instructif pour la innrale, la politique, la législation, et je me ferais un liomitur et un plaisir de vous fournir tous les petits secours qui seront en mon pouvoir pour la facilité de vos recherches. Il m est impossible de vous dire si le gouvernement de ce pays souhaiterait de voir quelque ouvrage profondément écrit, et par un auteur d'une grande célébrité, eu langue française. Il est question d'exposer des principes de gouvernement si diffiàirents de ce qu'on trouve en Europe, surtout en Franee, qu'on ne verrait peut-être pas une entreprise pareille d'un ceil indifférent; c'est cepejidant une chose dont Je ne me crois pas le juge compétent.
« Permettet, Monsieur, que je finisse cette lettre en vous donnant une clef pour toute cette histoire. Il y a une analogie générale dans les gouvernements et les caractères de tous les Treize-Etiits ; mais ce ne fut que lorsque les ilébats cl la guerre commencèrent en Massacbus-
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setts-Bay, la principale province de la Nouvelle-Angleterre, que les insfitutioDS primitives firent leur premier effet. Quatre de ces institutions devraient être bien étudiées et amplement examinées par quiconque voudrait écrire avec connaissance de cause sur ce sujet; car elles ont produit un effet décisif » non-seulement dans les premières déterminations des débats, dans tes conseils publics, et les premières résolutions de résister par les armes , mais aussi par Tinfluence qu'elles eurent sur les esprits des autres colonies, en leur donnant l'exemple , d*adopter plus ou moins les mêmes institutions et des mesures semblables.
* Les quatre institutions menlionnces sont :
« r Les villes ou districts'^ « 2" Les églises ; « 3" Les écoles ; « 4' La milice.
« l» Les villes sont de certaines étendues de pays, ou districts (le territoire, ihtiis ]( sfiut ls étaient divisés le Massachnsselts-Brtv, le ('.niintM ticuf , le New lïampshire et le Rhorle-lsland. Chaque ville contient l'une dans l'autre six milles ou deux lieues carrées. Les habitants qui vivent dans ces liinite.-^ doivent former, en vertu de la loi, des corporations ou corps politiques, et sont investis de certains pouvoirs et privilèges; comme, par exemple, de réparer les grands chemins, d'entretenir les pauvres, de choisir les élus*, les constables, les collecteurs des taxes et d'autres officiers, et surfout leurs représentants dans la législature ; comme aussi du droit de s'assembler, toutes les fois qu'ils sont avertis par leurs élus, dans les aiMoiblées de villes, afin de délibérer sur les affaires publiques de la ville, ou de donner des Instructions à leurs représentants. Les conséquences de cette institution ont été que, tous les habitants ayant acquis dès leur enftnce une habt*