IIP LEÇON. ÉTABLISSEMENTS DES ANGLAIS
d'acquérir, le second ?eut que cette intention soit déclarée par des signes visibles, et le troisième exige qu'elle soit suivie d'effets sérieux. 11 eût été à désirer que le droit des gens reconnût sur ce point on principe certain; malhenreuseroent il u'eE fut pas ainsi, et TambitioD liumaïae eut toute carrière.
En France, nos jurisconsultes demandaient une occupation efTective' ; « Il faut, dit Gérard de Rayneyal*, une possession réelle, physique, avec rîDtention au moins présumée de conserver, pour établir le droit de propriété. Aiusi la simple plantation d'une croix, d'une colonne, une inscription, une trace quelconque d*une prise de possession momentanée et passagère ne sauraient être considérées comme des actes possessoires ; il faut de plus des établissements sédentaires et perdianents ; il faut, en un mot, occuper par des habitations et par la culture le terrain qu*on prétend s'approprier; tout ce qui se fait au delà est désavoué par la salue raison et ne peut se soutenir que par la force. »
L'Angleterre, qui plus tard s'est servie du principe fran^is contre TEspague, ne Tadrnit point quand elle nous rencontra sur le territoire améri*
1. Story suppose que loat«s les nations considèrent la sîmplodi-
couverte comme tttre sufflsant. L'Espagne etTAnglelerre s'appuyërcnt, il est vrai . sur ee principe ; mais Je ne vois pas que la France
Tait jamais fait.
2. InUiMion du droit de ia mUui eet des gem, Paris, 1803, i*. 164.
54 LITRE I. COLOIŒS.
cain. Elle s'appuya plus d'une fois sur le simple diùit de découverte; et ce futeuirertude lareconnaissance probiematique faite par les Cabot, qui n'avaient pas mis pied sur le sol amérioain »
qu'elle attaqua noa établissements de TAcadie et du Canada.
M. de Vergennes, dans son mémoire sur la Loui* sianSf œuvre patriotif(ue, sur laquelle je reviendrai plus d*une fois^ réfutait victorieusement ces prétentions plus que légères si la raison seule décidait entre les nations*
Quoi, disait-il , vous nous parlez du voyage de Cabot, quand ce voyage n'a pas été suivi d'un essai de prise de possession, d'une première colonîsatioD? Il y avait près de cinquaute ans que Jacques Cartier avait, au nom de François I, pris solennellement possession du Canada, quand, sous le règne de la reine Elisabeth, on sou^t^ pour la première fois à tirer parti de la découverte de Cabot; ^t, quand les émigrants de la Nouvelle-Angleterre construisirent Boston en 1630, fl y avait déjà vingteinq ans que les Français avaient bâti Port-Royal au nord dt I I LùLti occidentale d'Acadie. Nous étions solidem^t établib sur le Saint-Laurent vingt ans avant qu'un émigraut anglais abordât la côte nord de T Amérique, et nous n'aurions pas de droits sur ce pays sur lequel , avant notre occupation', pas un Eufopéen n'avait mis te pied; et cela aous prétexte que Cabol a suivi cette côïe en 1496!
Non, ajoutait M. de Vergennes, l'Angleterre ne sauiau se faire un tiUe des découvertes de ce navigateur, puisque
1 . M^rpnirr hi'foriquf "t politique SUT la LouifiafM, paT M. dcYflTgeonesi miaislre de Louis XVI. Paris, 1802.
m* LBCON. — ttAMLmOKmS DBS ANfiLAIS. M
tous les historiens s'accordent sur son compte, et assurent qu'il ne débarqua, dans son voyage, nulle part sur le continent, et qu'iJ ne fit «ju^apercevoir les eôtes de Terre- Neuve.
Je ne puis m'empécher de comparer les prétentions de l'Angleterre à celles d'un voyageur qui» dans sa route, aurait aperçu une bourse saus se donner la peine de la ramateer, et qui, apprenant eDiuite qu'elle renfermait dea effets piécîeitt, et q^'m autre voyageur pkis aolif q«a l«i 8*en serait emparé, se croirait en droit d'en réclamer la propriété, parct' qu il l aurait aperçue le premier*.
L'exemple le plus remarquable de cette prétea* tion exorbitante et celui qui en accuse le mieux 1 injustice , c'est la guerre que les Anglais tirent en 1664 aux Hollandais , ponr leur enlever la colonie qui est aujourd'hui TÉtat de New-York.
A la suite de rexpédition de Henri Hudson^ brave marin anglais qui^ naviguant sous les ordres de la compagnie hollandaise des Indes orientales^ avait découvert en 1608 et remonté la rivière à laquelle on a donné son nonn, les Pays-lias avaient entrepria ud établissement dans ces belles contrées. Ainsi , au droit que leur donnait la découverte, ils joignaient un titre qui aujourd'hui nous semble bien plus respectable , roceupatîon. Dès 1620, une partie du territoire était défrichée et colonisée. Les Nouveaux-Pays-Bas (la Nouvelle-Belgique, comme disaient nos pères) se développaient heureusement ; Amsterdam avait
t* Vergennes y Mémoire mr la Louinanê^ p. 64.
S6 LIVRE I. — COLOIVIES.
donué âou nom à la ville la plus importante et la mieux située , sans se douter qu'elle jetait les fondements d'une cité qui un jour, sous le nom de New-York, serait bien autrement riche et puissante que la métropole ; Âlbany , la seconde i ville de l'état de New- York, dans une bonne position sur THudson, avait été également établie par les Hollandais sous le nom de Fort-Orange. II y avait quarante et un ans que les Hollandais étaient maîtres ineootestés du sol , quand , après la seconde
restauration , (.harles 11 donna à son frère, le duc ! d'York et d'Albany^ ce pays que l'Angleterre revendiquait au nom de la découverte de Cabot , comme etaut compris dans les limites de la charte fort mal définie» qu*on avait aecordéeen 1620 à ta compagnie de Plymouth.
La guerre décida des prétentions des deux États, et la colonie resta à TAngleterre beaucoup moins en vertu du droit de découverte , qu'en vertu du droit du plus fort, cette règle suprôme, cette ultima ratio du droit des gens qui trouble singulièrement les spéculations des jurisconsultes.
Une conséquence du principe français, qui en montre toute la justice, c'est que la possession s'acquérant par Toccupation, se perdait par Tabandon, comme dans le droit civil ; dansTautre système, le passage d'un navire anglais ou espagnol sutVisait pour fermer à jamais à Tactivité européenne la terre qu'on avait entrevue ; ou tout
III» LEÇON. ÉTABLISSEMENTS DES ANGLAIS. Sf7
au moi us c'en était assez de plaater une croix sur le rivage pour empèeher le genre humain de cultiver un pays qui appelait la culonisatiua.
Par exemple y le Mississipi, ou du moins son embouchure, avait été reconnue » vers 4539, par un Espaguol, un des compagnons de Pilarre, Soto, qui trouva la mort dans cette ex* pédition. Dans les anciennes cartes ce fleuve porte le nom de Rio de San Spirilo que lui avait donné ce hardi explorateur; mais le pays était depuis luugLeinps ahaadooné quand La Salle le reconnut en 4682, et planta les armes de France à rembouchure du fleuve, quand, de 1607 à 1702, d lberville commença la colonisation en s*établissant sur la Mobile. Que pouvait être en pareil cas le titre de l'Espaj^ue? N est-ce pas d'ailleurs une r^le du droit des gens aussi bien que du droit civil, que Tabandon équivaut à une renonciation de la possession, qu'on peut ainsi prescrire la souveraineté de nation à nation, et que, par conséquent, on peut devenir légitime propriétaire y iégUime souverain d'un territoire délaissé par ceux qui Tout découvert?
L'occupation est un principe que la raison avoue bien plus que le droit de première vue; car c'est au fo4id la glorification du travail, le titre le plus légitime de la propriété, le seul qui répond a la pensée du Créateur, et profite au genre humain tout entier.
58 UVlUK 1. — COLONIES.
Je n'en ai pas encore fini avec le droit de découverte , et il suQit de voir combiea la quea* stion daa limites a suscité de guerres » alors même qu*oo ne contestait pas le principe aiîglais, pour comprendre les yioos d*OQ système qui mainta* nait dans le droit des gens une règle aussi peu assurée.
En admettant que la découverte de Cabot donnât aux Anglais la légitime possession de la cùte,
jusqu où s étendait leur souveraineté dans Tintérieur?
Les Français arrivés par le Saint-Laurent, et qui les premiers avaient parcouru la graude valléo
située entre les monts Allegliany et les lacs, les Fraudais qui s étaient servis de TOluo pour transporter des troupes dans leurs guerres avec les Indiens du sud, arrêtaient les possessions anglaises à la crête de ces montagnes qui divisent le pays aussi nettement que les Pyrénées séparent FEspagne de la France; les Anglais, au contraire, réela-
maient TOhio, parce qu*il était comprie» disaientils, dans la ehai le de la Virginie. Cette charte, qui servit de modèle aux autres colonies, n'est rien moins que la concession d*un terrain connu et limité. On accorde une étendue indéfinie : tant de degrés de latitude; et c'est en vertu d'une concession aussi vague, et appuyée sur un titre aussi précaire que celui d une reconnaissance de la c6te, c*est>àrdire d'une reconnaissance faite à
m* LEÇON. — tiTABLISSEXEKTS DES ANGLAIS. i9
piulsieurs ceutaioes de Ueues de distance , que les Anglais nous fireot uoa guerre seoglante» et qui ne se termina que le jour uu le drupcau i'raiiçais disparut de TAinérique*
Ce droit de déeouTerte a souleré tout dernièrement, et eaus duute pour la dernière fois dans rAmérique do nord» vm agitation des plus vives y et peu s*en est fallu qu'on ne vît aux prises les États-Unis et T Angleterre à propos de rOrégon. Cest ainsi qu'on nomme un vaste ter* ritoire qui s'étend des limites de la Californie aux possessions russes. Ce pays, assis sur Tocéan Pacifique, aveo un elimat semblable à celui de TAnglt terre, et qui pos&cde dans le détroit de Juan de Fuca et les méandres qu'il fait dans les terres, un ensemble de ports bans pareil dans le moude, ce pays était occupé de moitié par les Anglais et les Américaine. Chacun défendait sa possession par les titres les plus divers : les Américains , notamment comme héritiers des Espagnols et des Français; car ces vastes solitudes étaient comprises dans les linutes indélimes de la JLottisiane. Pendant longtemps les prétentions sur uu territoire sans pupulatiuu , et par conséquent sans valeur ^ ne furent pas soutenues avec une grande vivacité ; le commerce de pelleteries était assez riche pour suiUre aux compagnies anglaise d américaine ; mais , quand cette population, qui, il y a quatre-vingts ans, n'avait pas
dépassé les Alleghany^ se trouva à Vétroit dans la vallée du Mississipi^ quand elle eut remonté le MlBSOuri jusqu'à sa source, quand elle se fut approche des montagnes Rocheuses, et qu elle eut touché le Pacifique, on comprit en Amérique qu'il y a\ait là une position à prendre, comparable , sinon supérieure, à la Louisiane. Ce n'était point seulement un commerce comme celui de la vallée du Mississipi qu'il s'agissait d'acquérir, c'était le commerce de TAsie par le PaciOque. Avec des porte aussi beaux et un cheuua de ter partant de Saint-Louis, TAsie se trouvait à la porte de New-York; U navigation dangereuse du cap Horu était supprimée, et on n'avait pas besoin de couper l'isthme de Panama, et de s'adresser à une puissance étrangère pour obtenir une communication qui après tout ne sera pas exclusivement américaine.
L'or de la Californie a détourné pour un moment la colonisation de TOrégon ; mais , la fièvre .passée, on reviendra forcément vers un pays qui offre plus de ressources agricoles et commerciales que la Californie, et déjà vous avez vu dans les journaux le projet d*un chemin de fer gigantesque mais possible, qui, pariant de Saiot-Louis de Missouri ou du lac Michigan, doit franchir les montagnes Rocheuses et aboutir, non pas en Californie, mais au Puget*Sound, la plus belle position de cette petite mer intérieure qui, par le dé-
m* LEÇON.— ÉTAULISSEIIENTS DES ANGLAIS, «i
troxt de iuau de 1*" uca, communique avec TOcéau; le siège» désigné par la nature, d'une ville qui n'existe pas encore^ et qui sera un jour l'entrepôt du commerce de l'Europe et de i'Àsie» et la rivale de New- York.
L'importance de cette position, comprise dès le premier jour par le génie commercial des Amé^ ricainsy explique la passion qu'ils ont mise à obtenir la possession de TOrégon. Dans son message de 1845, le président annonça Tintention formelle de fane prévaloir le titre clair et inattaquable des États-Unis sur TOrégon, en d'autres termes la résolution de s'y maintenir, fût-ce par les armes. Grâce à la modération da TAngleterre, qui céda de ses prétentions, grâce à rfaabileté de lord Aslibuiton (M. Baring), uu traité qui fit la part des deux nations rivales ajourna la lutte de ces deux puissances maritimes qui, un jour ou l'autre, se disputeront la supré» matie des mers.
Je Q ai point l'intention de vous faire suivre les nombreuses et obscures questions de fait que soulevait la querelle deTOrégon. Dès qu'on abandonne le principe Je l'occupation permanente, on se perd dans des détails dont la vérification est inipoôSiLle, et c'est sur une course de chasseurs qu'on tonde le droit à l'empire; mais je ne puis laisser œtte affaire sans appeler votre attentiou sur la politique qu'à cette occasion
proclamèrent tes Àméricains. C'est un principe»
nouveau pour l'Europe, et que peut-être l'Europe Q adoptera pas aussi complètement que les Etats- Unis le supposent. Ce principe, fait pour amener des complications sérieuses, c'est que le continent de l'Amérique n^appartient qu'aux Amé^ ricaias, cl que par conséquent nulle puissance européenne n'a le droit d'y mettre le pied^ soit pour y établir une colonie, ce qni serait la fin de toutes les questions de priorité en fait de découTerte et une cause de paix, soit pour y maintenir l'équilibre politique, ce qui est une question des plus graves et peut être un jour h cause d'une guerre générale entre les deux continents.
Ce principe qui, s'il est reconnu par TËurope, assure la domination des États-Unis surtout le continent américain, car il n'y a pas un seul des États de TAmérique centrale ou de l'Amérique du sud qui soit capable d'arrêter cette toute-puissante expansion; ce principe qui, dans un temps donné chassera TAngleterre du Canada et l'Espagne de ses dernières possessions, est depuis longtemps la règle de la politique américaine; Madison et Munroe l'ont reconnu \ mais elle a été proclamée par le président Tolk, en 1845, à la veille de la guerre, aree une hardiesse et une netteté dignes de remarque; car il y a là, je le répète , le germe d' un empire dont la grandeur effraye 1 imagination •
IIP LEÇON. — ÉTABLISSEME.MS DES ANGLAIS. 63
M. de Yergennes Tavait prévu ^ et vous me permettrez de vous citer ses paroles prophétiques; car cette gloire politique nous appartient. Tout en acceptant la guerre avec les Anglais pour affranchir r Amérique I M. de Vergennea ne se faisait pas illusion sur Tavenir de la nation que nous allions émauciper.
Bien loin de nous réjouir des événements, disait-il à lord Stonnont , ramba'ssâdeur anglais , nous les voyons
avec quelque peine. Ce qui vous arrive en Amérique n'est de la convenaiice de personne. Je vois les suites de cette indépendance à laquelie aspirent vos colonies; elles vou* dront avoir des flottes, et comme rien ne leur msnque en fiût de ressources, elles pourront tenir téte à toutes les marines de l'Europe; elles seront en ciaule conquérir nos îles. Je suis méfiie coiivaiut u qu'elles n'en resteront pas la, qu'avec le temps elles avanceront vers le sud, qu'elles en soumettront ou en chasmont les habitants, qu'enfin elles ne laisseront pas tes puissances européennes occuper un pouce de terre en Amérique. Sans doute, ce n'est pas demaiii que se manifesteront ces conséquences; ni vous, mylord, ni moi ne les verrons; mais, pour èireéioi* gnées, elles n'en sont pas moins certaines. Une politique à courte vue peut se réjouir des maux d'une nation rivale, sans songer au delà de l'heure présente; maïs, pour qui voit plus luin et pèse l'avenir, t:e qui se jiasse <-'ii Amérique est un événement tacheux douta sa part luute nation qui a des possessions dans le nouveau monde; et c'eU ainsi, je vous rassura, que j'ai toujouis considéré les dioses*.
LRaumerj DiiVereinigten Staaien von N,'Àmerika, Leip6i|f, 1845, t. 1, p. 9S.
C'est eu 1775 que M. de Vergennes s'exprimait ainsi, et vous pouvez juger avec quel désintéreftsèment Louis XVI^ éclairé par son habile ministre, secourut la liberté américaine, sachant bien qu'il fondait un empire.
Voici iiiainienant, à soixante-dix ans de distance y la confirmation des prophéties de M. de Vergennes, si Ton peut appeler prophétie une Tiie aussi sûre; ce sont les paroles mêmes de Thomme d'État français dans la bouche d'un président américain, M. Polk, qui, dans sa courte magistrature, a eu la gloire et ie bonheur de ter-* miner la querelle de TOrégon, et cette guerre du Mexique, qui a tlunné aux Etats-Unis la Californie.
C'est au sujet de TOrégon , dans son message
de 1845 y que le président Polk fait l'énergique
déclaration de principes qui suit :
La rapide extension de nos établissements sur nos territoires jusqu'alors inoccupés, l'addition de nouveaux
Ëtats à ceux que comprend la confédération (c'est du Texas qu'il s'agit), l'expansion des principes de liberté, notre grandeur naissante comme nation , ont attiré l'attention des puissances de TEurope; et, dernièrement on aémis, chez quelques-unes, la doctrine d'un équilibre des Ëtats d'Amérique pour arrêter notre progrès. Les fitats- Unis, avec le désir sincère de conserver des relations de bonne intelligence avec toutes les nations, ne peuvent cependant, par leur silence, permettre aucune intervention européenne sur le continent de l'Amérique du nord, et si on essaye de cetfe fnlerventioii, nous y réâsterons à tous hasards.