QUATRIÈME LEÇON
PKEMISRS BSSAlâ DE COLOiNlSATION.-— HISTOIEK DE U VIRGINIE.
MeBsieurs,
Longtemps après la découyerte de Colomb*
r Angleterre resta indifférente aux destinées de ce pays qu'elle devait peupler et dont la prospérité doTait un jour assurer à la race anglaise une influence sans partage.
Henri VU» allié du roi Ferdinand d'Aragon, politique jaloux et habile, n'osa pas sans duule entreprendre sur la bulle d'Alexandre Vi. Henri VIII ne fut pas plus favorable aux projets de colonisation. Pendant une partie de son règne, la part active qu'il prit aux afEaires du continent Tabsorba tout entier : tenir la balance entre Cbarles-Ùuiut et François 1, c était sans doute as» sez pour occuper un politique. Plus tard, les disputes avec la cour de Rome, le schisme qui les suivit entretinrent la nation dans cet état d'inquiétude et d'agitation qui ne laisse ni le goût ni le loisir des expéditions lointaines.
D'ailleurs, quelques essais tentés sous ce règne ou sous celui de Marie Tudor pour chercher
le passage aux Indes par le pôle nord (c'était déjà
le rêve du siècle), furent suivis d'un trop mauvais succès pour inspirer coniiaace au roi et aux. particuliers. L*un de ces voyages de découverte eut néaiinioias uoe fortune assez singulière pour qu'on ne l'oublie pas. En se dirigeant au nord-est pour trouver le nouveau chemin des Indes, les Anglais découvrirent Archange! : c'était à peu prés décou* vrir la Russie.
Il peut aujourd liui nous sembler bien extraordinaire que nos aïeux fussent aussi peu avancés dans la connaissance du monde; mais il n'en est pas moins vrai que Richard Chancelour fut le premier capitaine européen qui entra dans la mer Blanelie et y établit des relations cotumurciales, et cela en i 553.
Ainsi il n'y a pas plus de trois sîèclea que 1 Europe commen<^ait à connaître Tempire russe, et il y en a deux & peine que TAmérique recevait ses premiers colons. C'est presque en même temps que débutaient sur la scène du monde les deux empires auxquels une croissance rapiiiu semble assigner le plus grand rule dan» le siècle qui va s'ouvrir.
Ce fut seulement sous le règne d'ÉIisabeth , à une époque de paix, quand les découvertes de TEspagne» mieux connues , exaltaient toutes les têtes, quand la lièvre de Tor excitait tous les aventuriers à rechercher cet Eldorado ^ que cha-
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cun imagia^it au gré do sa cupidité, et près do« quel le Pérou n'était rien , ce fut alors seule*
' ment qu'oa pcûâa à tirer parti des découvertqg '^e Cabot. On ne voulait point coloniser mais i^ereher de Tory depuis les glaces du pôle jusque ^ sous le soleil des tropiques» ci ce qu'on nous 'monte du vertige qui entraine en Californie des populations d'éraigrants^ n est qu une faible peinlure de la passion qui, au sortir des grandes gaerres , poussait les enfants perdus de FEurope ^ers ce monde où des trésors iuconnus devaient 5iMI&faica leur avarice et leur ambition, tw Le premier essai de colonisation sérit use fut tenté» en 4584» par sir Waiter iialeigh» un des ^PtisMllants» des plus hardis» des plus capables parmi les gentilshommes de la cour d'Elisabeth ; firiftqpie le rival en faveur du comte d'Ëssex» dont ilfMMlrsnivit la ruine, et qui ne lui cédait ni pour lês qualités de Thomme de f^uerrc» m pour les glèees du courtniân. C'est Raieigh» vous le savea» qui jetu suu iiiaiiteau Lruiii sous les pas de sa smiTeraine» pour qu'elle ne mit pas le pied dans la boue c aussi «^evaleresqrio dans la paix que dans la guerre» niodèie achevé des vertus et des vices de son temps.
Dans la position ^mo fivnit h la cour,
la concession de ces terres inconnues était facile À obtenir; il j avait d'ailleurs une raison toute particulière qui lui créait un véritable droit*
7ft LITRE I. ~ COLONIES.
Qaelques années plus tôt, son frère, sir llumphrej Gilbert, après avoir obtenu la même faveur
d'Elisabeth, avait été perdre, sur les cotes de rAmériqiie du nord, sa fortnne et sa vie; il ;
avail dans Tentreprise de llaleigh, au milieu de beaucoup d'ambition, une pensée pieuse, une sorte d'acceptation de Théritage fraternel^ un titre sacré.
La concession faite à Raleigh fut des plus larges. Il est vrai qu'une pareille libéralité ne
coûtait guère à Elisabeth , peu généreuse de son naturel, économe comme Font toujours été les grands souverains. La forme de la donation fut toute féodale. Kaleigh fut constitué lord propriétaire avec des pouvoirs à peu près illimités. 11 devait tenir sa nouvelle seigneurie par hommage; les redevances étaient insignifiantes : c'était le cinquième de For et de Targent qu'on découvrirait. Quant aujL émigrants, la charte ne stipulait rien touchant leurs droits ; c'était affaire à régler entre eux et le lord propriétaire ; Raleigh avait une juridiction absolue, une aeignenrie entière : c'était à lui de concéder quand et comme il l'entendrait les terres de son nouveau domaine.
On fît un premier voyage d'exploration le long des côtes de la Caroline, et telle fut la splendeur des descriptions faites parles premiersaventuriers,
si vive fut la peinture du sol, du climat, des
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productions du pays S qu'Élisabeth, quoiqu'elle eût décliné l'honneur de contribuer à l'expédition^ voulut donner le aom de la province nouvelle. Elle rappela Virginie^ pour immortaliser le règne de la vierge reine sous lequel s'était fait une découverte dout ou attendait de merveilleux résultats.
11 esQ fut tout autrement; trois expéditions successives, faites sous la direction et aux frais de Raleigh, finirent par dee désastres; la famine et lee Indiens tnèrent ceux des colons qui ne se sauvèrent point eu Angleterre; et^ à la fin du règne d^Élisabeth, en 4603» il n'y avait pas un
seul élLiblissement aii^ilais dans T Amérique du nord ; de toutes ces entreprises rien n'étant resté que des tombeaux.
Sous le règne de Jacques 1 , la fortune éclipsée de Raleigh ne lui permit point de reprendre des projets si cruellement déçus. Vous savez quelle tragique destinée fut la sienne, plus misérable encore que celle du rival qu'il avait ruiné, iacques 1, raiiii du comte d'Essex, s'en fit le vengeur. Raleigh» dépouillé de ses emplois, fut enveloppé dans une accusation de haute trahison ; et quoique l'attorney général » le célèbre jurisconsulte Coke» ne Taccusàt que de non révélation de complot, il fut déclaré coupable de
1. L'expédilion rapporlail \p tnliar, If m?iYs et îa pomme de terri (nommée openawg). Elle n'élail pas cultivée. K. Aadré. N,'Àmerika^ p. 11.
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haute trahison par uq jury lâche ou corrompu : c'était un arrêt de mort,
La sentence ne fut point exécutée; on Tenferma dan» la Tour où il reata pendant douze ans; c est là que son génie, se déployant sous une nouvelle face» il servit de sa plume la oolonisatioii à laquelle il s'était dévoué; il la serrit aveo un talent qui justifie l'adminition de Spenser pour eelui que dans ses poésies il peignait soiiâ le nom du grand pasteur de fCMm. Une foule d'écrits militairee, maritimes, géographiques, et surtout son histoire du monde y un des écrits les plus remarquablea du siècle, un livre qui faisait les délices de Cromwell et qu'on lit encore aujourd'hui» ne laissèrent point refroidir Tattention publique sur le conti-» nent nouveau , sur la nécessité de s*y établir.
Kaieigh obtint enûn sa liberté, mais sans recevoir sa grâce. Il partit pour la Guyane» à la poursuite de cet Eldorado qui déûait toutes les espérances. A son retour, n'ayant rien trouvé de ce qu^il cherchait, il suivit Tusage du temps où la piraterie était encore la guerre, et où Drake illustrait son nom en arrêtant les galions de l'Espagne avec laquelle l'Angleterre était en paix; Raleigb se vengea de sa mauvaise fortune en pillant et en détruisant rétablissement espagnol de Sauit^Thomas.
Le roi Jacques, Justement irrité d'une conduite qui le compromettait arec l'Espagne, voulut
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punir le coupable ; mais, au lieu de le poursuivre, comme il était juslOi pour Tacte qu il avait commis, laeques recourat à un moyen de basse yengeaoce, que nous ne comprenons plus aujourd'hui, on peut le dire à l'honneur de notre siècle. U fit revivre , après quinze années, Vaneienne accusation et rancieune seotence. iialeigU^ cite deyant la cour du banc du roi , plaida le pardon qu'il
avait au moins imfilicilemenl reçu; mais la cour maintint la comiamuatioa, et le lendemam de cet arrêt , le 26 octobre 1 61 8 » Raleigh , Agé de soixante-Hlix ans, porta sa tête sur Téchafaud. U mourut avec un courage et une fermeté qui ne démentirent point le reste de sa vie, laissant i exemple d un des plus effroyables abus de justice que se soit jamais permis la tyrannie.
Ce lut cependant su us ce roi de triste mémoire qu*eut lieu le premier établissement durable en Amérique. Jacques se montra favorable aux entreprises lointaines, et, quoique sou intervention dans les affîiires coloniales n'ait pas toujours été heureuse, il est juste de nronnaître que ce fut cbez lui une politique constante de diriger i ardeur de ses sujets vers des expéditions pacifiques, et de propager ainsi l industrie et la civilisation.
En 4606^ il divisa en deui grandes portions à peu près égales cette partie de 1* Amérique qui com* prit plus tard les treize colonies, et qu'on nommait alors dans toute son étendue la Yirginie« L'une,
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à qui plus tard resta le nom de Virgioie, fut appelée la première colonie ou colonie du Sud; Fautre fut appelée colonie du Nord, colonie de Fijmouth, et plus tard Nouvelle-Angleterre : c'est flous ce nom qu'elle nous est connne.
Ces deux colonies, la Virginie et la Nouvelle- Angleterre ont été le noyau des Ëtats-Uuis. C'est sur ces denz territoires que se sont formés des États qui plus tard, en se détacliaut de la colonie mère, ont pris un nom et un gouymiement particulier. La Nouvelle-Angleteire a été partagée eutre huit États diHerentâ, New-PIymouUi» Massa* chusets, Rhode-lsiandy Providence, Connecticut, New-Haven, New-Hampshirc, Maine, et c^est aux dépens de la Virginie qu'ont été formés les deux Carolines, leMaryland, laPensylvanie, la Géorgie, par suite de coocessions royales contre lesquelles la Virginie protesta jusqu'au moment de la lé* Yolution. A cette époque, elle laLiiia une séparation depuis longtemps achevée, et qui d'ailleurs n'avait plus d'importance au moment où la oon* fédération réunissait par un lieu plus intime des États trop longtemps séparés.
L*histoire de la Vir|i;inie , Thistoire de la Nouvelle-Angleterre, voilà donc le fond même de rhistoire d'Am^ique; les deux points auxquels tout nous ramène. La colonisation de ces deux grandes provinces ne s'est point faite par les mêmes hommes, et sous l'empire des mêmes
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idées ; ii y a ea dès rorigiue une différence foncière, et qui ne tenait pas senlement au climat, entre les gens du nord et les ^eus du sud , distinction qui subsiste aujourd'hui » compliquée , il est vrai , de resclavage, et envenimée par ce mal profond. Il est donc naturel de partager l'étude des colonies y de traiter d'abord des deux concessions primitives, et de parler ensuite des États nouveaux qui se sont détachés du premier domaine. Comme la plupart des chartes se ressemblent, et qu'on peut les ramener aux deux t^pes primitifs du nord et du midi, cette division simplifiera nos études.
Commençons par la Virginie^ qui fut la première en date des colonies.
La concession de la Virginie, la charte de la nouvelle colonie fut accordée à une compagnie de
Londres, dont les chefs étaient sir Thomas Gates, air Georges Summers, et Kichard tiakiuyt, du chapitre de Westminster. Hakluyt est Thomme auquel I Angleterre doit la colonisation de l'Amérique; il usa sa vie à réunir tons les récits des voyageurs anglais, à traduire toutes les relations espagnoles, et pendant le règne d'Elisabeth et de Jacques I il fut le centre où aboutirent tous les renseignements, d uù sortirent toutes les instructions. Sa collection de voyages est encore aujourd'hui ce que Ton possède de plus curieux et de plus complet sur ces premiers étahiissenieuts.
La charte de Virginie mérite notre attention par la lumière qu'elle Jette sur Tétat cîtiI et
politique de la colonie, et par ce qu'elle nous apprend sur les idées économiques et le système colon iai du wif siècle; car ce que fit TAiii^leterre ne diffère eu rien de ce qu'on essayait alors en d'antres pays.
Remarquons d'abord que c'est à une compagnie qn'on fait la concession. L'âge féodal est fini^ ce n*est plus à un seigneur comme Raleigh qu'on donne ce nouveau domaine; mais ce n'est pas non plus l'État qui prend en main la colonisation. L'âge des conjpa^nies, qui aujourd'hui n'est point encore expiré, a tait la transition entre la concession féodale et l'intervention directe de l'État ; la Hollande, la France, rAngleterre, ont eu leurs grandes compagnies des Indes orientales et des Indes occidentales, et si les nôtres ont échoué, il en est d'autres plus heureuses,^comme la corn* pagnie anglaise des Indes qai ont conquis et gou* verné des empires.
En ce moment, le seul point sur lequel j'insiste parce qu'il nous expliquera bien des choses dans la suite de nos recherches, c'est le caractère particulier que donnait à l'établissement colonial la forme même des concessions. Jacques 1 ne croyait pas accorder la fondation d'un empire à quelques marchands. C'était une compagnie qu'il autorisait à trafiquer, à pêcher et à planter en des