‹ Histoire politique des papesChapitre 10 sur 13 · LA CAPTIVITY DE BABYL0NE · texte numérisé non relu

LA CAPTIVITY DE BABYL0NE

„ SMI av^t pu subsister quelques doutes au sujet de la force et de la grandeur que la papaut6 empruntait k 1' Empire par le pacte qui I'unissait k lui, si Ton avait gard6 quelque illusion sarl'instabilite politique de ce pouvoir invalide toujours forc6 de s'appuyer sur quelqu'un pourrester debout, l'histoire de sa translation k Avignon eut dti, ce semble, les dissiper pdlir jamais daifs les esprits les mieux disposes en sa faveur. Les racines par lesquelles elle tenait k cette Italie oil avait 6te son berceau 6taient si peu profondes malgr£ tant de ^souvenirs et de traditions qui Ty rattachaient, qu'un accident suffit pour les briser. Et elle n'^chappa aux luttes inevitables mais glorieuses de Son antique antagenisme contre les Cesars que pour

286 HISTOIRE POUTIOUE

tomber*sous upe dependance ignomiiyeuse. Elle echangea la tutelle imperiale contre e joug d'un roi perfide, rapace, faux monnayeur et sanguinaire, de ce m6me Philippe le Bel qui venait de lui infliger les plus s&nglants outrages dans la personne de Boniface VIII.

Ce changement de residence tant regrette en prose et en vers par les Italiens, pour qui la papaute 6tait jBurtout up besoin d' imagination, un titre de noblesse et de preeminence parmi les autres peuples, fut* en effet determine par des circonstances purement accidentelles. Legouvernementdespape§etaitsi mal affermi k Rome, qu' abstraction faite des conditions dp mise en scftne, du prestige de poesie et de majesty qu*ily fixaient, et dont une domination nominale suffisait k lui conserver le benefice, elle pouvait presque indif&remment faire son sdjour de toute autre cit6 de la chr£tient£. Si la preference fut donnee au comtat d' Avignon, ce ne fut nullement Peffet d'un calcul.

Le debut du pontificat deBenoit XI, le successeur de Boniface VIII, avait ete un acte de faiblesse. Sous le coup de la terreur inspire par les violences des ^mbassadeurs de Philippe le Bel, il s'etait empresse de declarer le roi absous de tout p6che. Mais, revenant bientdt k des sentiments plus fermes k mesure'que ses craintes se dissipfcrent, il se ravisa, instruisit une procedure contre les auteurs de Tattentat, et, pour annonces clairement son intention de remon-

terjusqu'au vrai coupablc, excommunia nominativement tous les gentilshommes qui y avaient pris part. II pr^parait tine bulle contre Philippe lui-m6me lorsque celui-ci le fit empoisenner.

Le conclave r£uni pour P Election ne pouvapt sc mettre d' accord sur un choix, selon Thabitude d&jk invet£r6e des conclaves, qui semblaient se proposer pour objet, non de nommer un pape t mais d'empScher qu'il filt 61u, le cardinal de Prato appuya la candidature de Bertrand de Gotte, archeveque de Bordeaux. II passait pour fijjre l'ennemi jur6 du roi de . France, et ils avaient eu en effet ensemble desd6m61es violents en plus d'une circonstance. Mais, prevenu k temps, le roi Philippe le Bel, qui connaissait les hommes, eut avec le pr&at une courte entrevue qui lui suffit pour s'assurer de lui : « Archeveque, lui dit-il, je puis te faire pape si je veux, pourvu que tu me prQmettes de m'octroyer six graces que je te demanderaL » Le Gascon tomba h ses gehoux et lui dit: « Monseigneur, c'est k present que je vois que vous m'aimez plus qu'homme qui vive, et que vous.vou-lez me rendre le bien f)our le mal. CQmmandez, et j'ob&rai*» Le roi fit ses conditions, Tarchev6que jura, £t peu aprfes il fut pape sous le nom de Clement V*

II montra tout d'abord quelle patrie'il ve'nait d' adopter, en forgantles cardinaux italiens h faire uri voyage en France & leur corps dSfopdant pour* le couronner h Lyon. II s'appliqua ensuite k temoignei 1

sa reconnaissance k son bienfaiteur. Philippe le Bel fut absous et relev6, ainsi que ses sujets, de toutes les censures qu'il pouvait avoir encourues dans ses derniers rapports avec le saint-siege. On remplit le sacr6 college de ses creatures pour mettre dans sa main les Elections futures ; on lui accarda sans reserve le droit de percevoir sur le clerg6 frangais les contributions qui avaient motive sa querelle avec Boniface ; on instruisit contre la m6moire de ce pontife un veritable proces criminel, ou il fut accuse . non-seulement d'h^resie v mais de blaspheme et w d'ath&sme; et, sans oser le condamner express6ment, ce qui eut 6t6 un coup trop dangereux pour Pautorit6 pontificate, on laissa esp6rer au roi, dont c'6tait la fantaisie favorite, que le corps de Boniface

serait deterr6 et brul6 en grande c£r£monie ; on revoqua ses d^crets et constitutions ; on donna F empire de Constantinople k Charles de Valois ; on aytorisa le roi, qui avait Besoin d' argent, k prendre en un jour et d'un seul coup de filet tous les juifs de son .royaiyne, qui furent bannis apr6s avoir 6t6 depouilles de leurs biens ; enfin on lui Sacrifia les Templiers, la milice-du saint-stege, Y6\ite de la chevalerie reli- .gieuse, dont les ifhmenses richesses avaient tente sa cupidite, et dont les fautes, jju'on ne saurait s&ieusement ccmtester, £taient loin de justifier Tabominable guet-apens juridique auquel ils succombferent

C'&ait \h, i # ce qu'on a pu pr&sumer, la subgtance des six graces que Clement V avait promises k Phi-

lippe le Bel en echange de la tiare apostolique, car on ne saurait faire entreren ligne de compte les menues trahisons qu'il y mela-, cet assaisonnement des complicity lesmieux unies. C'est ainsi qu'il feignit d'appuyer de toutes ses forces le candidat de Philippe k l'empire d'AUemagne, tandis qu'il le faisait echouer sous main par ses menses, dans la crainte, d'ailleurs assez politique, de voir la France acqu£rir une % preponderance irresistible en Europe.

D'apres les donn^es ant^rieures que pr^sente cette histoire, il n'est pas permis de s'^tonner que l'ltalie se soit trouvee dans l'impossibilite de mettre a profit cette sorte d'intcrrfegne que lui offrit l'absence des papes. Cela arriva par des motifs analogues k ceux qui l'avaient empechee d'utiliser la longue eclipse de T Empire. Nous avons vu comment les papes, tout incapables qu'ils se montrerent de liri substituer un grand 6tablissement politique fond£ sous leurs auspices, f urent tout-puissants pour empficher que cette ceu vre ne s'accomplit par d'autres. Pendant le s6jour des papes k Avignon, 1' Empire reparut k son tour et remplit exactement le meme role.

. Ces deux pouvoirs fussent-ils rest£s neutres et inactifs, il serait encore douteux qu'apres tant de revolutions, de bouleversements, d'invasions, les elements qui s'agitaient au sein de l'ltalie lui eussent permis de realiser k ce moment un rfeultat contre lequel protestait tout son passe. Ala longue les fautes cr6ent une fatality qui s'impose aux peuples comme

aux individus et qui ne prouve rien contre leur libre arbitre, mais seulement oontre le mauvais usage qu'ils en ont fait. II est souvent trop tard pour arr&er les consequences d'une meprise, mais c'est parce qu'on a volontairement neglige les occasions de les prevenir.

D'ailleurs, si 1'figlise etFEmpire s'etaient effaces, les intents, les passions, les influences; qui etaientn&s de leur longue rivalite et qui s'etaient groupes autour d'eux, n'avaient point disparu ni d^sarme. lis etaient restes en presence et continuaient la lutte pour leur propre compte, en laissant sur le second plan, mais toujours en vue, le cadre auquel ils s'etaient adaptes, une constitution redevenue presque id6ale par la defection des deux pouvoirs. Usmaintenaientlesvieilles traditions guelfes et gebelin.es contre ceux memes qui en 6taient les repr6sentants naturels, lorsqu'il leur arrivait de les renier ou de ne les plus comprendre* C'est ce qui eut lieu lors de F alliance formee entre Clement V et Fempereur Henri VII de Luxembourg. Ils eurent un instant Fespoir de pallier leur faiblesse en s'appuyant Tun sur F autre. Mais les peuples, plus fiddles k la cause de leurs chefs que ces chefs euxmemes, insurg6s au nom de la sainte figlise contre le pape, au nom du saint-empire contre Fempereur, les forcfcrent bientot h, rompre cette alliance contre nature.

Lorsque Henri mourut prematur6ment au debut de son regne, FItalie enttere, un instant desorien-

tee par cette ligue, s'6tait d6ja partagee de nouveau en deux camps ennemis, et les revolutions s'y suecedaient rapidement avec une sorte de regularity assez semblable k celle des oscillations d'un pendule. Mais ce n'6tait plus comme autrefois le regime des villes libres qui se d6veloppait k la faveur de ces secousses alternees, Elles ne s'op^raient plus qu'au profit des tyrannies qu'avaient enfantees partout les convulsions du chaos d^mocratique et feodal. Les tyrans 6taient fournis tantot par les G6belins et tantot par les Guelfes, selon les opportunity que leur offrait la fortune. Les deux sectes arrivaient chacune a leur tour k ce minist&re de l'absolutisme, avec un gouverneraent form6 de toutes pieces, un programme arrfite d'avance, et surtout avec des listes de proscription au gragd complet qui comprenaient parfois la moiti6 des citoyens. Dans toutes les villes elles avaient un candidat d&igne, 6piaient Foccasion de le substituer k celui qui tenait la place, comme les Torriani guelfes contre les Visconti gobelins a Milan* Partout en facQ du pouvoir se dressait une opposition organisee, mais qui ne demandait ses titres qu'& la violence et k la terreun

Gr^ce k ce perp&uel va-et-vient* k ces reactions sans cesse r6p&£es, k cette vie d'embuches* de sur-^ prises* d' observation, ou la moindre faute de strategic 6tait aussitot punie par le nieurtre oula proscription, la tyrannie seperfectionnait, devenait un art savant, raffine, un jeu plein de mysteres, d'emotions, de dan

292 UISTOIRE POLITIQUE

gers, d'attraits, de crimes, qui exigeait k la fois dans ceux qui le pratiquaient la patience et l'audace, la ferocite et la douceur, par-dessus tout la perfidie, une aptitude 6gale pour caresser les multitudes et preparer les poisons, pour arranger un assassinat et flatter l'esprit d'egalit6; combinaison irresistible, qui fait encore aujourd'hui pamer d' admiration certains petits dilettantes en machiaveiisme democratique.

Mais, bien qu'elle semblat d6j& le patrimoine de quelques families, la tyrannie n'etait point encore her£ditaire ; elle ressemblait plutdt k une dictature temporaire, ce qui la for?ait k proceder par coups d'fitat, comme les pouvoirs k courte 6ch£ance. Elle n' etait m£me viag&re que par exception , lorsque le tyran etait pass6 maitre, comme Matteo Visconti, Cane della Scala, Castruccio Castracani, Ugo della Faggiola, Louis de Gonzague, Azzo d'Este.

Ainsi, malgr6 la bonne volonte de Clement V et de Henri de Luxembourg, la scission de l'figlise et de r Empire, mal r6par6e par les concessions de Rodolphe de Habsbourg, allait se consommant de pluc en plus. Un jour vint ou Clement revendiqua k son tour « la suprematie indubitable qu'il avait sur T Empire romain, et le pouvoir que Jesus-Christ lui avait donne d'aviser au remplacement de l'empereur pendant la vacance du trone imperial. »

Sous leurs successeurs Louis de Bavifcre et Jean XXII, la separation ne fit que devenir plus irremediable. Leurs contestations suivent, en les aggra-

vant, les errements desluttes ant£rieures. Jean casse T Election de Louis, soutient que le souverain pontife seul a le droit de la rendre valable. Louis fait d^poser Jean par le clerg6 et le peuple de Rome, et lui substitue un antipape, selon l'usage classique. Comme toujours encore, Tempereur traverse en courant Fltalie, et, suivantla loi du flux et du reflux des invasions germaniques, arrive jusqu'k Rome port£ k par Fenthousiasme des peuples ; puis, Jtpe ine couronne, il remonte les Alpes trahi, abandon^, poursuivi par d'unanimes maledictions,

Ce qui donne cependant un sens et un esprit nouveaux h ce drame dont ni les complications ni le dfoioument n'ont plus rien d'imprevu, fc'est que les deux pouvoirsne se combattent plus seulementcomme autrefois pour une question de prominence; leur opposition est de jour en jour plus radicale; ils se nient avec un parti pris irrevocable, qui ne laisse aucune place k la conciliation. Le pape n'admet plus aucun des droits antiques de T Empire ; l'empereur n'est plus pour lui qu'un simple administrateur charg^ de g£rer au nom de l'figlise, dont le contrdle commence dfes son Election, qu'elle seule a le droit de confirmer, et se perp6tue apr&s sa mort, puisque perulant la vacance de FEmpire toutes les prerogatives du gouvernement retournent au pape^ dont elles 6manent. De son cote, l'Empire et ses interpr&tes, entre autres le jurisconsulte Marsile , le th£oricien favori de Tempereur, renversent tout le vain £cha-

294 HISTOIRB POLITIQUE

faudage des pretentions pontificates, et restituent k l'indepe ndance du pouvoir civil son caractere d'inalienabilit^ eternelle.

Sous la m6me inspiration, les £lecteurs de 1' Empire , assembles k Rense, prennent fait et cause pour Louis de Bavtere, declarent F election de Fempereur valable independamment de toute approbation du saint-stege et par le seul fait de la majorite des suffrages; puis ils completent leur ouvrage par une Pragmatiquc-Sanction imit6e de celle de France, qui frappe de nullity les censures prononc£es coritre Fempereur, et interdiUa publication des bulles pontificates qui n'auront pas ete legalises par les pouvoirs civils (1338). Des deux cot6s on brise tousles liens d'obligation r^ciproque, on s'exclutk jamais, on rend impossible tout retour vers le pass6, on 6carte le vieux pacte de Charlemagne. comme une fiction surannee, usee, impraticable..

Pendant cette desertion de ses pontifes, Rome, abandonee k elle-meme, etait en proie aux seigneurs qui s'y disputaient une dictature d'une heure, et elle faisait en vairi appel k cette magistrature s6natoriale qu'elle avait en partie cr£6e contre eux et qui 6tait maintenant leur complice. Le s6nateur 6tait tantot un Orsini, tantot un Colonna, et remplissait un role analogue k celui du tyran dans les autres villes italiennes. Rome, veuve de son pape et de son empereur, avait perdu les deux titres les plus r6els de sa souverainet6 sur le monde; eux dteparus, le n6ant

6tait trop apparent pour que Tillusion put se maintenir. Dans sa d&resse, ce fut encore aux souvenirs de son histoire qu'elle demanda conseil, et elle donna de nouveau aux peuples Ie spectacle de ses chimeres grandioses et ridicules,

Le tribun Rienzi est, malgrE de profondes differences de caractere, de situation, d'origine et de g&iie, le descendant et le continuateur direct d'Alb^ric, des Crescentius, d'Arnaud de Brescia, de Brancaleone et des agitateurs qui les pr6c6d&rent ou les suivirent. P16b6iens ou patriciens , sous la forme democratique ou sous la forme fEodale, ils repr6sentent tous la meme utopie.

Parleur eloquent, grand com^dien dupe de sa propre imagination, volontE faible et irr&olue comme la plupart des discoureurs, antiquaire plein d' Erudition, il &ait Tami du poete P&rarque, qui lui d&iia un de ses plus beaux canzones. II n'avait pas son pareil pour dEchiffrer les vieilles inscriptions, et souvent devant le peuple assemble il expliquait t ou traduisait celles qui lui paraissaient propres k dveiller dans les esprits le regret de la grandeur perdue. Imagination mystique et aventureuse, il avait adopts les id^es de Jean de Parme sur l'fivangile Eternel, alors tr&s-populaires dans PItalie mEridionale, gr&ce k lar propagande des fr&res prGcheurs. Son syst&me politique, qui participa toujours de l'inconsistance de son caractere, n'avait au fond d'autre but que la dictature du peuple deRome. C'est toujours le m&ne

contraste entre des pretentions incommensurables et des actes infmiment petits. Rappeler aux nations, qui comment; aient k ne plus s'en douter, que Rome ne renongait pas 4 6tre le centre du monde, faire du pape et de Tempereur deux lieutenants charges d'executer les d£crets de la municipals romaine representee par lui, « le tribun auguste et clement , le chevalier du Saint-Esprit, amateur de l'univers, zelateur de l'ltalie; » retablir Fantique Forum, et la devant lui Torateur du peuple-roi, faire comparaitre tantot le pontife et tantot le C£sar comme les representants du monde entier groupe de nouveau autour de la ville 6ternelle : telle est dans sa simplicit6 Tentreprise de ce somnambule.

II y croit avec tant de serieux , les esprits sont dans un si grand d^sarroi, on est poss&16 d'une telle soif d'ordre et d' unite dans ce pays d'anarchie, ily a encore tant de magie dans les souvenirs qu'il evoque, qu'au premier abord toute 1'ltalie est dupe ou complice de Rienzi. Le peuple adopte avec enthousiasme des institutions oil il est beaucoup question de banquets et de divertissements publics; il ne demande pas mieux que de reconquer le monde avec des danses et des festins, et s'imagine qu'il suffira pour cela de quelques fastueuses parades. Les ambassadeurs du tribun sont accueillis, fetes partout; Florence, Milan, Venise, lui offrent leur alliance; Jeanne de Naples et Louis de Hongrie le choisissent pour arbitre, Tappellent leur tres-cher ami ; Louis de

Bavi&re lui-meme lui demande son intercession aupr&s du pape.

Plein d'une foi aveugle en son etoile et enivr6 par ce premier sourire de la fortune, Rienzi constitue son gouvernement , Strange exhumation de formes ou-

i bliees et de c6r6monies theatrales. 1 1 rassemble le peuple romain devant le Capitole, et Ik, etendant son

. epee vers les quatre points cardinaux, il prend en son nom possession de l'empire du monde; il donne le droit de cite k tonte l'ltalie; il s'engage par serment « k juger le globe de la terre selon l'equit6, » puis il cite le pape et les deux empereurs qui se disputaient alors la couronne k comparaitre devant son tribunal.

Cette politique n'6tait faite pour plaire ni k Tun ni aux autres, bien que le tribun s'efforf&t de faire croire qu'il agissait avec leur secret assentiment. LTanathfeme pontifical vint bientot lui donner un soleniiel dementi, en le frappant au milieu de sestriomphes, et cette royale populace dont il avait exalte la vanit6 jusqu'au delire montra que, loin d'etre capable de r6gner sur le monde, elle n' avait pas m6me assez d'6nergie pour d6fendre un instant son h6ros. Menac6 par une insurrection des nobles, qu'il avait d'abord comprim^s avec plus de decision qu'on ne pouvait en attendre d'une ame aussi pusillanime, effray6 du succfes de son audace k mesure que le silence et la solitude se firent autour de lui, Rienzi se vit peu k peu abandonn6 de tous ses partisans, renon$a k ses

29ft HISTOTRK POLITIQUE

titrcs pompeux, s'intitula humblement le lieutenant du pape, declara ne vouloir plus agir qu'en cette qualite , puis enfin s'enfuit honteusement, sans avoir meme essaye de disputer la victoire k ses ennemis.

Apres s'etre cach6 pendant quelque temps dans un couvent de Fraticelles, le tribun , incapable de supporter son obscurite forc£e , vint k Prague et demanda une entrevue a Tempereur Charles IV. II lui offrait de r&ablir, au nom de 1' Empire, Tunite dont il avait fait successivement honneur k la r^publique romaine et k la papaute. II s'engageait a lui livrer Rome et l'ltalie pacifiees dans le plus bref delai, ne demandant pour lui-meme d'autre recompense que la satisfaction d' avoir accompli son ceuvre et la faveur de faire le pfelerinage de Jerusalem. Pour toute r^ponse, Fempereur, apres F avoir retenu quelque temps en prison, le livra au pape Clement VI, et celui-ci etait k la veille de le faire bruler vif comme h£retique, lorsqu'il fut lui-meme surpris par la mort et prive de cette douce consolation.

Les heresies de Rienzi trouverent grace aux yeux d' Innocent VI, le successeur de Clement. Ce pape avait F ambition de relever en ltalie l'influence du saint-stege, et il con<jut la pensee d'utiliser Rienzi contre les nouveaux tribuns que le peuple romain s'6tait donnfe pendant son absence, Le versatile demagogue accepta sans hfeiter cette mission, declarant; par une palinodie nouvelle, « qu'il &ait plus facile, plus sur, plus conforme k ses gotits de ramener Pita-

lie d£chir£e k la paix et k Punit6 par Tfiglise, sa sainte mfere, qu'au profit de Pempereur Charles IV. »

II rentra dans sa patrie k la remorque du cardinal A lbornoz, ^politique ferme et froid, k la fois diplomate, pretre et soldat. Le peuple romain se porta au-devant de lui avec des acclamations enthousiastes; mais il ne reconnut plus son tribun dans Phomme du pape. Rienzi, oblige de frapper des contributions extraordinaires pour fournir aux d^penses de la cour d' Avignon, fut mis en pieces k la suite d'une 6meute, et la b£te populaire traina son cadavre mutil6 autour du Capitole, si souvent t£moin de ses triomphes.

Les illusions, les incertitudes dont t^moignent la vie agitee du tribun et ses brusques revirements d'opinion, se retrouvent tout entires dans la plus noble intelligence de ce temps, lepoete P6trarque, tourJt tour guelfe ou gobelin avec un 6gal entralnement, selon que le pape ou Pempereur lui paraissent mieux places pour rendre le repos k P Italic On se tromperait gravement si Ton voyait dans sa mobility un calcul personnel. C'est la perplexity sincfere d'une ame patriotique qui ne sait plus k qui clemander le salut. Mais combien il y a loin de ce decouragement, de cette inquietude sans dignity, de cette soif du repos k tout prix, de ces contradictions, de cette inconsistance, au parti pris hautain et inflexible de Dante ! II voit en presence deux principes plus que jamais inconciliables, et, sans plus se pr6occuper de leur 16gitimit6, il les adjure tour k tour de sauver PI-

talie, il se dorme d'avance k celui qui saura se montrerle plus fort, sentiment d&sesper6 dont le premier chatiment est d'etre impuissant comme 1' indifference et fl6tri comme la lachet£. La vraie devise de Petrarque ainsi que celle de ce temps, c'est le mot qui termine son admirable canzone sur FI talie :

... Chi m'assicura?

f vo gridando : Pace, pace, pace.

« Qui me rassure? je vais criant la paix, la paix! »

Ni le pape ni Tempereur ne se pr6occupaient de repondre k ce vceu. Charles IV descendit encore en Italie, mais en pterin, ou plutot en marchand avide et besogneux. filev6 au trone par le pape Clement VI lui-m£me, contre Louis de Bavifere, dont la mort inopin6e put seule lui assurer une couronne qu'il 6tait incapable de conqu^rir par son courage, il tint religieusement les promesses qui avaient et6 le prix de son 616vation. Les empereurs possedaient encore sur Rome, meme apres toutes les renonciations de Rodolphe de Habsbourg, une ombre de suzerainet6 qui, habilementexploit^e, pouvait k un moment donn6 y faire revivre tous leurs droits. Charles IV y renonga par un acte d&initif et s'engagea par serment k ne jamais p6n6trer dans les fitats du pape sans sa permission speciale. Tel 6tait le C6sar en qui Rienzi et P6trarque placferent un instant leurs esp6rances.

Quant a Innocent VI, il avait fort k s'occuper des

interets les plus immediats du saint-stege. II avail k reconquer sur ses propres sujets le domaine pontifical presque entier. Cette ceuvre fut confiee au cardinal Albornoz. II dut reprendre une k une aux barons les villes et les forteresses qu'ils avarent usurpees sur 1'figiise, et aprfes plus de dix ans de petite guerre menee avec habilete et resolution, le royaume tempore! se trouva reconstitu6 de toutes pieces, et Urbain V put rentrer k Rome. II y avait prfes de soixante-dix ans que les papes Favaient quittee. La mort d'Albornoz forga Urbain k retourner k Avignon, oil il mourut; mais son successeur ramena definitivement la papaute dans son antique capitale.

Laville et le comtat d' Avignon etaient devenus la propria des papes depuis l'ann^e 1347, par une negotiation qui m6rite d'etre rappetee ici. Avignon appartenait k la fameuse Jeanne de Naples, qui 6tait comtesse de Provence en meme temps que reine des Deux-Siciles. Chass^e de Naples comme complice des assassins de son mari le jeune Andre de Hongrie, Jeanne se refugia en Provence et vint k Avignon se jeter aux pieds de Cl&nent VI. Lorsqu'elle quitta cette ville pour retourner dans ses fitats italiens, elle 6tait d6clar6e innocente du crime dont la voix publique Taccusait, elle <Hait munie d'une dispense pour epouser son cousin et son amant Louis de Tarente, le principal instigateur de Tassassinat, et Avignon appartenait au pape. Par un respect humain fort su-

perflu on avait stipule un prix de 80 mille florins, mais ils ne furent jamais payes.

Cette acquisition fut la seule compensation du long sejour que les papes firent en France. Elle etait 6galement insufiisante et pour faire oublier les maux que leur absence avait causes a l'ltalie et pour balancer ceux que leur presence allait lui ramener. Ce malheureux pays ressemblait k ces incurables dont lamaladie est tellement \i6e h leur constitution, qu'ils souffriaient plus de sa disparition que de sa persistapce. A la nullity politique la cour d' Avignon joignit des scandales d'un genre trop ignominieux pour trouver place dans cette etude. La rapacite de Jean XXII, Fimpudicit6 de Clement VI, la bassesse et la fourberie de Bertrand de Gotte n'etaient point d'ailleurs, on Ta vu, des exemples sans precedents. II suffit de rappeler les lettres et les sonnets dans lesquels P6trarque, dont la sceur fut elle-m6me victime des debauches de Benolt XII, selon le t£moignage de son biographe Squarciafico, a depeint les mceurs de cette cour en t^moin oculaire : « C'est ici le labyrinthe ou mugit le minotaure ravisseur, oil r&gnent la V6nus impudique et Pasiphae, amante du Taureau. L&, point de guide ni d'Ariane; pour enchainer le monstre et gagner son portier, point d'autre moyen que Tor. Mais Tor y ouvre le ciel et y achate Jesus- Christ. »

LE GRAND SCHISM E (1395-1450).

Si funestes qu'eussent £te lespapesa Pltalie, elle les avait regrettes. Elle avait, en effet, 6t6 diminuee par leur absence, puisque, sans 6tre d61ivr6e d'aucun des inconv&iients de leur domination , elle en avait perdu tous les benefices. Cette domination n'6tait-elle pas d'ailleurs h ses yeux le signe et le gage de celle du monde, mille fois plus r^elle et plus sienne, malgr6 ses vicissitudes et ses imperfections, que la chimfere imp£riale, ce joug d6guis6 de la barbarie germanique? N'tStait-ellepas sa creation, son orgueil, la chair de sa chair, et ne valait-elle pas les maux qu'on avait soufferts pour elle ? Etait-ce done pour la donner en patrimoine h la Gascogne et au Limousin qu'on I' avait 61ev6e & un si haut degr6 de gloire ?

Tels &aient les sentiments des I taliens peu de temps ^ivant que la papaut£ leur fut rendue. Son retour porta un premier coup a leurs illusions, et ils eurent quelque peine k la reconnaitre. Elle etait devenue toute francaise et surtout gasconne. C'est un fait rigoureusement historique que les Gascons songerent un instant k s'approprier F heritage des apotres. Cette race entreprenante, habitude k ne douter de rien, donna r&olument l'assaut au saint-siege, y installa des candidats de son choix, et s'y maintint pendant presque toute la duree du sejourdes papes # i Avignon.

Lorsque le sacre college se reunit k Rome apres la mort de Gr£goire XI, pour lui designer un suo cesseur, sur vingt-trois cardinaux, dix-sept 6taient franf ais et quatre seulement 6taient italiens. Le peuple romain, inquiet duresultat de leurs deliberations, se pressa avec des cris furieux autour du Vatican ou ils 6taient rassembtes, demandant qu'on 61ut un Romain ou tout au moins un 1 tali en, gardant en armes les issues du palais , sans tenir aucun compte de la promesse, qu'ils lui firent transmettre pour Tapaiser, de se conformer scrupuleusement « k Inspiration que leur dicterait le Saint- Esprit. »

En cela, cette multitude montrait une certaine connaissance du cceur humain et sp^cialement du caractere des cardinaux. Ses demonstrations prenant en effet une tournure de plus en plus menagante, le Saint-Esprit leur inspira, contre leur propre attente,

le sage parti de choisir un Italien , Tarchevfique de Bari , qui prit le nom d'Urbain VI. Malheureusement, moins de trois moisapres, il leur sugg^ra l'expedient de deposer Urbain, sous pr6texte qu'il n'avait pas ete 61u librement , et en r^alite parce qu'il les traitait de sots et voulait les reduire a n'avoir qu'un seul plat sur leurs tables.

lis 61urent pour le remplacer Robert, cardinal de Geneve, sous le nom de Clement VII. Clement alia d'abord s'etablir k Naples, puis k Avignon. II fut soutenu par la France, PEspagne et I'lScosse, tandis qu'Urbain, appuy6 par l'ltalie, l'Allemagne et FAngleterre, demeurait fixe k Rome. Le grand schisme venait de commencer.

Cette longue scission de la chr6tient£ en deux camps ennemis devait rendre plus irrevocable Pabaissement politique de la papaute, en divisant son action , en brisant la continuity de ses efforts, en efisujant son prestige par le spectacle de ses faiblesses, en montrant depr&s aux peuples ces idoles errantes et le metal grossierdont elles 6taient faites. C'etait Ik le seul cote de la question qu'ils fussent encore en 6tat de juger. Le grand schisme traina les papes de ville en ville, fit toucher du doigt leurs secretes blessures, d^voila k tous les yeux Finfirmit6 d'une institution qui se pretendait juge de tous les pouvoirs humains et se montrait impuissante k se conduire elle-meme, qui ne trouvait d' autre rem&de aux abus de F autorite que de confier & un homme aussi et sou vent plus

306 HISTOTRE POLITIQUE

imparfait que les autres une autorit6 mille fois plus absolue. II 6tait bon et salutaire de prouver que le pape n'6tait ni impeccable ni infaillible, puisqu'il aspirait&un rdle qui supposait une double infallibility de conduite et de pens^e. Cette demonstration, qui est faite pour ainsi dire a priori pour tout esprit qui a reftechi sur la nature humaine, peut se passer aujourd'hui de tout d^veloppement. II est superflu de s'appesantir sur les trois cents concubines de Jean XXIII, sur les vols de Boniface IX, sur les poisons d' Alexandre Borgia, bien qu'il y ait \k une reponse assurement legitime et, k d6faut d'une autre, suffisante, aux doctrines de la th^ocratie liiriverselle. Les peuples se contentferetat de cet argument, et ils eurent raison.

Mais il est k la fois plus instructif et plus opportun de montrer comment Pinstitution pontificale, meme r&luite k son cadre modeste de principaut6 italienne, produisait des effets desastreux, ind^pendamment des hommes bons ou mauvais qui la repr6sentaient momentan&nent. Nous l'avons vue condamn^e depuis son origine k ne rien laisser grandir autour d'elle, et frappant sans relache, tantot au nord, tantot au midi de l'ltalie, tout pouvoir assez fort pour la menacer d'une superiority ou seulement d'une opposition. II est curieux de la trouver fldfele k cette rfegle de conduite meme dans cet 6tat de faiblesse et de division ou il lui restait k peine conscience d'ellemfime.

Au nord le fractionnement des tyrannies la pr6servait de toute inquietude. Au midi elle surveillait d'un ceil defiant les transformations d'un fitat qui 6tait son fief, son ceuvre, du royaume de Naples, centre des deux tentatives 6touff£es .de Manfred et de Charles d'Anjou. La reine Jeanne, soutenue par les papes depuis la cession d' Avignon, ayant donn£ asile k l'elu des cardinaux frangais et adopts Louis d'Anjou, prince dont le nom seul 6tait tout un programme de domination, tomba dans la disgrace d'Urbain VI, qui usa du moyen traditionnel de la politique pontificale en allant lui chercher un comp&iteur en Hongrie, Charles de Duraz. Celui-ci accourt aussitot avec ses Hongrois, fait 6trangler la reine et s'empare du royaume. Mais pendant qu'il harcfele son rival pour achever de le d&ruire, Urbain s'installe chez lui, administre, gouverne, et lui faitintimer l'invitation de venir lui faire sa cour. Charles revient en effet, mais pour le chasser, et, par une logique non moins irresistible que celle qui avait pouss6 le pontife k Fappeler, il allait reprendre les projets d'agrandissement de ses pr&tecesseurs, lorsqu'il fut rappel6 en Hongrie ou il nqourut. Son fils Ladislas en poursuivit 1' execution contre Louis II d'Anjou, avec l'appui des pontifes ennemis de son pfcre ou, pour mieux dire, ennemis de la consolidation d'une monarchic napolitaine, car aussit6t qu'il devint redoutable ison tour, il les vit^e prononcer de nouveau en faveur de son rival. Aprfts sa mort, sous la reine Jeanne 11,

ils continufcrent ce jeu perfideen opposant Louis III & Alphonse d'Aragon, puis Alphonse lui-meme h, Rene d'Anjou.

II est evident que l'ltalie etait la seule contreeoii ils fussent encore en etat d'exercer une influence aussi immediate et aussi suivie. Celle'qui leur restait sur les affaires g6n6rales de F Europe etait presque annutee par le schisme. Aussi la grande organisation du clerg6 catholique, creation patiente, longtemps revue et modifiee, de la papaute, refaite de toutes pieces en vue de ses plans de domination, combinee de mantere k ne pouvoir plus se passer d'elle^ commen?ait-elle k se disloquer partout par suite du desarroi de son principe moteur. Des h£r£liques, des r6formateurs plus hardis, plus entreprenants que ceux qui avaient paru jusque-lk, menacaienl directement son pouvoir, ses richesses, sa hterarchie, ses privileges, par des doctrines simples et pratiques qui ne se pr^sentai^nt pas seulement avec des abstractions speculatives inaccessibles k la foule, mais avec un renouvellement complet et organique de la society religieuse, qui impliquait par plusieurs points essentiels une renovation de la society politique ellememe. Les doctrines de Wicluf, ce precurseur de la reformation, propagees en Angleterre par des disciples enthousiastes, avaient en pcu de temps franchi le detroit.

Ses livres, apport&en Allemagne par un seigneur boh^mien, trouv^rent un apotre Eloquent et courageux

dans Jean Huss, alors simple 6tudiant k Tuniversite de Prague. La jeunesse lettreedes £coles allemandes les adopta avec passion, ainsi que les commentaires qu'il y joignit. L' edifice catholique toutentier etait menace par la nouvelle h£r£sie. Elle r£prouvait 6galement la papaute, les institutions ctericales et monastiques, invoquait T6galit6 de la primitive figlise, et Ton voit par les actes du concile de Constance qu'un des principaux reproches qu'on lui adressait 6tait d'61ever la souverainete des nations au-dessus de celledesrois ; application encore timide etpartielle, mais d6jk redoutable, du principe du libre examen k l'ordre politique et civil.

On apergut le danger, mais ce ne furent pas les papes qui le signalferent. lis 6taient-tout entiers a leurs querelles de competition. De tous les points de la chretient6 s'elev&rent des cris d'alarme pour les rappeler k 1' esprit de dfeint^ressement et de conciliation qui seul pouvait rendre la paix et l'unit6 k 1'figlise. En France, des conciles nationaux assembles par le roi, appuy&s par I'empereurd'Allemagne, bien qu'il appartint au camp oppos^, sommferent k plusieurs reprises et avec les plus vives instances les deux comp&iteurs d'abdiquer simultanement la tiare, apr6s quoi le sacr6 college terminerait le schisme par une £lectioy definitive. Mais, tout en se declarant pret k se sacrifier au bien public, ni Tun ni r autre ne voulait c6der quaprfes que son rival aurait pris les devants par sa renonciation. Chacun

d'eux esp6rait rester ainsi k un moment donn6 le seu pape en exercice, la renonciation ne pouvant etre conditionnelle.

Les ruses, les tergiversations calcutees, les feintes abdications, les fourberies effront^es qui furent mises en ceuvre de part et d'autre pour amener ce r^sultat, les accusations infamantes que les deux rivaux se renvoyaient mutuellement et auxquelles on donnait raison de confiance, Fobstination interess^e qu'ils oppos&rent aux supplications des peuples, contribuferent puissamment k augmenter la d6consid6ration chaque jour croissante oil tombait la papaute. Plus d'une fois la foule irrit^e les asstegea dans leur palais et leur signifia ses volontfe le poignard sur la gorge ; mais ces promesses arrachees par la violence 6taient aussitot trahies que jurees.

On put esperer cependant que la reconciliation s'op^rerait k l'amiable, gr&ce k une nouvelle intervention du roi de France* Sur les solicitations de Charles VI, GrSgoire XI I > le pape italien, et Benoit XIII* le pape frangais, convinrent d'une entrevue a Savone* II fut d£cid£ qu'ils abdiqueraient ensemble en presence des deux colleges reunis* A cet effet, les deux pontifes se rapprochferent k petites journ&s, et pour ainsi dire k reculons, tant ils y mirent de lenteiir et de circonspectioti. Mais quand ils ne ftirent plus separ6s que par une courte distance, ce dernier pas leur couta tellement qu'ils s'arrfiterent d'un commun accord et demeurerent dans une immobility in-

vincible. Aucune force humaine ne put les determiner a aller jusqu'au bout.

Alors les cardinaux des deux partis, indign^s, oubliant leurs propres dissentiments , se r&inirent en un seul college et convoquferent tous les dveques et prelats de la chr6tient6 pour un concile universel k Pise. Ce concile deposa les deux papes, qui lui rendirent coup pour coup en declarant ses decision nulles de plein droit. II proc6da ensuite k la nomination d'un nouveau souverain pontife, et diminua ainsi consid&rablement le nombre de leurs adherents; mais il n'aboutit en definitive qu'k cr6er trois papes au lieu de deux et , par son impuissance, rendit n6cessaire la convocation d'un nouveau concile cecum6nique qui se tint k Constance et dont les sessions dur^rent plusieurs ann6es.

Le concile de Constance est peut-etre V assemble religieuse la plus solennelle etlaplusnombreuse qu'il y ait jamais eu* Toutes les nations de 1' Europe voulurent s'y faire repr&enter ; les rois y figurferent k cote des princes lie l'figlise; l'empereur Sigismond tint a honneur d'y assister* et avec lui tout ce qui 6tait puissant par la naissance ou par les armes* Jean Gerson, Fun des auteurs presumes del' Imitation, en fut le principal orateur. Le concile soupgonna l'&endue du mal, et ne se donna pas seulement pour objet la conclusion du schisme, mais la r^forme complete de l'figlise au point de vue du dogme, comme k celui de la discipline. Ce nom de reforme qu'il adopta pour

mot d'ordre Etait dejk l'expression des vceux de tous, le cri meme de r opinion. Les prelats du concile de Constance Etaient loin de se douter du sens nouveau qu'il allait bientot prendre. lis firent de leur mieux pour relever les ruines croulantes de l'orthodoxie catholique. Leurs deliberations embrass&rent tout l'ensemble du syst&me et se prolongerent pendant pres de quatre ans.

Relalivement au pouvoir pontifical, leurs dispositions n'avaient rien de tres-rassurant, vu le mouve- ,ment de reaction dont ils etaient les interpretes et les repr&sen tan ts." Mais le remede quMls se proposaient d'tfpporter k sa caducite parut a plusieurs encore pire que le mal , ce qui le fit en partie ajourner. Mettre Tautorite des conciles au-dessus de celle des papes, relever la dignkE Episcopate de l'6tat d'abaissement oil l'avait relEguEe la ligue de 1'absolutisme pontifical avec la democratic clEricale et monastique, faire cesser le trafic des choses sacrEes qui formait le principal revenu de la cour de Rome, c'Etait la un noble but, mais ils ne surent le rEaliser que d'une fa?on tres-imparfaite. II est encore plus facheux qu'ils se soient fait pardonner ces titres de gloire peu appreci£s de la critique ultramontaine et qui attestaient parmi eux Tinfluence des peuples du Nord tant redoutee dupape Jean XXIII, par d'abominables persecutions contre les heresies.

Un des premiers actes du concile de Constance avait &e de deposer les trois papes qui Etaient le

DES PAPEJ5. 313

grand obstacle k la paix de l'figlise. Un seul d'entre eux , l'Espagnol Pierre de Luna, qui portait le nom de Benoit XIII, refusa de faire sa soumission. Toute la chretiente se prononcait contre lui ; il d^clara avec s6r£nit6 que toute la chretiente 6tait anatheme. Le concile le deposait, il excommunia le concile. 11 etait loin d'ailleurs de manquer de bonnes raisons pour motiver sa determination. Sa resistance aux ordres du concile etait fondee sur un raisonnement irr£prochablement deduit. Le concile en condamnant sans distinction tous les papes eius depuis Torigine du schisme avail frapp6 de nullite tous leurs actes. 11 ne faisait aucune'difficulte k admettre cette decision, preuve sans replique de Tesprit de moderation dont il etait anime. Mais de tous les cardinaux qui composaient actuellement le sacr6 college, lui, Pierre de Luna, etait le seul dont la nomination fut anterieure k la naissance du schisme, le seul par consequent dont la dignite ne fut pas iliegitime, et le seul qui exit conserve le droit de nommer un pape. Or il se donnait k lui-m6me sa propre voix.

Ce point de vue ne fut pas admis. On passa outre par reiection d'un Colonna, Martin V, qui, reformateur zeie la veille de sa nomination , ne fut pas plus tot elu qu'il mit tout en ceuvre pour entraver Taction du concile et empecher la suppression des abus dont il allait profiter. II reussit par ses intrigues k amener la dissolution de l'assembiee avant qu'elle .put accompli

sa tache.

Dans Ie cours de ses r6formes sur le dogme , le concile de Constance avait, selon un usage d6ji ancien , r6form6 Th^r^sie en faisant bruler les h§retiques. Livr6s aux peres du concile par l'empereur Sigismond, au mepris du sauf- conduit qu'ils tenaient de lui, les deux apotres de la doctrine de Wiclef, Jean Huss et Jerome de Prague, n'avaient encore au moment de leur supplice d'autres adeptes que ceux qui leur etaient fournis par les classes lettr^es, comme les 6tudiants de Prague et des university, ou des membres du clergd interieur. Deux ans apres, ils Etaient deux cent mille, ou plutot ils Etaient une nation entire qui se ruait sur T Allemagne avec une inexprimable furie, ecrasait les armees catholiques, mettait l'Empire h deux doigtsdesa perte, et apprenait aux futurs r6formateurs par oil il fallait frapper l'infaillibilit^ romaine.

On se demande ce qu'&ait devenue rinfluence de l'Empire en Italie pendant ces nouvelles vicissitudes du pouvoir pontifical Loin d'en profiter pour s'y relever, elle n' avait fait qu'y ddcroitre de plus en plus* II y 6tait pass6 k l'6tat de souvenir. Les deux sectes itaien., presque aussi oubli^es que les factions qui avaient divis£ la republique romaine. Du reste l'&at de decadence oil T Empire se trouvait r^duit en Allemagne ne lui permettait guere de songer a s'6tendre au dehors. II avait done renonce k toute intervention dans les affaires de la P6ninsule.

Du chaos des petites tyrannies italiennes s' etaient

d6gag6s des fitats relativement forts et puissants, qui reconnaissaient vplontiers a Tempereur une suzerainete nominate, mais h condition qu'il ne chercherait jamais h s'en prevaloir, et celui-ci y semblait tout r&sign6. L' antique th6orie impfriale, chass^e de I'imagination populaire qu'elle avait si longtemps 6gar6e, ^tait devenue une abstraction laissee aux jurisconsultes, un pur th&me d' erudition. Aussi lorsqu'en 1431, l'empereur Sigismond, tout invalide des atteintes qu'il avait re?ues des 6Iecteurs germaniques, tout meurtri de sa lutte avec les Hussites, vint supplier le pape Eugfene IV de mettre un peu d'huile sainte sur ses blessures en le couronnant, chacun accourut pour voir le fantome de V Empire qui passait. Quoi! c'etait Ih Th^ritier de tant de gloire! Ce revenant ecloppe 6tait C6sar? Sa pauvret6 fit pitte aux marchands de ces villes opulentes. A Milan, le due Philippe-Marie Visconti s'enferma dans son chateau et ne daigna pas venir le saluer. A Sienne, il dut s'arreter faute d' argent pour continuer sa route, et y fut retenu pendant plusieurs mois comme dans une prison pour dettes.

Enfin il arriva k Rome a travers mille embarras, et \h se fit couronner par un autre fantome presque aussi decrepit et aussi impotent que lui, celui de la papaut£ representee par le pape Eugene. En ce moment la politique d'Eugene se r6sumait en une seule pensee, ne poursuivait qu'un but qui donne la mesure de la reduction qu' avait subie Fambition des

souverains pontifes. II concentraittoutesles forces du saint-si£ge contre les Colonna, pour les contraindre k restituer les tresors qu'ils avaient h£rites de son predecesseur Martin V.

Le concile de Bale, qu'Eug&ie IV dut convoquer, malgre ses repugnances, pour ob&r k une prescription du concile de Constance qui imposait au saintsiege l'obligation d'assembler tous les sept ans un concile cecum6nique, lui rendit justice en le deposant. Ce fut l'origine d'un nouveau schisme auquel sa mort seule put mettre fin.

Cette assemble montra des tendances plus r6publicaines encore que la prec^dente et mit plus de fermet£ dans ses r^formes, qui ne furent malheureusement pas maintenues. Ses decisions ruin&rent du moins en grande partie l'ordre 6tabli dans l'figlise par les Fausses Decr&ales et le d6cret de Gratien, rendirent de plus en plus impossible le retour de la domination th^ocratique. Toute lasavante centralisation juridique et financifere qui avait coute tant d'efforts au saint-si6ge regut \k des coups irr6m6diables. Les tributs qu'il percevait sur la chr&iente sous mille formes et mille noms divers furent en grande partie abolis, ainsi qije les appellations k Rome, qui cr6aient dans chaque royaume une juridiction 6trang&re et sup£rieure au droit commnn.

La France donna la premiere une sanction k Pceuvre du concile de B&le par une nouvelle pragmatique, promulgu^e k Bourges par le roi Char-

les VII, et confirmee par un 6dit du parlement. Ces principes furent prornptement adopts en Angleterre, en Allemagne et meme en Espagne, mais modifies selon les pays, approprtes k leur individuality historique et k leur d6veloppement social. lis furent partout accueillis avec faveur, excepts chez les peuples d'ltalie. Plus indiff&rents qu'aucune autre nation en mati&re de foi, d6]k blasts sur le doute philosophique k l'epoque ou les autres peuples d^butaient dans le libre examen, et, ce qui etait pis, sceptiques en morale comme en religion, les Italiens ne voyaient dans le catholicisme romain qu'une institution politique, et dans la tentative des conciles pour en faire flechir l'unit6 qu'une r^volte contre leur legitime supr6matie. L'ltalie avait ddja pay 6 cette vanity par des siecles d'oppression 6trang6re , elle devait l'expier encore en perdant tous les benefices del'affranchissement intellectuel, moral et politique que la r^forme apporta au monde.

LA PAPAUT^ TOMBE AU RANG DES PRINCIPAUT&5 ITA- LIENNES. — SIXTE IV. — ALEXANDRE VI. — JULES II;

Le r6sultat naturel de la rupture de tant de liens qui groupaient autour de Rome la grande federation europ^enne fut de concentrer toute F activity des papes sur les interSts de leur principaut£ italienne. lis se rattacherent au seul point qui restait fixe pour eux au milieu de 1' universale perturbation, h leur domaine territorial. Sylvius tineas, qui fut pape sous le nom de Pie II, manifesta le dernier une velleit£ de rendre h la papaute sa domination cosmopolite, en d&ruisant autant qu'il fut en lui l'ceuvre des derniers conciles, dont Fun, celui de Constance, l'avait eu pour secretaire et l'avait Vu au premier rang parmi les novateurs. Mais il y apporta une incapacity polilic|tie et des vues tellement romanesques, qu'on voit

clairement par la combien la pratique du gouvernement th^ocratique commengait k se perdre. C'est ce qu'attesterait suffisamment, k d6faut d' autre t6moignage , sa bizarre id6e de demander une croisade k Louis XI et k Tltalie des condottieri.

Cet echec lui fit concevoir un projet bien plus insens6 encore. II rSsolut de constituer un nouvel Empire pour combler la lacune laiss6e en Italie par la disparition du C6sar germanique, et, aprfes avoir vainement cherch6 autour de lui un homme capable de remplir ce role, il jeta les yeux sur Mahomet II, l'empereur musulman de Constantinople. N'ayant pu obtenir sa croisade contre les Turcs, ce naif rheteur se flatta de conqu&rir par l'&oquence ce qu'on refusait de lui soumettre par les armes, et il s'adressa k Mahomet lui-m6me, s'imaginant tourner la t6te k ce sauvage par Tirresistible coquetterie de ses p6riodes cic^roniennes :

« Unetoute petite chose suffit, lui 6crivait-il, pour te rendre le plus grand, le plus puissant, le plus illustre de tous lesvivants? Laquelle, me diras-tu? Elle n'est point difficile k trouver et tu l'as k ta port6e : c'est une goutte d'eau pour te baptiser. Si tu y consens, il n'est pas de prince dans Tunivers que tu ne puisses surpasser en gloire et en puissance. Nous te nommerons empereur des Grecs et de tout T Orient. EtdemSme quenos pr6d6cesseurs fitienne, Adrien et L6on suscitferent Pepin et Charlemagne contre Astolphe et Didier , rois des Lombards, et firent

passer P Empire desGrecs sur la tete de leurs lib6rateurs, de meme nous invoquerons ton patronage dans les necessites de Pfiglise et nous reconnaitrons ainsi tes bienfaits. »

Si extravagante que fut Pidee d'iEneas Sylvius au point de vue pratique, elle prouvait en lui une grande Erudition historique etn'avait rien que de strictement conforme aux traditions de la politique papale. Les temps seuls etaient changes.

Aprfes lui, Paul II, beau V6nitien, qui delib&ra longtemps s'il ne se ferait pasappeler Formose, s'appliqua plus specialement k faire admirer aux Remains dans des fetes publiques sa beaute dont il 6tait tres-vain, et k donner la question aux savants et aux philosophes qui eurent le malheur d'etre ses contemporains.

Sixte IV se proposa de preference pour objet de cr6er des principaut6s en Italie pour ses neveux, les Riario et les la Rov&re. C'est lui qui le premier mit cette ambition k la mode. Elle 6tait plus facile k r£aliser que la domination universelle. Cependant, comme on n'&ait pas encore accoutum6 k voir P activity des souverains pontifes choisir un tel d^rivatif, son entreprise lui couta beaucoup de labeurs. II rencontra surtout une tres-vive opposition de la part des M6dicis, dont la famille avait supplante k Florence le gouvernement republicain. D6s lors, Florence et les M6dicis furent mis hors la loi par Pirrascible Sixte. Un jour que Laurent de M6dicis assistait au service

divin avec son fr&re Julien dans la cathedrale de Florence, il est tout k coup attaqu6 par deux pretres qui se jettent sur lui le poignard k la main, et il 6chappe ayec peine k leurs coups, pendant que Julien tombe frapp6 par les autres conjures. On les arrete aussit6t, et la premifere main qui est surprise dans le complot est celle du pape, k qui les Pazzi et les republicans n'avaient fait que servir d'instruments. Le peuple met en pieces le scribe apostolique Volterra, et on pend Tarcheveque Salviati aVec les principaux conjures. Enfin, on envoie k tous les princes de T Europe, comme pieces justificatives du proems, la confession publique de Montesecco, dans laquelle la complicity du pape 6tait demontr^e par des preuves accablante^.

Sixte IV nesongea pas un instant k repousser cettc accusation, II excommunia les Florentins pour la licence qu'ils avaient prise envers leur archeveque, jeta l'interdit sur leur ville, langa contre eux tous les condottieri de la Romagne avec les armies du roi Ferdinand de Naples, et, contre leur allte le due de Milan, lesSuisses du canton d Uri, k qui le cheminde l'ltalie 6tait encore inconnu, afin qu'il ne fut pas dit que des Strangers y fussent jamais entr£s sans avoir 6t6 appel&s par les papes. La mediation de plusieurs princes puissants, entre autres du roi de France, qui avait 6t6 frapp6 de la justice de la cause des Florentins, fut repouss^e avec hauteur par ce pretre vindicatif. II fallut pour lui faire l&cher prise qu'une ar-

m6e de Mahomet II vint saccager Otrante dans le royaume de son allid le roi de Naples , diversion qui Pobligea k la paix.

Mais ce n'6tait \k que le commencement des maux pr6par& k 1'Italie par T ambition de Sixte IV. Les calamity qui allaient fondre sur elle devaient faire palir tous ses malheurs passes. Pour gagner Falliance de Ferdinand de Naples contre les Florentins, Sixte ayait abrog6 le cens que son royaume payait au saint-stege. Mais Innocent VIII, son successes, ne se regarda nullement comme engage par cette renonciation. Peu d'ann^es apres, il reclama son tribut comme s'il n'avait jamais cessd de faire partie des revenus de la cour romaine, et, sur le refus de Ferdinand, il le d£posa, souleva contre lui ses sujets, etoffrit sesfitatsauroi de France Charles VIII, lui rappelant qu'il 6taitTh6ritier des droits oubltes de la maison d'Anjou, renouvelant le crime de ses pr6decesseurs et d6chirant de nouveau la plaie toujours saignante de Tinvasion 6trangere.

C'est k Ludovic le More que les historiens imputent d' ordinaire la determination si fatale pour Tltalie de Taventureux roi de France. lis oublient que Fappel du pape pr6c6da de plusieurs anntes celui de Ludovic, que les droits invoqu6s par Charles VIII 6taient d'ailleurs exclusivement Touvrage des souverains pontifes, et qu'enfin Intervention 6trangere 6tait une arme cr66e pai eux, k leur profit, une condition n^cessaire de leur existence, une loi funeste qui

domine toutes les phases du d^veloppement italien. Ludovic le More pouvait k force d'intrigues decider Tenvoi d'un petit corps auxiliaire dans le Milanais, il ne pouvait pas y attirer toute la France, n'ayant aucune compensation k lui offrir. La main seule qui avait donn6 et retire si souvent Tempire pouvait ouvrir une carriere si brillante et si facile a la domination fran?aise en Italie, de meme qu'elle seule etait assez forte pour la replonger si promptement dans le n£ant.

Ludovic ne songea qu'a exploiter dans Tint6ret de son usurpation un projet depuis longtemps arrets dans l'esprit du roi de France, et arr6t6 sur les suggestions d'Innocent VIII. II est vrai d'ajouter que son successeur Alexandre VI de Borgia, effraye du voisinage formidable qu'il allait se donner, se tourna au dernier moment contre les Frangais lorsqu'il les vit a la veille de p6n6trer en Italie, et se montra Tun des instigateurs les plus actifs de la ligue qui se forma pour leur en fermer l'accfes ; mais ce ne fut qu'apres les avoir presses lui-m6me de r&iliser leur entreprise, etaprfes avoir ainsi oblige le roi de Naples, Alphonse d'Aragon, hors d'etat de resister aux Fran- (jais avec ses seules forces, k se remettre entre ses mains. Alphonse, effray£, subit toutes les conditions qu' Alexandre voulut lui imposer, se mit k sa discretion, donna safille avec la principaut£ de Squillace k Geoffroy Borgia, un des b&tards du pape, et obtint ainsi son alliance. Cette evolution n'a done rien que

de conforme aux maximes de la politique pontificate, ainsi que toutes les transactions qui Favaient pr6ced6e.

Les Italiens recueillirent alors le fruit de leurs traditions anarchiques. L'fere des tyrannies avait acheve de tuer en eux tout esprit national. Du temps des consuls et m6me du temps des podestats, les villes et les r^publiques, bien que divis6es pendant la paix, s'unissaient et oubliaient leurs ressentiments en presence du p6ril commun. Lescitoy&ns, sans cesse metes d'unefagon active aux affaires publiques, s'y interessaient comme k leur propre cause, avaient le sentiment de leur importance et de leur respoilsabilite personnelle, et partageaient les proscriptions de leurs chefs, de meme qu'ils s'associaient a leurs triomphes.

Mais ltetablissement des tyrans avait eu , commc toujours, pour effet de creer cette indifference politique qui eat le chatimentdes peuples qui abdiquent. Les citoyens s'6tant donnas h la condition d'etre dispenses des laborieuses corv£es de la liberte, on vit des lors succ£der h ses tecondes agitations cet abandon de soi-m6me qui est le signe des servitudes volontaires, cette abstention, cette inertie ou elles trouvent leur surete et leur honte. Chacun ne songeant plus qu'Ji ses affaires priv6es et ne demandant aux gouvernements d' autre garantie que la tranquillite, ni d' autre droit que celui de s'enrichir, ce detachement absolu des grands int£rets de la vie publique,

joint au fractionnement de Fltalie en petits £tats, avait produit les condottieri, chefs de bandes mercenaires au service du plus offrant, supplement necessaire k l'apathie des citoyens, expression exacte de leur mercantilisme et de leur indifference, honteuse vegetation d'un temps de servitude.

La grande querelle de Tfiglise et de l'Empire, la lutte des cites contre la f6odalit6 des campagnes, le maintien de leurs franchises contre les premiers empereurs de la maison de Souabe, les rivalites meme de ces municipalites qui etaient autant de patries pour les Italiens du moyen dge, avaient pendant des siecles suscite les combattants par millions, et multiple au deli de toute croyance les traits d'herolsme, les miracles du devouement et de Tabn^gation civiques; mais cette source, qui semblait in^puisable lorsqu*<elle se renouvelait dans ces patriotiques Amotions, se tarit tout k coup lorsqu'elle ne dut plus profiter qu'aux intents d'un homme, et il fallut demander aux mercenaires les trfeors qtfelle refusait.

Des lors plus de vie publique, plus de debats, plus de tumulte, plus de deliberations sur le Forum desert et silencieux ; sur les champs de bataille plus de cwoccio* plus d'autel de la patrie entoure des Compagniesde la mort, victimesvolontaires, que la mort multiplie en les immolant. Les convspirations politiques se denouent k petit bruit avec un coup de poignard donne dans F ombre ou avec un breuvage presente par la main d'un ami. Les batailles se gagnent

ou se perdent par des marches, des contre-marches et des combinaisons savantes, mais inoffensives, comme il convient entre gens qui sont 6conomes de leur sang, parce qu'ils en font commerce.

Lorsque Charles VIII parut en Italie, il ne trouva, sauf les deux fitats directement int£rcss6s k ltd tenir t6te, que des gouvernements disposes k 1'aider dans son entreprise, non par sympathie,mais dans Tespoir de faire de lui leur condottiere contre les tyrannies rivales. A Florence, ou le peuple &ait fatigue des Medicis, Charles fut appete par Savonarole lui-meme, qui montra en cette occasion la nullite politique qui est propre aux apotres. Ce tribun mystique dont toute la politique se r&luisait k faire eriger en lois par la multitude les gouts et les habitudes de son temperament de moine, premifere 6preuve d'un type devenu fort commun depuis, avait choisi ce moment pour imposer aux Florentins des lois somptuaires, des processions, des penitences publiques , et transformer leur ville en couvent. Au lieu de chercher k relever Tame de ses concitoyens, il leur prechait la venue de Charles en termes d' Apocalypse , comme Tapparition d'un pr^curseur du jugement dernier ; il brulait le Decameron, declamait contre les libertins, quand il eut fallu appeler le peuple aux armes ; il ne s'occupait qu'a sauver des ames de Tenfer quand il s'agissait de sau^ ver la patrie de Tinvasion. On aurait quelque peine k s'expliquer la faveur que ce sermonneur imbecile a rencontnSe chez les historiens de notre temps, sans

les analogies qu'il pr&sente avec certaines idoles democratiques plus r^centes et tout aussi impuissantes. On connait suffisamment les p6rip6ties de Faventure du paladin fran^ais. Sa conquete de Pltalie ne fut qu'un voyage, une prise de possession dont la rapidity inoui'e 6tait bien faite pour tourner la t6te k un jeune homme qui n'avait 6tudi6 la guerre et la politique que dans les romans de chevalerie. A Rome, Charles se r6concilia de vive force avec son ennemi Alexandre VI, qui lui jura une 6ternelle amiti6> et, d&ormais bien sur de cette alliance si importante pour sa s&nirite, il alia se reposerau sein de sa bonne ville de Naples. Li, il distribua a ses capitaines les fiefs, les chateaux, les h&iti&res de son nouveau royaume, et se prepara par des f6tes, des tournois et des plaisirs de toute sorte, k des fails d'armes plus 6clatants encore. Conqu6rir lui semblait une occupation assez douce. Prendrait-il Jerusalem ou bien Constantinople? II hesitait,et en attendant se fitcouronner par anticipation roi de Tune et empereur de F autre. Corame il se disposait k s'embarquer pour ces terres lointaines, il apprit tout a coup qu'il fallait plier bagage et regagner les Alpes sans perdre de temps. Son bon ami le pape avait form6 une ligue avec Venise, Maximilien, empereur d'Allemagne, Ferdinand le Catholique, et Ludovic le More. II repartit done, et atteignit non sans peine ses frontieres, mais les Fran- $ais avaient repris gout au voyage d'ltalie et ils devaient y revenir souvent (1495).

Aureste,s'ilsavaientpuenoublierle chemin, ceux qui le leur avaient appris auraient pris soin de le leur enseigner de nouveau. Charles VIII 6tait k peine de retour en France que les ambassadeurs d' Alexandre VI Tinvitaient d6j& k recommencer son exp6dition ; proposition qui lui souriait fort, mais que la mort ne lui permit pas d'accepter. lis la firent agr&r k son successeur Louis XII.

Louis d'Orl6ans etait un esprit beaucoup plus positif que le roi Charles, mais il &ait par Ik m6me fort accessible aux considerations d'int£r6t, et, comme tous les hommes, il avait d'ailleurs son coin de fantaisie. C'est par ce cot6 qu'on le prit. II &ait marie depuis pr&s de vingt ans k une femme qu'il n'aimait pas, et il aimait au contraire avec passion Anne de Bretagne, la veuve de son pr6decesseur. Alexandre lui vendit en un seul bloc le divorce, les fitats de Ludovic le More, sur lesquels il pr&endait avoir des droits du chef de Valentine Visconti, sa grand'mere, et la couronne de Naples, en ^change du duch<S de Valentinois en France, et d'une principaut£ dans les Romagnes pour C6sar de Borgia, le fils du pape.

Le r&ultat le plus net de cette reciprocity de bons offices fut le maintien de la domination 6trangfere en Italic Elle ne r£ussit k s'y 6tablir solidement nulle part, mais elle y conserva un pied un peu partout. Quant k la principaut£ de C6sar Borgia, elle fut un instant, au dire de Machiavel, k la veille de devenir I'fitat le plus puissant de Tltalie. II avait tout prevu,

tout calculi, mSme la mort de son p&re, tout, sauf le cas oil il tomberait lui-meme malade au moment ou cette mort surviendrait, et c'est ce qui arriva. Les combinaisons de ce prodigieux virtuose en trahisons, qui resume en sa personne toute la strategic et tous les crimes de Yhre des tyrans, furent rendues inutiles par une distraction d* Alexandre VI. Dans un repas oil il se proposait de se d&ivrer d'un de ses cardinaux en Tempoisonnant, le pape prit lui-m6me la potion, et son fils y gouta. Alexandre en mourut, Cesar en fut quitte pour une maladie, mais il perdit sa principaut6 par suite de Telection de Jules HJ'ennemide son pfere.

On a fait de ce Jules II une figure k part dans l'histoire des papes. Voici enfin un pape patriote, ambitieux de relever son pays, un pretre qui sait 6tre un grand roi, un ennemi des barbares. On connait le theme accredit^ par les faiseurs de lieux communs. Est-il done si difficile de laisser parler les faits, et de fermer Toreille a ce bourdonnement de la routine et de la banality ?

Le premier acte de ce patriote fut de jeter sur la r6publique dc Venise, qui lui disputait la possession de quelques villes du littoral de T Adriatique, une coalition oil entr&rent l'empereur Maximilien, le roi Louis XII, le roi Ferdinand le Catholique et les cantons suisses. Tels furent en effet le motif et Tobjet de la fameuse ligue de Cambrai. La politique consiste d' ordinaire & faire beaucoup avec peu. II renversa les termes et mit en ceuvre des moyens enormes pour

urir6sultatpresquenul. C'6tait la premi&re fois depuis les croisades qu'on parvenait k r^unir dans un but commun les principales puissances del' Europe, et c'etait encore la papaut6 qui avait ce privilege ; mais, au lieu d'employer leurs forces k refouler les invasions mongoles ou musulmanes, on voulait en ^eraser et au nom des plus mis6rables griefs une petite republique pleine de souvenirs glorieux, et quirestait la derni&re defense que put invoquer l'ltalie au jour du danger.

Jules II commit ce crime avec une si parfaite conscience du mal qu'il faisait, que jusqu'au dernier moment il offrit aux V6nitiens, par l'entremise de Jean Badoer, leur envoye, de briser la ligue, s'ilsconsentaient b. lui remettre Faenza et Rimini. C'etait pour la possession de ces deux villes que ce grand politique avait dispose cet appareil formidable, que cet ennemi des barbares avait d6chain6 de nouveau les armies franchises , allemandes , espagnoles et les bandes . suisses dans cette Italie qui devait leur servir si longtemps de champ de bataille.

Une fois qu'il eut pris les villes qu'il convoitait, et arrondi son petit royaume des fitats du due de Ferrare, Jules II pensa k congddier les Strangers, ce qui etait beaucoup moins facile que de les faire venir. II tourna ses premiers efforts contre la France, dont la domination lui paraissait la plus difficile h deadlier. Pour y parvenir, il donne Naples k l'Espagne, souleve Genes et Bologne, precipite du haut des Alpes sur les Francais l' avalanche helv6tique, et tend

la main aux V&iitiens qu'il venait'de ruiner. Vaine et tardive reparation. Les armies de Louis XII, un instant victorieuses par l'h^roi'que 61an d'un jeune homme qu'inspirait le g£nie de la guerre, Gaston de Foix, succombent aprfes sa mort pr£matur£e et sont refoutees en desordre sur le Pi6mont par une longue suite de sanglantes d£faites.

Ce r&ultat obtenu, le pontife triomphe sans doute ? Non, car il lui reste k se d£faire de ses autres allies. II y songeait, et se disposait k chasser les Espagnols du royaume de Naples avec l'aide de Maximilien. Mais avec quels auxiliaires chasserait-il Maximilien ? Voilk ce qui devait, ce semble, lui donner quelque preoccupation, car il ne pouvait esp£rer sed£barrasser de lui avec le secours des Suisses. Dans sa perplexity, il avait pris le parti de le gagner k ses vues. II flattait Maximilien d'un renouvellement du pacte de Charlemagne et d'une entire reconstitution du vieil Edifice imperial, se promettant bien d'avance de dominer absolument cette ombre d'empereur, si interieur k tous £gards k un tel role.

II n'apercevait pas, dans sa complaisante illusion, la contradiction que renfermait cette hypothese. Si Maximilien 6tait Tempereur fait pour 6tre men6 en laisse par un pape, il etait incapable de realiser la premiere partie de ce programme chimerique. Si, au contraire, il etait le capitaine appeld k chasser l'Espagne, k contenirla France, k fermer l'fere des divisions de l'ltalie, k la purger de ses tyrans, comment

espfrer qu'il se rfeignerait jamais k cette ridicule situation de prince ipoux de l'figlise?

Une autre consideration dont Jules II avait oublte de tenir compte dans ses calculs, c'est que non-seulement les panes 6taient mortels, mais que, port&s au trdne k l'fige des infirmit£s, il ne leur 6tait pas permis de commencer des entreprises qui avaient le double tort de ne pouvoir 6tre continues que par leur auteur et d'exiger pour leur achfcvement plusieurs vies d'homme. II mourut sans avoir fait autre chose que reprendre ses deux villes aux V£nitiens, et reporter k quelques lieues plus loin les fronti&res des fitats pontificaux, satisfaction st£rile qu'il n'obtint qu'apres avoir couvert son pays de sang et de ruines et rendu son asservissement inevitable (1513).

Les eloges exag£r6s que lui accorde Machiavel dans son livre du Prince tiennent k cette illusion du d£sespoir qui lui fit croire que du sein des dominations absolues qui divisaient son pays pourrait sortir ce « tyran redempteur » qu'il demanda tour k tour aux Borgia, aux M£dicis, k la papaute elle-m&ne, malgr£ la haine qu'il lui portait et l'intelligence profonde qu'il avait de ses infirmit^s. Machiavel est le plus illustre repr£sentant de l'id£e de la nationality italienne, celui peut-6tre qui l'a appel£e avec le plus d'ardeur. De tous les souverains de PItalie, c'6taient encore Alexandre et Jules qui avaient montr£ le plus d'activite, d'&iergie, de perseverance, et il leur en savait gr£. II eut adore ce lib£rateur j usque dans

jC&sar de Borgia, et s'obstina k l'esp£rer jusque dans L6on X. C'est pour lui qu'il eilt voulu voir conjures le crime et la vertu, la ruse et la force, la sagesse et Taudace, tous les extremes, tous les contraires, toutes les puissances de Intelligence humaine ; c'est pour lui qu'il 6crivit ce manuel des mille combinaisons legitimes ou perverses qui assurent le succes dans les temps comme le sien ou la politique n'est plus qu'un calcul de forces mecaniques.

L'immoralite de Machiavel est reelle quoi qu'on puisse dire pour sa justification. La conscience humaine peut se tromper sur une question de fait, mais elle ne se trompe pas dans une appreciation morale. Mais en quoi on a calomnie ce grand homme, c'est en supposant qu'il met sa science au service de la tyrannie ou qu'il fait ce qu'on a ndmme depuis de Tart pour 1'art, preoccupation si eloignee des habitudes d' esprit de ce male genie. Derri&re le tyran on n'apercoit pas la patrie qui seule l'inspirait et pour le salut de laquelle il croyait tout permis. C'est la doctrine du salut public et l'erreur trop commune des patriotes ; ce n'est pas la lecon des vulgaires voleurs de couronne. Ceux-la sont aveugles qui, sous Tapparente impassibility de cette savante anatomie, ne voient pas trembler la main du grand chirurgien.

« Que t'ltalie le voie enfin apparaitre, ce redempteur ! je ne puis exprimer avBC quel amour il sera re<?u dans toutes ces provinces qui ont tant souffert des invasions Strangles, avec quelle 6oif de ven-

geance, avec quelle foi obstin^e, avec quelle pi&6, avec quelles larmes ! » Est-ce un tyran, est-ce le prince que Machiavel appelle par cette ardente Evocation qui termine son livre, ou bien est-ce le vengeur de la patrie opprim6e, le h6ros destin6 k lui rendre l'uniie?

Strange et fatale meprise ! ce syst6me qui voulait faire revivre, il impliquait un peuple mort ; il ne supposait de force et d'initiative que dans ceux qui gouvernent. Ces formules 6taient d'ailleurs aussi inutiles k la politique active que la connaissance des lois du mouvement Test k ceux qui veulent marcher. Un 6v6nement con?u en dehors de toutes les combinaisons artificielles, la reforme, allait montrer avant peu combien Finspiration leur est sup6rieure, meme au point de vue du succes.

LA IU&FORME ET LE CATHOLIGISME ESPAGNOL. — L&)N X PAUL III. — SAINT PIE V. — SIXTE-QUINT.

Pendant cette longue et exclusive concentration de la papaut6 sur des int£rets tout politiques, la direction du monde des intelligences lui avait 6chapp6 sans retour. La grande scission annonc^e de loin par les Albigeois, par les Lollards, par les Hussites s'accomplissait enfin, et TEmpire spirituel voyait se reproduire le meme d^chirement qui avait autrefois divis6 l'unite romaine.

Cette revolution prit les papes au d£pourvu, les trouva absorbs par leurs querelles, leurs intrigues et leurs plaisirs, inattentifs aux avertissements multiplies, aux symptdmes effrayants qui prec6derent Torage.

Depuis longtemps dfyh ils avaient cess6, je ne

dis pas de pr^sider, mais meme de participer au mouvement de la vfe intellectuelle et morale des peuples europeens, et ceux-ci avaient de meme appris k se passer d'eux. Le m^canisme hierafchique et administratif qui avait survecu k leur intervention, autrefois si active, dans toutes les affaires qui intdressaient la chretient6, loin d'inspirer des regrets oude syppteer k leur abstention actuelle, n'etait propre qu'k faire cx6crer le souvenir de leur domination.

Les vieilles illusions tombferent. On refusa de voir le repr^sentant de la civilisation chr&ienne dans ce petit tyran italien pour qui la suprematie n'6tait plus qu'un moyen de battre monnaie au profit de ses batards, de ses waitresses ou de ses neveux. Dans ce retour universel vers r antiquity qui signala la Renaissance, des curieux, des artistes en arch6ologie morale firent une d6couverte dont 1' Evidence frappa aussitdt les plus ignorants : dans la Rome catholique ils reconnurent, trait pour trait, la Rome pai'enne. Rien n'y manquait, ni le brutal absolutisme, ni les monstrueuses fantaisies des C6sars en delire, ni le genie avili, ni les augures sceptiques qui maintenaient Tautel en insultant le Dieu, pour conserver au monde ses idoles.

Rome 6tait revenue k son point de depart, le paganisme, k travers le cercle immense des institutions chr^tiennes dont elle avait comme 6puise le d6veloppement. Dogmos, c6r6monies, hi6rarchie, tout avait

£t£ materialist, fauss£, amoindri, retourne au nom de la lettre contre 1' esprit, au nom de la force contre la liberty. L'figlise se trouva ainsi interieure 5, la civilisation , qu'elle avait jusque-l& conduite , et qui manifesta hautement la volonte de marcher sans elle. Les id6es religieuses, que Rome avait trahies pour l'ath&sme de la Renaissance, r6clam6rent la m6me Emancipation. Mais si la foi y etait morte, elle devint la .capitale de Fart, grace a l'inspiration qui fit revivre en elle toutes les merveilles du genie grec.

Par un retour analogue du sentiment religieux, les nations du Nord retrouv&rent dans les monuments du christianisme primitif , qu'elles etudierent avec une Egale ardeur, l'expression de leurs propres tendances morales. Elles melferent h cette interpretation un esprit de liberty, d'ind^pendance individuelle et d' activity qui fit de la r6forme.une ere de transformation politique aussi bien que de renovation religieuse.

Chose significative : ce n'est pas au moment oil P unite romaine avait &6 le plus oppressive que la r£volte se produisit, ce fut celui oil elle parut d£shonor£e. lis lui avaient pardonne d'etre atroce et sanguinaire ; ils ne lui pardonnerent pas d'etre devenue m£prisable.

Lorsque Luther porta ses premiers coups k la centralisation catholique, Leon X, l'h6ritier de Jules II, etait fort embarras^e du rfeglement de cette succession embrouiliee. 11 y avait trouvtf beaucoup plus de

beaux projets que de ressources pour les mettre k execution. Loin d'etre bannis de la Peninsule , les Strangers y 6taient plus nombreux et plus puissants que jamais ; et leur presence , non plus partielle , mais simultanee, devenait maintenant necessaire a la s6curit6 du saint-siege, parce que les uns se retirant, tout T6quilibre 6tait rompu en faveur des autres, et Tltalie se trouvait k leur merci, retombait sous une seule domination. Sans les Frangais elle etait espagnole ; sans les Espagnols elle etait fran- ?aise. Voiliceque Jules II lui-meme eftt U6 forc6 de reconnaltre si la mort n'6tait venue k propos le soustraire aux consequences des faux calculs dont il teguait r expiation k son successeur.

Celui-ci, souple et facile g&iie, spirituel et voluptueux comme un Athenien du sifecle de Perictes, sceptique en religion comme son ami Bembo, Tadorateur de Cic6ron et de Platon, indifferent au train du monde pourvu qu'rt eut la paix chez lui, dilettante passionn6, accompli, digne du choeur incomparable de grands artistes que la fortune lui offrit k conduire, n'eut, en politique, d'autre principe que de plier pour ne pas rompre, d'ob6ir docilement k l'impulsion la plus forte.

D'abord attach6 aux alliances que lui avait 16gu6es Jules II, L£on X apprend un matin le hardi coup de main de Francois I er k Marignan : « Monsieur Pambassadeur, dit-il aussitdt k Penvoy6 v&iitien, il faut nous jeter dans les bras du roi, » et il le fait comme

il l'avait dit. Mais, en vrai Medicis qu'il 6tait, il trouva moyen de lui arracher, dans V expansion de cet embrassement, la plus grande partie des immunites de l'figlise gallicane, non par esprit d'oppression, car il etait d'humeur tolerante et pacifjque, maip par pur amour de Fargent, dont il avait toujours besoin pour ses architectes, ses sculpteurs et ses peintres. Le concordat sign£ k Bologne n'eut, en effet, pas d'autre objet. L6on X tenait si peu k la domination, qu'il laissa au roi toutes ces prerogatives spirituelles, qui avaient suscite tant de cei&bres contestations entre les gouvernements et la cour de Rome, et ne s'attribua que celles qui pouvaient etre lucratives, comme les annates.

Mais, si reconnaissant qu'il put etre envers Francois I er , comment rester son allie en presence de la preponderance 6crasante que prit tout k coup I'Espagne par sa reunion k 1' empire d'Allemagne en la personne de Charles-Quint? Ce serait m£connaitre L£on X que de le supposer capable de r£sister & de telles considerations. 11 se tourna done du cot£ de l'Espagne. Cependant, si naturelle que dut lui paraitre cette nouvelle evolution, il ne s'y resigna pas sans repugnance. 11 6tait trop evident que devant un tel accroissement de puissance tout contre-poids disparaissait, et que Tltalie, comme Pfigliseelle-meme, allait n'avoir plus qu'un seul maitre. L'extension menacante que prenait le protestantisme en Allemagne le decida tout k fait. Par le traite de Worms

il livra Tltalie h Charles-Quint, et celui-ci prit Fengagement d'exterminer la r^forme.

Jusqu'k cette 6poque, nous l'avons vu, c'est pour fonder, agrandir ou fortifier leur pouvoir temporel sous toutes ses formes successives que les. papes avaient condamn6 l 9 Italie& une perp6tuelle invasion. En cette cireonstance, ils la sacrifl^rent pour sauver leur autorit6 spirituelle, menac6e par le protestantisme. Quels que fussent leurs embarras ou leurs dangers, c'etait toujours elle qui leur servait de rancjon..

Au reste, malgr6 les apprehensions qui le pousserent vers Charles-Quint, L6on X 6tait encore bien loin de se faire une juste idee du peril que courait Tfiglise. Non-seulement PAllemagne, mais l'Angleterre, les Pays-Bas, tous les 15 tats du Nord se d6tachaient d'elle, et la France elle-meme,.ob&ssant aux instincts de son genie temper^, se tenait dans un juste milieu qui n'avait rien de rassurant. Son roi Francois l er envisageait la question au point de vue politique, ce qui n'6tait pas moins inqui^tant, et il h&itait encore entre la r6forme et l'orthodoxie.

Rome n'avait iopposer hce d^bordement terrible, qui menacait de la submerger pour jamais, que les intrigues et la venality de quelques pretres ath^es. A cette heure de d&resse, le secours lui arriva du pays qui venait de lui offrir T6p6e de Charles-Quint.

La foi catholique s'etait conserve plus pure et plus ardente en Espagne que dans tout autre pays de T Europe, grace & sept si&cles d'une lutte incessante

contre la conqu&e musulmane. LT esprit religieux s'y 6tait empreint du fanatisme, de P inflexibility, de la sombre exaltation de ces guerres d' extermination. (Test dans ce pays que la logique de la defense et de la conservation transporta le veritable centre du catholicisme au seizteme stecle, et c'est de \k que partit le triple effort politique, militaire et religieux contre lequel echoua plus d'une fois la r&brme. En meme temps que Charles-Quint jetait ses armees sur ia ligue des princes protestants, lgnace de Loyola realisait la conquete' espagnole dans l'ordre religieux, en organisant ses legions de guerriers missionnaires.

Un tel changement ne s'accomplit ni en un jour ni sans resistance. Cette reforme, plus catholique quele pape, nepouvait reussirqu'i la condition de se • presenter en amie et d' employer des managements infinis. Charles , apres avoir pris possession de son royaume de JNaples et s'y etre 6tabli solidement, ne songea d'abord qu'aux int^rets de sa domination politique. A mesure qu'il la vit raffermie. il resserra Tesp^ce de blocus invisible qu'il avait mis autour des fitats de l'Eglise. II considerait Rome, avec raison, comme la clef de l'ltalie. II parla en sauveur, imposa ses services lorsqu'on refusait de les accepter, et mit si bien h profit son influence sous le pontificat de son precepteur Adrien VI, qu'il s'habitua k agir comme s'il eut 6t6 le pape lui-meme. Cette usurpation mal d6guis6e donna lieu h une reaction qui

trouva quelque appui dans le sentiment national expirant dont il avait bless£ les derni&res susceptibility. Elle 6clata sous le pape Clement VII, de la maison de M6dicis. Malheureusement les Italiens ne se d£cid£rent k agir que lorsque la mine complete du parti frangais k Pavie eut bris6 dans leurs mains Farme la plus sure qu'ils pussent opposer k leur adversaire (1525).

Venise et Sforza s'unirent k la France desormais impuissante. Cl&nentVIU'Angleterreelle-m&ne, lui fournirent quelque secours. On essaya de corrompre Pescaire, le g£n6ral de l'empereur. Pescaire accepta leurs avances, promit tout ce qu'on voulut, et d&ion^a la ligue k son maitre. Cette tentative tardive, qui m6ritait k la fois de meilleurs champions et une meilleure issue, n'aboutit qu'ausac deRome, k V humiliation de Tltalie, k la consolidation de Tinfluence espagnole. Le pontife vaincu proclama lui-mfime sa defaite, accepta sa honte en mettant la couronne imp^riale sur le front de'son vainqueur. II acheta par cette complaisance le retablissement de la famille Medicis k Florence. Mais ce renouvellement derisoire du pacte de Charlemagne ne lui rendit aucun des droits antiques de la papaut6 sur TEmpire. Le couronnement n'6taitplus, comme autrefois, une sorte d' association k la puissance imp^riale, et le signe d'une double preeminence, mais une c6r£monie vide de sens et un acte de servilite.

Clement VII n'etait plus que le premier dignitaire

ecctesiastique de f Empire. Charles-Quint organisa sans lui sa conquete. Telle 6tait la confiance que lui inspirait Fabaissement de l'ltalie, qu'il la garda presque sans autres garnisons et sans autres subsides que ceux qu'ellelui fournit. Ainsi, tout ce que lespapes avaient tent6 pour sauver leur pouvoir spirituel avait amen6 la ruine complete de leur ind6pendance politique ; ils se trouvaient maintenant a la merci de leur sauveur, et son amiti6 leur paraissait plus pesante que la haine de leurs ennemis. C'est k ce moment, en effet, que Charles-Quint commenga k aspirer ouvertement k la domination spirituelle. Sous pr&exte de mettre fin aux discordes qui d^chiraient le sein de l'figlise, il pressait incessamment le pape de donner son consentement k la convocation d'un concile universel. Mais cet exc&s de zfele n'6tait motive que par la certitude qu'il avait d'y jouer le principal r61e et d'y acqu&rir une preponderance illimit£e, par son pouvoir, par le discredit oil etaient tombes les papes, par l'esprit antiromain de ces grandes assemblies, par son innombrable clientele ctericale.

Ses exigences prenant un caract&re de plus en plus imp6rieux amenferent bient6t un nouveau revirement dans la politique de Clement VII. Le monde eut alors le singulier spectacle d'un empereur plaidant la cause du catholicisme et de Porthodoxie contre un pape forc6 de faire des vceux en faveur des insurrections h^retiqiies de l'Allemagne. Les int6rets de 1'figlise se. trouvaient d&jk identifies avec

ceux du souverain austro-espagnol, car il est incontestable qu'ils r6clamaient hautement le remede propose par lui. II est vrai que Fetat du malade etait si alarmant quil etait permis de douter s'il serait encore assez fort pour le supporter. Mais ce n'etaient point des scrupules de ce genre qui retenaient Clement; il n' avait en cela qu'une preoccupation toute personnel le. La papaute 6tait en effet battue par FEspagne sur le terrain meme de Forthodoxie. Elle ne vit avec raison, dans les sommations de Charles- Quint au sujet du concile, que F ambition de la supplanter dans la direction de FlSglise.

Clement revint done h Francois I er , lui donna sa nifece Catherine de Medicis en mariage pour un de ses fils, present qui devait couter cher k la France, et, par cette alliance, devint sciemment, ostensiblement le soutien des protestants d'Allemagne, dont Francois I er etait alors le principal appui. II lui fut moins facile de se r^concilier avec son ancien allie le roi d'Angleterre. II se Fetait a jamais ali&i6 en le sacrifiant aux ressentiments de Charles-Quint. Henri VIII, marie h Catherine d'Aragon, la tante de Fempereur, Favait r^pudi^e pour epouser Anne de Boleyn, et Clement lui avait longtemps fait esp£rer la legalisation d'un divorce dejh consomme de fait* II avait meme r&lige Facte, lorsque Charles- Quint lui imposa, avec sa despotique amitie, Fobligation de prononcer le mariage indissoluble. Henri passa outre, epousa sa maitresse, et telle etait la fai-

des papes. 347

blessedes liens qui rattachaient FAngleterre M'unit6 catholique, que cette fantaisie luxurieuse sufiit pour les briser. Clement VII mourut peu aprfes ce dernier echec.

Paul III, desFarnese, h£rita de ces complications, les plus dangereuses peut-etre que FlUglise eut jusque-li traverses. On s'explique done sans peine les perplexites et les tergiversations sans fin de ce pontife temporisateur, qui passa une grande partie de son r&gne h demander aux astres des conseils et une resolution qu'il ne trouvait ni autour de lui ni en luimeme. Italien comme son pr6decesseur, il eut voulu conserver h tout prix h sa patrie la direction des in~ terets religieux. Mais apres avoir longtemps louvoye entre des impulsions contraires, il fallut ceder devant Timplacable necessity L'influence espagnole triompha et lui imposa toutes ses volont6s. II sanctionna la convocation du concile qu'elle demandait depuis prfes de quinze ans par la bouche de Charles- Quint, et qui f ut le concile de Trente ; il donna son approbation k l'ordre des Jtesuites, alors presque tout espagnol, et qui se propagea avec une rapidite inoule; il r6organisa T Inquisition, qui etait tomb6e en d6su6tude dans toute V Europe, excepte en Espagne, ou elle etait devenue une institution nationale. Tant qu'il avait suivi ses propres inspirations, Paul III, dont 1' esprit &ait souple et conciliant, s'6tait montre plus d'une fois dispose k transiger avec les r6form6s. On Tavait m£me vu, dans les negocia-

tions qui s'ouvrirent k ce sujet, resigne k faire plus de pas de leur cot£ qu'eux du sien, pour acheter, a force d'esprit de conciliation, une pacification definitive.

La politique qui prevalut avec les Espagnols se montra &pre, inflexible, atroce, proc^dant contre les fils s6par£s de l'figlise avec rjmpitoyable rigueur qu'elle avait d^ployee contre lesMauresen Espagne, contre les Indiens en Am^rique. Le catholicisme italien avait conserve j usque dans ses plus mauvais jfturs quelque chose de Tesprit liberal, indulgent, •facile, de cette terre aim£e du ciel ; il avait recju Pempreinte des libres traditions de l'ltalie, de sa literature, de son art si profondement humain. Le systeme 6tait tempore par Thomme, corrig6 par des vices heureux comme dans Leon X. On sentait dans ses h£ros ces « pens^es de derriere la tete » qui font qu'on juge son ceuvre, qu'on en est le maitre et non l'esclave, qu'on nereste pas un pur instrument insensible et machinal, qu'on d^rogei Tinfaillibilite officiellede certains roles par des inconsequences qui en r6parent l'iniquite. Le catholicisme espagnol montra le zele 6troit, la duret6, Pardeur concentre, la s6cheresse, le sombre g&iie de cette race sans gr&ce et sans tendressepour qui le moyen age n' avait et£ qu'un longenfer. Le jfeuitisme, qui deyaitplustard in venter la doctrine des accommodements, le probabilisme et touslesartificesdelad6votionaisee,etaitloin h sond£but de poss^der la souplesse et les formes changeantes

que de nouveaux elements et d'autres n6cessit6s lui donn^rent par la suite. C'etait avant tout une discipline d'une unite merveilleuse, faitepourle combat et empruntee aux champs de bataille, un instrument de concentration qui faisait des volontfe un seul faisceau et mettait toute une arm£e dans la main <^e son chef comme jamais on ne le vitni avant ni aprfes, un ascetisme m&hodique emprisonn^ dans les formules comme dans des armures.

Son fondateur etait un esprit sans Vendue, visionnaire, fantasque, ignorant, enthousiaste, mais il eut une intuition de g6nie et s'y attacha avec une invincible opini&tret6. II comprit qu'en presence du libre examen, tout 6tait perdu si on voulait argumenter, subtiliser, comme essayaient de le faire les diplomates du sacr6 college. II ne s'agissait pas de raisonner avec un tel logicien, mais de combattre, d'ob&r les yeux fermfe au mot d'ordre quel qu'.il fut, d'accepter et d'imposer cette loi supreme de tous les grands perils. Tel fut d'abord Tesprit de son institution qui montra r&mis l'ardeur belliqueuse des Templiers, le mysticisme et la propagande enflamm^e des Franciscains, le calcul et le zele orthodoxe des Dominicains, et, avec ces quality, une discipline que ni les uns ni les autres n'avaient jamais poss6d6e. Le triomphe de P influence espagnole au sein de Tfiglise eut pour effet de rendre toute reconciliation impossible entre lar6forme et leprincipe catholique. Le d6veloppementintellectuelissude la Renaissance,

un peu artificiel, mais mod6r6 et impartial, qui eutpu servir de m&liateur , jouer le role que les politiques adopterent en France, se trouva pris et broye entre les deux partis extremes. II avait plus d' adherents en Italie que partout ailleurs, grace a Finitiation d6jSt ancienne qu'elle avait re<jue de la litt&rature, de la politique etde Fhistoire. KInquisition s'abattit sur ces pacifiques conspirateurs, dispersa leurs reunions, brula pele-m61e les ceuvres et les auteurs. Les academies furent ferm£es, les prisons remplies, les savants et les philosophes envoyes au bucher, les poetes mis k la question. La censure fut combinee avecFindex pour prot^ger la foi contre laliberte, les arts furent surveillfe, admonest6s, corrig6s comme suspects depaganisme. Que de theories n'a-t-on pas faites pour expliquer leur decadence pr6matur6e apres Michel-Ange et Raphael? Qu'on Use Fhistoire de ce vandalisme religieux, et les causes de cette decadence n'auront plus rien d'obscur. La persecution atteignit jusqu'auxFranciscainseux-memes, qui &aient encore attaches secr^tement aux reveries de Jean de Parme. lis n'6chapp6rent que par une retractation formelle au fanatisme de Caraffa et de Burgos, les deux chefs de F Inquisition* L' Italie, malgr6 son abaissement politique, avait consent sa supr&natie dans les choses de Fintelligence, par F6clat prodigieux de ses artistes et de ses ecrivains. L' Inquisition lui ravit cette consolation du malheur. Le concile de Trente 6manait de la meme inspi-

ration qui avait ressuscit6 r Inquisition et cr661'ordre des Jesuites. II repoussa done toutes les transactions et maintint inflexiblement le grand principederunit6 catholique. Bien qu'il fut place sous la main de Charles-Quint, il ne pouvait que contribuer k relever Tautorite spirituelle de Rome. L'empereur n'avait jamais songe k d6placer le centre du catholicisme, ni k changer ^institution qui lui servait de clef de voute, mais seulement k s'emparer de ceux qui la dirigeaient. Aussi Paul III fut-il fort insensible k Taccroissement de ses prerogatives apostoliques, tout pr^occupe qu'il etait de sa situation politique. II subissait avec une mortelle repugnance 1'efTacementde ce r61e subordonne. II resolut de profiterde la premiere occasion qui s'offrirait k lui pour s'en affranchir. Au moment oil Charles 6tait le plus s6rieusement engag6 avec les armees de la ligue protestante, le pape lui retira tout k coup ses troupes qui gardaient des positions importantes, et en meme temps il transporta par decret les stances du concile de Trente k Bologne, afin d'y faire pr6valoir plus ais^ment Fel&nent italien.

Cette defection perfide, mais jusqu'Jt un certain point 16gitimee par les proc6d6s dont on avait us6 envers lui, ne fut malheureusement soutenue que par d'impuissantes intrigues, et ne lui attira que des humiliations. C'6tait ou jamais le cas d'agir avec 6nergie et decision : il recommenca k temporiser, h6sita entrc plusieurs determinations, pour n'en

choisir aucune. Priv6 de son fils, k qui il avait constitu6 Parme et Plaisance en principality selon F usage mis hla. mode par les derniers pontifes, trahi par ses neveux, dont l'&ablissement lui avait coute beaucoup de labeurs, le vieux Farnfcse s'abandonna lui-meme, et mourut dans un acc&s de d^couragement(1549).

Le rfegne de Jules HI ne fut qu'une longue vill&giature, pendant laquelle il laissa Tempereur et le roi de France se disputer Pltalie, comme si cette question ne le regardait pas. Celui de Marcel ne fut qu'une apparition de quelques jours. Le choix du conclave amena au pontiflcat un homme qui etait Pennemi le plus decide de Pinfluence espagnole, et qui passa presque toute sa vie k la servir malgr6 lui, Paul IV.

C'etait ce meme Caraffa qui avait 6te Tame damnee de la nouvelle inquisition, et dirig6 avec L&inez et Salmeron la reaction du concile de Trente. Caractere hautain et colerique, son orgueil depretre etd'Italien se r^volta contre la d^pendance humiliante qui lui &ait impos6e. Profitant de P abdication de Charles- Quint qui s6parkit de nouveauPEspagnede PEmpire et remettait tout en question, il fit le serment de chasser les Espagnols de la Peninsule, invoqua contre eux le ciel et la terre, frappa Philippe II de Panatheme, confisqua les biens de ses partisans, offrit Naples au due de Guise, rappela les Frangais et soutint la guerre avec les troupes quMls lui en-

voyferent, les bandes suisses et quelques chefs de lansquenets luth^riens, contre les armies du tr&s catholique due d'Albe. Dans son emportement patriotique il alia jusqu'Jt demander des secours k Soliman I er .

Le sort de la guerre fut d6cid6 non en Italie, mais en France, par la bataille de Saint-Quentin. Ce fait prouve suffisamment combien les Italiens 6taient rest^s en dehors d'un d6bat qui int^ressait si directement Favenir de leur patrie. *

Caraffa, renvers6 par ce coup de foudre, dut se soumettre en fr&nissant de colore. II se fit en lui une de ces revolutions soudaines qui sont familteres aux caract^res extremes et violents. II s'affaissa comme si un ressort eut 6t6bris6 en lui, courba lat6te, avala sa honte, devint un autre homme. Adater decejour, le politique disparut, Pinquisiteur seul resta. II rompit avec son pass6, ne fit plus une seule tentative en faveur de la cause qu'il avait embrass^e, et disgracia ses neveux, qui avaient 6t6 ses cooperateurs. Tout ce qui lui restait d'ardeur et d'activit6 fut employe k veiller sur le dogme et k bruler des her&iques. II perfectionna la congregation inquisitoriale dont il ne manqua plus une stance, et couronna sa vie .en instituant une f6te en Thonneur de saint Dominique, le convertisseur des Albigeois.

II ne fut pas plus heureux comme diplomate que comme guerrier. II montra sp6cialement dans ses rapports avec TAngleterre le m6me esprit de mod6-

ration qui avait dictd toute sa conduite. Elisabeth hesita un instant entre la r&brme et le catholicisme h l'epoque ou elle faillit donnersamaink Philippe II. Des negotiations s'ouvrirent&ce sujet. Un ambassar deur anglais vint exposer k Caraffa les vceux secrets de sa souveraine. Caraffa lui repondit que cette batarde devait, avant toute chose, se demettre de la couronne et lui laisser le soin de disposer comme il Tentendrait d'un royaume qui etait un fief du saints si6ge. filisabeth n'h&ita plus et devint une protestante fervente.

Ainsi, depuisle commencement du seizifeme siecle, les papes s'&aient tour h tour propose trois buts : celui de relever le pouvoir temporel du saint-siege, celui d' affranchir Tltalie, et celui d'&ouffer la reforme. Et lorsque Paul IV mourut, en 1559, ils avaient consacre leur propre d^pendance, aggrave l'asservissement de Tltalie par la double consolidation de TAutriche k Milan et de TEspagne h Naples, et assure le triomphe de la r6forme en divisant les forces de F Empire toutes les fois qu'il avait 6te & la veille de l'6craser.

Le pontificat de Pie IV n'eut de remarquable que la conclusion du concile de Trente qui durait depuis dix-huit ans. II exprimait assez, par ces interminables deliberations, auxquelles se melferent des d6bats tumultueux et quelquefois des rixes, Pincertitude et la perplexite des chefs de Tfiglise en presence des dangers qui la menacaient.

La preponderance episcopate, soutenue par les Espagnols en haine de la centralisation romaine, qu'ils eussent volontiers transportee k Madrid si une telle substitution eut 6te possible, fut k la veille d'y triompher sous la forme d'un hommage rendu aux principes de la primitive figlise. Les Allemands et les Fran$ais furent, de leur cot6, sur le point d'emporter d'assaut le mariage des prfitres. Mais le c61ibat resta vainqueur, et la supr^matie des papes sortit de la lutte plus forte qu'elle ne Favait jamais 6t& au point de vue spirituel. L'un et P autre furent sauv6s par P6vidence du p6ril. On sentit la n6cessit6 de donner k la discipline deTfiglise toute la force qu'elle etait susceptible de recevoir. La hterarchie fut soumise k des regies plus dtroites et plus severes que jamais ; elle fut entterement soustraite k la juridiction laique et concentree dans la main du chef de rfiglise. Loin d'obtenir 1' emancipation qu'ils r6clamaient, les 6veques perdirent le peu d'ind6pendance qui leur restait; et les papes, loin de c6der aucune parcelle de leur autorit£, se firent attribuer par le concile le droit exclusif d'interpr&er ses decisions, faculty qui les constitua en juges souverains de la foi, et donna lieu au dogme monstrueux de Finfaillibilite des papes.

Le r&ultat de cette sorte de coup d'Etat, de dictature improvis6e, fut d'entralner irr£vocablement la papaut£ dans les voies de la reaction k outrance qu'elle avait jusque-lJi entrav6e plutot que favoris£e,

parce qu'elle la voyait dirig6e par une autre main que la sienne, exploits contre elle, et qu'elle impliquait momentan6ment un sacrifice presque complet de la domination temporelle. Le catholicisme, partout vaincu par l'£lan des r6form6s, retrouva des forces nouvelles dans ce supreme effort de contraction, et reprit peu k peu P offensive. Telle fut la vigueur que lui rendit cette rude discipline que, dans la m616equi suivit, le protestantismenedut lui-meme son salut qu'& un mouvement de concentration analogue dont le calvinisme fut Instrument et 1'expression. Cette doctrine d6sesp6r6e, qui cut pour dogme le fatalisme, pour moyen la democratic, pour but la dictature, apporta k la reforme 1'organisation militaire, rep£e sans laquelle elle p&issait.

Le monde catholique ne cessa pourtant pas encore d'avoir une seconde capitale dans Madrid ; mais Philippe II dutrenoncer, non sans regret, k etrepape et se r&igner k son role de bras s£culier. Bien que ses dissentiments avec la cour de Rome fussent encore frequents, on les fit taire de part et d'autre pour obtenir l'unit£ d' action que r6clamait la gravity des circonstances.

Les cardinaux avaient elu un saint, saint Pie V. Ilavait 6t£ moine dominicain et grand inquisiteur, 11 montra ce que c'est que la saintete arm£e du pouvoir absolu. II continua k observer ponctuellement sur le trdne toutes les abstinences de la vie de couvent. II pria, jeuna, se donna la discipline, s'habilla d'&oifes

grossifcres. Jusque-lk rien de mieux. Mais il mfila k ces perfections des vertus qui firentregretterles vices des Borgia. II fit percer la langue aux blasph6mateurs. II r^forma le tribunal de V Inquisition qui lui paraissait trop mou, lui donna des statute tranchants comme la hache, lui fournit une foule de litterateurs et de philosophes inoffensifs k bruler vifs, entre autres Timmortel et infortun6 Jordano Bruno. II poussa sur les Pays-Bas r6volt6s les bandes teroces du due d'Albe et de Philippe II qui h&itait entre lesvoiesde la rigueur et celles de la conciliation ; il excommunia la reine Elisabeth, et osa nourrirlafolle esp&rancede conduire une arm^ededebarquementen Angleterre; enfin, il d6cida, par les plus pressantes solicitations et par des subsides p^cuniaires, Catherine deMedicis k declarer la guerre aux r6form6s fran$ais, lui envoya un corps de troupes auxiliaires, apr&s avoir donn£ pour instruction au comte de Santafiore, qui les commandait, de ne faire aucun quartier aux huguenots et de tuer tous les prisonniers sur place. Mais saint Pie V n'eut pas la consolation de voir la Saint-Bartheiemy qu'il avait pr6par£e depuis le d£but de son pontificat et qu'il appelait dp tous ses vceux. II mounjt la veille de ce grand auto-da-fe, semblable k ce proph^te qui expira en presence de la terre promise, mais sans etre assez heufeux pour y p6n&rer.

Cette joie fut accord^e k son successeur Gr6goire XIII. II re?ut la nouvelle du massacre avec des transports d'altegresse, fit tirer le canon, chanter des

TeDeum, etpeindre un tableau comm&noratif de ce glorieux 6v6nement. Mais il se laissa bientot distraire de sa t&che par des soins profanes, comme la r&forme du calendrier, et ne fut qu'un pale continua- ,teur de saint Pie V, que Sixte-Quint rempla^a plus dignement(1584).

Le r&gne de Sixte-Quint marque tout k la fois Fapog£e de Tinfluence espagnole et Pinstant ou elle commenca k d6cliner. II y avait dans cette Strange individuality, ou manquait la grandeur, mais non la force, des instincts d'orgueil et de patriotisme qui grondaient sourdement contre Tautocratie de Philippe IL II le d&estait, mais il le subit ; ne fallait-il pas k tout prix conserver k TEglise P6pee de cet exterminateur de Th6resie? C'est ainsi qu'il admirait personnellement le grand caractere d' Elisabeth et rendait justice k la superiority de Henri IV, tout en lan^ant contre Tune Pinvincible Armada, et en soudoyant contre 1' autre la democratic de la ligue. (Test ainsi encore qu'il abhorrait la compagnie de Jesus et qu'il recula toujours au moment de la frapper et meme lui accorda des privileges.

Sixte-Quint est cependant le dernier pape qui, par l'&iergie de son caractfere, Taudace et l'apret6 de son ambition, Tactivit6 de sa politique entreprenante, rappelle les pontifes du moyen &ge. Mais son esprit sans mesure et sans p6n6tration , plus brouillon que sagace, lui fit illusion sur les limites du possible. Les succ&s de la reaction catholique en Allemagne

et en France 1'enivrerent au point qu'il crut k la possibility <Fune restauration de la monarchic th^ocratique, annon^a hautement Fintention de relever « cette puissance sup^rieure k tous les rois de la terre, institute pour precipiter du trone les princes infid&les-et les pousser dans Fabime avec les ministres de Satan, » et il se prit k penser avec complaisance que lui, Fancien gardeur de pourceaux, il serait le h6ros d'line telle revolution.

Pour en venir plus facilement &bout, il commen$a par ecraser ses sujets d'impots nouveaux qui avaient 6chapp£ k la fiscalit6 d6jk si perfectionn^e des temps ant£rieurs,et entassa des millions d'6cus d'or dans les caves du Vatican. En attendant qu'il r6alisat la domination universelle, Baronius en,6crivit Thistoire, et Bellarmin la th^orie, presque aussi oubli6e que la pratique. Sous Finspiratioij de Bellarmin, les prfitres demagogues de la ligue, Panigarole, Boucher Feuardent, la propag&rent au sein des masses populaires qui avaient fait la Saint-Barth£lemy. C'&ait toujours ce m6me syst&me, cher h Fignorance d&nocratique, d'une souverainete revendiqu£e au nom du peuple contre les rois, mais au profit d'un pouvoir mille fois plus tyrannique que ne retait Fautorit6 royale.

A cette grande ambition Sixte-Quint joignait d'autresvues encore plus chimeriques et plus impraticables. II pensait k chasser les Turcs de Constantinople avec Fappui de la Perse, k conqu^rir 1'figypte,

360 H1STOIRE POLITIQUE

k percer l'isthme de Suez, projet alors un peu premature et surtout hors de saison, car, pendant qu'il se livrait k ces beaux reves, les bravi, d6bris du regime des condottieri tomb6 en poussiere, ravageaient sous ses yeux la campagne romaine , comme s'ils n'avaient gard6 aucun souvenir des epouvantables executions par lesquelles il les avait d'abord cornprimes.

On connait le r^sultat de sa politique cruelle et maladroite dans les Pays-Bas, qui furent perdus pour l'Espagne et pour Tfiglise. Elle eut moins de succfcs encore en Angleterre. On se demande, en examinant sa conduite dans cette circonstance , si ce bizarre esprit ne c6dait pas k une humeur fantasque, imperieuse et violente, pltjtot qvfk une volonte raisonnee. Apres avoir 6chang6 une excommunication avec Tamazone britannique qui .lui rendit coup pour coup son anath&me, aprte avoir donn6 ses fitats k Philippe II, on le voit presque aussit5t se r^jouir publiquement de la ruine de Finvincible Armada , et inviter la reine a prendre sa revanche en operant une descente en Espagne, sans oser lui-meme rompre avec cette puissance qui lui etait odieuse.

Son intervention fut plus heureuse en France, puisqu'elle finit par y imposer k Henri IV la celebre transaction qui un peu plus tard lui donna le royaume. Mais ce ne fut Ik qu'un demi-succ&s, fort inf&rieur aux esp£rances qu'il avait congues, puisque le roi

sauvegarda, par Fedit de Nantes, les droits qu'il avait compromis par son abjuration. Cette reconciliation de Henri IV avec le saint-siege, n£goci6e par les Venitiens, et agreee, mais non conclue, par Sixte-Quint, fut de la part de ce dernier une vraie trahison contre Philippe II, qui avait pris fort k ccour les offres des democrates de la ligue, et se flattait de faire de la France une province de TEspagne.

Cet echec marqua le d£clin de 1'influence espagnole, qui succomba encore plus rapidement qu'elle ne s'etait 61ev6e. Le peuple espagnol s'arrdta court au milieu de son essor, comme si la prodigieuse d&pense d'6nergie et de vitality qu'il lui avait fallu faire pour conqu&ir en si peu de temps la moitie de TEurope, couvrir 1' Ocean de ses flottes et peupler de ses colonies F immense continent americain, avait subitement 6puis6 sa force d' expansion.

Ses apotres et ses hommes d'fitat, Charles-Quint, Ignace de Loyola, Philippe II, Lainez, etc., avaient sauv6 l'figlise par une operation semblable h celle qui se pratique h bord des navires battus par la ternp6te. On jeta h la mer tout le luxe inutile ou embarrassant, tel que les rares institutions liberales qui s'etaient conserves dans son sein. Elle recut d'eux sa forme definitive, sa discipline, son art, son temperament, son esprit. L'ascetisme du dix-septteme si&cle est tout espagnol. L'Espagne lui fournit a ce moment, et d'une seule port6e, une telle fourmilifcre de docteurs, de predicants et de ca-

suistes, que rien dans l'histoire du monde ne saurait donner l'id£e de cette deplorable tecondite.

Cette influence laissa surtout une empreinte profonde sur l'ltalie du seizteme et du dix-septieme si&de. La combinaison de ces deux g&iies si differents, de la familiarity italienne avec Tenflure espagnole, ce mariage de la passion et de la mobilite avec la roideur et la secheresse mit au monde un produit louche, Equivoque, batard, une generation d'impuissants et d'avortons nes pour Fignominie du sigisbeisme. Les mceurs affectferent une aust£rit6 hypocrite, les manieres prirent un ton k la fois guind£, p6dantesque et servile. L' etiquette naquit, ''et avec elle la grande domesticite, plus basse que la petite. L'art tomba dans un fade naturalisme imit6 des maitres espagnols. La literature, 6pur6e par 1' Inquisition, devint, comme la devotion, unesorte d'exerczce spirituet, c'est-k-dire un repertoire de vaines minuiies et de formules toutes faites, Elle se fit pardonner ses tem^rites d' autrefois h force de nullite, de platitude et d'orthodoxie. II ne se produisit qu'une seule exception a ce neant, ce fut la Jerusalem dilivrie, le plus catholique et le plus devot des poemes, et aussi le plus artificiel, une contrefacon de XEn&ide, Timitation d'une imitation.

Un trait suffit pour caracteriser le gout de Sixte- Quint, qui se croyait tenu de proteger les arts. Ne pensant pas, et avec raison, avoir assez fait pour la gloire en faisant hisser les statues des apotres Pierre

et Paul k la place de celles de Trajan et d'Antonin sur les deux colonnes qui les portaient, et en plantant une croix dans les mains de la Minerve antique, il voulut effacer tout le siecle de L6on X par un monument sans pareil. Cela consista k dresser k grands frais FObelisque devant l'eglise de Saint-Pierre. L' operation terminee, on frappa par son ordre des m6dailles en commemoration de cet immense evenement, et on en fit notifier la nouvelle k tous les princes de la chr&iente.

Cette 6poque est pourtant une £poque glorieuse aupres de celles qui suivirent, et Sixte-Quint parait un grand homme k cdt6 de ses successeurs. II emporta dans sa tombe le dernier prestige de Tantique papaute, et la dernifere palpitation de Tind6pendance nationale. Aprte lui, le vide et le silence se font dans cette histoire, pour n'etre plus interrompus que de loin en loin par d'impuissantes aspirations.

Page 1