‹ Histoire politique des papesChapitre 9 sur 13 · INNOCENT III · texte numérisé non relu

INNOCENT III

Les ann^es qui separent la mort de Fr£d6ric Barberousse de Tav^nement d'Innocent III autrone pontifical semblent un intermede uniquement destine k lui preparer les voies en simplifiant la position respective de l'figlise et de 1' Empire. En apparence, c'est T Empire qui gagne du terrain, puisque Henri VI, le fils de Barberousse, r^unit & ses fitats le royaume normand des Deux-Siciles par son mariage avec l'heriti&re du dernier descendant de Robert Guiscard ; mais en r halite c'est l'figlise, puisque cet agrandissement de son ennemi, en 6veillant les alarmes et les defiances de la liberty lui donne sans retour 1' alliance des villes lombardes, jusque-lk plus r6publicaines que pontificates.

C'etait pour leurs propres franchises que ces h6roiques cites avaient si vaillammentre^ule choc de la chevalerie germanique, desormais c'est surtout pour la supr^matie de leur allie qu'elles prendront les armes. Elles se dedarent solidaires et font cause commune avec lui. De la rivalite cr66e par le pacte de Charlemagnfc entre les deux pouvoirs ng.it une double conception du droit politique italien, Tune qui donne la preponderance h l'Empire, l'autre qui la donne k la papaute, toutes deux se faisant gloire de conserver Tun et l'autre principe, mais repoussant leur equilibre comme une fiction. Le sort en est jete pour des si&cles! le parti des Guelfes et celui des Gibelins sont desormais constitu^s. Dans chaqtfe province, dans chaque cite, dans chaque famille ils sont en presence, s'observent, s'etreignent avec fureur sans pouvoir s'etouffer. Tous deux represented un element necessaire, une tendance legitime de la vie d'un grand peuple : les Gibelins represented plus specialement la liberte, l'ordre legal, Tindependance des pouvoirs civils, 1' amour de la dignite individuelle ; les Guelfes la revolution, le mouvement, la passion de regalite, Tactivite industrielle ; mais ils les trahissent tous deux pour leur chimfcre favorite, le premier en maintenant la nouvelle tradition cesarienne qui enchaine la patrie a un chef etranger, en s'imaginant que r Italic mfcne l'Empire parce qu'elle couconne l'empereur, en echalaudant son utopie sur quelques apparences aussi vaines que cette ceremonie, en

s'obstinant & voir des sujets dans les mattres dont il subissait le joug ; le second en 6terni$ant au cceur de l'ltalie la domination th6ocratique qui la paralyse et lui interdit tout ddveloppement national. Double et inconcevable meprise, dont Tune condamne l'ltalie k chercher 6ternellement son centre hors d'elle-mSme, et dont Pautre ne lui en promet un dans sa propre sphere que pour lui en offrir une ombre encore plus menteuse! Comment s' Conner que cette poursuite ardente k travers tant de sanglants holocaustes soit altee se perdre dans le vide, lorsqu'on a constats que ceux qui la dirigferent n'avaient en vue qu'un but impossible et chim&ique ? Mais les discordes des deux sectes guelfe et gibeline n'6taient heureusement qu'une des manifestations de la vie puissante de ce peuple ; elles ne comprimferent pas 1' admirable actirvite qui d£bordait du sein des r6publiques italiennes ; oh peut meme affirraer que les illusions dont elles dtaient Pexpression, si funestes k tant d'autres egards, contribuferent . k entretenir au sein de la nation une grandeur dans les vues et les ambitions qui fit revivre plus d'une fois les plus beaux jours de son histoire.

Cette nouvelle crise d'une nationality en travail donna aux papes une force politique organis^e, un point d'appui permanent, ce que la strat6gie appelle une base dj operations. Mille opportunity se r6unirent k cette circonstance heureuse pour faire d' Innocent III le grand pontife de lath^ocratie romaine :

la mort prematunie de l'empereur Henri VI , la longue minority de son fits Frederic encore au berceau, son heritier d6signe comme roi des Romains et souverain duroyaume de Naples, les longs d&neles des deux comp<Hiteurs a T Empire Philippe de Souabe et Othon de Saxe, qui annulment pour un temps l'influence germanique en Italie, la lassitude des Romains fatigues de leurs propres agitations, Tenthousiasme des villes encore fremissantes de leurs emotions guerri&res, et plus que tout cela la docilite des rois et des peuples de l'Europe, des longtemps fa<jonnes au joug ecclesiastique par l'education, par l'enseignement, par la predication, par les mceurs, paries pr&juges, par la tradition, par le culte.

■ La trempe particultere de son esprit ne semblait pas moins le predestiner a ce role. A la fois imperieux et subtil, son caractere savait employer tour k tour la ruse et Tenergie et, comme dit Machiavel ; usar la volpe ed it leone. Violent en paroles, il etait calme dans Taction, y portait une insensibilite froide, restait impassible en mettant* en jeu les machinations les plus atroces. II passait surtout et h juste titre pour 1'homme de son temps le plus verse dans la connaissance du droit canonique. Ses innombrables lcttres contiennent en effet des dissertations interminables sur tous les points controversy des decisions pontificales, et Ton croirait difficilement que tant de bavardage ait pu aller avec tant'de barbarie,

si Ton nese souvenait que Tlnquisition fondle par lui fut aussi une ecole de subtilite et de casuistique.

La correspondance d'Innocent III estun perp£tuel commentaire des fausses D6cr6tales d'Isidore et du d£cret de Gratien, de meme que sa politique est une constante application des principes qu'ils avaient accr£dit£s. Ce p'ontificat est k jamais memorable dans I'histoire, comme lc premier sinon l'unique instant ou le syst&medont les papes onttoujours poursuivi la realisation ait 6t6 approximativement mis •en pratique avec tout 1'ensemble des nioyens et des institutions qu'il comporte. Gre oire VII a sur Innocent III une grande superiority de g£nie etdecaractere, surtout si Ton tient compte dela distance qui s6pareles epoques ou ils apparurent; il ne s'est jamais souilte d'aucune horreur du genre de celles qui accompagni^rent la croisade contre les Albigeois, mais il avait et6 l'apotre et le th6oricien plutot que l'homme d'fitat de la th^ocratie, car la vaste organisation qui devait en regulariser 1'administration existait h peine en germe. Innocent III au contraire la trouva etablie et consolidee en fait dans les pays meme^ou elle^ne F6taitpas en droit ; il fut a la fois le l£gislateur et l'homme' d' action du gouvernement sacerdotal, et c'est son regne qu'il faut 6tudier si Ton veuten bien connaitre le m^canisftie et la vateur pratique.

. Une fois tranquille du cot6 de Rome, dont il accepta complaisamment les inoffensives fantaisies

municipales, aprfes avoir pris la precaution de les faire siennes en s'attribuant la nomination des principaux magistrats , Innocent concentra toute. son attention sur la grande monarchic chretienne. L'ltalie i'occupa d!abqrd. Par son influence, la confederation des r£publiques lo'mb&rdes fut r&>rganisee plus etroitement qu'elle ne r avait jamais 6t£, et les vilies de la Toscane, qui jusque-lk y etaient rest£es etrangeres, y furent admises sous ses auspices. II fit mieux encore dans les Deux-Siciles. Des circonstances exceptionnelles ltd donnaient sur ce pays un . pouvoir presque discretionnaire. Constance, la veuve de l'empereur Henri VI, cedant k une inspiration peu politique, lui avait confte la tutelte de son jeune fits Frederic. Connaissant soft inimitie contre la maison de Souabe, elle avait sans doute pense la d&armerplus surement, en faisant appel aux sentiments de generosite que ne pouvait manquer d' exciter en lui la situation d'un orphelin sans defense.

II accepta la tutelle, mais ce fut pour depouiller son pupille. II fit passer aux mains de l'figlise la plupart des prerogatives essentielles de la couronne de Sicile et, afin de prevenir toute reveodication ulterieure de la part de celui donHl venait d' usurper les droits, il 16galjsa la spoliation par un de ces expedients alors si familiers k la chancellerie romaine. Les titres dont il avait besoin pour legitimer sa prise de possession aux yeux des peuples se trouvferent k point nomme dans un testament qu' Innocent preten-

dit avoiritecouvert k la suite d'une victoire dans les bagages de Markvald, le principal des chefs imperially en Sicile. II est remarquable qu'il ne fasse aucune mention d'une circonstance aussi int^ressante et aussi singulifcre dans le compte rendu qu'il adressa k l'archeveque de Naples le lendemain de la bataille. II y avait alors prfes de quatre ans que l'empereur &ait mort et que Son g6n6ral etait d^positaire de cette ptece importante, sans que personne en eut jamais entenduparler. Comment l'avait-il conserve si longtemps ayant tout irit£r6t k la d^truire et pouvant le faire en toute s6curit£, c'est ce que les auteurs de la d^couverte bnt ii6glig6.de dire. Dans ce testament, le vindicatif enneroi del'figKsfe, donnant un dementi k la politique de toute sa vie, adjurait son fils Frederic de se reconnattre feudataire du saint-si6ge pour le Toyaume de Sicile, et de lui restituer religieusemeijt Th^ritage de la comtesse Mathilde aussitot qu'il serait couronne empereur. On doit rendre justice k Fesprit de moderation qui dicta cette derniere clause, car il eut jet6 aussi facile d'exiger une restitution immediate. En vertu de ce testament, Innocent envoya une arm& dans les Deux-Siciles, y 6crasa le parti allemand au nom meme du jeune roi qui en 6tait le chef naturel, le fit elever k I'ombre des autels en fils de l'figlise, en vassal du saint-si6ge, lui conservant un simulacre de royaume en provision des complications futures de l'Epipire.

Philippe de Souabe, frfere de Henri VI, de lamai-

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son des Gobelins, et Othon de Brunswick, de la maison des Welf, etaient les deux comp6titeurs entrelesquels TAllemagne se partagea pour echapperaux clangers que semblait lui reserver une longue minorite. Leur rivalite mettait Y Empire k la mercidupape dont on invoqua l'arbitrage. Apres s'etre fait prier pendant deux ans afin qu'on connut njieux le prix de sa protection, tactique renouvetee de Gregoire VII, Innocent se pronon^a en faveur du Guelfe par une sorte de manifeste dans lequel il discutait le merite respectif des deux concurrents qui 6taient en presence. II mentionnait avec eux son jeune pupille Frederic, k qui son election comme roi des Romaina, faite du vivant de son pere, donnait des droits iricontestables, et qui avait aussi de nombreux partisans. II 6cartait celui-ci comme trop jeune, mais surtout comme possedant d6j&" la Sicile * dont il refuserait sans doute de faire hommage au pape s'il venait k la r^unir k Y fcmpire,» et repoussait egalement Philippe de Souabe, son oncle, bien qu'il eut r6uni la grande majorite des suffrages des 61ecteurs, comme ayant encouru uneexcommunication du pape Celestin III, mais surtout comme faisant partie « de cette famille de Souabe* accoutumee k perseeuter r£glise,,» race malfaisante sur laquelle il etait bien permis de punir les crimes de ses pferes, comme Tficriture y autorise* Ayant rendu cette decision, il la fit signifier k l'Allemagne par ses legats.

Les legats, qu'on nommait a latere, danslalangue*

hierarchique, pourles distinguer de ceux qui avaient une residence fixe, etaient alors les agents les plus actifs et les plus redout&s de Tautorite pontificate. lis n'en repr^sentaientgufere que les rigueurset les vengeances. Habitues h imposer leurs volontes d'un geste, grace au prestige de respect, de superstition, de terreurquis'attachaita leur pouvoir, ils portaient la.foudre avec eux et la terre se taisait sur leur passage. Le monde n'avait rien vu de semblable depuis ces redoutables envoy^s de la r^publique romaine qui Brent si longtemps trembler les rois.

II n'estpas de souverain parmi les contemporains d'Innocent III qui n'ait re?u la vislte des legats et n'en ait vu son trone ebranle. Dfes Tannee 1200, la France avait reduces messagers de la colere celeste. Philippe- Auguste ayant divorce avec Ingelburge pour laquelle il ressentait une insurmontable aversion et <6pous6 Agnfes de M6fanie dont il 6tait passionn&nent 6pris, les 16gats lancferent l'interdit sur le royaume. Ou etait-il le temps ou le saint-stege encourageait le divorce de Charlemagne avec la fille du roi des Lombards ?

L'interdit £tait le principal ressort et Y ultima ratio du -gouvernement th^ocratiquc, de meme que . les legats en etaient les ministres de predilection ; il servait de sanction k leurs d^crets, arme terrible dans ces sifecles d'aveugle croyance. Sur un signal donne par unetranger, toutes les 6glises du royaume se fermaient a la fois devant les fideles consternes*

et les rinorts gisaient abandonnfe sans sepulture* Toutes les habitudes sociales etaient suspendues, tous les liens rompus ; ia vie elle'-mfime semblait s'arr£ter : plus de manages, plus de bapt&nes, plus de fetes, plus de reconciliation des mourants avec Dieu, ordre de laisser croitre la barbe et les cheveux en signe de deuil, defense de saluer ses amis, etc. C'etaitune perturbation, une affliction universelles ; et rfiglise r^unissait toutes ces angoisses, tous ces fleaux, toutes ces souffrances en un seul faisceau pour en frapper son ennemi. Le peuple tout entier sc retournait contre l'auteur d&ign£ de ses maux, et, quellq que fut-sa fermete, le prince, charge de la malediction publique, mis hors la loi, expose k toutes les entreprises de ses voisins et de ses sujets degages de leurs devoirs et de\leurs serments, etait bientdt contraint de c6der pour ne pas perdre sa couronne. Lorsqu'il s'agissait "d'une republique au lieu d'un royaume, Tinterdit perdantde son opportunite, puisqu'il avait surtout pour but de soulever les sujets contre un seul homme, le monarque, on le remplagait plus ordinairement par Texcommunication generate. C'est ainsi qu'i la m£me epoque fut excommuniee la republique deVenise. Les Venitiens etaient devenus, grice k leur marine alors sans rivale, les entrepreneurs des croisades de la chretiente, industrie. qu'ils avaient su rendre tr&s-productive. Nbn contents de se faire payer fort cherjeurs transports, ils profitaient du passage des croises pour prendre, chemin faisant,

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quelques comptoirs.pour leur commerce, et quelques principalis pour leurs patriciens. C'est par attachement a cette regie de conduite qu'ils enlevferent la ville de Zapa au roi de Hbngrie. Par malheur ' celui-ci 6tait vassal du saint-stege, qui prit fait et cause pDur lui et langa I'anath&me contre les Venitiens. lis n'en montr&rent aucun souci et gard&rent la ville. Ces rus£s sp6culateurs savaient bien qu'au fond le saint-stege ne bl^mait ici que 1'application et nullement le principe, et la suite meme de l'exp6dition qu'ils exploitaient ainsi, leur montra combien ils avaient devin6 juste, puisque, sous prfitexte de delivrer les lieux • saints, elle prit Constantinople avec T approbation du pontife.Cet ev&iement, etant un de ceux ou se peint le plus naivement I'esprit d'arbitraire iHimite qui est le fond des regimes th6ocratiques, m^rite d'etre retract avec quelques details.

Une- des premieres pens,ees d' Innocent III en montant sur le trdne de saint Pierre avait 6te de negocier la reconciliation des deux figlises d' Orient et d'Occident, ou plutot d'&endre sa domination sur ce qu'il consid6rait comme la moitie de son empire. Pour r^aliser ceprojet, il s'6tait adresse simultanement k l'empereur Alexis V Ange et au patriarche de Constantinople par des Iettres ou la menace 6tait ha* bilement combin6e avec la prifcre, et oil il leur promettait de grands avantages en retour de leur cooperation k la reunion des Grecs.

L'un et r autre repondirent en contestant ses affir-

raatioiis au sujetdela primaute de l'figlise deRomc, mais en lui offrant, pour faire preuve de bonne volonte, de s'en remettre h la decision d'un concile cecumenique. Le pape accueillit cstte proposition avec joie, et se declara pret de son cote a se soumettre k un tel arret ; mais on ne s'entendit plus lorsqu'il s'agit de fixer le lieu de la convocation du concile, Innocent insistant pour que ce fftt Tltalie, et Alexis pour que ce fut la Grece.-

Voilk oil en etaicnt les negotiations lorsque les croises prirent Zara au roi de Hongrie pour le compte dcs Veniticns. Par un esprit de prevoyance qui donne un dementi aux pretextes qu'ils invoqufcrent plus tard, ils emmenaient avec eux un enfant, un pretendant au trone de Constantinople, le propre neyeu de l'empereur actuel, comptant bien se servir de lui pour avoir plus facilement acces dans les provinces de T Empire. Innocent III, grand pretecteur des orphelins comme il venait de le montrer dans le royaume des Deux-Siciles, tenait la 16gitimite de cet enfant pour indubitable, depuis qu'il avait echoue dans ses oombinaisons diplomatiques aupr£s de l'empereur regnant* Cependant, soit qu'il craignit de voir les princes croises disposer sans lui de ce riche butin* soit qu'il flit frappe de Timminence du danger qui mena<jait en ce moment les lieux saints et juge&t ndcessaire de les rappeler au but de l'expedition, soit enfin qu'il ne vouliit se prononcer ouvertement en faveur de 1'entreprise.que lorsque le

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succ6s en serait assure, il leur enjoignit'de gagner au plus tot la Palestine sans s'arreter k Constantinople, leur permettant toutefois, par une restriction qui donne beaucoup k penser, de se fournir des provisions dont ils pourraient avoir besoin , en s'en emparant de vive force si on les leur refusait ; « car, leur disait-il , vous etes au service de Jesus-Christ, k qui toute la terre appartient. »

II- leur laissait ainsi et peut-etre leur sugg£rait le pretexte dont ils avaient besoin pour accomplir leur projet, et il en repoussait la responsibility si on vciiait k la rejeter sur lui en cas de revers. Quoi qu'il en sbit, les croises oublierent ses instructions, k l'exception de ce dernier article, qui avait k leurs yeux toute la clart6 d'un axiome. Ils entrerent done k Constantinople , y intronis^rent leur orphelin, et s'y fournirent abondamment de toutes les provisions auxquelles ils avaient droit en leur qualite de soldats de Jesus-Christ. La lettre qu'ils 6crjvirent au pontife k' cette occasion contient une longue enumeration des taxes et des impots de toute

nature qu'ils frapperent sur l'Empire. Leur protege, resign^ k une mauvaise fortune que sa nouvelle situation n'av&it guere amelioree, mettait a la fois son 6glisc et son trone aux pieds d'Innocent. Au bout de quelques mois, il 6tait oblige de vendre les vases sa- • cr£s et les ornements sacerdotaux pour subvenir aux besoins de son* tr6sor £puise par les requisitions de ses allies, et comme il etait loin de satisfaire k leur

1 avidity , ils se disposaient k le renverser du trone, lorsqu'un aventurier leur 6pargna ce crime en les devangant et porta ainsi le coup de grace a T Empire grec.

Les crois6s accoururent aussitfit pour d&ivrer Constantinople de la tyrannie de cet usurpateur, et par la meme occasion ils la mirent au pillage, ravagferent les £glises et les monuments publics, chargerent un immense butin sur leurs mulets et leurs navires, puis 61urent pour cmpereur le comte Baudoin de Flaiidres.

Mais ce qui prouve d'une fagon peremptoire, au dire des historiens ecctesiastiques, combieh 6tait sin-* c&re la vertu de ces -pelerins, en d^pit desproc6d£s peu r^guliers auxquels ils se laissfcrent entraiher dans un instant d'oubli, c'est le pieux acharnement avec lequel ils se disput&rent les reHques conserves k Constantinople. Ils ne laissdrent aux Grecs pas un de leurs saints en entier. L'£v6que de Troyes eut la t6te de saint Mames; le due de Venise, le bras droit de saint Georges et la machoire de saint Jean- Baptiste ; le tegat Pierre de Capoue, le squelette de l'apotre saint Andr£ ; le roi de France, une cote et une dent de l'apotre saint Philippe. Des citadins de Venise s'adjug&rent le corps du proph&te Simeon, et des pterins siciliens celui de sainte Agathe. Tels furent les trophies d'une croisade plus lucrative que celles qui avaient pour theatre les ravages brules de la Palestine. Ce fait d'armes fut couronn6 par une

circulaire dans laquelle Baadoin invitait les habitants de*r Occident de toute condition, de tout age- et de tout sexe, h, venir prendre possession des terres fertiles de soi> nouvel empire et jouir des indulgences qui y &aient attachees, puis par une lettre d' Innocent III qui rendait h Dieu de solennelles actions de gr&ces en reconnaissance « des merveilles qu'il venait d'operer pour la gloire et Tutilite du saint-siege. »

La prise de Constantinople lui donnait en effet une suprematie politique et religieuse toute-puissante sur T Europe orientate. L'antique patriarcat si longtemps le rival de la papaule disparaissait; F Empire, selon son expression, « passait des Grecs superbes, indociles et superstitieux, aux Latins, humbles, soumis et catholiques. .» Toutes les dominations nouvelles et menaces que cet heureux coup de main y crea ne pouvaient s'y maintenir qu'avec son appui *il repr6sentait h tears yeux les secours de PEurope contrc l' invasion asiatique quis'avansait. Elles ne demandaient qu' k se donner h lui. Lui seul avait la voix assez haute pour se faire entendre de tous les peuples et parler au nom de Tint^ret commun de la chre^ tient£. Les royaumes de.date plus ancienne ob&ssaienta la m6me n^cessite et se soumettaient d'euxmemes & sa domination. Joannice, roi des Bulgares et des Valaques, sc faisait sacrer par lui, lui pretait serment de fid61it6, lui payait tribut. Le roi de Hongrie se mettait -sous sa protection , se reconnaissait son vassal et son sujet. Primislas, due de BohSme,

consentait a recevoir de lui la dignite royale, a condition de soutenir en Allemagne le parti guelfe con- • tre son bienfaiteur Philippe de Souabe, envers qui on le d6clarait d61ie de tout devoir de -reconnaissance. II n'etait pas jusqu'au roi d'Armenie qui n'in* . voqu&t la protection d' Innocent contre son ennemi le com te de Tripoli. ■ ••

En Occident, la tache 6tait moins facile, en raison des resistances ant^rieures que la; politique du saintsi6ge y avait rencontrees dans des, contestations fameusesdont le souvenir n' avait point peri. Maisun souvenir n'etait pas une defense suffisante contre tant de causes puissantes qui conspiraient k la fois en faveur du meme r6sultat, et it n'etait plus impossible de pr£voir l'instant ou tout esprit d'ind6pendance finirait par y .succomber, tellement cette ceuvre paraissait dejk avanc£e. Le travail le plus apparent et en meme temps le plus profond des 6poques pr6cedentes, les ictees, les institutions, les mceurs, condui T saient par une pente irresistible au regne de la theocratie, et il faut qu'il revolte des instificts bien forts de lal nature humaine pour n'avoir pas reussi k s'6tablir alors. II y avait tel pays ou la nouvelle domination 6tait attendue, souhaitee. En Jlspagne, le roi d'Ar&gon accourait de lui-m6me*au-devant du joug, venait k Rome,* se jetait aux pieds d' Innocent, recevait de samain le mainteau, le sceptre etla couronne; et, comme s'il eut reellement accepts un bienfait, en se livrant ainsi lui-meme, il d^posait en t^moignarge

de gratitude sur l'autel de saint Pierre urie lettre patente, par laquelle il offrait son royaume au pontife et s'engageait k lui payer un tribut annuel, malgre les doteances de son peuple et des Cortes qui refusferent de s&nctionner sa promesse. Dans les pays ou les souverains se montraient moins bien disposes, on passait outre avec la complicity des passions populates ou religieuses. (Test ainsi qu'en France, oil lamauvaise volonte de Philippe-Auguste et de ses grands vassaux lui 6tait connue, Innocent III fit acte de souverainet6 en d^cretant la croisade contre les Albigeois. •

Le peu qu'il est possible d'entrevoir de la vraie croyance des Albigeois h travers les interpretations' systematiquement hostiles et mensongferes qui sont parvenuesjusqu'k nous, indique en eux une secte assez analogue, malgr6 quelques dissemblances, h celle dont les adeptes s'etaient fort multiplies en ltalie vers la meme epoque, sous le nom de Pauliciens ou de Patarins. C'&ait, h peu de chose pr&s, la meme heresie que l'figlise primitive avait condamn&3 dans le manicheisme ; et, selon Muller, elle nous revenait d'Asie, ou elle 6tait nee plusieurs siecles auparavant du contact du christianisme avec * la religion des Perses, et ou depuis lors elle s'&ait conservee sans interruption. Si les- Albigeois*' etaient contends d'admettre le dogmc persan des deux principes, on s'expliquerait difficilement non leur condamnation, mais le d£ehainement inoui de fureuravec lequel ilsfurent

livrfe k Fextermination. Mais, en m&ne temps qu'ils rejetaient la corpor&te du Christ comme une idee paienne, ils repoussaient tout Tensemble du systfeme politique qui s*6tait d6velopp6 au sein du catholicisme ; et la rapidit6 avec laquelle leur secte s'etait propag6e tenait surtout k la> critique habile et ju&tiftee qu'ils faisaient des nouvelles institutions de 4'figlise, de Torganisation hterarchique du clerg6, de sa tyrannie, de ses usurpations, de ses mceurs dissolues.

La doctrine des Albigeois 6tait surtout populaire dans la province ou la r&brme devait jeter plus tanj ses plus profondes racines, je veux dire dans le Languedoc. Cette terre feconde, qui a fourni tant de h6ros k toutes les guerres de la liberie fran<jaise, etait alors le berceau de Tesprit d'examen , comme elle avait 6te d6j& celui de notre poesie et comme elle fut ensuite le seul asile que les franchises politiques aient eu en France avant la Revolution. Le comte de Toulouse, le comte de Foix,Jes seigneurs les plus puissants du pays s'etaient hautement declares enfaveur des Albigeois, au mepris des anathemes des 16gats que le souverain pontife y avait envoy&s k plusieurs reprises pour etouffer la secte naissante. Dans le cours de ces missions, un de ces tegats, Pierre de Castelnau, s'etaitparticulifcrement rendu odieux par ses pr6dicationsirritanteset sesappelsa la guerre civile. Un jour il fut assassin^ par un gentilhomme avec qui il s'&ait pris de querelle. Ce fut le signal. Heureux de

concilier k la fois et Tint6r6t de Dieu et celui de sa propre ambition, Innocent III vengea son tegat en d6chainant tous les iteaux contre ces malheureuses provinces, jusque-li les plus florissantes du royaume. II excommunia Raymond de Toulouse qu'fl accusait, sans aucune preuvtf, d' avoir command^ le meurtae ; il offrit ses fitats k qui voudrait les prendre, et proclama la guerre sainte en promettant les indulgences attachees aux croisades k tous cpux qui viendraient y exterminer les h£r6tiques.

On retrouve encore toute palpitante dans les chroniques du temps Timpressien d'epouvante que cajisa cet appel sauvage. Attir£e par la convoitise d'une si riche proie, une bande immense, avide, effroyable k voir, formee de tout ce qu'il^y avait d'aventuriers, de.malfaiteurs, de bandits et de vagabonds dans les pays environflants, s'^branla k la voix des moines et des ^veques, elrse mit en marche vers le Languedoc, d^vorant tout sur son passage. Le comte de Toulouse, 6perdu de terreur au bruit de Tapproche des crois^s et de leurs sinistres exploits, se soumit, vint de lui-mdme au-devajjt du ch&timent, fit penitence pyblique, pieds nus et en chemise, en prSsence d'une innombrable multitude et aux genoux des legats, qirt lui imposferent pour expiation de prendre la croix contre ses propres sujets. II put assisterdans le camp de son ennemi Simon de Montfort k tous les Episodes de cette horrible tuerie qui s'appela la guerre des Albigeois^ « Les ndtres, £cr\yaient k In-

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nocent les legats daris leur rapport sur la prise* de Beziers, les notres ont tue environ vingt mille pcrsonries, saris distinction d'age nl do sexe. La cite a et6 ensuife Saccag^e et brul6e. » Ce chiffre s'61evait h la fin de Ta guerre h plus de deux cent mille. Presque tous p^rirent frapp^s en deffor^ du champ de bataille, dans des executions qui &aient des*c6r6monies religieuses et ou le fer des laiques, ecarte comme un instrument profane, faisait place au feu purificateur, 616ment essentiellement sacerdotal et sacre. Cela s'accomplit ,' disent les memes rapports, o h l'edification et- a la granfle joie du bon peuple. »

Ainsi furentven gees les prerogatives apostoliques. Cette affreuse tempete ne laissa sur le sol ou elle avait pass6 que dSs cendres et des ruines, a l'exception toutefois d'une institution qui y prft aussitot racine, et qui atteignit en peu de temps £ une prosp^rite merveilleuse : l'lnquisition. Elle est nominee, il est vrai, pour la premifere fois dans un concile tenu a Narbonne en 1235. Mais, k d6faut du mot, la chose existait dans sa perfection des la premiere croisade • contre les Albigeois. •

Mais de tous les pays qui formerent comme les provinces de la vaste monarchie th^ocratique sur laquelle regna Innocent III,TAngleterre est sans contredit celui ou l'exercice de son gouvernement donna lieu aux perip6ties les plus caract6risti^ues, et mit le plus vivemejilt en lumi&re les parti cularit6s qui dis-

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tinguent ce genre de domination des autres regimes politiques.

Jean sans Terrey avait succede d6s 1199 a Ri- (tfiard Cceur de Lion au mepris des droits de son neveu Artus, qui fat reconnu roi par une grande partie de la noblesse anglaise et soutenu par le roi de France. Impatient de se defaire de ce concurrent incommode, Jean sans Terre Tattaqua a Pimproviste, le fit prisonnier dans une rencontre, esigea de lui une 'renonciatiort au trone et, n'ayant pu l'obtenir, poignarda Artus de sa.main et jeta le corps dans la Seine. Philippe-Auguste, dont Jean etait le vassal en sa qualite de due de Normandie, le cita pour ce crime devant la cour des pairs et, comme il, refusait cPy comparaitre, le fit declarer, par contumace, dechu de tous les fiefs qu'il poss4dait en France. De la une guerre acharnee entre les deux royatfines.

Au moment o\* elle elait le plus vivement engagee, parurent en France les legats d'Innocent III. lis venaient de sa part sommer les deux ritfaux de remettre au saint pere, toute hostilite cessante, la solution de leurs differends. Cette intervention £n apparence impartiale, inspire p#r le pur amour de la paix, 6tait en reality une d-marche toute dans Pinteret de Jean sans Terre* Celui-ci en effet, voyant le sort des armes se declarer contre lui, avait implore humblement la protection du pape, s'etait declare pret a se soumettre«a sa decision quelle qu'elle fut,et Innocent n' avait eu garde de laisser echapper cetfe

2l6 HKTOIRE POLITIQUE

occasion de dormer un t&noignage eclatant de sa supr^matie sur les deux plus puissants monarques de }' Europe occidentale.

Une telle pretention tombant au milieu du tumulie des camps ne pouvait 6tre que tr6s mal accueillie par le roi Philippe-Auguste et par ses grand vassaux. lis la repouss&rent par une protestation unanime. Mais le pape la maintint avec opini&tretk « Personne ne doute, disaifc-il dans une de ses lettres, qu'il ne-nous appartienne de juger de tout ce qui regarde le'salut et la damnation de Tame. J}r, les guerres injustes ne sont-elles pas des ceuvres dignes de la damnation 6ternelle, et comme telles soumises a notre jugement?... Nous ne pretendons pas decider les questions qui concernent le fief, et qui sont du ressort du roi, mais seulement prononcer silr le p6ch6, dont la correction nous appartient. Le roi ne doit done point tenir k injure de se soumettee sur cet article au jugement du saint-stege, puisque Tempereur Valentinien disait aux 6veques de la province de Milan : « fitablissez un 6veque k qui nous puissions nous sou- « mettre quand nous ferons quelque faute. » P&le amplification des arguments favoris de GregoireVII, sophisine artificieux, mais qui laissait trop bien penetrer ses mobiles, et qui, par une confusion calculee de la juridiction spirituelle avecrautorit6temporelle\ tendait k soumettre aux papes non-seulement le domaine des questions politiques, mais ler£glement de Coutesles affaires humaines dont pasunenepeutetre

indilferente au point de vue moral. La question du fief dont Innocent abandonnait le jugement au roi

pouvait-elle etre disjointe de la guerre dont elle 6tait le seul pr&exte, et, h supposer qu'une telle abstraction fut possible, n'etait-elle pas susceptible de constituer un p£che tout comme la guerre injuste, des lors aussi n'etait-elle pas justiciable au meme titre de la juridiction pontificale ?

La querelle en 6tait \k, et cette mediation ne semblait pas faite pour en hater Tapaisement, lorsqu'un revirement imprevu vint en changer compl&ement la tournure. Les roles furent intervertis en unjour. Jean sans Terre, qui jusque-la avait gain de cause dans 1' esprit du pontife, se trouva subitement avoir tous les torts ; et d'injuste agresseur Philippe- Auguste devint tout k coup le plus legitime des conquerants. Le bon droit de Tun devint usurpation, et l'iniquit6 de r autre, justice. Ce miracle n'avait rien de surnaturel. II fut le resultat de 1' opposition mal inspiree que mit Jean sans Terrc 4 la nomination d'un ev£que de Cantorbery, sous pretexte qu'on Tavait elu sans le consulter et au m^pris des droits de sa couronne. Irrite de tant d'ingratitude, Innocent III jeta l'interdit sur l'Angleterre. Mais Jean, esprit tres positif, ne se montra nullement intimide par la crainte des supplices kernels. II tint bon, croyant le pape trop compromis vis-Jt-vis de son rival pour lui faire aucune avance serieuse, et s'inqui6tant peu de perdrc le royaume du ciel, pourvu qu'on lui

• laissat la paisible jouissance de son royaume terrestre. Alors, Innocent* d6sesp6rant de rien obtenir de son obstination, le deposa, delia ses sujets du sennent de fidglit6, et donna son royaume & Philippe- Anguste, qu'il chargea specialement de l'exfoution de ce decret, afin qu'il fut bien constate que rien ne se faisait que par sa volonte.. II n'eut garde de ne- . gliger r expedient qui venait de donner de si puissants resultats dans 1' expedition contre les Albigeois: la guerre, contre Jean sans Terre fut declare croisade, et toutes les indulgences attaches a la d61ivrance des lieux saints furent accord&s k ceux qui voudraient lui courir sus.

Corhme le roi Philippe, aprfes avoir employ^ quelque temps k r6unir des troupes de debarquement et a preparer des armements formidables, se disposait a aller prendre possession de ses nouveaux fitats, Pandolphe, tegat du pape, se prSsenta devant lui et lui signifia Tordre de se tehir en paix. S'il faisait un pas de plus, il s'exposait k toutes les foudres de P& glise. Lebon droit, par une evolution npuvelle, avait repasse la Manche et se trouvait maintenant du cdt<5 de son rival.

Menace de tous* cot£s, en horreur k ses voisins comme k ses propres sujets, Jean sans Terre, aprfes avoir vainement cherch£ des allies parmi les fitats eur-

ropeens, aprfes avoir offert, en d&sespoir de cause, son royaume- en hommage au miramolin musulmaii du Maroc qui n'en voulut pas, s'etait decide k la der-

DBS PAPES. 219

mere extremite k envoy er sasbumission au pape. II abdiquait, signait sa honte, se rendait k discretion. 11 declarait par une charte authentique que, pour r expiation* de ses p6ch&s, de sa libre volont£ et de Tavis de ses barons, il donnait en toute propri&e au pape Innocent III et a ses successeurs les royaumes d'Angleterre et d'Irlande. II reconnaissait ne plus tenir sa couronne que comme vassal et homme lige du pape, et s'engageait pour marquer sa sujetion k lui payer tous les ans mille marcs de sterlings, outre le denier de saint Pierre, obligeant tous ses successeurs k maintenir cette donation sous peine d'etre dechus de leurs droits au trone. (1 5 mai 1213.)

« Qui vous a induit k votre resolution, lui £crivait Innocent pour le feliciter au sujet de cette determination, qui, si ce n'est cet Esprit divin qui souffle ou il veut? Vous poss£dez maintenant votre royaume d'une maniere plus sublime et plus solide qu'auparavant, puisqu'il est devenu un royaume sacerdotal selonrficriture... »

Cette transmutation ne parut pas une compensation suflisante k Philippe-Auguste, qui avait d6pens£ des sommes ^normes en frais de preparatifs* II se plaignit amferement de la mauvaise foi du pontife; il annonga hautement l'intention de ne tenir aucun compte de sa defense, et d'op^rer sa descenteen Angleterre aussitot que les circonstances le lui permettraient. Mais il fut presque au meme instant oblige de tourner ses armes contre une coalition redoutable

formee par le comte de Flandre et 1'empereur d' Allemagne, et dans laquelle Jean sans Terre fut trop beureux d'entrer pour se joindre 4 ses ennemis. On sait comment elle fut an6antie a Bouvines.

Les barbns anglais, dont Jean avait faussement allege le consentement dans son acte de vasselage, et a qui le pouvoir de ce roi charge de crimes etait depuis longtemps un joug intolerable, ne furent point non plus d'avis qu'il fut deveriu sublime pour avoir 6t6 soiiille d'un mensonge et d'une humiliation de plus. lis poursuivirent contre lui la guerre pour leur propre compte, et, completant l'ceuvre d£jk commence sous le rfegne de ses predecesseurs, lui imposerent la grande charte, aux applaudissements de toute la nation k qui ils constituaient pour des siecles un heritage de liberty qui devait s'accroitre, et que le monde lui envie encore.

Jean sans Terre jura solennellement de maintenir la grande charte, bien qu'elle le forcat k s'incliner devant une suzerainete qui lui etait mille fois plus odieuse encore que celle du souverain pontife. Ce serment lui coutait d'autant moins qu'il 6tait fermement resolu k ne le pas tenir. De leur cote les barons et le peuple, peu confiants en ses promesses, prirent contre lui des garanties solides et efficaces. Mais en traitant avec. lui ils avaient oubli6 une circonstance : c'est que depuis la donation de Jean sans Terre k Innocent, ils avaient deux souverains au lieu d'un, le roi et le pape; que Jean n'etait plus roi que de nom,

et que par consequent le consentement qu'il avait donn6 k la charte 6tait radicalement nul. Innocent, lorsqu'il apprit lanouvelle,' laissa echapper un cri de colere : «De quel droit, s'ecria-t-il, les barons d'Angleterre se sont-ils permis de toucher aux biens de Pfiglise romaine? Par saint Pierre ! ce crime ne restera pas impuni. » II annula aussitot la concession de Jean sans Terre comme disposant d'une propriety qui ne lui appartenait pas, et il lui fit d6fense, Ttinsi qu'aux barons, d'en tenir aucun compte k l'avenir, sous peine d'encourir Texcommunication du saintsi£ge.

Quelque int£ress£es que fussent ses vues, Innocent ne se trompait pas dans sa haine. Le principe de la liberty individuelle, qui 6tait contenu en germe dans la grande charte, 6tai plus menacant pour l'avenir de la domination theocratique, que toutes lesh£r6sies ensemble. Les papes s'y sont d'ailleurs rarement mdpris. On les a vus plus ou moins pactiser k difKrentes £poques avec certaines passions d&nocratiques, principalement avec les tendances 6galitaires qui font en g6n6ral assez bon march6 des droits personnels, s'accommodent volontiers du despotisme pourvu qu'il pfese 6galement sur tout le monde, et impliquent souvent un grand fonds de bassesse et de m6diocrit£ chez ceuxqui les exploitent sous pr6texte de les servir. Mais ce qu'ils ne pouvaient encourager sans un suicide, ce qu'ils n'ont jamais rencontre sans chercher a l'an£antir, c'est une id£e, une institution

tendant a relever l'homme par l'^nergie individuelle, par le libre d^veloppement de son activity intellectuelle et morale, par le respect de soi £t d'autrui, par la responsabilite, par 1' esprit de fierte et d'independance,* par tout ce qui fait en un mot la beaute et la grandeur des creations de la liberty

Ces faits donnent plus exactement que tous les autres le vrai sens de Y intervention des papes dans les affaires politiques, et montrent si elle fut aussi favorable qu'on l'a pr^tendu aux int^rels des peuples. Malgre tous ses inconv&rients elle 6tait un cpntrole, a-t-on dit. Oui, c'6tait le controle de Tarbitraire monarchique par un arbitraire divinis6.

La guerre, ainsi rallum6e,-recommensa entre Jean sans Terre soutenu par le pape et les barons excommuntes que d6fendait le peuple presque tout entier. La sentence d' Innocent apportee h Londres y excita, au t^moignage de Mathieu Paris, des sentiments d' indignation et de mepris qui annon^aient de loin la nation qui devait la premiere scinder par sa defection la grande unite catholiqiie et pontificale. En quoi, disaientles bourgeois, nos affaires regardentelles le pape, et qu'a-t-il a voir dans notre guerre ? Que nous veulent ces Romains cupides qui n'ont rien de noble ni de guerrier, et qui veulent dominer surtout l'univers par leurs excommanications? Cependant Jean gagnant du terrain grace k l'appui du clerge et des bandes de mercenaires qu'il avait appelees du continent, les barons r^solurent de le

renverser d&initivement du trone et de lui opposer un concurrent redoutable, interesse h d6fendre*leur ouvrage comme le fondement de sa propre 61£vation.

lis jeterentles yeux sur Louis, le fils de Philippe- Auguste , qui re<jut presque simultan^ment leur invitation k. venir prendre possession du trone qu'ils lui offraient, et une defense forrfielle de la part du pape d'accepter la couronne d'Angletcrre , sou# # peine, d'etre traits en ennemi de Tfiglise. Ce nouveau veto donna l}eu h une curieuse negotiation qui fut la derniere du regne d'Innocent III, et qui montre h quel point ce pontife prenait au s£rieux ses droits sur 1'Angleterre. Louis avait enyoy£ k Rome des deputes charges de plainer sa cause aupres de lui, et de le gagner Jt ses int6r6ts s'il etait possible.

« L'figlise, leur dit Innocent, ne peut 6viter d'etre gravement 16s6e en • cette affaire. Si le r<» d' Angleterre est vaincu, sa honte retombe sur nous, puisqu'il est notre vassal. S'il est vainqueur, la perte du seigneur Louis est encore la noire, puisque nous avons toujours compte sur lui comme sur un soutien assur6 du saint-si6ge. » II engagea alofs avec eux une discussion compare et en regie des droits qu* Louis disait tenir du chef de sa femme, car il ne pouvait etre question ici de ceux de la nation qui l'appelait, et des droits du pape, abstraction faite de ceux de Jean sans Terre, auquel il se considerait comme ab-

solument substitue depuis la donation : « En effeL disaii le pontife, c'est k moi que le royaume d'Angleterre appartient, en vertu du serment de fidelity qui m'a 6t6 pret6, et, si le roi Jean s'est rendu coupable de quelque crime qui entraine sa dech^ance, je n'ai commis quant a moi aucune faute pour laquelle le seigneur Louis doive me depouiller de mon bien. » A quoi les envoyes repliquaient subtilement : « Mais avant que le royaume eut 6t£ donn6 au pape, la guerre etait ouverte contre le roi Jean pour des crimes qui l'avaient d6j& rendu indigne du tr6ne. II ne pouvait done ceder une couronne qui ne lui ap- * partenait plus. »

Voilk ou -en 6tait le d^bat, lorsque Innocent apprit tout k coup que le jeune Louis, qu'il croyait dispose k la plus entifere soumission, 6tait d^barque en Angleterre sans attendre sa decision : « Glaive , glaive! s'6cria-t-il dans un paroxysme de colere, glaive, soft du fourreau etaiguise-toipourfrapper!» Ce fut le texte de son dernier sermon, II mourut peu de jours apres, comme foudroye int&rieurement par la violence de ses Amotions. II rfeumait dans ces paroles suprSmes l'esprit de tout son pontificat, qui semble uniquement' inspire par une pens^e de vengeance et d' extermination.

II lui fut donn6 de mettre en action dans ce drame rapide et sanglant tous les ressorts essentiels de ce gouvernement th^ocratique qu'on n'a pas craint de presenter au monde comme un id&il de justice,

d'harmonie et <T unite. Tous les moyens employes par lui sont en effet de l'ordre spirituel, et n'ont au fond d' autre sanction que cellequi leuretait donn6e par les consciences; fait qui prouve combien la tyrannie est liee k la nature intime des choses, et ind^pendante des instruments qu'elle emprunte. Celle des souverains pontifes pouvait en effet, comme tant d'autres, invoquer en. sa faveur le consentement general, mais c'6tait le consentement de l'ignorance, le consentement de la superstition, le consentement de lacraintfe, le consentement de la servility, le consentement des plus tristes passions de la nature humaine.

Les interdits, les excommunications, les croisades, les tributs, les depositions, les sacres, 1' inquisition, les indulgences, tels sont les principaux moteurs de ce grand mecanisme de la monarchie universelle, et en les r6duisant k ces elements si simples, Gregoire VII et Innocent- III en ont beaucoup mieux compris les vraies conditions que la plupart de leurs successeurs. Ils£taient seuls compatibles en effet avec ce qui survivait en Europe des preipiers principes du christianisme. C'est en se r^duisant le plus possible & Femploi des armes spirituelles que la th^ocratie catholique avait le plus de chances de dureeet d' extension. Mais en cela aussi se trahissait d'avance le secret de son instability. Empruntant sa plus grande force k l'opinion, eHe 6tait condamn6e k en subir toutes les variations ; s'appuyant sur des croyances

plutdt que surdes institutions politiques , elle etait cohdamn6e k dominer sans gouverner, problfeme difficile k r&oudre ! II y ay&it toujours solution de continuity entre les deux pouvoirs temporel et spirituel, faute d ? un lien qui les mit en communication directe. Manquant des instruments de gouvernemeht dont Tusage est quotidien et indispensable dans les petites choses , elle &ait r&luite k n'agir que comme les forces r6volutionnaires, par des appels k Tinsurrection , par des explosions, par des coups d'fitat. Et comme son syst&me coercitif n' avail d' autre m&hode que d'intimider le roi en le mena<jant de la r& volte du peuple, il s'ensuivait qu'elle etait obligee de employer le m6me appareil pour obtenir le plus mince resultat que pour le plus important. De \k repressions hors de toute proportion avec l'effet a obtenir. On mettait le royaume de L£on en interdit parce que le prince avait 6pous6 sa cousine ; il exit commis les plus grands crimes que le chatiment eut encore 6te le meme, car il s'agissait de soulever contre lui ses sujets, ce qui etait a coup sur bien plus difficile avec un pr&exte aussi futile. De \k aussi, avec un pouvoir si terrible de loin, cette incurable faiblesse de pres qui ne peut pas venir k bout des rebellions de la municipality romaine. II n'est pas impossible de maintenir dans Tobeissance des royaumes lointains par des revolutions qui dc temps h autre rappellent leurs chefs k h, docility. Mais cette armer s'6mousse dans la pratique journaliere d'un

gouvernement r£gulier ; on ne gouverne pas avec un coup d'fitat r6p6t6 chaque matin. On n'administre pas avec des interdits. Et cependant, si vous mfettez dans la main de ce pape les institutions et les b instruments de rfegne qui sont la force du commun des fitats, si vous lui donnez une administration, une police, une arm6e, vous faites de lui un souverain local, et le monde lui 6chappe. II devient le represeutant d'une nation, il n'est plus le p&re des peuples. II Spouse un int^ret special, il n'est plus l'arbitre impartial des interSts de tous. Aussi vit-on la papaut6 d^choir rapidement aussit6t que les papes voulurent fitre des rois comme les autres. Les peuples exigeaient d'eux qu'ils fussent k tout le monde sans appartenir k personne. C'^tait lJt, en effet, leur vraie grandeur. Leur arm6e eut toujours du rester ce qu elle etait alors, cette phalange de moines et de legats, comme eux soldats sails patrie et empruntant toute leur force k Tunit6, au nivellement, au cosmopolitisme.

G'est k deux.ordres monastiques, les plus fameux peut-£tre du moyen &ge, qu'Innocent HI dut en grande partie la vigiieur et l'6clat de son pontificat. Tous deux naquirent sous son r&gne, mais sponlan^ment et sans concert , car ils le Wvirent d'abord malgre lui, la multiplication extraordinaire desbrdres religieux Fay ant force a d^fendre qu'on en fondat de nouveaux, C'^taient, d'une part, ces freres precheurs qui, h la voix de Dominique, se r^pan-

dirent dans lc Languedoc, la torche'des buchers k la main , semblables k ces chiens symboliques qu'oii voyait dans leurs armes parlantes porter un tison ardent dans leur gueule* enflammfe ; c'&aient , de 1'autre, ces six mille moines mendiants que Francois d' Assise amena un jour aux portes du palais pontifical, exaltfe, ffemissants, poss£d6s comme lui de la folie de la croix.

Ces deux ordres vinrent se greffer sur Tarbre deja caduc des institutions monastiques et lui donnerent • une seve nouvelle. lis furent d'un secours plus pr6cieux encore k l'figlise, les dominicains ou precheurs par une propagande appropriee au gout des classes sup^rieures, par un z61e qui n'excluait pas le calcul, par le fanatisme savant et discipline qui fit d'eux les fondateurs de requisition ; et les mendiants de Francois d' Assise en entralnant les masses populaires par leur Eloquence triviale et emport^e, par la contagion de leur d£lire, par les visions, par les convulsions, par les extases. Ces legions cosmopolites achevfcrentr la dissolution et le nivdlement de l'figlise teodale. En ce moment, presque toute la vie du clerg6 catholiqueetaitenelles. Les ecrits dece temps sont*d6j& remplis de lamentations sans fin eur la corruption sacerdotale. Foulques, abbe de Neuilly, dit'un jour au roi Richard Coeur de Lion : « Sire, je vous avise de la part de Dieu de marier trois mechanics filles que vous avez. — Hypocrite, tu en as menti, repondit le roi, car je n'ai pas de filles. —

Sire, reprit Foulqucs, vous en avez trois, qui sont r Avarice, la Superbe et l'Impudicite. — Eh bien, dit Richard , je donne ma Superbe aux templiers, mon Avarice aux moines de Citeaux, et mon Impudicite aux prelats de la sainte figlise. »

GRfcOIRE IX ET FR^D&UC II. — L EMPIRE EST VAINCU

PAR LA PAPAUTti.

La min<5rit£ de Fr6d£ric et la competition de Phi* lippe de Souabe et d'Othon de Saxe avaient permis k Innocent HI de reteguer sur le second plan les affaires d'Allemagne ; mais le duel de Tfiglise et de ]' Empire n'avait pas &6suspendu un seul instant sous son pontificat ; on Tavait seulement enferm^ dans un cercle plus restreint et subordonn£ h des questions qui int^ressaient T Europe entiere.

'Cependant un faitnouveau, imprevu, extremement significatif; &ait venu d^montrer d'une fa<jon £clatante combien ce debat tenait h des causes plus profondes que ne le soup^onnaient les parties bellig£rantes elles-memes. Le long antagonisme de la maison de Souabe avec les papes avait fait oublier l'nrigine premiere et le vrai principe de la querelle.

On s'habitua k croire qu'elle ne tenait qu'& une tradition de famille. Ainsi avait fait le peuple en personnifiant les deux priricipes opposes dans deux families ennemies, selon son (Sternelle incapacity de servir une id£e pour elle-meme. En couronnant empereur Othon, le chef du parti guelfe, apr6s la mort de Philippe de Souabe le candidat gebelin, Innocent III se figura nai'vement couper le mal dans la racine. Avec la maison de Souabe allait disparaitre toute cause de dissentiment entre le saint-stege et les C£sars gerraaniques. II oubliait, lui aussi, que l'ennemi de rfiglise c'&ait TEmpire et non pas Tempereur. Voila ce que la force des choses montra avec une merveilleuse Evidence. Le Guelfe ne fut pas plus tot sur le trdne qu'il ob&t k son tour k une fatalit6 plus forte que sa volonte, et se fit le champion de la querelle g^beline contre la papaute guelfe, malgre son propre parti, malgre sa famille, malgr6 lui-meme.

Et pour que Tenseignement- fut plus clair encore, Fr6d6ric, le jeune heritier de la maison cbe Souabe et des Gobelins, d'abord depouille, maintenant soutenu par le pontife en haine d' Othon, dut s'appuyer sur le parti guelfe pour reconquerir son trone. Curieux renversement des roles, qui embarrassa beaucoup les villes italiennes, dont les unes abandonnferent leur drapeau pour rester fiddles k leur principe, et dont les autres trabirent leur principe pour conserver leur drapeau , mais qui n'a rien que de fort logique aux yeux de l'histoire.

Fr&teric II fut k peine couronne empereur apr&s la mort d'Othon, qu'il ajouta une confirmation' nouvelle h la v6rit6 de ce principe d'antagonisme qui, depuis le pactede Charlemagne, £tait pour l'Empire aussi bien que pour l'figlise une m6me condition d' existence. S'il se retourna si promptsment contre Tllglise sa nourrice, ce n'est point parce qu'il etait le fits d'une race de viperes, comme le disait Gregoire IX, c'est parce qu'il etait le repr£sentant d'un droit incompatible avec celui que les papes s'arrogeaient sur l'ltalie, et qu'il fallait absolument que Tun d£vorat l'autre.

Cette nourrice n'avait elle-m&ne jamais eu que des sentiments ou la haine tenait beaucoup plus de place que l'amour. Elle l'avait vu grandir avec defiance, inquietude, incertaine si elle devait le laisser vivre ou l'6tpufifer entre deux caresses. D6pouill£ par elle dfes le berceau de la plupart de ses droits comme roi de Sicile et comme roi des Romains, puis sauve plus tard d'une ruine plus complete par l'ingratitude inattendue d'Othon, et la n6cessit6 ou se trouva le saint-stege de lui opposer un rival, Fr£d£ric ne se faisait aucune illusion sur le genre de reconnaissance qu'il devait h ses tuteurs, mais il attendit, avant de leur t&noigner sa gratitude, qu'il fut assez fort pour braver leurs soups.

Fr6d£ric II est une des physionomies les plus originales et les plus attachantes qu'offre l'histoire. Cet homme d'fttat tout moderne egar£ an milieu du

moyen age, cet empereur du treiztemc sfecle qui on appeHe k Y opinion de ¥ Europe et combat avec des manifestes, ce railleur qui veut vaincre le fanatisme avec des ironies, ce pupille des papes qui tend sa main impartiale et tol6rante aux Sarrasins, forme le contraste le plus saisissant avec la society qui Fentoure. II ne tient k ses contemporains que par son goilt pour Tastrologie, seule illusion ou plutdtseule fantaisie de cet esprit ferme et penetrant. On discerne k regret dans son caract&re quelques nuances fiU cheuses qui repoussent la sympathie; mais on lui pardonne ce machiav&isme en songeant aux difficult6s formidables avec lesquelles il dtait aux prises. On a piti6 de ses perplexity ; on s'interesse k lui comme k un compatriote perdu au sein de quelque peuple Stranger, lointain et sauvage.

D6gag6 de toutes les superstitions de son temps , alliant le sens net et, positif de 1' esprit italien k la subtilit6 germanique, cet filiacin de la papaut6 dut cependant faire quelques concessions aux exigences de sa mfere adoptive et servir des pr£jug6s qu'il ne partageait pas. Encore mal affermi sur un terrain qui s'effondrait k chaque instant sous ses pas, il se maintint a force de souplesse et de dissimulation. II accepta r£soliiment son role de bras s^culier, manifesta une pi&6 exemplaire, promit de s'enroler pour la prochaine croisade, accepta du pape Honorius, le successeur d' Innocent III, le titre de roi de Jerusalem , avec la main d' Yolande de Brienne, et enfin

promulgua les 6dits atroces que Tfiglise lui imposa contra 4es Patarins du Milanais. Mais en r6alit6 il * ne travaillait que pour 1' Empire, reconstituait secretement ses forces £puis6es, recommen?ait la guerre contre les villes lombardes sous couleur d'y r£primer les h6r6tiques, et, somm6 par Honorius de mettre k execution son vceu de partir pour la terre sainte, renouvelait ses promesses aussi souvent que le pontife r&terait ses supplications ou ses menaces.

Ces savantes temporisations dur&rent autant que le pontificat d' Honorius; mais Tav^nement (Je Gr6goire IX fonja Fr6d£ric k abandonner cette politique dilatoire. Le caractere imp^rieux et violent du nouveau pape, en qui semblaient revivre V ambition et Tame indomptable d'Innocent III, mais sans l'habilete qui Vavait rendu si terrible k ses ennemis, ne laissait aucune place k TindScision. Fr6d6ric retjut de lui une lettre congue dans le style contourn£ et amphigourique qui avait 6te mis k la mode par les anges de l'^cole et les docteurs sublimes de la sco-. lastique. Gr^goire l'y comparait « k un ch^rubin arm6 d'un glaive tournoyant pour montrer a ceux qui s'6garaient le chemin de l'arbre de la vie, » mais il le sommait positivement de tenir ses promesses sans plus tergiverser. Et comme l'empereur, tomb6 malade au moment de s'embarquer k Otrante d'une epidemie qui lui emporta la moiti£ de son arm6e, faisait de nouveau attendre son depart, le pape Texcommunia. * v

236 HISXOIRE POLITIQUE

Ce flit k cette occasion que Fr6d6ric, laissant tornber eafin le masque de resignation et de long&nimite qu'il avait port6 jusque-lJt, envoya k tous les rois de TEurope le premier de ces curieux manifestes justificatifs qu'on le vitpublier p6riodiquement dans toutes les circonstances critiques de son r6gne, et oil, s'adressantal'opinion publique comme pourrait le faire un souverain du dix^-neuvieme si£cle, il devoilait avec une hardiesse toute philosophique la politique et les abus de la co.ur de Rome. Apr6s s'6tre justifie des aocusations que Gregoire IX avait formulees contre lui en 1'excommuniant, il se d^clarait pret h accomplir son vceu aussitot que sa pleihe gu^rison le lui permettrait, non pour-obeir au pape, mais par respect pour sa propre parole et pour la dignity imp^riale.

II partit, en effet, l'annee suivante en prenant son temps et ses aises, et aprfes avoir r£gle ses affaires en Italic. Peu de temps avant de se mettre en route, il ' avait re<ju du pape une nouvelle excommunication, bientot suivie d'urie defense de s'embarquer k moins d' avoir et6 releve de Tanatheme. II n'en tint aucun compte et se contenta de dechalner sous main contre son ennemi les Frangipani, anciens partisans de r Empire, et les chefs les plus influents de l'aristocratie romaine, qui chassferent Gregoire de Rome et se charg6rent de lui donner de l'occupation pendant l'absence de Frederic.

Arriv^ en Palestine avec une trfts-faible arm£e,

Frederic negocia au lieu de conibattre, et, par son adroite diplomatic, obtint sans tirer l'ep6e ce que d'autres n'avaient pu conserver au prix de tant de sang. U entra ainsik Jerusalem. La haine ecclesiasti- .que l'y avait de vance ; le patriarche avait jet6 l'interdit sur la villa et sur le temple. Lorsqu'il se pr£senta en habits royaux a T^glise du Saint-Sepulcre , aucun evSqueVosa accepter 1' office de sacrer roi de Jerusalem cet excommunie. Alors Frederic s'avancavers Pautel,,y prit la couronne et la placa lui-meme sur sa tete, en presence de l'armee, de la noblesse et du peuple. Cela fait, il quittala Palestine, dejoua tous les pteges que lui tendir§nt sur la route ses ennemis les Hospitaliers et les Templiers, revint en Italie, reprit ses villes h Jean de Brienne, le general du pape, et forca Gregoire IX, humilie et vaincu, k signer une paix qui repondait trop peu au programme des pretentions pontificales pour etre durable.

Ce fut la ligue lombarde , secr&tement excitee par les sollicitations du pontife, qui la rompit la premiere. La situation ambigue des villes lombardes vis-Jt-vis de 1' Empire, depuis la*paix de Constance, s'etait compliquee de luttes interieures et de tyrannies locales qui y rendaient la bonne harmonie mille fois plus difficile encore a maintenir que du temps de Fre • deric Barberousse. Une feodalite d'un genre particulier, sans analogie en dehors de l'ltalie, qui avait ses chateaux fortifies au sein meme de la cit£, y disputait la souverainete aux bourgeois, et ceux-ci ne par-

238 HlSTOIRtf POLITIQUE

venaient a ecraser cette aristocratie citadine qu'en se mettant k la discretion de quelque petit tyran, qui leur donnait un repos momentane au prix de leur liberty. On congoit ce que ces querelles intestines durent ajoute^a l'ancienne anarchie cre^epar les rivalit&s de ville k ville. Cependant la r£volte d'un des fils de . Frederic, appuyee sous main en Allemagne garGregoire, qui la d^savouait ostensiblement avec une solennite- trop affectee pour etre sincere, leur procura une diversion qu'elles surent mettre k profit*malgre leurs dissentiments. Elles firent taire leurs rancunes pour former de nouveau la grande ligue republicaine contre V Empire. Lorsqu'apres«avoir forc6 son fils k la soumission, l'empereur revint en Italie et mit -le si6ge devant Mantoue avec ses chevaliers et ses Sarrasins de Sicile, il trouva en face de lui un 16gat du pape qui encourageait les Lombards "a la r6volte, sous pr&exte de les amener k une reconciliation ; et auplus fort de ses embarras, il regut de Gr^goireune lettre oil on l'invitait , avec une ironie fort peu d6~ guisee, k partir une seconde fois pour $ller d£livrer la terre sainte du joug des Infid&les.

L'annee suivante (1238), Frederic, ayant donn£ k son fils HeQzius la souverainete de Tile de Sardaigne que le saint-stege consid^rait comme sa propriety, d'abord parce qu'elle 6tait une ile, et ensuite parce qu'elle avait fait partie de la donation de Pepin, titres qui commengaient k paraitre uij peu uses, la mesure des griefs r£ciproques se trouva comblee

DBS tAPES. 239

de nouveau, et le pape langa contre lui rexcommunication.

Gr^goire, empruntant a son adversaire son arme favorite, fit bientdt suivre cet anatheme d'une lettre circulaire adressee k tous les pr&ats de la chr£tient£. II y d^roulait la longue litanie de sesplaintes de toute nature contre Frederic, examinait sa vie depuis le berceau pour rincriminer tout entiere, rappelait les soins maternels que l'figlise lui avait prodigu£s d6s son enfance, oubliant seulement de mentionner les spoliations qu'elle avait commises au prejudice de ce pupille tant aime.

L'empereur y r^pondit par un manifeste aux rois et aux princes. II y enumerait k son tour les torts de Gr^goire, mettait au grand jour ses intrigues et ses machinations contre V Empire; puis, reprenant en detail toutes ses allegations, les r^futait article par article. Ainsi les detfx plus hautes puissances qui fussent alors parmi les hommes plaidaient tour k tour leur cause au tribunal de Y opinion. II avait suffi de l'6voquer pour la faire naitre. Le pape, sans doute embarrasse de r^pondre par de bonnes raisons k ce plaidoyer solide et substantiel, r^pliqua par un dithyrambe apocalyptique oil il comparait Fr6d6ric k la bete d^crite par le visionnaire de Pathmos, et revenait longuement sur ses premieres recriminations.- Toute Fimportance de ce nouvel acte d' accusation etait renferm^e dans sa conclusion, qui eut un immense retentissement dans tout le moyen age; Aban^

donnant brusquement l'empereur, il allait droit a rhomme, d6non?ait son incr^dulite au monde Chretien, le mettait hors la loi, led6signait h Phorreur des croyants en divulguant son fameux mot sur les trois imposteurs , mot dont on a fait depuis un livre qui n'a jamais exists que dans l'imagination des legendaires. « Frederic pretend, disait Gr6goire, que le monde a et6 trompe par trois imposteurs, qui sont Jesus-Christ, Moise et Mahomet. II a en outre ose soutenir qu'il n'y a que des insenses qui puissent croire que Dieu cr6ateur de tout ait pu naitre d'une vierge. II dit qu'un homme ne peut etre con?u que par l'union des sexes ; qu'on ne doit croire que ce qu r on peut montrer par la raison naturelle. Tous ces blasphemes horribles ont eudes t^moins, etil en sera convaincu en temps et lieu. »

Cette guerre deplume, si nouvelle dans le monde, si impr^vuedans une telle epoque, si invraisemblable chez des souverains arm6s d'une telle force, prouve tout au moins combien est salutaire le principe dc l'equilibre des pduvoirs , sous quelque forme qu'il se manifeste, puisqu'il imposait ces justifications a deux puissances qui s'etaient crttes jusque-lk audessus de toute discussion, et leur faisait accepter spontan^ment le controle de Topinion publique. Tant .que Tune ou l'autre avait^t^ la plus forte, elles n'avaient pas songe a ce recours ; du jour ou elles sc firent contre-poids, c'est a 1' opinion qu'elles vinrent demander 1'appoint qui leur manquait pour Tern-

porter, £t la liberte en profitait , malgre son inexperience. Plus (Tune fois d&jk les papes avaient joue le role d'agitateurs, mais en faisant presgue exclusivement appel aiix passions religieuses, et personne ne les avait suivis sur ce terrain. Ce qui faisait l'originalit£ de ce nouveau d£bat, ce qui pouvait le rendre tecond, c'est qu'il &ait contradictoire.

Frederic y 6tait puissamment aide par l'habilete de son chancelier Pierre des Vignes, k la fois diplomate, jurisconsulte, administrateur et casuiste, disceureur subtil, dialecticien rompu a toutes les roueries de Targumentation scolastique, 6crivain fort superieur aux scribes de la cour romaine. 11 n'est pas douteux que, sans l'art extreme avec lequel furent r6diges les manifestes imperiaux, Fr6d6ric eut et6 bien vite hors d'etat de soutenir la lutte. On n'y saurait trop remarquer surtout Tadresse qui y etait d£pens£e pour rendre tous les rois solidaires de la cause de Tempereur. Cette cause n'&ait autre que la leur. L'Empire 6tait la seule barriere assez solide pour les proteger efficacement contre 1'usurpation qui les menagait tous.

Les apologies de Frederic produisirent une impression profonde et inesp^ree auprfes des princes les mieux disposes h accueillir favorablement les griefs de son adversaire* Gregoire put s'en convaincre par lui-meme, en voyant l'inutilite de ses instances, lorsqu'il s'efforga d'amener saint Louis k declarer la guerre a Fr6d6ric. 11 n'eut pas plus de succfes en lui

donnaiil sa parole de pape qu'il y aurait plus de.merite k d&ronerTempereurqu k retirer la terre sainte de la main des infid&es. II vit encore ses propositions repouss^es, lorsque, dans Tesp^ranOe de te gagiier plus surement, il lui offrit la couroiine imp8rtale pour son frere Robert d'Artois : « Comment, lui r£pondit saint Louis, comment le pape a-t-il os6 d6poser un si grand prince qui n'a pas son pareil eatre les Chretiens? Quel crime a-t-il commis envers nous? II s'est ■ toujours conduit en bon voisin ; nous Tavons trouv6 fid&le dans les affaires temporelles comme dans la fbi "catholique ; et pendant qu'il s'exposait aux perils de la guerre et de la mer pour d^livrer la terre sainte, le pape, au lieu de Je proteger, ^'efforgait de le d^pouiller pendant son absence. Nous ne ferons point pour contenter les Romains la guerre k un prince qui a pouf lui la justice* de sa cause. Le pape ne cherche k soumettre Frederic que pour fouler k son gr6 les autres princes. »

. C'&ait la la reproduction presque textuelle des arguments de Frederic dans ses lettres aux souvefains ; par oil Ton voit qu'il n'avait pas pris un soin inutile. Au reste, ce n'est pas la premiere fois que saint Louis r£sistait au pontife et parlait ce noble langage; Dfes l'annee 1235, pouss6 k bout par les r^voltants abus de pouvoir des "6veques de France* qui, sous les plus futiles pretextes et pour les plus minces interets, jetaient Finterdit sur les villes et les

provinces, ou excommumaient les particuliers, afin d'en obtenir plus facilement J'objet de leur convoitise> il avait porte contre eux une ofdonnance qui leur interdisait, sous., les peines les plus sev&res, toute juridiction en matifcre civile, et il Fayait maintenue avec fermete, malgr£ les protestations et les jnenaces de Gr6goire IX. Ge qui n' est pas moins rfcmaftpiable, c'est Punanimite de la noblesse de France, si indisciplinable k d'autres 6gards, pour defendre Tceuvre de son roi contre les pretentions du samfc-si^ge. Pour qu'un tel concert se produisit, i) fallait qu'il y cut \k un danger public Evident pour tout le monde. Saint Louis, connaissant la force que lui donnait un tel assentiment, eut grand soin de ne jamais prendre de determination en cette mati&re sans avoir pnSalablement consults ses barons ; et on a d'eux plusieurs declarations collectives par le&quelles ils s'engagent & le soutenir contre le pape et lespr61ats.

Exasp£r£ de l'inutilite de ses demarches et des progres que Frederic faisait de nouveau en ltalie, malgr£ fa resistance energique et obstin£e des villes lombardes, Gr£goire r^solut de lui porter un coupd<5cisif, en convoquantun concile. Ilseproposaitd'y traduire Tempereur et de Py faire condamner. Frederic declara qu'il ne se soumettrait jamais au jugement d'une assemble form^e de ses ennemis, et dont il ne reconnaissait d'ailleurs nullement la competence en matifcre politique. II annonca, au noro de P Empire et

de tous les rois, qu'il s'opposerait detoutesses forces k la reunion du concile.

En meme temps parut, sans nom d'auteur, un petit 6crit ironique adresse aux prelats sous forme d'avis charitable, pour les detourner du voyage, en raison des dangers qui les attendaient. II n'etait pas difficile d'y reconnattre 1' esprit sarcastique et mor-^ dant qui l'avait inspire : « Quoi ! lejur disait Frederic en parodiant le style que Gr6goire employait envers lui, vous vous exposerez done aux embuches de ce monstre, de cet homme sans foi, de ce second Herode, de cet autre N£ron ? » On ne croyait pas devoir leur cacher que ce tyran sanguinaire tenait en son pouvoir tous les ports de l'ltalie^ etposs6dait line quantite considerable de galferes montees par une infinite de pirates trfes-teroces. On leur repr6sentait ensuite en detail toutes les menues incommodites du martyre peu glorieux auquel ils allafent s'exposer, la chaleur, le mauvais air, la maigre chfere, les maladies, les privations, les mille petits inconv^nients auxquels les prelats etaient d&]k fort sensibles; et pendant qu'ils s'exposeraient k'ces ennuis, k ces calamity, le pape pour qui ils allaient les braver demeurerait immobile, en epicurien, au milieu des d£licesde sa bonne ville deRomc.

Ces representations n'empech&rent pas un certain nbmbre de prelats de se r6u.nr k GSnes, afin de s'embarquer et de se rendre ;\ Rome par mer. Frederic les supplia une dernftrc fois, et d'une facon

DKS 1'APES. 245

directe, de n'en rien faire, au nom de leur propre s6curit6 ; cet avis ne fut pas mieux ecoute que le premier. Ators sa flotte, combine avec celle des Pisans ses allies, vmt s'embusquer entre la M61oria et Tile du Giglio. (Test dans ces parages que devjit passer la flotte g^noise qui portait les P&res de Tfiglise. On la signala en effet aprfes une courte attente. Abord&avec impetuosity, les b&tknents g^nois furent pris ou coul6s ; on fit prisonniers les pr&ats, on les chargea respectueusement de chalnes d' argent, et on les mit au cachot avec toutes sortes d'^gards ironiques entrem61£s de quelques mauvais traitements. Fr6d6ric, d£cid6 k en finir dli m6me coup avec son ennemi, se portait sur Rome a marche foreee, lorsqu'il apprit la nouvelle de sa mort, (1241.)

Le saint-stege resta vacapt pendant pr&s de deux ann6es. Les cardinaux se trouvaient r£duits h un trfes-petit nombra, par suite de la mort ou de« la d6 tention de plusieurs de leurs collogues ; et, comme ils avaient tousF ambition et Tesp6rance d'arriver aru pontificat, ils ne pouvaient parvenir h s'accorder pour un choix. Fr&teric, apr&s avoir epuise les supplications pour les decfder a faire cesser un 6tat d' incertitude flcsastreux pour T Empire, parce qu'il ajournait ind^finiment la pacification de l'ltalie^ leur reprochait sans management leurs calculs interesses. 11 fl&rissait leurs artifices dans les termes les plus mSprisants : « G'est h vons^ leur disait-il en style bi-

246 HISTOIRE POUTipUK

blique, fils de B6lial, & vous, fils d'Ephrem, troupeau de perdition, que j'adresse ces paroles: ce n'est point J6sus-Christ, le Dieu de paix, qui est au milieu de vous, mais Satan* pere du mensonge et de la discarde ! »

Forces de reconriaitre, apr&s des ^preuves r6p&t£es, qu ils ne pouvaient dtre papes tous Ma fois, ils 61urent, de guerre lasse, le G6nois Sinibalde de Fies que, Gomme I'homme le plus propre k r^tablir la paix entre I'figlise^et T Empire, en »ison de ses opinions g^beliries et de sa' liaison ant6rieure avec Frederic, tombant k leur tour dans 1' illusion. d'Innocent III, lorsqu'il aval! fait 61ire Othon comme guelfe. Le gebelin, unefois pape, devenait guelfe, aussi fataleriient que le guelfe, une fois empereur, 6tait devenu gobelin. La logique des deux principes de l'figlise et de F Empire etait encore trop puissante pour ne pas dominer les hommes. Fr&teric ne s'y m^prit point comme les pr&ats : « D'un cardinal ami, dit-il, on m'a fait un pape ennemu » " Cependant, si cette dure n6cessit6 devint bientot evidente pour tout le mohde, ce ne fut pas faute de bonnes intentions de part et d' autre. Frederic vieillissait. II voulait assurer" Taveliir pour ses fils, sinon % pour lui-m6me. II commen?ait h d£sesp6rer de la victoire, jn s'effrayer de cette guerre interminable oil s'^puisaient toutes les forces vives de son empire. II mit tout en ceuvre pou^se r&oncilier avec le saintstfgG P\ gagner le cceur du nouveau pontife. II Tit

: ms papes. 247

anmmcer k Innocent IV, — fc'&ait le nom qu' avail ehoisi le cardinal de Fiesque, — qu'il 6tait pr6t k se soumettre, lui demanda sa n&ce en mariage pour son fiis Conrad, lui offrit les concessions les plus propres a le *atisfaire. De son cote , le pape se montra touch6, etlui prodigua les plus brillantes assurances. Mais si le pape et I'ompereur voulaient la paix,

l'figlise et PEmpire voulaient la guerre. C*etait \k le cri m6me des choses, et il leur 6tait impossible de s'isoter de tout ce^qui les entourait. En depit des protestations les plus rassurantes, ni Tun fii Tautre ne pouvaient croire k un raccommodement serieux ; et pendant toute la dur£e de ces negotiations, en m£me tempis qu'ils £changeaient les plus affectueux temojgnages, Tun et 1' autre, ob&ssant k urie invincible defiance, poussaient activGment leurs pr£paratifs pour une houvelle lutte. Enfm ils resolurent, d'un commun accord, demettrele sceati k ce pacte d' alliance, et de se rapprocher dans une entrevue pour se donner le baiser de paix. Ils all&rent ainsi Tun au-devant de . Tautre, k petites journees, ralentisssant le pas k chaque etape. Dans toutes les villes ou passait le pape, il etait aussitot enfoure, sentait circuler autour de lui une surveillance invisible. Par un sentim8nt de corifiance non moins prevoyant que les precautions dont il 6tait Tobjet, il avait liii-meme fait pr6venir la flotte g&ioise do se trouver, comme par hasard, dans les eaux de Civita-Vecchia. Lorsqu'il fut k Sutri, qui est k trente-quatre milles de Ik, il re-

vetit des habits de soidat, trompa la vigilance de ses surveillants, et franchit k cheval, en quelques heures, la distance qui le s^parait cte la mer. .

Arriv6 k Genes, Innocent IV fit demander k saint Louis Tautorisation de p6n£trer dans ses fitat% qui, disait-il, avaient toujours 6t6 une terre d'asile pour les papes. Le roi, qui se souciait peu de recevoir un hfite si dangereux, consul ta l&-dessus ses barons, qu'il savai.t 6tre du meme avis que lui, et les barons rEpondirent qu'ils ne le soufFriraient point. Le roi d'Aragon opposa le meme refus k une requite du mSme genre, et le roi d'Angleterre les imita Tun et Tautre, aprfes une courte hesitation.

Lepapedut se contenter de venir& Lyon, qui&ait alors une sorte de ville libre placEe sous le patronage d'un archevfique. Li, il convoqua un grand concile, ou furent appetes tpus les princes et prelats de la chr&ient£, pour y prononcer entre lui et son adversaire.

Fr£d£ric s'y fit representor par deux de ses conseillers intimes, Pierre des Vignes -et Thadee de Suessa. Celui-ci y porta la parole pour son maltrc contre le pape en personne, qui voulut y remplir le role d'accusateur. 11 le justifia avec une rare Eloquence des divers reproches dont Innocent l'av&it charge, r^cusa comme interesses ou suspects les t(5moignages. qui s'&evaient contre lui, et offrit pour garantie de ses promesses la caution des deux rois de France et d'Angleterre, ce qu'Innocent refusa d'ac-

cepter, sous le pretexte assez singulier « qu'il serait force de se brouiller avec eux en cas*de non- execution de la part de Frederic. » Enfin , Thadee supplia le concile delui accorderun court deiaiafin qu'il put decider son maitre k comparaitre en personne devant l'assembiee. Ici Innocent se recria, declarant que si FrMeric venait, il se haterait de partir, « ne se sentant, disait-il, pas encore suffisamment prepare au martyre. »

CependantT assemble consentit k proroger sa troisteme session, sur Tinsistance des envoy£s de France et d'Arigleterre pour donner le temps k l'empereur de se reridre&Lyon. Mais Frederic ne se soucia pas de mettre sa-couronne a la merci d'une assemble en grande partie composee de ses ennemis personnels. Aussi, des le debut de la troisi&me session, sa condamnation parut elle inevitable* Apr6s la lecture de diflKrents decrets, comme tout le monde s'attendait a entendre lire TarrSt de Frederic, Thadee de Suessa se leva, et, au nom de son maitre, il en appelad'avance Jiun futur pape et k un nouveau concile. Alors Innocent prononca la sentence. II d£posait Frederic comme felon, parjure, sacrilege et h£r6tique, et faisait defense k tous ses sujets de lui venir en aide d^sormais en'quelque manure que ce fut. Lorsqu'il se tut, les preiats qui tenaient k la main des cierges allum^s les renversfcrent en signe de malediction devant les fiddles constern^s, et Thadee, prevoyant les maux qui allaient suivre : « Toil?i, s'ecria-t-il, les

jours de la colore, les jours du-deuil et de la calamity ! r ,

Frederic 6tait h Turin. II se fit apportersa couronhe, la fixa sur sa tfite, et. les yeux etincelants de colere : « Si elle tombe, dit-il, ce ne sera pas sans qu'il y ait du sang repandu ! •

II protesta parun manifeste oh il-se pliaignait avec amerturiie de Tosprit d' ambition et d'envahissement qui animait le clerge, et s'attachait surtout & d£moatrer auxorois que sa cause etait la leUr. et que eetait eux J m£mes qu'on cfrappait e6 lui. «.Oneomraence par nous, disait~il dans line lettre justificative specials- " ment adress^e a. saint Louis, mfeis c'est par vous qu'tm fihira. DSjk Ton se vante publiquenient qu'on rfa pflus aueune resistance k craindre aprSg avoir abattu iiolre puissancer.. D6fendez done votre droit en Sfcufenant le hotre. »

fiimu par ces representations dont il comf>renait mieux que persomie toute la just£sse> saint Loufe essaya vainement d'apaiser dans plusieurs entrevues successives Timplacafcle pontife, en lui faisant comprendre la necessity de cette reconciliation en presence de I'invasion mongole qui menacait alors T Europe. Innocent ' IV ne repondit h ses instances qu'en faisant eiire empereur en Allemagne Henri, * landgrave de Thuringe, pour donner un competiteur ft Frederic.

Cette nomination obtenue, il reunit dans un effort supreme toutes les influences , toutes les armes donf

il put disposer conyne pr6tre, comme homme et comme souverain, pourenecraserd'un seul coup son ennemi. 11 proclama une croisade qui le mettait hors du droit des gens, il jeta Tinterdit sijr tous les lieux qu'il ^ouillerait de sa presence; il d^chaina sur l'ltalie des legions demoinesdonunicainsetmendiants, quila parcoururent Tanath^me et la vengeance k la bouche, et la soulevferent de fond en comble ; il appela les villes italiennes a la liberty par des proclamations enflamm&s ou il leur reprochait,* Topprobrc de leur servitude ; » et enfm il tourna contre lui lc poignard des conspirations, comme il 1' avait ddja tent6 deux ans auparavant.

Les conjures, parmi lesquels se trouvaient plusieurs serviteurs de Frederic, furent saisis au moment ou ils se disposaient k ex^cuter leur projet, et ils confesserent presque tous avant de mourir qu ils avaient agi k Tinstigation du pape. Les auteurs de cecomplot 6taient k peine punk, que Fr6d£ric eut k frapper un nouveau coupable qui lui tenait de plus prfes encore. On 1' avait choisi tout pr&s de son ceeur* pour que le coup l'atteignit doublement* C'^tait le confident et le t&noin de toute sa vie, le chanceliei* .Pierre des Vignes. Dejk on avait remarqu^ son silence inexplicable au concile de Lyon ou il avait 6t6 envoys pour defendre son maitre.

Un jour que l'empereur 6tait malade, Pierre des Vignes p6n&tre dans son appartement ayec un m6decin qui portait un breuvage. Frederic approche la

coupe de ses levres, puis, comme frappe d'une idee subite : « Je pense, dit-il en les regardant fixement, que vous ne voudriez pas me donner du poison ? » Et il tend le breuvage au m^decin en lui ordonnant d'en boire le premier. Celui-ci se trouble, pdlit, laissc tomberla coupe. On en fait prendre le contenu k des condamn6s k mort qui expirent aussitot. Le medecin est envoye a Fechafaud, et Pierre des Vignes, condamn6 k perdre les yeux, se brise la tete contrc

les murs de sa prison.

Abattu et decourage par des chagrins et des mecomptes sans nombre, par la defection de ses allies, par la trahison de ses amis et de ses parents, par lc d£sir du repos et les premieres infirmites d'une vieillesse prematuree, Frederic fit une derniere tentative pour ftechir son ennemi. II signa, en presence d'une reunion de pr£lats, une profession de foi conforme a la doctrine de l'figlise, offrit d'abdiquer l'empire en faveur de son fils Conrad, et de partir pour la tcrrc sainte oil il emploierait le reste de sa vie k combattrc contre les infidfcles, engagea saint Louis k faire de nouvelles d-marches en sa faveur ; rien ne put desarmer Innocent. II voulait que l'empereur se rendit k merci. La guerre se poursuivit done avec plus de fureur que jamais dans la Toscane, dans l'Emilie, dans les provinces lombardes. De nouveaux revers vinrent fondre sur Frederic. Les Parmesans qu'il assiegeait surprirent son camp, le bruterent, et mirent en pieces Thad£e de Suessa, son conseiller et son ami. Les Bo-

des PArES. 253

lonais lui prirent son fils Henzius, beau jeune horame qu'il pr^ferait k ses autres enfants,.et.qu'il ne devait jamais revoir. Un autre de ses fils naturels mourut. C'est alors que, redressant la t£te sous les outrages de la fortune, et bravant les puissances surnaturelles que le vulgaire disait conjurees contre lui, le roi vai»cu s'enfonca dans la Pouille, adressa de nouveaux appels k ses amis, et fit venir d'Afrique dixsept compagnies de Sarrasijis pour un combat & toute outrance. Les Sarrasins £taient presque les seuls soldats auxquels il put se fier d&ormais, et sur lesquels les influences religieuses n'eussent aucune prise* II se digposait a regagner avec eux ses provinces r^voltees pour y ressaisir la victoire, lorsqu'il tomba subitement malade, et mourut peu de jours apres. k Florenzola, dans le royaume de Naples. Comme, selon toutes les apparences, il avait p6ri de mort violente, les auteurs du crime se hatferent de rejeter les soupcons sur le chevaleresque Manfred, le plus loyal et le plus d£vou6 des fils.

En apprenant cette nouvelle, Innocent jeta un cri de joie : « Terre et ciel, rejouisspz-vous, 6crivit-il, l'oppresseur n' est plus! » Triomphe 6ph&n6re. Frederic n'ifoit plus en'effet, et T Empire avait pour longtemps perdu Tltalie; mais le glaive pontifical 6tait k jamais <5mouss6. Frederic avait appris aux rois comment on pouvait jouer impunement avec ces foudres tant redout^es. II sucombait, mais comme un . h6ros du droit, devant la violence et la trahison.

254 HlSTOlKE POLITIQUE

Cette longue guerre, il I'avait souteiiue presque seul, par la force morale plutdt que par celle des armes, faisant sans cesse appel, lui, l'homme d'£pee, k la discussion, k la moderation, k l'6quit6, k la persuasion, au bon sens, tandis que ses adversaires," les hommes de 1'fivangile, en appelaient k la haine, k la vengeance, aux passions, aux int6r6ts, k la force. Voili poarquoi la sympathie s'attachera toujours a la m^moife de ce vaillant-sceptique, en d6pit des artifices qu'on est oblige de r£prouver dans sa conduite. Jet6 en naissant au milieu de circQnstances difficiles, 61ev6 par les ennemis jur^s de son pouvoir et de sa famille, il dut quelquefois emprunter teurs armes aux apotres de l'absolutisme sacerdotal, mais ce fut pour les retourner contre eux. II fit une chose originate, neuve, et qui lui appartient en propre ; il r£v61a T Europe k elle-meme, lui apprit par ses manifestos qu'elle avait une opinion publique, une puissance sup&ieure k tous les rois, qu'il ne tenait qu'a elle d'etre maitresse de ses destinies, qu'elle etait capable d'une pens6e et d'une action collective en dehors des entreprises purement ext^rieures comme tes croisades.

Bien que les hommes de ce* temps n'aient gufcre vu en Frederic que cette physionomie satanique sous laquelle les intelligences sup^rieures apparalssent d'ordinaire aux faibles d' esprit, son influence persistante sur I'&me droite et pure de saint Louis, dont il devait blesser'tant d'instincts, l'esp&ce de fascina-

bfcs PAPES. 255

tion qu'il exerce sur Dante lui-meme, qui le damne pour son impiete, et le glorifie comme politique, attestant que ses contemporains ne furent pas sans d6meler ses grandes qualit£s et la justice de sa cause. II jeta par ses negations^hardies le premier doute dans leur ame credule. II provoqua en souriant le fantdme th^ocratique, le mesura froidement de son tranquille regard, et, quoique vaincu parlui, il le chassa sans retour dans les sombres profondeurs dumoyen age. .

NOUVELLES LUTTES DE LA PAPAUT^ CONTJflE LE ROTAUME ITAWEN. — LA TH^OCRATIE FINANCI^RE.

La ruine complete de la maison de Souabe suivit de pr&s la morf de Fr£d6rte. Son fils Conrad mourut pr6matur6ment, avant d' avoir eu le temps de relever la cause de l'Empire. II laissait pour tout h^ritier un enfant en bas age, du nom de Conradin, si c&febre depuis par sa destinee tragique et son pr6coce h£roi'sme. La f£odalit6 germanique, lasse de la discipline que les Hohenstauffen lui avaient si longtemps impos£e, se hata de profiter de leur faiblesse pour mettre l'Empire aux ench&res, et elle l'offrit h des etrangers, k Richard de Cornouailles, h Alphonse de Castille, selon la mode ao£r£dit£e par les petites r6publiques italiennes dans 1' Election de leurs podestats. Le trone resta vacant pendant plus de vingt

258 • HfSTOIRE POLITIQUE

ans, sans qu'aucun de ces comp6titeurs d^bonnaires

se trouvat ou assez entreprenant pour risquer le voyage, ou assez fort pour 6tendre fe main et prendre •la couronne.

Cet interr&gne rendait h l'ltalie la libre disposition de ses destinies. *

La Joi de responsabilite, qui s' impose k 1' esprit avec la m6me force lorsqu'il s'agit d'une nation que lorsqu'if s'agit d'un individu, fait qu'on s'arrfite ici avec anxiete et recueillement, comme toutes les fois qu'on se trouve en pr£secice d'un de ces moments solennels ou la volont6 des peuples d^crete et decide pour des stecles. L'ltalie venait de rejeter violemment 1' Empire hors de son sein, une fortune inesper^e la d61ivrait du fl6au p£riodique des invasions allemandes, qu'allait-elle faire pour constituer son ind^pendance sur des ba§ps plus sures ? Son organisation politique etait de nouveau bris£e, la chimere du vieux pacte imperial d&nontree, la nationality redevenait possible. Comment allait-elle rfeoudre le probteme ?

De tous les elements assez puissants pour travailler de concert a cette reconstruction , la papaute 6tait incomparablement le plus fort et £elui qui poss^dait au plus haut degr£ la conscience en meme temps que la liberty de son action. Incapable de r^aliser ce r& sultat par ses seules ressources, en raison de son cosmopolitisme et de son infirmity comme systfeme politique, elle pouvait tout comme auxiliaire, II lui

suffisait (Tun mot pour donner k un autre la force qu'elle ne trouvait pas en elle-m6me. Au nord, les r£publiques lombardes etaient presque toutes tomb^es sous la domination de petites tyrannies issues de Tin- Mitution des podestats et plus encore des discordes civiles; il n'y avait done rien k attendre du principe de la confederation republicaine. Restaient les tyrans eux-m6me£* Mais le seul de ces princes d'aventure en qui se fut manifesto un esprit capable de s'61ever k de grandes vues politiques avec l'6nergie n£cessairepour lesrealiser, 6tait un forced quedescruaut£s sans nom avaient mis hors de l'humanite, Eccelino da Romano.

Au midi, sur le trone des Deux-Siciles , se trouvait le seul homme qui fut k la hauteur d'une grande destinee politique. C'6tait Manfred, fils naturel de Fr6d£ric, jeune homme de vingt-six ans, qui unissait aux rares et solides qualites de son pere une s£duction d' esprit et une gr&ce chevaleresque dont le charme penetrants' impose aux chroniqueurs qui ont pris la plume pour le d6nigrer, et donne une singulifere po£sie aux derniers jours de la maison de Souabe. Manfred 6tait sur d'avance de 1'appui de tousles G£belins de l'ltalie, et il ne repr6sentait aucune des necessity ni des compromis qui avaient rendu les Souabe odieux aux Guelfes. ILacceptait'd'ailleurs toutes les conqu&es de ce parti sur 1'Empire, dont il n'etait plus solidaire k aucun degr£ depuis la mort de son frere Conrad, et se soumettait d'avance k

toutes les conditions que l'figlise voudrait lui imposer. C'&ait, en un mot, le conciliateur le pjus habile et le plus impartial auquel l'ltalie put se confier. C'est pour ces quality m&nes que Manfred fut repousse et qu'on le combattit jusqu'& la mort. II y. avait , en effet , une chose que la papaute avait detestae d'une haine bien plus profonde que Y Empire, c'&ait le royaume, cette expression si douloureusement cherch6e de la nationality de l'ltalie, de son g£nie, de son ind^pendance, ettoujours aneantie par cette implacable ennemie. L' Empire n' avait 6te qu'un rival , et comme il repr£sentait la supr6matie sur le monde entier, on pouvait partager avec lui. Dans ses £troites limites, le royaume ne souffrait ni rivalite ni partage :.il fallait se soumettre et abdiquer.

Aux anath&mes contre la race impie de Frederic se joignirent done toutes les vieilles imprecations des papes contre les Lombards et leurs continuateurs. Et, comme its n'avaient pas cesse d'etre atteints de cette incurable impuissance organique qui semble attache au gouvernement clerical et nous le montre incapable de la plus vulgaire administration au moment ifteme ou il suffit d'un signe de Jui pour ebr^nler l f Europe, se trouvant hors d'etat de renverser Manfred, ils appel&rent de nouveau l'etranger en Italic

Ils offrirent le royaume de Naples k tous les princes sans fitats, k toutes les ambitions en disponibilite ; k Richard de Cornouailles k qui on avait d&jk offert

r Empire, k Edmond, fils de Henri III d'Angleteire, enfm k Charles d'Anjou, le fr&re de saint Louis. Dans le mfime instant oil Innocent IV trafiquait ainsi des droits des royautes, otant la couronne k celui-ci pour la donnerk celui-la, il tremblait devant le s6na- # teur Brancaleone d' Andalo, dictateur municipal que les Romains lui avaient impost, et il n'osait s'absenter de Rome sans sa permission. Quelque s^duisantes que fussent ses offres pour 1' ambition de Charles d'Anjou, ce ne fut que plusieurs ann6es plus tard, sous le pontificat d'Urbain IV, qu'il lui fut permis de les accepter, aprfes que les sophismes du 16gat Pignatelli eurent triomphe des scrupules et des repugnances de saint Louis.

Ainsj, Tinvasion fran?aise reparut en Italie sur l'appel des papes, dix ans k peine aprfes la ruine de la domination germanique. Elle 6tait appeiee contre Manfred, comme les Allemands d'Othon avaient 6t6 appeles contre B^ranger II, comme les Francs de Pepin ettle Charlemagne contre Didier et les Lombards, comme les Grecsde Justin et de Justinien contre le royaume de Theodoric. Si une telle succession de faits, se r6p6tant^tvec une si frappante similitude k travers des epoques si dissemblables, et tant de fois confirmee depuis lors par de nouveaux exemples, ne peut pas etre- consider comme une consequence attachee k ^institution qui les a produits, si ces faits ne peuvent pas 6tre invoqu^s contre elle en temoignage, ne faut-il pas renoncer k toute generalisation

des 6v6nements historiques, a toute conclusion sur la valeur compare des institutions humaines?

Ce qu'il y a de plus r£voltant peut-6tre dans ce travail incessant de destruction ou la papaut£ cherfchait son salut et sa consolidation , c'est le peu d'illusion avec leqijel chacun de ces lib£rateurs 6tait appele. On Tinvoquait avec Tid6e arretee de recom-

mencer avant peu contre lui l'ceuvre d' extermination

qu'il venait accomplir contre un autre. C'etait un instrument, un vengeur, jamais un allie. Aussitot sa t&che remplie, il devenait un embarras, et on le traitait en ennemi. On savait d'avance qu'il serait force, k soi*tour, par la logique des circonstances, d'entreprendre ce que ses pr^decesseurs avaient tente, et d6s lors on pr^parait les pieges ou il devait # tomber comme eux. Qn* le recevait comme un mal n6cessaire, avec des defiances yrjurieuses, avec des precautions infinies, et en l'enchainant par tant d' engagements, de promesses, de restrictions* de clauses de r6siliation et de cas r&ihibitoires, que*, sous le plus 16ger pr£texte,.au premier signed'insubordination, on pouvait retourner contre lui le pacte qu'il avait jur6, et Ten ^eraser.

Tel fut, k peu de chose pr&s, celui qu'on exigea de Charles d'Anjou, II ne consentit k le ratifier qu'aprfes d'assez longues hesitations motives par la mediocrity effective de ces offres en apparence si brillantes, et apr&s qu'il se fut bien gromis d'en imposer Tinterpretation, au lieu de la subir, aussitot qu'il se-

rait assez forf pour se dispenser de reconnaissance. Le principal article de ce trait6 montrait clairement le mobile qui avait inspire ses bienfaiteurs. Charles devait s' engager par serment a ne jamais r&mir au royaume des Deux-Sioiles ni la couronne imperiale, ni aucune des provinces importantes de Tltalie septentrionale, telles que la Toscane ou la Lombardie. Si, en effet, le nord venait k donner la main au midi, que devenait le domaine des papes? En d'autres termes, Charles devait promettre de ne jamais se faire roi d' Italic

La reunion de Naples k TEmpire'par le manage d' Henri VI avec lafille des rois normands avait rappel6 1' attention des papes sur cette condition si essentielle de leur s6curit6. — Paries autres clauses, le frere de saint Louis d^clarait accepter son royaume pour lui et ses descendants, comme un fief relevant du saintsi6ge. II consentait k lui payer un tribut annuel de huit mille onces d'or, et k lui fournir un contingent d'hommes d'armes 6quip6s et entretenus par lui.

D&s son arrivee en Italie, Charles d' Anjou 6veilla les defiances de ses protecteurs. Les Romains T61urent pour s6nateur k son passage dans leur ville. Le pape en prit aussitdt ombrage, sans oser toutefois s'opposer k sQn acceptation, de peurquelepeupleromain n'offrit la charge k Manfred ; mais Charles dut donner sa parole royale de se d^mettre de cette dignity sur la premiere fnjonction du saint-atege.

Avant meme qu'il eut quitte la Frafice, lesliostilit£s avaient commence en Lombardie entre Manfred et un premier "corps d'armee, commande par le gendre de Charles* La guerre contre le fils de Frederic avait 6t& sanctifiee, beijie, baptis£e croisade. Manfred la soutint avec son courage accoutum£, et y d£ploya une rare habilete. Mais Tavenement du Frangais Clement IV, qui donna k l'entreprise" une impulsion nouvelle, rarriv6e d'une seconde armee fran?aise plus redoutable que la premiere, la defection de ses allies du Milanais, la trahison de ses g£n£raux, la haine active, inexorable, de tout le clerg6 Chretien, les pressentiments qui, parmi ses partisans eux-memes, s'autorisaient de la ruine si rapide de sa maison, et cette desertion de Tesp6rance qui pr6cfede et annonce les d^faites irreparabless montrfcrent bient6t de quel c6t6 la fortune penchait. L'figlise , n'avait peut-6tre jamais 6t6 si impitoyable et si impatiente. A ceux qui combattaient contre cet ennemi de Dieu, on avait accord^ non-seulement les indulgences attaches d' ordinaire aux expeditions entreprises pour la d£livrance des lieux saints, mais des faveurs spirituelles qui s'etendaient k toute leur famille. Deborde par des forces sup£rieures, hors d'etat de defendre ses villes, qui s'ouvraient d'elles-m&nes k Charles d'Anjou,- Manfred vint offrir lal)ataille k son rival pros de Ben^vent. Lorsqu'il la vit perdue par trahison, apr&s avoir tenu longtemps la victoire dans sa main, il se jeta au plus fort de la m£l£e pour

y p6rir. Son corp^ decouvert trois jours apr&s sur le champ de bataille, fut enseveli prfes du pont de B6n£vent, par les soldats de Charles, sous un 6norme monceau de pierres, mausol£e improvise de la piti6 et de F admiration. Mais,* sur des ordres venus'de Rome, le legat Pignatelli lc fit d6terrer let jeter dans le fleuve.

Cette substitution de la domination angevine k celle d'une dynastie naturalist en Italie par les liens du sang, par la culture de l'esprit 3t par les moeurs aussi bien que par le genie et les services, valaitelle, meme au point de vue exclusif des intgrfits de la papaut6, les immenses sacrifices qu'elle lui avait cout6s? Tout le monde vit bientot que non, k commencer par les papes eux-memes. Caract&re ardent sous un ext^rieur rigide et glac6, ame concen-' tree, despotique, devoree de.cupidite et d'ambition, insensible jusqu'k la ferocite, pleine de calcul,* de ruse et de perseverance en meme temps que de fanatisme, le taciturne Charles d'Anjou leur eut sans doute offext un prince selon leur cceur, partout ailleurs qu'en Italie. Dans tout autre pays, ils n'eussenfpas hesit6 k favoriser ses projets d'agrandissement ; mais sur cette t£rre fatale aux rois, et qu'ils consid^raient depuis si longtemps comm'e leur patrimoine, il 6tait condamn6 k subir le sort de toutes les dominations qui avaient successivement essay6 des'y acclimater et de s'y etendre.

II n'eiit pas r^ussi k se soustraire au sort commun

lors\neme qu'il n'eut con?u aucijpe des vues ambitieuses qu'il montra par la suite, et se fut strictement tenu h une politique de conservation, car pour se conserved il lui fallait s'accroitre. Une conqudte ne potivait se maintenir sur*ce sol volcanique qu'& la condition defse fortifier sans cesse. Pour se d^fendre elle 6tait forc£e d'attaquer ; pour ne pas d6choir, de gr&ndir. Les conditions qu'on lui avait fait jurer lui rendaient Texistence meme impossible. Les deux grandes factions'quisepartageaierit ce pays n'y souffraient d'ailleurs aucune autre division que leur propre duality. Ayant pour ennemis tous les Gobelins de l'ltalie, il fallait que Charles d'Anjou fut le'roi de tous les Guelfes.

Ainsi reparaissait ce fantome abhorre du royaume -unitaire dans rhomme meme qu'on avait suscite . pour Pan^antir. Moiijs de deux ans apres la mort de JVfanfred, Charles d'Anjou, emport6"par la logique de la guerre, combattait sur les confms du territoire de Pise, k plus de cent lieues de la fronttere napolitaine qu'il avait promis de ne jamais d^gasser, au m^pris des lamentations du pape alarm6, qui lui reprochait am&rement P abandon deson royaume et les horribles devastations qu'il y avait lui-meme d^chainfesenl'appelant. Clement lui remettaiten m^moire les engagements qu'il avait contrasts en acceptant sa couronne ; mais Charles, sans les contester en aucune mantere, poursuivait ses operations, tantot sous un pr&exte tantot sous un autre, et agissait en homme

fermement r£sotu k ne tenir -aucun compte de ces representations.

La rupture qui &ait d6s lors imminente entre le sairft-stege et le . nouveau roi des Deux-Siciles fut cependant ajourn^e par une communaute de perils plus forte encore que leurs mutuels ressentiments. Conradin, le petit-fils de Fr&teric et le neveu de Manfred, descendait en Italie, appete paries G6belins en d6tresse.

Entrain^ .par la noble t6m6rit6 de la jeunesse, par les illusions trop complaisantes de proscrits qu'aveuglaient leurs patriotiques regrets, par Tambition de vengersa famille si cruellement frapp^e, ce heros de dix-huit ans se trompa d'heurc S'il 6tait vemi quelques ann£es plus tard, T Italie entiere se fut lev£e pour aller a\i-devant de lui, et les Yepres siciliennes eussent 6t6 inutiles* Mais la domination franchise n'y 6tait encore ni compromise ni us£e, et ses ressources 6taient entiferes, tandis que celles du parti gobelin ne repr&entaient qu'un effort supreme et d£sesp£re. Vaincu- k la suite d'une marche rapide et brillante et d'une bataille oil il d(5ploya vainement l'ardeur et r&an chevaleresques de sa race, le dernier des Souabe perit sur un £chafaud avec son ami Frederic d' Autriche, qui avait voulu partager sa fortune. « ma m&re ! dit-il, quelle triste nouvelle on te portera de moi ! » Tant de gr&ce, de jeunesse, d'h^roisme et de malheur ne purent toucher Tame basse et implacable de Charles d'Anjou ; mais cette fleur de

vaillance et de courtoisie est restee'une des po&ies de Thistoire.

Le meurtre de Get enfant et les effroyables tueries qui Faccompagn^rent ne devaientprofiter ni au roi ni au pape, qui se retrouv&rent en presence, se comblant k i'envi Tun l'autre de temoignages d'estime et de tendresse, mais avec une insurmontable defiance au fond du cceur, des int£r6ts divisfe et des projets inconciliables. Clement IV etant mort peu de temps apr&s cette execution qu'il avait conseiltee , le saint-si6ge resta vacant pendant pres de deux annees, dont Charles d'Anjouprofitapour&ablir son pouvoir sur toute I'ltalie : au midi, sous le nom de roi; au nord, sous le nom de.pacificateur ou de vicaire imperial ; h Rome, sous le nom de s^nateur, charge dont le pape L'avait forc£ h, se demetttre et qu'il reprit de sa propre autorit£.

Lorsque Gr£goire X vint du fond de la Palestine prendre possession de la chaire de saint Pierre, Charles d'Anjou 6tait plus puissant en Italie que ne 1'avaient jamais. 6t6 Manfred et Frederic luwneme.

II avait an^anti dans le Milanais et en Toscane les

derniers restes du parti gebelin, et il consid6rait PItalie comme si bien dompt^e, qu'il tournait les regards du CQt6 de Constantinople, et pr6parait une flotte pour conqu6rir 1'empire d' Orient, dont il avait dtyk envahi plusieurs provinces des plus importantes, comme 1'Achaie, la Mor^e et l'Albanie.

Gr^goire, effraye de l'extension mena^ante qu'il

avait prjse, et n'osant encore l'attaquer de front, chercha des pr&extes dans les dangers que couraient les chr6tiens- de la terre sainte, precha la paix et l'union, releva les Gobelins au nom de la reconciliation universelle. II est possible qu'il n'ait eu en vue en cela que de donner de nouveau k V Europe la fifcvre des croisades, et qu'il n'ait combattu 1'entreprise 3e Charles qiie dans la crainte qu'elle ne fit Schouer ses projets en detournant encore 1' expedition sur Constantinople ; mais il faut convenir qu'en tout cas sa tactique concordait merveilleusemenfe avec les int6r6ts politiques *de la papautk II s'effor^a, done de cr£er un contre-poids k cette puissance qui 6tait devenue si promptement redoutable, et ne trouvant pas ce contre-poids en Italie, e'est k 1' Stranger qu'il le demanda, selon les traditions de la politique pontificale. Le royaume se relevait sur les ruines de l'Empire, il rappela l'Empire contre le royaume.

Sur ses sollicitations pressantes et r&tSrSes, les Slecteurs germariiques mirent fin k I'interr&gne par le couronnement de Rodolphe de Habsbourg. Rodolphe, homme nouveau, creature des papes, prince besogneux, autorite prScaire, sans cesse menacS en Allemagne, d&sireuxdes'y Stablir solidement f Stranger *Tailleurs aux affaires italiennes qu'il ne ccJnriaissait que pour avoir accompagne un prelat k Rome, et beaucoup plus prSoccupe de conserver la protection du saint-si^ge que de maintenir les droits jpresque oubliSs de 1' Empire en Italie, accords- sans le

moindre scrupule toutea les promesses ou renonciatiops qui lui furent demand&s, et donna aux papes un alli6 puissant en ^change d'un pouvoir nominal et subalterne.

• Nicolas III se fit le continuateur 6nergique.de Gr^goire X. II opposa avec .succ&s l'6p6e de Rodolpbe aux envahissements multiplies de Charles d'Anjou, qui regnait dejk jusqUe sur les villes du Piemont. II rappela h l'empereur que le roi de Naples ne gouvernait toutes les provinces italiennes du Nord qu-'en quality de vicaire imperial, mais il eut grand soin de lui faire entendrfe que Rodolphe luimeme n'y r^gnerait jamais qu'en quality de vicaire de l'figlise.

. La menace seule suffit. Charles d'Anjou, intimide parle vieux prestige de la puissance.imp6riale, retira en fr&nissant de colore ses troupes de la Lombardie et de la Toscane, rendit tous les chateaux qu'il avail conquis au -prix de tant de labeur et de sang, se d6mit de nouveau de sa charge de sSnateur de Rome. On remarqua qu'il accueillit avec une douceur et un calme surprenants le tegat qui vint lui dieter ces dures conditions, premier 6chec de son anibition humiltee. L'homme d'figlise Ten f61icita et s'en rdjouit. II But pu s'en effrayer k bien plus juste titre, saas les catastrophes qui empechfcrent Charles de prendre sa revanche. «

C'est & la . suite ide cette paixque Rodolphe dc Habsboiyg signa la charte fameuse qui s6para pour

la premiere fois, d'une facon nette et definitive, les provinces italieimes qui relevaient du saint-siege de eelles qui continufcrent k dependre de TEmpire. Toutes les formes successives qu' avait revetues le pouvoir temporel des papes vinrentainsi aboutir k la constitution du domaine de saint Pierre, k la souve- . rainete independante. Ce pouvoir politique qui avait et£ une* delegation administrative sous les derniers empereurs romains, une influence hationale sous les rois barbares, une associatipn k 1' Empire sous les succe'sseurs de Charlemagne, une theocratie k demi r£alis6e sous Innocent III, il allait entrer dans le cadre etroit des petites royautes.

La charte de Rodolphe prenait pour autorite et point de depart des actes notoirement denatures ou apocryphes, comme les donations de Pepin et de Charlemagne et la charte de Louis le Debonnaire ; elle legitimait des droits qui n'avaient jamais ete bien authentiquement que des pretentions et dont les* titres consistaient surtout dans la perseverance avec laquelle on les avait affirmes. C'est ainsi que le patrimoine de saint Pierre s'accrut des provinces de rfimilie, de la Marche d'Ancone et de la Pentapole, qui n'en avaient jamais fait partie jusque-l&. Rodolphe'n'hesita pas davantage k abandonner Theri tage de la comtesse Mathilde, et k renoncer aux droits de suzerainete de T Empire, attestes par le serinent que toutes les villes pontificates pretaient a l'empereur. Les $tats de l'figlise furent d6s lbrs

constitufe dans les limites qu'ils ont encore aujourd'hui.

La mort de Nicolas HI vint mettre obstacle & F execution des plans du saint-stege contre Charles d'Anjou, en offrant h *celui-ci l'occasion, qu'il n'eut garde de laisser 6cha,pper, de placer sur le* trone apostolique un homme qui lui 6tait tout d6vou6. Avec Pappui du Fran<jais Martin IV, 61u sous son influence, il regagna rapidement une grande partie du terrain qu'il venait de perdre. Martin lui rendit toutes les provinces que Tfiglise lui avait reprises,' mais Charles dut renbncer pour le moment k recouvrer celles qu'il avait usurp£es sur l'Empire. II se tourna done d'un autre cot6, et revint avec plus d'activit£ et d'ardeur que jamais h ses projets de conquete contre Fempire de Constantinople. II entassa dans ses ports de mer d'6normes pr^paratifs de toate nature, arma une nouvelle flotte, cent galferes, vingt gros vaisseaux, trois cents transports, 6quipa de nombreux corps de cavalerie ; et, lorsque tout fut prSt, fit, selon l'usage, baptiser son entreprise du nom de croisade par le complaisant pontife. On se demandait sur quel point de l'Empire allait fondre Forage, lorsque £clata soudainement le tocsin des Vfipres siciliennes. Charles venait de perdre sa plus belle province avec ses meilleures troupes.

Peu de temps apres, le roi d'Aragon, complice des insurges siciliens, attaqua avec son amiral Roger de Loria, et brula sous les yeux memes de Charles

d'Anjou, tous les vaisseaux et armements pr6par£s pour Texp^dition de Constantinople. Cet ambitieux, foudroy£ k son tour par la destinfe, assista du rivage k cette destruction, qui etait la ruine de toutes ses esp£rances. Ne pouvant rien faire pour fempecher, il mordait convulsivement le sceptre qu'il tenait k la main. A partir de cet instant, rien ne lui r&issit. Bientot, k la suite de nouveaux dfeastres, P£lu < de rfiglige, le vengeur des papes, le futur empereur de Constantinople mourijt de d6sespoir et d'humiliation.

Chose Strange et bien digne d' attention, pendant tout le cours de.ce long interrfegne qui avait pr6c6de l'&ection de Rodolphe, le prestige de la papaut£, au lieu de s'accroitre en Europe par suite de l'abaissement de l'Empire, s'£tait comme efface avec lui, bien. qu'elle fut alors au plus haut point de sa puissance. On s'etait flatte que. la disparition d'un rival si redoutable lui donherait une .preponderance illimit^e ; il n'en fut rien. C'est que ce rival, par cela seul qu'il la combattait, l'eievait jusqu' k sa propre hauteur et couvrait sa faiblesse. Par son opposition meme au pape, l'empereur partageait avec lui, I'associait h, sa destine, entretenait l'antique illusion de 1' Empire* spirituel consider comme ufi des deux pdles eternels autour desquels gravitait le monde, cree pour faire contre-poids k l'Empire temporel. Tout le moyeh age avait v£cu les yeux fixes sur leurs oscillations et attache l'ordre universel au maintien de cet equilibre.

274 AlSTOIRE POLITIQUE

Les liens de d6pendance r£eiproque qui enchatnaient la papaut6 k Y Empire £taient la cause de toutes leurs discordes, mais aussi le plus sur garant de leur force et de leur dur6e. Separfes, les deux institutions 6taient incompletes et par consequent faibles ; unies, elles pouvaient defier toutes les attaques. Filles d'une m6me conception malgr£ la disparite de leurs origines, jet6es et fondues dans le meme creuset k T6poque du pacte de Charlemagne, elles etaient ..solidaires, s'impliquaient Tune Fautre, devaient grandir et d^croitre en mfime temps.

Une fois s6par6 de l'Empire, l'&ablissemeint pontifical n'avait plus qu'un seul point stable, c*6tait Je petit patrimoine de saint Pierre. Quant k sa domination cosmopolite, fondee sur Tassentiment des consciences plutdt que sur des institutions r6guli6res, elle 6tait souverainement inconsistante et ateatoire. Quels que fussent au contraire les d6m616s du saintsiege avec 1' Empire d' Allemagne, ce dernier n'en 6tait pasmoins leseuljfitatde T Europe avec lequel ses rapports, ses droits, ses garanties, ses privileges, fussent k la fois d£finis nettement, 6tablis d'une facjon normale, et consacres par la constitution elle-meme. Partout ailleurs ils etaient soumis k toutes les fluctuations de la volonte des princes ou de Y opinion des peuples.

L' Empire n'avait pas moins k souffrir de cette scission que la papaut& En perdant Fltalie, il perdait son caractfere de grandeur et d' universality. II pou-

vait encore etre un fitat plus ou moins .etendu, il n'etait plus Tantique heritage des QSsars transform^ par Charlemagne, le cadre ideal de la. confederation des peuples. -

Telle est la revolution qui avait 6te, non pys consommee, car elle devait mettre plus*, d'un sifecle k s'accomplir, mais prepare* par la chute de la maison de Souabe. Elle annoncait le monde moderne. Quant a la restauratioft si imparfaite de la constitution imperial et pontificale qui venait d'etre tentee par Gregoire X et Rodolphe de Habsbourg, elle n'etait qu'une pale Contrefa<jori ou les anciens noms couvraient des faits tout nouveaux, et qui ne pouvait faire revivre un pass6 h jamais djsparu. Cet immense ddchirement ne s'accomplit pas sans laisser de$ regrets dans les &mes qui avaient le sentiment de la grandeur

et de la po£sie de cet ordre de choses, et ne se ren-

daient pas compte des tristes r£alit6s qui s'y melaient. Dante ecrivit son livre de la Monarchies testament de la peii^e g^beline, magnifiqfle interpretation du droit qui finissait, faite au point de vue de la complete separation des deux pouvoirs temporel et spirituel que les Guelfes tendaient h confondre au profit de la papaute. Ses regrets scchangent en douleur et en de- m sespoir dans la Divine Comtdie. Vers le m£me temps paralt Thomas d'Aquin, cette synthase vivante de la Jbi guelfe au double point de vue politique et religieux. Mille autres apr&s eux reprirent le theme, • tantot au nom de la papaute, tantot au noiA de TEm-

pire, etbien des ann^es s'Scoulferent avant que ce fantome cessat de hanter les imaginations Raliennes. Mais dans les ceuvres m6me 6crites pour la defense du vieux principe, un signe marquait I'impossibilitd de son r6tablissement : les deux theories guelfe et gebeline y sont exclusives, absolues, inconciliables. Elles s'y nient radicalement Tune 1' autre, et par \k rendent toute transaction impossible.

Le contre-coup de l'abaissement dont j'ai parte se fit sentir aussitdt dans les rapports des papes avec les difterents fitats de 1' Europe. Quand le pape faisait la guerre k l'empereur, c'&ait tantfit l'ltalie, tantotl'AIlemagne qui fournissaient les armies. II d6cr6tait la loi, et les peuples se chargeaient de 1' execution. Du sein d'une ville ou il 6tait venu en exite, en fugitif, d6nu6 de toute ressource, il soulevait la moitie de l'Europe contre son rival, sans avoir jamais k se ]3r6occuper des moyens et des frais de la guerre. Au besoin* si le zfele de ses d6fenseurs faiblissait, il pouvait prScher la xroisade contre l'enipereur ; la-grandeur de l'ennemi faisait illusion sur la justesse de la qualification. Mais lorsqu'il s'agissait d'un roi de Sicile, ou d'un podestat de V6rone, ou d'un s^nateur romain, k qui faire croire qu'il s'agissait de la cause de Dieu ? Comment armer toute la chretient6 contre la famille Colonna? Tels 6taient pourtant les ennemis auxquels le pape avait affaire le jour ou la disparition de Fempereur le laissait isol£ dans sa petite principaut6, face k face av6c ses petits voisins. D6s lors les

peuples eessaientde s'intfresser k une cause evidemment toute personnelle.

D&s lors aussi, il lui fallait une arm£e et beaucoup diargent pour subvenir k son entretien.'De \k la mesquinene honteuse et Thostilite continue des rapports de la cour pontificale de la seconde jnoitte du treizieme sifecle avec les autres coursde F Europe. Sa diplomatic n'a plus pour objet que des tributs et des exactions, des impots volontaires ou forces qui la rendent odieuse aux rois et aux peuples. Les taxes £tant, au fond, le seul rapport bien r6gulier qui fut 6tabli entre elle et les gouvernements, les querelles de supr6matie une fois 6cart6es, les contestations p6cuniaires restaient presque seulSs. Les chroniques du temps sont pleines k chaque page des plaintes les plus vives contre l'insatiable avidity du fisc ecctesiastique. En Angleterre, ce sont les 6v6ques euxm&nes qui se font les interpretes de la reprobation publique. On ne d6passera jamais la sev6rit6 et Y& nergie avec lesquelles Robert Gross^-TSte, 6v6que de Lincoln, fl&rissait la rapacity des exacteurs apostoliques, « qui mesuraient les indulgences selon Targent, et vendaient aux rois des crois^s comme on vend un bceuf, un pore ou un mouton. •

En France, t'est saint Louis lui-mSme, ce modfile de£ rois pieux , qui se charge d'exprimer les sentiments de ses sujets. Sa c£16bre pragmatique-sanction, publtee dans un esprit qui 6tait loin d'etre hostile k rfiglise, puisqu^lle parut la veille de son depart

278 HlSTOIftE POLITIQUE

pour la croisade, n'est pas autre choserqu'une roesure defensive contre « les exactions intoterables par lesquelles la cour de Rome avait appauvri le royaume", » ainsi que l'ordonnance elle-m6me te constatait. Joinville rapporte un trait qui peint fidelement, sous une forme naive, la fermet£ que ce grand justicier silt opposer aux envahissements du elerg6, malgr£ l'appui qu'ils trouvaient dans ses croyances religieuses : « Sire, vint un jour lui dire Tev&jue d' Angers, tous vos prelate me font dire que vous perdez la religion. » Le roi, stup^fait, se signa et dit : a fivfique, dites-moi comment cela se fait. — Sire, reprit le pr6Iat, cela vient de ce qu'on aime mieux mourir excommuni6 que de faire satisfaction & l'figlise. Ordonnez a vos pr6vots qu'ils contraignent Texcommuni^ h se faire absoudre. — VolontieiS, r6pondit le roi, paurvu que les juges soient d'avis qu'il a fait tort k l'figlise. » L'eveque se recria sur leur incompetence , mais le roi fut in^branlable. Ce queries pr&ats lui demandaient sous cette forme b6nigne n'6tait rien mQins que Tinvestiture du pouvoir judiciaire.

Boniface VIII fut la personnification la plus complete de cette p6rk>de, qu'on pourrait nommer V&ge d' argent de la th£ocratie, alors que lapapaut6, restSe seule debout en Italie au milieu des ruines qu'ellfc y avait faites, semblait n'Stre plus qu'une administration linanci&re, et Rome le comptoir central de la chretient& Toutes ses quereltes, meme celles qui

DES PA^ps. 279

sont en apparence d6sint<Sress6es ou inspirees par la seule ambition, n'ont en reality d' autre objet que des cr£ances vraies ou fausses et des dettes non acquitt6es. Ses 16gats sont des percepteurs , ses anath&mes des Sommations , ses faveurs spirituelles un nSgoee, et ses foudres ne tombent que sur des payeurs recalcitrants. Quand il revendique un royaume, comme il arriva pour la Boh&ne, la Hon* grie, la Pologne, l'ticosse, TEmpire d'Allemagne et quelques autres fitats, c'est qu'il desire un tribut; quand il 1& donne faute de pouvoir le refuser, comme il arriva pour la Sicile, c'est encore un tribut qu'il exige. 11 faut bien fournir aux depehses de Charles de Valois, le gSnSral de l'figlise. Boniface VIII voulait d'ailleurs voir ses gouts partag«s, rendre les gens heureut et repus autqur de lui ; il gorgea ses Romains de richessesen attirant des milliersd' strangers k Rome par le grand jubil6 de 1'an 1300.

Boniface -succSdait a un pauvre ermite nomme Pierre de Morone, qU'on 6tait alte chercher au fond de sa cellule pour le placer sur la chaire de saint Pierre, et qui n'y avait'fait qu'une apparition de quelques mois. Ce saint homme 6tonna le monde par un acte inou'i jusque-la. filu apres une vacance de pl«s de deux ans, et par suite de Timpossitulite oil se trouvaient les cardinauxdes'accordersurun autre choix, ce simple d' esprit habitue k la vie contemplative des ascites se trouva tellement d6pays6, abasourdi, sur ce trone autrefois objet de sav6n£ration

280 HISTOIfcE POLITIQUE

et oh il voyait aboutir tant d'intrigues, de mensonges et de turpitudes, qu'il en perdit la tete, abdiqua, demandaen grace iretourner au desert. Aussitfitsarenonciation acceptee, il s'enfuit pr^cipitamment comme s'il eiU craint qu'ori le contraignit k teprendre la tiare. D^sign6 pour lui succ£der, Boniface, son protege , son conseiller et le r6dacteur de 1'acte que Dante a nomm6 « il gran rifiuto » , fit immediatement courir apres lui. Pour pr£venir chez lui toute vell&t£ de repentir et tout esprit de retour, il le fit enfermer, avec les plus grandes demonstrations de respect , dans une prison tellement malsaine que ses gardes y tombaient malades, bien qu'ils fussent relets chaque jour, et tellement etroite que le malheureux vieillard*6tait oblige de coucher au pied de l'autel o\x il disait la messe. II y moufut apres ui^e courte captivity.

Tels avaient 6t6 les debuts de Boniface, et son regne tint tout ce qu'ils promeltaient. Les demeles de ce grand pontife de la fiscally catholique avec les princes ses contemporains n'ont d'ailleurs, k part le motif qui les caract«5rise * rien qui m^rite Tattention de l'histoire, aprfes les luttes m£morables ou sespr&d6cesseurs avaient deploy 6 tant de perseverance, de courage et quelquefois de grandeur. La jactance y remplace l'energie, et la cupidity supple au fanatisme. lis ri' attestent que la prompte d6consid£ration ou etait tombe le pdttvoir pontifical k FapogSe de Ses succfes, le contre-coup qu'il avait recu de T6crou-

ement de Tordre de choses dont il 6tait la clef de voute, la lassitude produite par Tabus des influences spirituelles dans le stecte meme ou elles avaient remu£ lemonde a. des profondeursjusque-lk inconnues. Qui croirait qu'il s'^coula k peine cinquante ansentre les triomphes d'Innocent III etje souffletimpuni que Boniface re?ut f pour une querelle d' argent, de la main de Penvoy£ de Philippe le Bel? Si ce soufflet n'est qu'une altegorie, comme on Ta pr&endu,elle est du moins suffisamment expressive, et Dante, en pla$ant Boniface VIII dans la bolge des simoniaques, n'^tait que l'interprfete de la conscience universelle. Avec cette decadence . du principe th6ocratique concordait l'essor des nationality qui se manifestaient dans toute T Europe par unQ foute de creations originates et varices. Au lieu d'allcr en s'affaiblissant depuis 1' invasion des barbares, comme on le suppose d' ordinaire, elles suivaient, au contraire, une marche progressive et ascendante, m6me en Italie, dans cette patrie du cosmopolitisms h qui la papaute semblait vouloir interdire h jamais tout d^veloppement national. Le g6nie de cette terre tecondebrisaitlemoule 6troit de Torgapisation ecctesiastique, enfantait une langue admirable en opposition du latin, la vieille langue de l'orthodoxie univer: selle, qui partout etait ,delaiss6e pour les idiomes nationaux; et, loin d'etre 6puis4e par les convulsions de la guerre et des revolutions, son indomptable vitality produisait en se jouant les merveilles de Tart,

de la literature, de la po^sie, k cdtd des miracles industriels de Venise , de Pise et de GSnes ; cr6ait avec une 6gale facility des*h6ros et monstres, les Eccelino da Romano en m£me temps que le Dante, le Giotto, Cimabu6, les deux Villani, saint Thomas d' Aquin, etc. Non-seulement felle ne doutait pas d'ellem£me, maig elle se sentait assez forte pour donner au mondeun nouveau Messie, car tel 6tait le sens de U doctrihe de Tfivangile kernel de Joachim de Fiore interprets par Jean de Parme et les Franciscains.

• Partout, en un mot, les literatures-, les arts, les institutions, les lois, les mceuts^au lieu de graviter vers l'uniformite necessaire k retablissement du systeme unitaire rev6 par 1$ cour romaine, se rdv^laient sous des formes merveilleusement diversifies, selon le caractere et le genie de chaque face. C'est un prejug6 trfe&-faux, quoique trfes-r^pandu, de croire que l'individualite,*et par consequent la nationality, ait ete plus'fortement prononc^e chez les peuples d'ori gine barbare k Tepoque des invasions qu'elle ne le fut plus tard. Elle allait au contraire chaque jour en s'accentuant avec plus d'energie. II eri est k cet egard des peuples comme des individus, ce qui constitue en eux le caractere et la personnalite est le fait de la virilite et non celui de Tenfance. De 15. la surprenante facility avec laquelle les races barbares s'etaient plides k 1'unite spirituelle representee par les papes. Elles n'avaient encore ni passe, ni tradition,

ni histoire, rien dece qui constitute T originality d'lyie Cation, lui donne une destin^e, une volont6, avec la force de r&sister aux assimilations 6trang6rQ3. Sans ce point d'appui, sans ce capital accumul6 d'intelligence et de vertu, sans cette trace de son activite qui lui montre dans le chemin parcouru jusque-lk la voie k suivre pourTavenir, unpeuple hfeite, doute de luimeme et appartient au premier occupant.

C'est ce qui £tait arriv6 aux nations dc 1' Europe en presence dela conquGte th^ocratique. Maisi mesure que, gr&ceMeur activity intellectuelle et morale, elles se oonstituaient des traditions, elles revenaientde leur premifere surprise, acqu6raient la conscience d'ellesm6mes et de leur rfile dans le monde, et commen- (jaient h s'affirmer en se voyant agir et parler.

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