‹ Histoire politique des papesChapitre 8 sur 13 · DE GRATIEN · texte numérisé non relu

DE GRATIEN

Ainsi le pape et Tempereur se donnerent le baiser de paix sur les ruines des cites lombardes et le bucher d' Arnaud de Brescia : raccommodement trop factice pour etre durable. Chez Tun comme chez 1' autre, il n'avait d'autre mobile que le desir d'empecher qu'aucun etablissement ind6pendant put se fonder en Italie en dehors de leur propre domination. Aussitot ce but atteint, meme d'une fagon incomplete, superficielle et provisoire , le vieil antagonisme se r^veilla et la bonne harmonie fit place h la guerre.

L'figlise en cette ocasion avait pratiqu6 h l'6gard des jeunes r6publiques italiennes une politique exactement semblable k celle qui avait dicte sa conduite vis-i-vis des essaisavort6s.du royaume national. Seu-

leraent, comme le danger 6tait ici beaucoup moins grand pour son influence, vu la fragility de cette confederation qui se dissolvait d'elle-mfime aussitot l'orage pass£, elle s'en effraya moins a mesure qu'elle connut mieux l'instabilite de ce nouveau principe, et s'habitua peu h peu h le consid£rer comme une arme defensive excellente contre les empereurs et presque impossible h retourner contre elle-mfime. Elle eut toutefois grand soin de reprimer 6nergiquement a Rome, chaque fois qu'elles s'y montr&rent, les tendances qu'elle ne craignait plus d'encourager dans la Lombardie. Politique facile, carelle'ne consistait pas h faire, mais h empecher que rien ne se fit. En face de ce veto fatal, la constitution de l'ltalie par les r6publiques conf&terees etait encore plus impossible que ne l'avait 6t6 son unit£ par le royaume.

Adrien IV n'eut pas plus tot consolid£ cette reconciliation forc^e qu'il venait d'imposer aux Romains avec T($p£e des Allemands, qu'il devint Tinstigateur secret et bientot le chef avou6 de la ligue des villes lombardes. Frederic Barberousse £tait redescendu en Italie avec une arm6e plus formidable encore que la premiere. A une repression impitoyable il joignit un syst&me raisonn6 d' administration destin6 h pr^venir toute ve!16it6 d'ind6pendance. Dans toutes les cit6s prises d'assaut ou soumises par la terreur qu'inspiraient ses executions, il installa un podestat, c'est-kdire un repr&entant des (Jroite de PEmpire, un in*strumentde savolont£ d£clar£e « la Ipi vivante » par

lesjurisconsultfis.de Bologne k ladiete deRoncaglia. Cette qualification etait dans la bojiche de ces 16gistes une replique au decret de Gratien, qui venait tout r^cemment d'en faire l'application a l'autorite des pontifes.

Mais au milieu m6me de ses succfes, Fr6d£ric sentait le sol trembler sous ses pas. II lui fallait se multiplier, 6tre present partout. Aussitot qu'il s'61oignait d'une ville, la r^volte commencjait k y gronder sourdement. Gfines refusait de recevoir ses magistrate ; Adrien ne voulait lui reconnaitre aucun droit regalien sur son fief de Rome, et formaitune alliance etroite avec son ennemi jur£, Guillaume le Mauvais, roi de Sicile, oubliant ses ressentiments les plus profonds pour parer k ce qu'il consid^rait comme le plus pressant des perils.

Dfyk du reste les pretentions pontificates avaient reparu sous leur forme la plus blessante lors d'une contestation un peu ant£rieure au sujet de l'ev^que de Lunden : « L'empereur, s'£tait 6cri6 Adrien, aurait-il done oubli6 les bienfaits du &aint-si6ge? IS'est-ce pas le souverain pontife qui lui a confer^ la couronne imp^riale? » Les d^saveux humbles et hypocrites dont il avail du faire sui vre ce d6fi hautain (1 ) n' avaient pu que rendre sa haine plus impatiente. Un

(1) Voici les. propres termes de ces excuses sans dignity comme sans vrpisemblance : « En parlant de votre cour ronne, £criviWl> nou&n'-4YQfls. pa* j>r6tendu vous F avoir

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nouveau grief, futile en apparence, 6tait encore venu l'envenimer. Dans une lettre 6crite en reponse k de nouvelles reclamations d'Adrien, Fr6d6ric avait affecte de placer le nom de l'empereur avant celui du pontife. C'^tait aux yeux de celui-ci une insupportable arrogance, et il avait aussitot somm6 Fr6d6ric de la retracter, sous peine « de perdre la couronne dont il 1' avait gratify. » Ces mis^rables querelles avaient en r6alit6 une importance serieuse, parce qu'elles montraient combien le temps avait peu fait pour attenuer la rivalit6 que le pacte de Charlemagne avait cr&e entre les deux pouvoirs. Elles n'&aient d'ailleurs que des pretextes et couvraient un parti pris qu'on n'osait pas encore avouer. Chacun d'eux n'y cherchait qu'une occasion de rompre, en rejetant sur son adversaire l'apparence des premiers torts et la responsabilite de Pagression. Lorsque la mesure fut pleine, le refus d'un droit de fourrage que r^clamait Tempereur suffit pour la faire d£border.

La lutte se trouvait done tout engag6e d'avance, et Adrien s'appretait k en donner le signal par rexcommunication de Fr6d6ric Barberousse, lorsqu'il fut surpris par la mort. Alexandre HI accepta sans h&iter cette succession grosse de tempfites. L'em-

rfollement conf6r6e, nous rappelions seulement Thonneur que nous avions eu de la placer sur voire tfite auguste ; nous avc«i3 dit contulimus, c'est-&-dire imposuimus. »

pereur, s'etant assur£ quMLn'avait rien a esp6rer de la docility du nouveau pontife, lui opposa, selon la tradition imp^riale, un antipape du nom de Victor III, qu'il installa dans Rome apres avoir 6crase lea milices de la ligue, d6mantel6 ses places, ras6 la ville de Milan et distribu6 ses habitants dans les bourgades environnantes. Alexandre s'enfuit pr^cipitammcnt et se r6fugia en France,

L'insurrection paraissait an^antie, mais elle ne tafda pas k se relever. Les tetes de l'hydre repapaissaient toujours plus mena^antes sous les coups qu'on leur portait. Frederic, 6tant retourn^ en Allemagne pour reformer json arm6e qur s'6tait licenci6e ell^mSme et comme fondue instantan&nent selon les habitudes feodales, trouva h son retour PItalie entire debout pour lui livrer bataille. Alexandre III 6taitrevenu de France, Milan avaitrelev^ ses f emparts, le pacte d' alliance avait &6 confirm^ par les plus solennels serments, et non-seulement le roi de Sicile, mais Venise elle-m6me, jusque-la 6trang6reii ces guerres, faisait partie de la confederation. L'empereur, au lieu d'aborder de front la ligne dfc bataille des conf6d6r6s sur le terrain choisi par eux, r^solut de frapper la r6volte au cceur en marchant tout droit sur Rome. II s'y porta rapidement avec son arm6e, mais elle y p6rit presque tout enttere des fi&vres maremmanes, et il put k grand'peine regagner les passages des Alpes, accompagn6 d'un petit nombre de chevaliers 6chapp6s au d6sastre.

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Le pape etait devenu le h6ros et l'inspirateur de la ligue. Ces jeunes r^publiques accueillaienfavec transport le pontife qjii venait partager leurs dangers et apportait k leur cause le prestige d'une guerre sainle. N'6tait-ce pas contre lui que venait de se briser F effort de FAlIemagne en expirant au pied des murs de Rome? On donna sc>n nom k une ville improvis^e par le demon de la guerre au confluent du Tanaro et de la Bormida, et qui sembla sortir de teixe k l'appel du dSsespoir. Alexandrie tint pendant plus de quatre mois les Allemands en 6chec lors de la-xierniere expedition de Barberousse. Une circonstance trop caracteristique pour etre omise marqua la fin de ce si6ge. L'empereur ayant constamment 6choue dans ses assauts furieux et multiplies contre cette ville de paille, ainsi qu'il Tavait surnomm£e luimeme avant de* connaitre sa solidity se vit contraint de lever le siege et de battre e'n retraite devant des forces superieures. II put se retirer impunement sans gu'on fit aucune tentative pour le corner et le forcer a se rendre, bien que de l'aveu de tous il fut alors entre lesmains de ses ennemis. II defila avec tous ses soldats, en bon ordre et sans coup 'ferir, devant ces hommes dont il avait si souvent ravage les campagnes, brule les maisons, rase les villes et fait pendre les wiagistrats, sans qu'une seule voix s'6Ievat pour crier vengeance. C'&ait Tennemi des villes lombardes, maisc/ etait Tempereur d'ltalie, le fils legitime des C6sars, la person nification abstraite et id&de

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qui servait de supplement k la nationality absente, le repr^sentant de la supr^matie italienne sur tous les peuples du monde. En l'immolant ils eussent cru se frapper eux-mSmes ; on se defendait contre lui, mais nul ne songeait a l'attaquer ; on ne contestait pas ses droits, mais seulemerit l'extension qu'il pretendait leur donner. Ambitieuse et puerile illusion, superstition funeste qu'aucune deception ne pouvait detruirc et qui devait rendre toute victoire sterile.

On dit qu'il fut touche de cette g6n£rosit& II est certain du'moins qu'il se montra des lors dispose a traiter et k se d6partir de l'inflexibilite inexorable qui avait jusque-lk caracterise sa politique. L' arrangement etait sur le point de se conclure, lorsque les pretentions d' Alexandre HI firent rompfe les n6gociations. II fallut une nouvelle victoire eclatante et chferement payee de l'armee des conf6d^r6s pour ameHer Barberousse a traiter de nouveau. On signa, k Venise, une treve de six ans qui, k 1' expiration de ce deiai, fut suivie de la paix de Constance.

Cette paix consacrait la victoire des villes lombardes, mais elle laissait intact le vieux droit imperial, et par \k ne pouvait etre qu'un temps d'arr£t plus ou moins prolong^. Les cites rentraient en possession du droit d'eiire leurs.consuls et leurs autres magistrats ; on leur rendait la faoulte de se fortifier, de lever des armees, d'exercer dans leur enceinte la juridiction tant civile que criminelle; mais elles s'engageaient, par un serment impose k tous les»citoyens$

k maintenir la suzerainete de l'empereur, a lui preter aicte et secours, et k lui livrer passage toutes les fois qu'il voudrait se rendre en Italie. L'invasion Strangere etait amsi garantie et p6gularis6e comme une institution. Chaque cite n' avait d'ailleurs stipule que* pour elle-meme, et, aussitot la reconciliation op^ree avec UEmpire, les republiques lombardes rentraient les unes envers les autres dans retat de guerre quisemblait etre leur etat naturel. Par une anoinalie non moins difficile * a expliquer, le podestat, magistrat d'importation germanique, fut conserve, etcette magistrate d'origine etrangere resta confine k un Stranger. II devint le commandant des forces militaires de la citS, et au sein de la liberty prepara l'fere-des tyrannies. La paix entre le pape et l'empereur avait ete conclue en meme temps que latreve qui pr£ceda le traite de Constance. Par un echange spontane de bons proc£d6s, Frederic sacrifia son antipape, qui fit les frais de la reconciliation comme c'6tait Je sort des antipapes , et Alexandre III le releva de rexcommunication en lui c£dant pour quinze ans la jouissance cfe l'heritage de la comtesse Mathilde, sur la possession" definitive duquel un arbitrage devait prononcer lorsque ce terme serait arrive, # Les resultats apparents de cette longue guerre pouvaignt etre considers comme mediocrement avantageux pour la cour de Rome, si on lescomparait aux succes quelle avait obtenus k d' autres moments.de son existence ; mais en fealite elle en

sortait fortiftee, surtout si on la rapprochait de sa situation sous les successeurs immediats de Gr6goirfe VII. Elle y avait gagne unejmmense popularity aupr&s des r6publiques italiennes, ^ui devaient identifier d^sormais leur cause avec la sienne, et fui assuraient par 1^. un rempart presque invincible. Quant k ses droits, k dessein si peu d^finis par le nouveau traits, lis gagnaient autant que ceux de P Empire perdaient k rester dans cet 6tat d'ind6cision. -

Son activity d*iailleurs avait 6t& bien loin de se concentrer uniquement sur PItalie pendant Pespace de temps qui venait des'^couler. Elle avait travaille non sans succ^s k maintenir dans le reste de P Europe la politique d'Hildebrand, mais avec plus de prudence et de diplomatic qu'il n'en avait montr& Elle y avait repris sa mafche envahissante, tournant les obstacles qu'elle ne pouvait briser, attentive k . profiter detoutes les opportunity, cedant lorsqu'elle rencontrait une resistance decidee, consacrant les usurpations pour gagner Pappui des "usurpateurs , offrant des couronnes pour se faire reconnaltre le pouvoir de les donner , invoquant des pr6c6dents imaginaires ou fortuits comme des autoritds ou des traditions, supposant le droit partoukoii elle parvenait k etablir le fait.

C'est ainsi que le pape Adrien IV donna un jour PIrlande all roi d'Angleterre flenri II, qui n'osait la prendre, mais qui le, suppliait de lui permettre d'y

entrer, dans la pieuse intention « d'y retablir le christianisme dans sa puret£. »

<* Vous savez comme tout le monde, lui repondit Adriea* que l'lrlande, ainsi que toutes les ties qui ont recu lafoi chHtienne^ appartient k l'figlise romaine. Vous nous faites entendre que vous vou3riez entrer dans cette He pour en soumettre le peuple aux lois et faire payer h saint Pierre un denier par an pour chaque maison. Nous vous Taccordons avec plaisir pour l'accroissement de la religion chretienne. » Et il lui envoya un anneau orn6 d* une emeraude en signe d'investiture. On se demande avec stupefaction d'ou pouvait provenir ce droit fantastique sur toutes les lies qui est invoqu6 ici avec tant d' assurance ; mais Henri II n'y regardait pas de si prfes, et il le tint pour authentique jusqu'au jour ou on lui fit remarquer que soft royaume etait aussi une lie. La fa<?on humble et furtive dont le ddftier se pr£sente k cot£ de la religion n'est pas moins digne d' attention. Qui se d^fierait d'un denier? et cependant qu'est-U autre chose ici que la domination eccl6siastique ! C'est avec ce denier qu'elle a r6gne au moyen &ge. Ainsi le premier auteur des malheurs de Tlrlandea 6te ce meme saint-stege auquel elle est rest^e si invioiablement Tid&le. #

Les rois, qui etaient en general si portes a reconnaitre les droits de Tfiglise sur les royaumes dont la possession leur faisait envie, ne les adnfettaient plus qu'avec une extreme* repugnapce lorsqu'il s'agissait

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des leurs. Le point de vue changeait subitement. Le meme Henri II devait se montrer souverainement ingrat envers ses bienfaiteurs, moins de dix ans apres la donation qu'on lui avait octroyte si liberalement. Thomas B6quet (1), archeveque de Cantorbery, ayant fait soustraire k la justice seculiere un clerc convaincu d'assassinat , que la juridiction ecclesiastique frappa d'une peine derisoire, tant elle 6tait peu en proportion avec le crime qu'il avait commis, le roi invoqua contre T archeveque les anciennes coutumes du royaume, exigea que le coupable* fut soumis k la loi commune, et le prelat en appela de son cote k la liberie de l'figlise 1 aux privileges des clercs et enfin k la decision du saint pere. II vit une oppression odieuse et intolerable dans Tidee d'attribuef aux tribunaux ordinaires la connaissance des crimes commis par les ecclesiastiques. V Angleterre futbientot mise en feu par cette querelle. Le pape envoya

(1) II parait r^Sulter des recherches les plus recentes que Thomas 6tait d'origine normande et non saxonne, comme on Tavait cru jusqu'ici, et que son nom doit s'ecrire B&quet au lieu de Becket. Cette remarque n'a d'importance que parce qu'elle'infirme une theorie fort accredit^ qui fait de Thomas un tribun de la race saxonne contre la domination normande. On ne doit pas confondre Fesprit qui Taniiuait avec les passions qui s'agiterent autour de lui. II pensait et agissait en homme d'Eglise, pour la domination du saint-siege, et nullerftettt'pour venger une race opprimee. II ne faisait que rep6ter ce # que l'ltalien Laufrane avait pratique en Angleterre un peu avant lui.

sur les lieux des 16gats charges, k ce qu'il semble, de faire durer le debat au lieu d'y mettre fin, tergiversant, temporisant -k Tinfini , plaidant tour k tour le pour et le contre, pr&s k exploiter les opportunity que leur offriraient sans doute tdt ou tard les p6ripeties de cette dangereuse Agitation, dont commengaient a's'emparerles passions encore mal eteintes de l'^poque de la conqufite.

Condamn6 au concile de Northampton par la grande majority de ses coll&gues, sur lesquels il s'attribuait une domination spirituelle, en s'efforsant avec Fappui du clerg6 interieur de transformer sa dignite archi^piscopale en une .sorte de papisme anglican, Thomas B6quet se r6fugia en France, et y fut accueilli avec faveur par le roi Louis le Jeune, en haine de l'Anglelerre. De \k il excommuniait ses adversaires", menagait le roi de mettre son royaiime en interdit, repoussait avec une inflexible opinidtrete des transactions qui k toute autre 6poque eussent paru k 1'figlise des avantages inesp^res, fletrissait comme tyranniques et injustes des coutumes qu'il avait lui— m6me solennellement jur6 de faire respecter, et refusait de se soumettre k un autre jugement qu'i celui du pape, qu'il avait tout lieu de crQire conforme ausien.

Le roi de France s'interposa inutilemeilt k plusieurs reprises comme m^diateur entre Henri et lui. Le prince montra les dispositions les plus conciliantes ; mais. elles echouferent devant l'opini&tret£

du pireiat: « II y a eu avant moi, disait. Henri , plusieurs rois. d'Angleterre plus ou moins puissants que je ne suis ; il y a eu avant Thomas B6quet plusieurs grands et saints archeveques de Cantorb^ry, Qu'il m'accorde ce que le plus grand et le plus saint de ses pr&tecesseurs a accorde au moindre des miens et je me declare satisfait. — Seigneur archeveque, ditalorsle roide France, que craignez-vous?Voulez-vous etre plus sage que les saints? . VoilJi la paix> — Si les saints se sont months faibles en quelque chose, r^pondit l'archeveque , ce n'est point en cela que je dois lesjmiter. »

Aprfes de longues contestations, le roi d'Angleterre, effraye de la fermentation croissante des passions populaires et menace d'une sentence de d6po- * sition de la part du pape, c6da devant son sujet et re$ut de lui le baiser de paix. Thomas Bequet rentra dans son diocese aux acclamations de la multitude, qui voyait en lui l'ennemi des seigneurs et des 6v6ques.jCet accueil accrut son audace; le premier acte qui signala sa reintegration fut le renouvellement de toutes les excommunications qu'il avait fulmin£es coritre ses adversaires. A ses anciennes exigences il joignait maintenant la pretention d'etre seul en possession du privilege de sacrer le fils du roi d'Angleterre, sous pr6texte qu'il avait appartenu h quelquesuns de ses. predecesseurs au siege de Cantorbery. II s'autorisait de ces precedents pour declarer nul et

non avenu le couronnement du jeune fils de Henri,

parce que cette ceremonie s'etait faite par le ministfere de ,son collfegue l'archeveque d'York. Loin de s'apaiser apres la satisfaction qui lui avait et6 si largcment accord^e, l'agitation du royaume ne faisait que grandir. Le nombre de ses partisans s'accroissait d'une farcin inqutetante. Les populations accouraient partout sur son passage ; il les haranguait, s'exercait au role de tribun. On apprit un jour que les habitants de Londres s'&aient port&s en masse au-devant de lui sur la nouvelle d'une visite qu'il se proposaitde faire k leur ville, et deux gentilshommes vinrent lui en defendrp l'entree au nom du roi. L'irritation 6t&it devenue extreme ; les choses etaient de part et d ? autre pouss6es a ee point ou Ton ne peut plus ni reculer "sans deshonneur, ni avancer sans donner le signal du combat, situations qui n'ont d'autre issue que Tappel h la force, et dont les hommes n'ont pas le droit d' accuser la fatalit6, parce qu'elles sont leur ouvrage. « II n'y aura done persqnne pour me d£livrer de ce trattre! » s'ecria Henri en pr6sence de quelques courtisans. Ces paroles furent entendues. Peu de jours apres, Thomas B£quet etait assassin^ dans son

eglise par quatrfc gentilshommes. Cette mort a laiss6 sur son nom un prestige d'h^roi'sme qui a fait oublier la juste reprobation qui doit s'attacher a ses actes." C'est sans doute par une expiation inseparable de ces voies sanglantes que non-seulement ehes transfigurent pour l'histoire des hommes peu dignes d'un tel honneur, mais qu'elles rehabilitent les mauvaises

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causes et deshonorent les bonnes, L'lilglise, pour qui Thomas Bequet s'&aitsacrine, fit de lui un martyr et un saint. C'6tait avant tout un soldat fid&le h sa consigne. Ilseservaitd'une autre armeque son ennemi, mais on ne voit pas qu'il ait mani6 le glaive spirituel avec plus de scrupule que Henri n'en £prbuva k le f rapper avec l'ep^e de ses favoris.

C'est ainsi que 1'ambition sacerdotale, un instant d6courag6e et aflaiblie par les revers de Gregoire VII, regagnait peu a pen par de nouveaux efforts le terrain qu'elle avait perdu. La tentative d'Abailard et d'Arnaud de Brescia pour lui arracher la double abdication du pou voir qu'elle s'arrogeait & l'afois sur la pens^e et sur le gouvernement des affaires humaines c' avait r6ussi provisoirement qu'& fortifier 1'autonte de l'figlise. En se separant d'elle, ils l'avaient ddjli-* vree d'un contre-poids pour ainsi dire ititerieur, d'une opposition legale, constitutionnelle, et qui par cela meme eut 6te plus efficace que celle des princes. Mais qui peut dire -que leur parole eut garde sa vertu s'its s'etaient plies aux exigences d'un tel -r61e ? lis preferment la v6rite a cette savante diplomatic, et une seule^bataille perdue amena le complet aneantissement de leur ecole. Toute une civilisation naissante disparut avec eux. Quelle distarjpe infinie n'y a-t-il pas entre la pacifique et studieuse colonie du

ParacFet et les fanatiques legions de saint Domi-

nique !

Apres ce premier essai d'independance, le mou-

vement intellectuel du monde fut done violemment replace sous la direction de l'figlise, et touts liberty d' esprit parut pour longtemps an^antie. Mais les heresies qui se multipliaient dans son sein attestaient au meme instant la vitality igdomptable de Fesprit humain, qui fa fonjait elle-meme k parler pour lui, lorsqu'il ne trouvait plus d'autre interprfete. La tolerance et la douceur philosophique, les armes inoffensives de la raison etaient convaincues d'insuffisance ; pour vaincre le fanatisme orthodoxe il fallait un fanatisme nouveau. Les h6r6tiques se levferent pour suppleer aux philosophes vaincus, la libre interpretation des Ventures parla, kctefautdela libre pens£e efouffSe dans son berceau. On ne peut que regretter une substitution qui n'avait trop souvent d'autre effet # que de remplacer une superstition^ par une autre, mais elle etait jUstifi^e par ce fait encore vrai aujourd'hui, que le commun des hommes trouve plus de force pour d£fendre une superstition que pour soutenir un principe. Le d^vouement k la v£rite pure a toujours 6t6 le iai't d'une minorite presque imperceptible,

Le^h&retiques vengeaient k leur manifcie Fesprit humain des sifecles de morne et plate orthodoxie qu'il venait d$ subir, et alors meme qu'ils se trompaient leur erreur 6tait encore salutaire,parcequ*elle servait la liberty. lis se multipliaient avec une f£condite rassurante, arm£e de la premiere heure, mediocre par le gSnie, grande par la vertu, invincible

par la masse et la bonne volonte, faite pour lasser les bdtirreaux, user les instruments de torture, 6teindre le feu desbuchers avec le sang des martyrs, d^courager toutes les inquisitions et laisser le champ libre kde nouveaux lutteurs qui devaient profiter de leurs h^roi'ques travaux en combattant pour d'autres dieux ! On en comptait d£j& plus en quatre ans qu'on n'en avait compt6 en quatre sifccles : les patarins, les pasages, les humiltes, les Albigeois ou Cathares, les jos£pins, Jes m&opins, les Vaudois ou teonistes, etc.

Avec eux, les juri§consultes, race k la fois imp6rieuse et servile, patiente, humble devant l'Empire, intraitable avec i'figlise, opposaient seuls aux th£ologiens textes contre textes et docteurs contre docteurs. C'est dans Thistoire du moyen &ge un 6tonnement toujours nouveau que de voir Tautorit^ presque illimit£e dont ils joiiissent et le petit usage qu'ils en font; timides avec Tair du commandement, odieux ou insens^s avec les formes de la plus v6n6rable gravity, mais m^diocres en toute chosehormis en un point, la resistance et la conservation; ennemis par systfcme et par temperament de toute innovation, surtout si elle constitue un progr£s , amis de toutes les tyrannies pourvu qu'elles aient une apparence de tegalite, esclaves plutot qu'interpr&tes des lois dont ils connaissent le mieux Riniquite, et semblables h ces pr6tres qui finissent par croire aux idoles qu'ils font parler. Leur £vangile, te-lourd recueil des Pandectes,

avail ^te-recemment d£couvert par les Pisans k la prise d'Amalfi : d'infatigables commentateurs s*&n emparerent aussitot pour en faire sortir tout armee la Themis vengeresse du vieil Empire.

. Ne pouvant faire", et pour cause, aucune d6couverte de ce genre, 1'figlise avait la ressource de l'inventer, comme elle l'avait dejk fait au huitieme siecle. Les falsifications d' Isidore Mercator avaient montr6 ce' dont etait capable sous ce rapport T imagination de ses zelateurs. Pendant le pontificat d'Eugfene II I, au moment le plus critique de la lutte de Tfiglise contre les partisans d'Arnaud de Breccia, le moine Gratien vint & son secours en publiant, sous le nom de Concorde des canons discordants, une compilation analogue aux fausses Decretales, mais con^ue sur un plan beaucoup plus vaste. Outre le recueil complet des lois canoniques, ce repertoire comprenait tout l'ensemble des D6cr6tales vraies ou fausses des papes, y compris cellos d' Isidore, des lois tir6es du Code, du Digeste, des capitulaires, d'innombrables autorites extraites des ouvrages des Peres de TEglise et des controverses de ses docteurs. .

Les contre-sens, les alterations de texte, lesfraudes et les mutilations de tout genre etaient Tagae memo de cette encyclopedic de la jurisprudence sacerdotale. lillever l'figlise au-dessus de tous les trones de la terre, et le pape au-dessus de toutes les puissances de 1'figlise, telle &ait la seule pens£e qui donnait quelque unitfe h tant de decisions incoh^rentes et

souvent meme inconciliables ; mais elle se produisait cette fois avec un caractere de force et d'universalite fort superieur k celui qui s' etait manifesto dans ses premiers essais. C etait un reseau d'unesouplesse infinie eh m&no temps quftd'une-solidite merveilleuse, pouvant s' adapter avec une egale facilite aux soctetfe les plus diverses, une organisation capable de vivre par elle-meme, et atteignant tout l'ensemble de la vie humaine sous un syst&me d' administration destine en apparence aux seuls int^rets religieux, contenant en un mot tous les elements d'un gouvernement complet sous pr£texte de regler d'une mani&re definitive % la discipline et la hierarchie ecctesiastiques.

Une dQctrine qui n'-etait pas nouvelle dans le catbolicisme, mais qui osait pour la premifere fois se declarer sans ambages et sans reticences, servait k Gratien pour s'orienter parmi les contradictions sans nombre des documents qu'il venait demodifier, etpr^ venir tout dissentiment ulterieur. Que decider quand Ffiglise avait dit k la fois oui et iron sur la m6me question? Selon lui Tfiglise nepouvait se contredire, parce qu'elle 6tait, comme le Christ lui-meme, la loi vivante. II n'y avait done \k qu'une question de date ; la v6rite de la veille etait devenue le mensonge du lendemain, il n'y avait pas k chercher k r^soudre autrement la difficultd. Ne pouvant la d&nontrer immuable, il divinisait non-seulement sa mobilite, mais jusqu'& ses caprices. L'figlise etait sup£rieure k ses propres d£crets, leur pretait son autorit£, mais ne la

leur donnait jamais pour toujours; elle ne pouvait jamais 6tre ltee par ses volont^s ant&ieures ; sa parole 6tait une "revelation continue, sa sou verainete 6tait la source meme du droit, aucun engagement ne .pouvait Fenchainer, aucan dementi la compromettre; elle n'interpretait pas la verite, elle la cr£ait. Elle etait impeccable en mattere de discipline, de meme qu'elle 6tait infailllible en mature de dogme. C'6tait la th£orie m6me de Farbitrairej et le <5ompl6ment de Fid6al thSocratique absolu, tel que les peuples d'Asie Favaient connu et pratiqu&

Ainsi fut constitue le corps xiu droit ecclesiastique, et un humble moine en fut le Justinien, symbole m de la force anonyme et collective qui en.avait de longue main pr6par6 les Elements. Le d£cret de Gratien domine tout le moyen age. Jamais legislation n'exerga une telle influence sur une telle quantite d'hommes. A la fois civile, politique et religieuse, sous pr6texte de r£gler des interns tout spirituels, elle s'emparait de Fhomme depuis sa naissance jusqu'k mort, et le reconduisait au deli du tombeau, en le remettant k Dieu comme k un ministre subd616gu6 charg6 de ('execution de ses dforets.

Le premier soin d' Eugene HI fut d'en imposer Fenseignement k Bologne m£me, le quartier general de Farm6e des jurisconsultes. De \k\e livre de Gratien se r^pandit dans toute 1' Europe, fut comments, enseign6 dans toutes les university, invoqu6 par les cours de justice, appliqu6 par une foule d' arrets et

de traites,* devint en un mot une des principal es sources du droit public et priv6, et r6gna presque sans opposition j usque vers le seizieme stecle.

Cette recrudescence de discipline, d'unit6, d' ambition, d'activit6 intellectuelle , pervertie mais ardente, qui se manifestait par de tels signes au sein de Tfiglise du douzteme sifccle, .ne devait pas rester k T(5tat purement sp6culatif; mais la pens6e pr^cedait Taction, comme il arrive toutes lesfoisqu'un mouvement d'id^es, quel qu'il soit,porte en lui une veritable force. (Test en ce sens qu'on peut dire qu'il n'y a pas de surprises pour l'histoire. Les 6poques calamiteuses sont toujours prepares par les faux systfemes, Le pas immense que Gr6goire VII fit faire h Tinstitution pontificale avait 6t6 d&s longtemps amen6 par les idtes dont les Decr&ales d' Isidore Mercator furent F expression la plus complete et la plus saillante ; de m&ne le d^cret de Gratien annoncjait le pontificat d' Innocent III.

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