‹ Histoire politique du Congo BelgeChapitre 38 sur 110 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Les débuts de l'Absolutisme.

Au 10 aoûL 1901, date de la promulgation de la loi de Smet de Naeyer, qui déliait le souverain du Congo des engagements qu'il avaient contractés par la convention du 3 juillet 1890, la situalion était la suivante.

La plus grande partie du territoire de l'Etat, Iransformée en «Domaine privé», était exploitée par les agents du gouvernement, sous la direction des commissaires de district et chefs de zone, la plupart officiers belges ou italiens. D'autres districts continuaient à être tenus en réserve et r(^staient fermées aux investigations privées. Le commerce, arrêté dans son essor et graduellement expulsé des bassins de l'Ubangi, de la Mongala, de l'Itimbiri, du lac Léopold II, de la Lukenie et de la Busira, était confiné dans le bassin du Kasai. Les sociétés à monopole, VAnversoise et l'Abir, fonctionnaient avec un suc-

184 LES DÉRUTS DE l'aRSOLUTISME.

ces grandissant, causant un étonneraent général. La récolte de l'ivoire et du caoutchouc se poursuivait, intensive, dans les régions riches cl peuplées du centre ; en dix ans, elle avait pris un développement gigantesque, attesté par les tableaux ci-après. Les envois du Domaine pv'vc. du Domaine de la Couronne, de VAbir et de V Anversoise accaparaient la ])lus grosse part dans ces statistiques, dont les chiffres sont (pialifiés de «mouvement commercial» par les tlociinients officiels.

Exportation de Vivoire de 1891 à 190ï.

Année 1891 141,175 kilog. 2,835,50U francs.

Exportation du caoutchouc de 1S91 à VJO'i .

Année 1891

81,680 kilog.

326,720 ri'jincs

Grâce en partie à l'initiative privée et, plus spécialement à l' action du groupe des sociétés indépendantes administrées par MM. le colonel Thys et Alexandre Dclcommune, l'Etat avait parfail sans risque, les principaux instruments de son outillage économique. Par une convention passée, en 1897, avec la Société du Haut-Congo, il avait acquis les huit plus grands steamers de cette compagnie et était devenu ainsi maître des transports dans le haut fleuve. L'année suivante.

186 LES DÉBUTS DE l'ABSOLUTISME.

le cheiniii de fer des cataractes était ouvert au trafic public et les communications rapides et régulières de l'Evirope avec le terminus de la navigation du haut réseau fluvial étaient, dès lors, assurées. Un plus vigoureux essor allait donc pouvoir être imprimé à la mise en valeur du territoire et à l'exploitation de ses richesses. Le gouverneur général Wahis faisait exécuter avec une ponctualité et une énergie militaires, les ins- Iriictions qui lui parvenaient de Bruxelles.

En Belgique, la démission de M. le baron van Eetvelde (18 février 1901) de ses fonctions de secrétaire d'Etat amena une altération du mécanisme du gouvernement central. Le lémissionnaire ne fut pas remplacé. Pendant sept années, l'indication de ses fonctions fut suivie d'un N... dans rAlmanacli de Gotha. Situation probablement unique dans le monde des cours, voire chez les potentats les i)lus absolus, le souverain entendit se passer de ministre : il fut, à la fois, son propre ministre des finances, de l'intérieur et des affaires étrangères. Le corps diplomatique accrédité à Bruxelles en fut incommodé. L'expédition des affaires des trois départements et de la trésorerie fut confiée cà trois secrétaires généraux : MM. Droogmans (finances), le chevalier de Cuvelicr

Situation nouvelle. 18t

(affaires étrangères), le capitaine Liebreclits (intérieur) et à un trésorier général, M. Pochez.

I.e roi-souverain avait recouvré sa liberlé d'emprunter, de s'engager, d'aliéner, il allait aussitôt en user largement. Grâce à l'aval de la Belgique et aux chiffres éloquents du «mouvement commercial», le crédit de l'Etat s'était affermi. La première signature importante que donna I^éopold II, aussitôt après la promulgation de la loi du 10 août 1901, fut apposée, le 15 octobre, au bas d'un décret augmentant la dette publique de cinquante millions de francs.

Le cabinet belge, tout en continuant à tenir les officiers et les fonctionnaires belges à la disposition du souverain congolais, était plus décidé que jamais à ne tolérer aucune ingérence de la Belgique dans les affaires du Congo. Il était efficacement soutenu dans sa tâche par M. Woeste. La gauche libérale, endormie par les déclarations humanitaires des secrétaires généraux et par celles, toujours rassurantes, quoique embarrassées, de M. de Favereau, leur porte -pai'ole au Parlement belge, se refusait, par loyalisme, à écouter les critiques chaque jour plus documentées de MM. Lorand, Vandervelde et Bertrand, contre la j)olitique réactionnaire de l'Etat du Congo. Ccpen-

188 LES DKRTTTS DE l'aUSOLT TISME.

(i;m!. les cciiti'es coloniaux et les sociétés philanlhropiques d'Angleterre, des Etats-Unis, de Berlin, Hambourg el Paris, continuaient à prolesler, laiulis que les parlements de Londres, de Rome el de Washington mettaient en mouvement la diplomatie.

L'opinion publique, en Belgique, restait placide et indifférente, confiante dans ses organes quotidiens. Chaque jour, ceux-ci s'attachaient à lui démontrer, par des informations de seconde main, que tout était pour le mieux dans le meilleur des Congo possibles et que les attaques de l'étranger, plus particulièrement celles qui venaient de Liverpool, étaient calomnieuses et inspirées par la plus mesquine jalousie d'un groupe de marchands et de missionnaires protestants. Les chiffres du mouvement dit «commercial;; continuaient, du reste, à hypnotiser le monde des affaires.

Dans ces conditions, et dégagé enfin de toute entrave, TEtat Indépendant du Congo évolua avec autant de rapidité que d'impérieuse décision, vers une politique absolutiste, chaque jour plus accentuée. En même temps, les rêves expansionnistes, la passion des grandes affaires mondiales et les

fantaisies voluptuaires qui agitaient son clicf, se donnèrent libre carrière.

Le vote que le comte de Smet de Naeyer avînt réussi à t^rracher à la complaisance de la Chambre, en dépit des sages avis de M. Beernaert et des discours objurgateurs de MM. Emile Vandervelde et Lorand, fut une faute capitale. Combien ceux-là qui, sur les bancs de l'opposition, se sont associés en cette circonstance à la politique de MM. de Smet de Naeyer, Woeste et Begercm doivent le regretter. Leur manque de clairvoyance ou leur complaisance les ont rendus responsables d'une situation qui, pendant dix ans, a soulevé la conscience de l'Europe, a coûté au Trésor belge un nombre considérable de millions, a enlevé une partie de sa gloire à la figure historique de Léopold II et crée au gouvernement du roi Albert, les plus grands ennuis.

Les événement qui, coup sur coup, allaient se succéder, devaient donner à la grande œuvre humanitaire des Banning et des Lambermont, des Slrauch, des Janssen et des Thys, une i)hysionomie nouvelle, déconcertante, à tous égards inquiétante.

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