L'ÉTAT DU CONGO EN CHINE
Quinze jours après avoir apposé sa signature sur le projet de loi réglant la situation créée à TElal du Congo par l'échéance de la convention de 1890, Léopold II fondait V Asiatique.
Depuis plusieurs années déjà le souverain, rassuré sur l'avenii' financier de son empire africain, était revenu à la Chine qu'il avait visitée jadis et à laquelle, étant duc de Brabant, il s'était intéressé. Avec le concours de la «Société générale» et de quelques importants établissements industriels, tels que Gockerill, la Métallurgique, Beaume et Marpent, "Saint-Léonard, etc., il chercha à y mettre sur pied quelques affaires. La plus importante fui la construction du chemin de fer Hankow-Pékin, qu'entreprit la «Société d'études des chemins de fer en Chine »
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fondée à Bruxelles, le 22 mars 1897, et dont M. Jean Jadot fut lingcnleur en chef. L'Etal Indépendant du Congo s'y était intéressé financièrement et était représenté dans le conseil d'administration par M. Pochez, son trésorier général.
EntrevoN^ant la possibilité d'obtenir d'autres concessions, le roi songea à une participation plus directe et plus effective de l'Etat du Congo dans les affaires chinoises. Dans le but de créer des relations d'amitié entre son Empire nègre et l'Empire du milieu, il résolut d'envoyer une ambassade à Pékin. Elle y fut conduite, en 1897, par M. le comte Charles d'Ursel, ancien gouverneur du Hainaut, accompagné du major Fivé. inspecteur d'Etat au Congo, du commissaire de dislrict Ledent et de l'ingénieur Henrard. Dès son arrivée en Chine, le personnel de la mission congolaise fut renforcée par les commandants belges Wittaraer, Servais et Richard. Li- Hung-Chang reçut avec étonnement la proposition des envoyés du souverain africain de réorganiser l'armée chinoise. Toutefois, le résultat di|)]omatique de la mission fut atteint et son chef rapporta en Europe la déclaration d'amitié et d'établissement qu'il avait signé, le 10 juillet 1898, avec Li-Hung-Chang. Il avait mis, avant
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de partir, les attachés militaires et techniques, ([ui restaient en Chine, en mesure de s'occuper avec les autorités chinoises, des objets secondaires de la mission. Mais des troubles survinrent bientôt qui neutralisèrent leurs efforts.
La révolte des Boxers ayant provoqué, (,n Europe, un douloureux émoi, celui-ci fournit aux bourgmestres des quatres grandes villes du pays une occasion qui semblait favorable pour soutenir militairement, par l'envoi d'un corps d'occupation que devait commander le colonel Bartels, l'action économique du roi-souverain (juillet 1900) . Le projet ne vécut que quelques jours. De la même époque, date l'achat par l'Etat du Congo de terrains à Hankow et Tientsin, en vue de la négociation d'une concession. Un traité fut obtenu du gouvernement chinois pour le roisouverain, par notre ministre en Chine, M. Joostens, que Léopold II annoblit.
Mais l'entreprise capitale, celle qui accapara pendant plusieurs années une grande partie de l'activité du souverain, fut le chemin de fer de Hankow à Canton.
L'entreprise avait été mise sur pied par un groupe de financiers américains, fondateurs de 1' < American Chinese Development Company», de New-
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York, société qui, le 14 avril 1898, avait obtenu (lu gouverneinenl chinois la concession de la ligne projetée. L'affaire était brillante. L'Etat du Congo s'y intéressa habilement et, à un moment donné, arriva à posséder plus de la moitié des titres. Comme, à ce moment, les affaires chinoises de ri'.lal du Congo semblaient prendre une certaine extension, il parut indispensable de créer un organisme spécial pour les centraliser. D'où la conslilulion de V Asiatique^ dont l'es deux principaux fondateurs furent la Société fîéncrale Africaine et son président, M. de Browne de Tiège. L'Asiatique, filiale de V Africaine, prit, sous la présidence de M. Empain, la direction de toutes les affaires chinoises de l'Etat du Congo et la conslruction du Cirand Central chii.ois fui entamée. Des conseillers sages et j)rudents ne virent pas sans inquiétude TEtat Indépentlant placer ses ressources, dont il avait tant d'emplois en Afrique, dans des entreprises asialiques. M. de Lantsheere, ancien ministre de la juslice et gouverneur de la Banque Nationale, dit, à ce sujet, le G août 1891, au Sénat: «Peut-on admeltre que le Congo, dans le but de relever son chiffres d'affaires, risque ses ressources dans des spéculations financières à l'étranger, soumises à
iiinl: d'aléas?) Mais M. de Smcl de Naeyer le rassura aussilùt en iiisiiiuaiit que le dcbinage eL la critique sont dans les habitudes belges, .ie n'en ai jamais eu de preuve plus convaincante, ajouta-t-il aimablement, que le discours que nous venons d'entendre». Ce sont les besoins de capitaux pour la construction de la ligne llankow-Canton qui provoquèrent aussi, en j 902, (les incidents au sein du comité de surveillance des lots du Congo, à la suite <lesquels M. de Lantsheere donna sa démission de membre du Comité. Ce sont encore ces mêmes besoins (|ui amenèrent, le 13 mars 1903, M. Emile Vandervelde, à discuter un projet de loi déposé par M. de Smet de Naeyer, et relatif à la Caisse d'épargne de Belgique, projet que le leader socialiste sapa à tel point que, depuis lors, il n'en fut plus jamais question. La construction du Hankow-Canlon ne tarda pas à être suspendue. En somme, les affaires chinoises de l'Etat du Congo se terminèrent, en 1907, comme ses affaires soudanaises, par une liquidation générale, sari:- aucun profit pour la colonie, dont les intérêts vitaux avaient, pendant une longue période été très négligés.
Que reste-t-il, même pour la Belgique, des rè-
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ves chinois ? Une concession acquise à Tientsin, Jaquelle attend depuis dix ans la ratification du Parlement belge, et aussi la charge honorifique d'entretenir un piquet de douze hommes commandés par un officier, pour la garde de l'hôtel de la légation, à Pékin. Nous avons rappelé déjà la lettre dans laquelle Stanley manifestait, en 1884, son étonnement des intentions de l'Etat de vouloir aller mettre à la raison les esclavagistes du Soudan d'Egypte. Vingt ans plus tard, à la veiJle de sa mort (10 mai 1904), l'illustre explorateur n'a-t-il pas dû être bien autrement intrigué encore en apprenant que ce ïr'était plus seulement les derviches que l'Etat Indépendant voulait anéantir, mais aussi les Boxers.
Peu de temps après avoir, en dépit des prescriptions de l'Acte général de Berlin^ monopolisé ia ])]u'< grande partie de la récolte de l'ivoire et du caoutchouc, le roi-souverain imagina la constiluiion d'un domaine particulier dont il se réservait d'utiliser les revenus suivant ses fantaisies personnelles. Il l'appela le Domaine de la Couronne. Au lendemain du modus vivendi du 30 ocrlobre 1892, il le tailla dans la zone que le décret avait réservée à l'exiploitation exclusive des particuliers. L'acte fut, inscrit, dans les registres de Boma, sous le nom du «duc de Saxe- Cobourg-Gotha», un des titres du roi des Belges. Geile aliénation d'un pays immense demeura
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ionglemps ignorée de tous. Elle le fut même à l'époque où le gouvernement belge négocia le projet de reprise de 1895. Le commerce libre fut invité à s'abstenir de s'établir dans le nouveau domaine. Seuls, à partir de ce moment, les officiers et agents de l'Etat y pénètrent. Le document officiel qui créa le Domaine ne parut que plus tard et sous la date du 8 mars 1896. Il demeura longtemps secret, de même que le décret du 23 décembre suivant, qui constitua le domaine en «fondation : «Les biens que, par une résolut:on souveraine, dit le décret, et dans des buts d'ordres élevés patriotiques et désintéressés, nous a\ons déclarés et dénommés biens de la Couronne, demeurent constitués en une fondation). Une note insérée au Bulletin officiel, de mai-juin 1902, résuma les deux décrets. En même temps, le roi-fondateur doublait l'étendue de la roncessien qui, dès lors, représentait dix fois l'étendue de la Belgique. Il y incorporait, en outre, six mines non spécifiées. Le Bulletin ajoute que la Fondation de la Couronne» constituera ine personne civile, administrée par trois adtministraleurs, nommés par le souverain et se renouvelant par cooptation. M. le comte de Smet de Naeyer, répondant, le 3 juillet 1903, à des questions de
MM. Vanderveldc cl Loraiid, ujoula que le 'Domaine de la Coiiroiiiie» était une conception empruntée au droit public anglais ; qu'elle se moi:vnit en dehors de l'action gouvernementale ; que sa gestion était régie pai^ un règlement arrêté par le souverain ; que son but était de créer ou (Je subsidier, même après le décès du roi, des (ouvres, des travaux et des institutions d'utilité générale, d'ordre social, scientifiques et artistiques, tant en Belgique qu'au Congo. Le fondateur avait pris soin de spécifier, dans le décret du 23 décembre 1901, qu'aucune stipulation légale contraire ne pouvait avoir d'effet contre l'attribution à la fondation des biens qui lui seraient affectés, ni contre aucune des clauses de la fondation.
Pendant neuf ans, de 1893 à 1901, le nou/el organisme, dirigé, en Belgique, par MM. le baron Goffinet, le colonel baron Snoy et Droogmans, fonctionna secrètement, tant au Congo qu'en Belgique. Son activité commerciale s'étendit sur les bassins du lac Léopold II et de la Lukenie, dabord, sur celui de la Busira-Momboyo, ensuite. Le territoire fut mis en exploitation intensive, après que les onze factoreries qu'\ avait établies la Société belge du Haut-Congo eussent
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clé fermées sur les ordres du gouvcrneur-gcnéral Wahis. Tout ce qui s'y est passé par la sLÏle, tant au point de vue scientifique ou'économique. est demeuré strictement secret. Mais ce qu'on constata plus tard, c'est que 1 exploitation commerciale des forêts du domaine était rémunératrice, puisque les administrateurs purent bientôt consacrer des sommes importantes à l'acquisition de riches immeubles ^t à l'entreprise de travaux publics, en Belgique et en France.