LA COMMISSION D'ENQUETE CONGOLAISE
La polémique se poursuivit ardente jusqu'au jour oiî, sous la pression des événements et des révélations, acculé dans ses derniers retranchements. l'Etat du Congo se décida à donner satisfaction à la conscience du monde civilisé^ qui lui demandait des comptes. Dans l'impossibilité de résister plus longtemps à Topinion publique, il acquiesça à la proposition du marquis de Lansdowne que le cabinet anglais avait faite sienne, et ordonna l'envoi, au Congo, d'une commission d'enquête.
Trois magistrats en furent chargés : un Belge, M. Edmond Jaiissens, avocat général près la Cour de cassation ; un Italien, M. le baron Nisco, président ad intérim du tribunal d'appel du Congo ;
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un Suisse, M. Edm. de Schumacher, conseiller d"Etat, chef du département de la justice du canlon de Lucerne. Ils étaient assistés de deux secrétaires, MM. Dcnyn et Grégoire, magistrats belges. Le roi -souverain signa le décret, le 23 juillet 1904 et le lendemain le Mouvement géographique, en donnant la composition de la commission, publiait les conditions dans lesquelles les trois magistrats enquêteurs allaient remplir leur mission : 1° L'enquête sera publique et contradictoire ; 2° Les gouvernements étrangers et les associations philanthropiques pourront en faire suivre les travaux par des délégués ; 3" Toute personne pourra requérir l'audition des témoins dont elle jugera la déposition utile et procéder à la cross-examination de tout témoin ; 4" La commission aura accès à Ions les documents judiciaires et administratifs de l'Etat, y compris les copies de lettres des stations ; 5° L'enquête portera sur le présent et le passé ; 6° Elle portera surtout sur la situation .les indigènes dans les régions productrices de caoutchouc ; 7° Les procès-verbaux de la commission seront publiés le plus tôt possible.
La nouvelle fut accueillie avec soulagement par la presse de Belgique et de l'étranger. La déci-
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sion prise par l'Etat reçut partout le meilleur ac(tueil. Des journaux le félicitèrent d'avoir enfin compris le caractère spécieux des arguments qui avaient été invoqués à la Chambre et dans certains organes de la presse, pour l'engager à à s'opposer résolument à toute enquête. Ils le complimentèrent de s'être rendu comjpte de ce que, si de pareiila sophisme s i)euvent satisfaire ises amis, dans aucun pays du monde l'élite intellectuelle, qui dirige et guide l'opinion publique, ne comprendrait et n'admettrait qu'ayant raison, comme il l'affirmait, il parût redouter l'occasion de le prouver.
Malheureusement, ces premières appréciations si flatteuses n'étaient inspirées que par l'énoncé des conditions de T enquête, publié par le Mouvement géographique. Or, le texte du décret du 23 juillet, ayant paru quelques jours plus lai'd, provoqua la plus vive désillusion. 11 prescrivait que l'enquête se ferait «conformément à des instructions spéciales », c'est-à-dire dans des conditions sensiblement moins libérales «jne celles qui avaient été énoncées, d'après des renseignements pourtant autorisés. Voici comment, dans son numéro du 7 août 1904, le Mouvement Géographique explique cette divergence: :<Le gou-
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vernemenl du Con^o a^ paraît-il, jusqu'au dernier moment, hésité entre deux partis à prendre. Deux projets avaient été préparés. L'un organisait une enquête large, publique, contradictoire et définitive, destinée à établir aux yeux du monde la fausseté des accusations portées contre l'administration congolaise. L'autre ne prévoyait qu'une enquête plus restreinte dans un tout autre but. Les préférences ont finalement été à ce dernier projet. Le projet d'enquête à usage externe a été écarté. Le décret n'ordonne qu'une enquête à l'usage interne . Cette confusion et la polémique quelle provoqua eurent toutefois et finalement le plus salutaire effet : les instructions signées par le chevalier de Cuvelier et remises, le 5 septembre, aux magistrats enquêteurs, annoncèrent à la Commission quelle jouirait de toute sa liberté, de toute son autonomie, de route s;on initiative, et que contrairement à ce qu'avait annoncé le décret du 23 juillet, elle n'aurait à se conformer à aucune instruction spéciale. La cause était gagnée.
Le choix des membres de la Commission avait d'ailleurs été des plus heureux. Le baron Nisco avait déjà donné de nombreuses preuves de l'indépendance de son caractère et jouissait au Con-
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go de la plus grande estime. Les fonctions élevées confiées dans son pays à M. Schumacher étaient en gage de sa valeur. Quant îi M. Kdmond Janssens, il était un des chefs les plus respectés du parquet de notre Cour suprême. Sa nomination engageait la considération et le prestige de la magistrature belge. La façon dont il remplit ses hautes et délicates fonctions valut à ceile-ci un lustre. Ce fut, pour les membres de la Commission, un acte de bravoure et de dévouement à la chose publique, qui les lionora grandement que leur acceptation à remplir làbas, à travers des pays contaminés par les sombres pratiques de l'absolutisme, la tâche qu'on leur avait demandée. Aucun d'entre eux n'était assurément sans se douter, quoiqu'on en dît, que l'œuvre de civilisation entreprise au Congo était compromise. Ils savaient aussi ce que l'on attendait d'eux. Ils partirent bien décidés à remplir leur devoir jusqu'au bout, quoi qu'il dût leur en coûter. Le départ eut lieu le 15 septembre 1904. La foule encombrait les quais d'Anvers. Elle salua longtemps de ses vivats le PMlîppevUle qui s'éloignait, ayant à son bord les représenlants de la justice et du droit. Les peuples du Congo allaient voir arriver leurs défenseurs.