‹ Histoire politique du Congo BelgeChapitre 65 sur 110 · LA LETTRE ROYALE DU 3 JUIN 190G · texte numérisé non relu

LA LETTRE ROYALE DU 3 JUIN 190G

l'Etat ; il vanle plus spécialement le musée de Terviieren, « rérection de l'Ecole mondiale et de ses dépendances, dont la première pierre fui posée au milieu de nombreux applaudissements» et il recommande enfin les chemins de fer vers les mines tlu Katanga, l'amorce du grand Transsaharien et le chemin de fer vers le Nil . Le paragraphe concernant la question de la reprise, mérite une attention toute particulière. «Certaines personnes bien intentionnées, dit le royal écrivain, cherchent à hâter l'annexion' . Il essaie de les en dissuader. «On ne voit guère, dit-il. ce que le Congo aurail à gagner actuellement à être mis sous des institutions belges, même spéciales». Puis se tournant vers certaines personnes selon lui, mal intentionnées, il continue: <Les adversaires du Congo poussent à une annexion immédiate. Ces personnes espèrent sans doute qu'un changement actuel de régime ferait chavirer l'œuvre en cours de progrès et leur permettrait de recueillir de riches épaves», (sic) . Quels pouvaient être ces chasseurs de grève aussi durement traités ? La lettre royale ne le dit pas, mais il est facile de le deviner. Ce sont ces mêmes commerçants réformistes de la première heure, ces mêmes défenseurs du commerce libre que, dans

son Afrique Nouvelle, le baron Descamps, ministre dl^lat congolais, signale comme aspirant, au jour où le Congo deviendra ' terre de rafle pure et simple et sa vie pul)li(|ue une anarchie tempérée par riiumanité mercantile .

La déclaration finale de la lettre est formulée comme suit : « Je me considère comme moralement engagé à avertir le pays lorsque, sans rien préjuger, j'estimerai que le moment pour examifier la question de Vannexion approche et devient favorable. Je n"ai rien à dire présentement.» Le Parlement, déjà prévenu, en 1901, après le dépôt de la proposition Beernaert, est avisé, iine seconde fois, en 1906, après le vote de l'ordre (lu jour Beernaert, de ce qu'il est inutile d'insister sur ce point. Qu'il sache bien que l'annexion ne pourra être examinée par lui que lorsqu'il sera invité à le faire par le roi lui-même. Or, le roi n'a rien à dire ' présentement y> .

Quel changement depuis le jour oii le même royal écrivain disait au même homme d'Etat, alors son premier ministre: «Jusqu'au four de met mort, je continuerai à diriger et à soutenir notre œuvre africaine; mais si, sans attendre ce terme, il convenait au pays de contracter des liens plus étroits avec mes possessions du Congo^

LA LETTRE ROYALE DV 3 .lUIX 1906. 285

je n'hésiterais pas à les nictlrc à sa disposil-an. Je serais heureux^ de mon vivant^ de l'en voir en pleine jouissance .

L'invitation au silence et à la soumission, libellée dans la lettre royale et adressée au Parlement belge sur un ton inaccoutumé, surprit et froissa profondément le monde politicpie. VAlc avait d'autant moins de chance d'être acceptée par les représentants de la nation, que la lettre apportait, en outre, au testament royal du 2 août 1889. des additions inattendues, modifiant de fond en comble, dans leur essence, les droits de la Belgique. 11 y était, en effet, annexé le codicille suivant :

« Pénétré des idées qui ont précidé à la fondation de l'Etat indépendant du Congo et inspiré l'Acte de Berlin, je tiens à préciser, dans l'intérêt du but national que je poursuis, les volontés exprimées dans mon testament.

« En prenant possession de la souveraineté du Congo avec tous les biens, droits et avantages attachés à cette souveraineté, mon légataire assumera, comme il est juste et nécessaire, l'obligation de resi)ecter tous les engagements de ri']tat vis à- vis des tiers et de respecter de mèm.e tous les actes par lesquels j'aurai pourvu à l'attribution de terres aux indigènes, à la dotation d'œuvres philanthropiques ou religieuses, à la fondation du do-

maille de la Couronne à l'établissement du domaine national, ainsi qu'à l'obligation de ne diminuer par aueune mesure l'intégrité des revenus de ces diverses institutions, sans leui- assurer en même temjjs une compensation équivalente. .Je considère l'observation de ces preseriptions comme essentielle pour assurer à la souveraineté au Congo les ressources et la force indisj^ensable à l'accomplissement de sa tâche. »

.\v lit'iis à i)i\'ciscr les volontés exprimées dans incri (eslamenl . SenU-nienl au lieu de prcciscr. !e royal îeslaieur modifie puistfuil sulislilue à soii legs pur el simple, un legs avee des eliarges : il imj)osc à TEtal belge, Vobliriation de rcspccicr , entre antres, deux institutions l'ondées par lui postérieurement au lestamenl de 1<S(S9, la I-'oiidalion de la Couronne et le Domaine Xalional.

[.a Fondalion de la Ojuronne était une sorte (II' (lédouhleme'd de la personnalité du roi-souverain. r^Ile avait pour l)id dassurer, même après sa mort, l'exécution de ses projets et de ses fantaisies. C-cpcndant, les documents qui la régissaient étant demeurés occultes, on n'en percevait pas encore complètement, en juin 1906, Timl)orlar.ce, pas plus daillenrs qu'on ne [)0uvait constater nettement coml:)Len elle était contraire à tons les principes de droit moderne.

LA LEÏTHE HOYALE [)V 3 .ll'IX H)()(). 287

Le Domaine National était aussi une véritable l'ondalion aft'irnianl à nouveau la thèse de Ja donianialité. 11 était adniinislré par un conseil de six membres, dont la moitié se recrutaient par voie de cooptation. Ils géraient les terres et mines, versaient le revenu net dans les caisses de l'P^tat jusqu'à concurrence des dépenses ordinaires du budget non couvertes par (fautres ressources de l'Etat et employaient éventuellement le surplus, à des destinations diverses et bizarres, telles que : subsides pour la création d'une marine coloniale belge et {)()ur la création d'un matériel d'artillerie pouvant servir à la défense eo'o.iiale. Il s'étendait sur un quart environ d'j territoire du Congo ; ses recettes devaient s'élever à peu près à la moitié du total des recettes ordinaires. Confier ce domaine et celui de la ("ouronne et leurs recettes à une administration presque indéiKMulante, c'était, a})rès tout, lui livrer une des clés de la souveraineté. Une telle oljligation allait entraver toute réforme du régime existant, surtout empêcher la libération des natifs et Tétahli'^sement de la liberté commerciale, (|u"on ne cessait de réclamer en R,elgi([ue et en Angleterre et (jui ap})araissaient de plus en plus, comme le poiid daboulissement des événements.

V .Ini la conscience, écrit le roi à ses secrétaii;es i\uv par les grandes fondations que jai faites au C.oiigo. celles du Domaine de Tl-^tat et celle du Domaine de la Couronne, jai rendu le ])lus signalé service à ce pays et ultérieurement à la Belgique lorsqu'elle succédera à la souveraineté congolaise .

Et dans son codici'le. il ajoute ; mon légataire assurera... l'obligation de respecter... lous les acles par lesquels j'aurai pourvu... à la fondation du Domaine de la Couronne et à rétablissement du Domaine National .

En mettant ces conditions nouvelles à la cession par traité du Congo à la Belgique, le souverain croyait assurer la perpétuité de ces institutions autonomes, les soustraire à lempire des lois belges, eidever. {\u même coup, à la future administration beîge. la gestion dune partie considéj'able du territoire et des ressources du Congo.

La Belgicpie allait-elle consentir à prendre de tels engagements ? .\llait-elle sérieusement adjnettre, sans discussion, que la création de ces deux fondations était, comme l'affirmait le roi, les services les plus signalés qu'il eût rendus au Congo et à la Belgique? Allait-elle abdiquer son droit d'administi'er elle-même tout le territoire

Page 1