‹ Histoire politique du Congo BelgeChapitre 9 sur 110 · LA PROCLAMATION DE L'ETAT · texte numérisé non relu

LA PROCLAMATION DE L'ETAT

Le premier acte officiel coninu du nouveau souverain africain date du 6 mai 1885 : par décret de ce jour, il coimposa son cabinet de trois administrateurs généraux» : le colonel Strauch, qui avait été le secrétaire général de l'Association Internationale Africaine et le jDrésident de l'Association Internationale du Congo, prit l'intérieur ; M. Van Eetvelde, consul général de Belgique aux Indes, les affaires étrangères, et M, Van Neuss, directeur général au département des finances de Belgique, les finances.

Quelques jours après, vers le 20 — sans qu'om puisse préciser la date — fut signé un acte par lequel le président de l'Associatioin Internationale du Congo renonçait, en faveur du roi Léopold II, aux droits que les traités avaient coinférés à l'Associatioin.

60 l'époque héroïque.

Le 29 mai, nouveau décret relatif au drapeau, aux armes, à la devise et au sceau, ainsi qu'au nom adoiplé pour le nouvel Etat et au litre sous lequel son chef allail en assumer le goaivernemenl. Ce titre fut l'objet d'assez loingues hésilations. Le roi songea un inslant à s'intituler <t Empereur du Congo». Le titre de (Souverain» finit par prévaloir. Ces divers actes ne reçurent pas de publicité.

Au Congoi, l'Association avait, depuis un an, à la tête de ses affaires un officier anglais, le colonel sir Francis de Winlon qui, le 6 juin 1884, avait succédé à Stanley, en qualité d'agent supérieur. C'est lui qui, à la suite des instructions qui lui furent envoyées de Bruxelles^ dans le courant du mois de mai, informa les Européens résidant sur les bords du Coaigo, depuis Banana jusqu'aux Stanley Faits, du nouvel état de choses qui venait d'être établi. 11 le fit simplement.

Le l^"" juillet — cette date fut fixée comme date officielle de la proclamation de l'Etat du Congo — il adressa aux missionnaires et aux commerçants, la lellrc suivante qui, de même que le décret du 29 mai, ne reçut aucune publication officielle. Le texte en a été conservé par le Mouvement (jcographique.

T.A l'HOCLAIMA TION DM i/fTAT. 61

« Vu le maïKjuo do moyens ordinaires par les(|uels les actes, ordonnances ot proclamations peuvent être publiés, j'ai l'honneur de vous remettre sous pli une proclamation que j'ai fait émettre sous l'autorité de S. M le Roi Léopold Souverain de l'Etat indépendant du Conj^o, et de vous prier de bien vouloir faire part de son contenu à tous vos employés, dans les limites du nouvel Etat.

« Je prends l'occasion de vous assurer que les buts du gouvernement de l'Etat indépendant du Congo sont : la préservation de la loi et de l'ordre, la promotion du commei'ce et de l'industrie et la protection et le bien public des populations natives.

« En outre, je m'empresse de vous assurer de mon amitié et de ma bienveillance personnelle, et j'ose espérer que vous communiquerez franchement avec moi sur tous les sujets qui ont rapport aux intérêts delà maison commerciale que vous représentez, ainsi que tout autre sujet que pourrait suggérer votre expérience comme étant utile au nouvel Etat » .

L'administrateur général tînt un convent, le tn juillet, à Banana. Il réunit dans la salle de la slation, les Euroi)éens et confirmant dans une allocution les nouvelles et décisions contenues dans sa communication du 1'^^ juillet, il proclama la transformation de l'Association internationale africaine en un Etat indépendant, sous la souveraineté du roi Léopold de Belgique, en

62 l'époque héroïque.

présence du consul porlu^ais. de M. Ilodisler. chef de la sUdion de Banaiia, des niissioiinaires français de Mgr Carrie, du personnel de la maison lioUandaise de Rotterdam, de Nemlao, chef indigène du vilhige voisin.

A la lettre du l*"'' juillet 18Sô par laquelle sir Francis proclamait la (^oinstitution de l'Etat, était annexée une ordoinnancc sur le régime foncier dite- proclamation , et (jui montra {|ue la toute première préoccupation du gouvernement de] 'F.tat fui l'organisation régulière de la propriété foncière. Voici le texte de cette ordonnance, due à M. Van Neuss et qui, pour être l'un des premier pas du législateur congolais, a néanmoins le mérite d'une rédactioin juridique d'une irréprochable précision:

« Article premier. — A partir de la publication de la « présente proclamation, aucun contrat ni convention « passé avec des indigènes pour l'occupation, à un titre « quelconque, de parties du sol, ne sera reconnu par le fl gouvernement, et ne sera protégé par lui à moins que « le contrat ou la convention ne soit fait à l'intervention « de l'officier public commis par l'administrateur géné- « rai et d'après les règles que ce dernier tracera dans « chaque cas particulier.

{( Art. 2. — Xul n'a le droit d'occuiier sans titre des

LA PROCLAMATION I)F [?KTAT. 63

« terres vacantes, ni de déposséder les indigènes des « terres qu'ils occupent ; les terres vacantes doivent « être considérées conimo appai'tenant à l'Etat ».

L'Klat faisnil coiinaîlrc sa volonté de proléger les indigènes contre ceux qui tenteraient de les déposséder, en même temps que l'ordonnance leur assurait par son contexte, la libre jouissance de leurs terres, le droit d'en récolter les produits pour les besoiiLS de leur subsistance et d'en trafiquer en vue d'améliorer leur condition. C'était, dès la première heure de son existence politique la coinsécration officielle, donnée par le nouvel Etat aux prescriptioms de la Conférence de Berlin, relatives aux droits des indigènes et à îa liberté du commerce. Les i)romesses faites, dix ans auparavant, à la Conférence géographique de Bruxelles, se réalisaient.

M. Camille Janssen alla remplacer, avec le litre de gouverneur général, le coilonel de Winton, à la tète du gouvernement local, dont le siège fut transféré de Vivi à Boma. La justice s'organisa sous la direction de M. Félix P^uchs. Les capitaine Roget et Avaert créèrent et organisèrent le service de la force publique. Le lieutenant Francqui mit sur pied celui des transports, dans la région des cataractes ; les D»"» AUart, Mensc,

b4 l'Époque iiÉuoïorE.

l-'.iiciinc et Diiponl. (U'iui des secours inétliciiiix ; M. Dckcyzer celui des posles.

Dans CCS conditions de jirogrès et de prochaiiusécurité, l'œuvre ne pouvait manquer de poirier rapidement des fruits. Aussi l'iniliaitive i)rivée lui apporta, sans i)lus tarder, son api)ui moral cl son concours financier.

Dès sa découverte du Congo, en 1877, Stanley avail déclaré que le bassin resterait sans valeur aussi longtemps que le bas fleuve ne serait pas relié au haut par un chemin de fer conlournant les rapides et dont l'idée mère était rappelée dans le prospectus du Comité d'études. Aussi, avant même la proclamation de l'Etat, l'Association s'était-elle mise en mesure de de faire étudier la région par une mission technique, soius la direction de l'ingénieur Petit-Bois, ayant parmi ses adjoints les lieutenants Liévin Vande Velde, Georges Le Marinel, Baert, Francqui, Hackanson. vSon chef était de passage, à Vivi, le jour de la proclamation de l'Etal, par le colonel sir Francis de Winton, le l^"" juillet. Les études furent entamé' s le long

(î6 l'époque héroïque.

<!c la rive droite vers Isangila, quelques jo'urs après. En même temi)s, l'Etat du Congo ouvrait (les négociations avec un syndi at anglais : la Roijal Congo Roiîway (7". form'c, à Manchester paT* MM. Stanley. Hutton, Ma' Ivinnoin, lord Aberdarc et consorts, avec lequel il signa, le 24 juillet, un accord provisoire en vue de la concession d'une charte pour la construction et l'exj>lnitation du railway, dont la mission bel^ge de l'ingénieur Petit-Bois venait d'entamer les études sur le terrain.

La nouvelle de la signature d'un accord concédant le futur chemin de fer du Congo à une société anglaise, souleva immédiatement dans le monde des affaires, en Belgique, de vives orotestations. Heureusement, les syndicataires anglais se montrèrent exigeants, au point de faire hésiter le souverain du Congo. Le capitaine Thys en profila pour prendre énergiquement en main les intérêts nationaux et obtenir dn roi une option de six mois, pour essayer de mettre sur pied un projet belge. Il y intéressa quelques personnalités : MM. Ju'es Urban, Sal)atier, Brugmann, de Roubaix, de Laveleye ; puis avec le concoairs des lieutenants Valcke et L. Van de Velde, de MM. Monet et A .-J. Wauters, il organisa un cjcle de conférences.

SOUS le patromage de la Société des Ingénieurs et Industriels. Le 27 octobre 1886, il fondait la «Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie» et, le 26 mars suivant obtenait de l'Etat, une convention concédant à cette société l'étude du chemin de fer, ainsi qu'une option pour sa constructioin et son exploitation.

A cette occasion le roi reçut au palais de Bruxelles les membres du Comité de la Société des Ingénieurs et Industriels qu'il remercia d'avoir appelé l'attention du public sur les avantages que le Congo pouvait offrir h l'industrie nationale. Il les engagea à persévérer dans cette voie, à poursuivre leurs études et, éventuellement, à faire de nouveau appel h leurs compatriotes.

Fn même temps que la nouvelle société privée commandait des steamers poiurle haut fleuve, l'Elat renforçait sa petite floitille et les chantiers d'Hoboiken mettaient en construction des bateaux d'un plus fort toinnage. Ce n'est pas un des faits les moins mémorables de la conquête du bassin supérieur du Congoi, que le développement de cette flottille que ne tardèrent pas à aller renforcer le Stanlei], le Roî des Belges et la Ville de Bruxelles, bientôt suivis, à leur tour, par la Florîda, le New-York, la Ville de Gand et la Ville

68 l'époque héroïque.

de Liège. Il faut relire les lettres de l'époque pour se faire une idée du côté héroaque de ces transports, au cours desquels des attelages de plusieurs centaines de nègres hissaient des poids de 50 à 60 tonnes, le long des rampes de la route des caravanes, jusqu'aux chantiers du pool, où les bateaux étaient remontés. Le transport du Stanley, dirigé par le commandant Yalcke et le lieutenant Georges Le Marinel. celui de la Ville de Bruxelles et du Roi des Belges dirigé par MM. Delcommune et Olsen. furent de véritables exploits, qui évoquent le souvenir de certains grands travaux publics de l'antiquité.

Dans le haut fleuve, l'exploratioin du bassin ne se ralentissait pas. se poursuivait sans relâche, enregistrant chaque mois de nouveaux succès, de nouvelles découvertes. Le D'' Wolf complète celles réalisées dans le bassin du Kasai, par la reconnaissance du Sankuru, qui ouvre une nouvelle voie navigable jusqu'à Lusambo ; Wissmann et Paul Le Marinel explorent le bassin supérieur du Lomami ; des expéditions .sont envoyées dans l'Ubangi ; Edouard Dupont étudie géodogiquement la région des chutes ; Dhanis explore le Kwango ; Hodister, la Mongala ; Roget, l'Uele et le Bomu ; le capitaine

Delporte lève le coiurs du fleuve jusqu'aux Slaiiley-Falls. Enfin, le capitaine Thys conduit au Congo les deux iniiportantes missions de la nouvelle « Coniipagnic du Congo ' : celle de Cambier et Charmanne, qui étudie la région des chutes au point de vue de la comstruclion d'un chemin de fer, et celle d'Alexandre Delcomniune qui, à bord du Roi des Belges, complète la reconnaissance du bassin central du haut Congoi — étonnant ensemble de travaux scientifiques, qui s'étend de 1886 à 1890 et achève de justifier l'exclamation d'Elisée Reclus: «On reste confondu des résultats considérables obtenus dans le court espace de dix années, depuis que s'est fait Théroïque traversée du continent noir».

Parallèlement à la reconnaissance du J3a,ys se poursuit soin occupation : les missionnaires de Scheut s'établissent à Kwamouth ; Dhanis foinde Popokabaka, puis Basoko ; le Clément de Saint- Marc s'installe à Kasongoi, chez les traitants arabes ; Milz, chez le sultan Djabir. Une expédition de découverte dirigée par le capitaine Van Gèle ayant pour adjoints les lieutenants tî. Le Marinel et Hanolet, remonte l'Ubangi et établit la connexioin de celte rivière avec l'Uele, annoncée par l'hypothèse Wauters. Des stations sur ses

70 l'époque héroïque.

rives sont fondées à Banzy ville, Yakoma et Bangaso.

Enfin, grâce à l'énergique impulsion du capitaine Thys et avec l'appui promis par M. Bccrnaert, chef de cabinet, la Compagnie du chemin de fer est fondée le 31 juillet 1889. L'avant projet rédigé sur les levées et les devis de MM. Cambier et Charmanne, avaient conclu à une voie de 400 kil. de longueur, construite à la rive gi;uche du fleuve, partant de Matadi et aboutissant au Stanley -pool. Son port d'attache avait fait l'objet d'assez longues hésitations. Toute critique tomba à la nouvelle que le Lualaba jaugeant 1860 tonnes avait, le 20 juin 1889, jeté l'ancre à la rive de Matadi.

Les premières brigades de la Compagnie furent conduites par les ingénieurs Charmanne, Vau- Ihier et Goffin. L'instrument de la coinquête économique n'allait pas tarder à être forgé, au milieu de difficultés sans nombre, toutes vaincues les unes après les autres. La route naturelle qui, rapidement et directement, conduit de l'Océan au cœur du continent jusqu'aux sources du vieux Xil, allait être dotée de son indispensable outil.

Déjà Stanley l'avait choisie po'ur accomplir le quatrième de ses mémorables exploits au cœur

du continent mystérieux. C'est par le Congo que, à la tète d'une expédition organisée, en Angleterre, et forte de sept cents soildats commandés par huit Européens, il se poirta au secours d'iùiiinpacha et de Casati, que le soulèvement du Malidi avait bloqués sur le haut Nil.

Il arriva au pool, le 31 avril 1887, et s'y embarqua pour Yambuya, point terminus de la navigation sur le bas Aruwimi. L'expédition mil dix-huit mois à franchir la distance qui sépare ce point du lac Albert, en suivant la vallée inconnue de l'Aruwimi, à travers la grande foret. La jonctioin du chef de l'expédition de secours et d'Emin-pacha se fit, le 17 février 1889, au camp de Kavali, lequel fut levé deux mois après. Les caravanes réunies abandonnèrent le Soudan égyptien et commencèrent cette retraite mémorable au cours de laquelle, elles reconnurent la Semliki, le massif neigeux du Ruwenzori et le lac Edouard. Elles aboutirent, à Bagamoyo, en face de Zanzibar, le 5 décembre 1889.

Page 1