LIBERTÉ DU COMMERCE
Les deux plus puissants griefs formulés contre radmlnistration de l'Etat du Congo ont toujours été la violation des droits des indigènes qui a engendré les abus et atrocités contre lescpiels il a été tant protesté, et la suppression de la liberté du commerce proclamée à Berlin. L'interprétation abusive de la théorie de la domanialité des terres avait abouti à l'exploitation en régie des terres dites vacantes et au travail forcé de leurs habitants. (]e sont ces griefs que, dans la séance de la Chambre du 3 juillet 1903, M. de Sniet de Naej'^er avait appelés «les deux dadas» de MM, Lorand et Vandervelde.
Un dccrc'l du 1 janvier 1909 disposiint que les travaux du clieniiii de fer des grands lacs el de la route pour automobiles vers l'Uele, sont d'ulilitc publique, et un second, rendu d'urgence le surlendemain et fixant le contingent à recruter pour CCS travaux, à 2.575 hommes, ])rovo(iiiL'rent, les 23 janvier v[ 20 février, des protestations de la part de la minorité du Conseil colonial. M. Speyer donna lecture d'une note et un v(ru fut déposé par les ti'ois mandataires de la CJiambre. Cette manifestation appela sur la (piestion Tattention du Parlement. ITn mois i)lus tard, le 31 mars, MM. Vandervelde et Koyer ayant à ce sujet interpellé le ministre des colonies, la ('diambre vota un ordre du jour disant « (/«'// // avait Vcu de substituer dans le plus bref délai fmssible le reerutemenl libre des travailleurs <iu reeruleinenl pour eause (Futilité publique, de rédw're la durée de serviee^ de limiter la zone du recrutement et la proportion locale du contingent...
Le gouvernement s'y était rallié. Le vote unanime obtenu grâce à l'action énergique de la minorité (lu Conseil colonial, fut une victoire décisive pour les idées humanitaires, (fui depuis tant d'années étaient méconnues au Congo. Peu de temps après, M. ringénieur Adam put innoncer
384 l'ère nouvelle.
qu'il n'y aurait bientôt plus que des travailleurs libres sur les chantiers du chemin de fer des Grands lacs.
Puis ce fut le tour de la liberté commerciale.
Lors de son retour du haut Congo, le ministre avait reçu. le 20 août 1909. à Matadi, une requête signée par des négociants européens appartenant à sept nationalités différentes, lui demandant de rétablir, sans retard, la liberté du commerce telle qu'elle existait avant 1892» et aussi qu'il fût permis aux indigènes <le disposer librement des produits de leur sol. Le mois suivant, le Congrès catholique de Matines applaudit à un vœu analogue présenté par M. le représentant Tibhaut. disant qu'une noliVque coloniale rationnelle doit chercher à s'appuyer sur la liherlé du commerce et sur le travail libre».
C'est ce (pie le gouvernement finit par admettre, condamnant ainsi toutes les pratiques surannées du ci-devant Etat du Congo.
Le 28 octobre. M. Renkin en déposant sur le bureau de la Chambre le projet de budget pour 1010, donna lecture d'un programme de réformes qui. que^jnes années auparavant eut paru séditieux. Abandonnant le système de la régie il pro-
clama le principe de la liberté commerciale, rcstiliianl aux indigènes la faculté de récolter à leur profit les fruits naturels du sol et de les vendre au plus offrant. La réorganisation se ferait en trois étapes: l^'^ juillet 1910, 1911 et 1912. Une carie annexée au projet indiquait les territoires de chaque étape. Des terres seraient vendues ou louées aux particuliers pour la création de factoreries. En outre, la législation fiscale serait totalement revisée. Certaines laxes paralysant le commerce seraient diminuées ; l'impôt indigène serait perçu en argent et les taux d'imposilion seraient revisés. Un ensemble de mesures humanitaires venait s'ajouter à ces réformes : le service d'hygiène serait considérablement développé ; des écoles seraient créées ; etc. Du même coup, tous les sophismes et tous les préjugés qui, depuis tant d'années, barraient la route au ])rogrès, étaient balayés.
Au mois d'avril 1910, le Conseil colonial fut a])pelé à se prononcer sur un décret relatif au régime de la liberté commerciale substitué à celui du monopole de l'Etal. Vu de ses membres, M. René Vauthier, ancien rédacteur du journal officieux de l'Etat du Congo, crut devoir faire, en manière d'oraison funèbre, l'apologie du régi-
386 l'ère nouvelle.
me ancien ; après quoi il justifia son vole en faveur du décret qui abrogeait celui-ci. M. Speyer répondit :
« Je savais qu'il ne se trouverait i)ersonne au sein de ce Conseil pour répéter ici ce qui s'est dit si souvent dans la basse presse et ailleurs et pour accuser les partisans du système du commerce libre d'être « les alliés de V étranger, hs complices des marchands de Liverpool », ou pour prétendre que nous nous faisions les défenseurs de certains intérêts privés contre les intérêts publics. Mais je m'attendais à entendre soutenir que le système du commerce libre est, en réalité, le système de la rafle et que celui-ci doit conduire la colonie à une ruine certaine, immédiate et iriévocable. Heureusement, cette opposition ne s'est pas produite. Nous sommes unanimes et il ne me reste qu'à féliciter l'honorable ministre de la fidélité avec laquelle il a été suivi dans son évolution par les ser\'iteurs les plus dévoués de l'ancienne politique de l'Etat Indépendant du Congo.
» C'est pour moi une grande joie d'être appelé à l'honneur de prendre part au vote qui abolit le régime détestable que la Commission d'enquête a condamné. Mais cette joie n'est pas sans mélange et j'éprouve quelque amertume à l'idée que tant d'autres qui ont été à la peine n'auront pas comme moi cet honneur. Et c'est pourquoi au seuil de ce débat, je tiens à rendre hommage au R. P. Vermeersch, ce prêtre admirable qui revendiqua les
droits des indigènes avec tant de courage et de dignité ; Il Camille Janssen, cet ancien gouverneur général qui brisa sa carrière plutôt que de signer un des décrets que nous allons abroger aujourd'hui ; à A. .T. Wauters et à Touchard. qui défendirent la liberté du commerce avec talent et ténacité ; à Félicien Cattier, dont le livre vengeur et mémorable lut comme le premier coup de pioche qui ébranla l'œuvre déplorable que nous démolissons ".
Mais avanl que cette discussion se produisît, avant surtout que l'heure libératrice du l^'" juillet fixée pour l'inauguration de l'ère nouvelle sonnât, des événements inattendus et sensationnels devaient se produire.