II. — Application du dualisme
L'Autriche, de 1871 à 1878. — Le ministère du prince Adolphe Auersperg, qui succédait à Hohenwart, se proposa de consolider la constitution. Comme il dura huit ans, il eut le loisir d'en faire voter les lois organiques essentielles. La loi éleclorale de 1813, adoptée avec difficulté après une année de discussion, supprima les derniers restes du fédéralisme en enlevant aux Diètes le droit de députer au Reichsrath, et en établissant pour la Chambre des députés la pratique de l'élection directe. La curie des propriétaires en nommait 80; la curie des villes et des Chambres de commerce, 137; la curie des campagnes. 131 ; en tout 353, élus pour six ans par des collèges d'effectif très variable. Le système favorisait l'élément allemand qui, en possession de la majorité, déclara l'allemand langue de service dans la Cisleithanie (la Galicie exceptée) ; il inspirait aussi aux opposants, qui jusque-là n'avaient eu à voter que pour des Diètes provinciales, le désir d'être représentés. En Bohême, Gregr et les Jeunes-Tchèques qui reprochaient à Rieger, depuis l'échec des « Articles fondamentaux d, ses méthodes d'obstruction stérile, voulaient aller siéger à Vienne pour obtenir de haute lutte ces libertés nationales que la politique des Vieux- Tchèques n'avait pas su leur assurer. Mais, démocrates, ils mécontentèrent la noblesse historique, intermédiaire naturelle avec ^ ienne, qui se désintéressa de la cause nationale, et l'Empereur,
qui alTecta de les considérer avec ironie, en tout cas sans bienveillance. Rieger et ses amis se résignèrent à rentrer à la Diète de Holiénie (septembre 1878), puis au Reichsrath, après quatorze ans d'abstention.
Libéral allemand, Auersperg établit une sorte de mariage civil pour les cas où l'autorité ecclésiastique refuserait le sacrement. Déjà, en 1871, après la détinition de l'infaillibilité pontificale, le Concordai de 1855 avait été dénoncé ; en mai 1874, des lois le remplacèrent qui mettaient les Églises sous la surveillance de l'État, révisaient les revenus ecclésiastiques, réglaient la reconnaissance des associations religieuses. Le ministère assura la liberté et l'égalité complète de tous les cultes. L'armée, reconstituée par le service universel, avec la garde mobile (1869), comprit un contingent fixé pour dix ans et partagé en deux portions : la première passait dans la réserve (sept ans) et dans la Landwehr (deux ans), après trois ans de service actif; la seconde comptait pendant douze ans dans la Landwehr. L'année 1878 faillit la mettre à l'épreuve.
La Hongrie, de 1871 à 1878. — Le parti de Déak, qui avait conclu le compromis, ne retrouva pas tout de suite après Andrassy le chef parlementaire capable d'en développer les conséquences. Lonyay, Szlavy, Ghiczy organisèrent l'armée hongroise des honveds (analogue à la Landwehr) pour laquelle l'allemand resta la langue du commandement. Timidement, ils abordaient un programme de sécularisation de l'État ; en revanche, appuyés sur les comitats de la petite noblesse, auxquels ils adjoignirent seulement une commission mixte de membres élus et des plus imposés, ils magyarisèrent à outrance, imposant le magyar comme langue du gouvernement, de l'administration, des tribunaux, des services fiscaux, des chemins de fer, de l'enseignement à tous les degrés. Beaucoup d'Allemands se magyarisèrent en effet, adoptèrent des noms magyars. Seuls les Croates qui, depuis 186'2, avaient fondé à Zagreb une Université de leur langue, et qui, organisés en " parti national » sous Starcewltch et Bachki, obtenaient au Sabor la majorité sur les Magyars (18T"2), forcèrent le gouvernement de Buda- Pesth à nommer ban le président môme de la Diète, Mazuranic. L'n seul terrain de conflit : le déficit budgétaire qui atteignait parfois le quart des recettes (62 millions de florins) et que l'opposition reprochait justement aux purs Déakistes. Ghiczi (mars 1874) ne vit de remède que dans des impAts nouveaux. La fusion avec le centre gauche du comte Tisza valait mieux ; elle constituait en etïet une ma-
l'autriche-hongrie depuis 1849
jorité de 235 sièges contre 204opposantséparpillésenquatre groupes. Le ministère Wenckheim-Tisza, qui en sortit 28 février 1875), devait durer quinze années.
Tisza, le vrai chef, représentait justement cette petite noblesse magyare qui avait résisté au centralisme viennois et qui n'avait d'abord vu dans le compromis qu'un pis-aller assez misérable. Quand elle s'y rallia, elle lui donna son plein effet, en poussant à bout le principe de l'hégémonie de race. Tandis que le ministre des Finances, Koloman de Szell, diminuait le déficit, préparait la conversion en un seul type des dettes multiples, réglait avec l'Autriche la question de la Banque d'État, Tisza s'assurait aux élections de juillet 4875 une majorité compacte de 350 voix contre 90 opposants divisés et, devenu président du Conseil, instituait un régime de rigueur pour brider les nationalités. La magyarisation, plus violente, s'attaqua aux écoles, traqua les Saxons de Transylvanie et les Serbes de Temesvar, renvoya des services publics tous les employés incapables d'apprendre le magyar. Les haines qu'accumulaient de tels procédés n'inquiétaient point Tisza. En 1878, par entente de tactique avec Auersperg, il renouvela le compromis, s'assura de nouveaux avantages économiques et politiques. C'est la Hongrie, bien plus que l'Autriche, qui allait, en 1878, précipiter l'évolution « balkanique » de la monarchie.
L'Autriche-Hongrie, puissance balkanique (1878). —
Dès le début de la guerre turco-russe, Andrassy avait précisé, en prévision des acquisitions de la Russie dans la péninsule, les compensations qu'il désirait. 11 les obtint au Congrès de Berlin, qui lui confia l'administration de la Bosnie, de l'Herzégovine et du sandjak de Novi-Bazar. 11 fallait maintenant occuper ces provinces. Andrassy estimait qu'un bataillon y suffirait; il y fallut
MOSTAR, CAPITALE DE L'HeRZÉGOVINE
(D"après une photographie)
Il r.MAPITRR I
les 100.000 hommes du ^('néral Philippovitch. Ils proct'Mlèrenl surles ngas, hegs, Ivhodjas et mollahs h une vi-rilalilc conquête (noi'iUSTS), loiiyiif, (lirilcile, sancfioniu'e par (lespelotoiisd'exéculioii ilin('>rant.s qui supprimaient soiumairemetit les u rebelles ». Le miuislre commun des Finances, de Kallay, connu par une Hialoire des Serbes, allait se charger de réformer au nom de rKuropc le régime agi'aire qui maintenait les paysans dans le servage des agas (4882). nienlot, il y découvrirait une prét(Midue nation bosniaque, très différente de la nation serbe, et qui n'attendait pour s'affirmer que le contact avec les kaiserliks. Des centainesde millions y passèrent. Dans l'aventure, Andrassy perdit son ministère, du fait des libéraux allemands inqnicts de voir s'augmenter la proportion des Slaves dans la monarchie dualiste. Mais François-Joseph tenait aux provinces comme dédommagement de l'Italie perdue. Pour jouer un premier r«Me dans les affaires orientales et dominer tlans les Balkans, il ne répugna pas à servir les rancunes de l'Allemagne contre la Russie (secourable pourtant en 1849), à signer l'alliance, qu'avait l)réparée Andrassy, avec le Bismarck de Sadowa (1879) et avec l'Italie dont l'unité n'était née que des défaites autrichiennes (1882). De cette nouvelle orientation, les conséquences seraient incalculables.
F:j'Autrichc, de 1879 à l89o. — La première fut de supprimer à peu près le régime parlementaire en Autriche. La gauche libérale avait blAmé l'occupation balkanique; Taaffe, que l'Empereur appela au pouvoir après Auersperg, rompit avec elle, et agit en minisire de iEmpereiir, non de la majorité, indépendant des Allemands. Il offrit la conciliation aux Tchèques moyennant de minimes concessions. La loi électorale de 1879 étendit le droit de suffrage à tout citoyen payant 5 florins d'impôts directs, ce qui assura aux Tchèques la majorité dans la Diète de Bohème et ramena leurs chefs au Reichsrath. Le parti libéral-radical allemand se fil alors nalionalisle-allemand intransigeant et pangermaniste (en dépit de Bismarck), par rancune des satisfactions données aux nationalités. Taaffe renvoya ses ministres libéraux; il s'appuya désormais sur la « coalition » des conservateurs allemands, des catholiques, des Polonais et des Tchèques, qui venait de triompher aux élections législntivi>s. Ainsi gouverna-t-il jusqu'à 1893.
Mais, peu à peu, il était entraîné au fédéralisme, comme, avant lui, liohenwart (président du a Club féiléraliste » jusqu'à 1881». Le ministre des Finances qui, en élevant le taux des contributions, avait rétabli ré(iuilibre budgélain» (I8S9) et la circulation de la hionnaie • le métal par arrangement avec la Transteilhauie, était un Polonaii
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autonomiste, Dunajewski. Les Slaves eu profitèrent pour envahir les fonctions administratives et pour se faire dégrever d'impôts; un réseau des chemins de fer de l'État, constitué avec des lignes occidentales jusqu'à la frontière de Bavière (le tunnel de l'Arlberg allait leur donner une activité inattendue, 1884), s'augmenta de voies u stratégiques » en Bohème et en Galicie. Des Ordonnances du 19 avril 1880 astreignirent les fonctionnaires de Bohême à répondre dans la langue de l'interlocuteur, les juges à rendre leurs sentences dans la langue de l'accusé (au criminel) ou de l'assignation (au civil); les actes officiels seraient publiés dans les deux langues, les déclarations inscrites sur les registres officiels dans la langue du requérant. Mais alors, les Allemands désertèrent la Diète de Bohême. Taaffe accorda une Université tchèque à Prague par démembrement de l'ancienne Université allemande (28 février 1882), des subventions aux collèges secondaires, le droit aux parents tchèques d'obtenir une école primaire de leur langue à partir d'un nombre minimum d'enfants. Les Allemands s'arrangèrent pour truquer les statistiques, éluder les demandes des ouvriers et des paysans tchèques, imposer l'école allemande aux enfants de leurs employés, s'opposer par leurs municipalités à l'ouverture d'écoles tchèques. Leur Schulverein s'enrichit par les subventions des 100.000 Israélites, qui se déclarent en général de langue allemande, appuya la germanisation à coups d'écoles. Les Tchèques répliquèrent en fondant la Malice Skololxa (fonds tchèque) qui, depuis 1880, créa des gymnases et des écoles maternelles, organisa des comités locaux pour recueillir en Bohême, en Moravie et en Silésie, les souscriptions des plus petits villages, mena une intense propagande dans la région industrielle du nord (allemande en majorité) et dans les circonscriptions bilingues.
Les Jeunes-Tchèques ne s'en contentaient pas. A la « politique des miettes » de Rieger, les intransigeants, Gregr, Engel, Vasaty, opposaient la revendication totale des droits de la Bohême; à la noblesse « historique » (c'est-à-dire germanisée, ou implantée, propriétaire d'un cinquième des terres), les droits du peuple. Aux élections pour la Diète (1889), ils enlevèrent 42 sièges sur 85. Cette fois, l'Empereur s'émut, parla de « réagir énergiquement là contre ». Et Taaffe s'entremit.
Avec Rieger et les Vieux-Tchèques, il conclut les <( Punctations de 'Vienne » (1890) qui, abandonnant le droit d'État de la Bohême, divisaient le pays en circonscriptions nationales de façon à livrer la Diète à l'élément allemand. L'année suivante, aux élections législatives, 39 Jeunes-Tchèques élus députés (sur 40) désavouaient
IC, lillAIMim I
li's Piuu'lalions, eiiip('^chaienl le vote do. l'aili'cssc à l'Empereur. La foalilioii des n éléments patriotiques et modérés » contre les révolutionnaires tchèques avait échoué.
Elle ne réussit pas mieux en Autriche même. A. côté des partis, jusque-là en possession de la clientèle électorale, d'autres s'étaient fondés depuis 1873. A cette date, une crise de spéculations, suivies de désastres linanciers, avait accumulé les ruines dans toutes les classes, à Vienne el dans les provinces. Or, c'étaient les grands capitalistes qui, par leur iniluence sociale, assuraient la force du parti libéral allemand. Peu leur importaient les intérêts des classes moyennes, (pii votaient peu, encore moins ceux des paysans, qui ne comptaient pas. Contre eux, Vogelsang organisa vers 1875 le parli chréHcn-social. Peu à peu, le parti rallia la petite bourgeoisie, des commerijanls, des industriels, des gens instruits, prit une allure à la fois démocratique et conservatrice. Très attaqué par la presse viennoise, qui appartient presque tout entière aux israélites, il se lit, avec l'avocat Lueger et Gessmann, violemment antisémite. Au début, il s'était efforcé de conquérir le conseil municipal de Vienne ; il en fut le maître en 1895 avec un programme qui dénonçait les contrats des compagnies anglaises de tramways et du gaz, municipalisait ces services, ainsi que les assurances et les établissements de crédit, réorganisait l'assistance publique, prévoyait une large adduction des eaux des Alpes. Il enleva ensuite la Diète de Basse-Autriche, et se constitua au Reichsrath en parti d'Empire sous la direction du prince Aloys de Liechtenstein.
Taaffe, menacé déjà d'autres côtés, crut rallier les ouvriers par des lois d'assurance imitées de l'Allemagne, les chrétiens-sociaux en acceptant leur projet d'écoles confessionnelles, les Tchèques en proposant une réforme électorale avec le suffrage universel. C'était ameuter les u partis patriotiques et modérés ». 11 tomba le i28 octobre 1893.
La HongTÎe, de 1870 à lU9d. — Tisza, qui avait soutenu Andrassy dans sa politique balkanique, continua de gouverner jusqu'en 1890. Après une crise financière pénible, il obtint un équilibre budgétaire qui permit de racheter les voies ferrées. La seule difliculté sortit dun projet de loi qui autorisait les mariages entre juifs et chrétiens. La Chambre l'avait votée; elle échoua devant les magnats. Tisza brisa la résistance de la Chambre haute en la réformant. Tous les magnats qui ne payaient pas 3.000 llorins d'impôts fonciers ne pouvaient i)lus que s'y faire représenter par 50 d'entre eux; 50 membres viagers furent à la nomination du roi.
L AUTRICHE-HONGRIE DEPUIS l849 17
Les députés seraient élus pour cinq ans. Dernier triomphe de Tisza qui, abandonné en 4890 par la cour après le vote difficile de la lo^ militaire, démissionna.
Szapary puis Wekerlé continuèrent pourtant sa politique. Le second fît voter, en dépit du roi et de la majorité des magnats, l'obligation du mariage civil (1894), l'un des articles d'une politique ecclésiastique qu'imposait le parti libéral, mais qui divisait prolondément les autres, les radicaux aussi bien que la droite. De ces éléments dissidents, mais où dominaient les démocrates, un groupe nouveau sortit : le parti populaire catholique dirigé par les comtes Ferdinand Zichy et Xicolas-Maurice Esterhazy.
La crise latente des nationalités n'en fut pas atténuée. Saxons et Roumains de Transylvanie, Slovaques des Tatras ne se résignaient qu'en apparence à l'hégémonie magyare. Les Croates voulaient autre chose : la réunion à leur pays de la Bosnie et de l'Herzégovine, serbes de nationalité, pour aboutir, parle relèvement d'un royaume serbocroate, au trialisme dans la monarchie. Ils ne reçurent que 700.000 habitants des Confins militaires. Déçus par cette mauvaise volonté (qu'ils sentaient irréductiblej des Magyars, ils devinrent très pointilleux sur la stricte observation de la Nagoda (renouvelée en 1879), arrachèrent en 1883 les écussons bilingues que les fonctionnaires avaient appliqués sur les monuments de Zagreb et, après des luttes furieuses, des procès politiques jugés en l'absence du jury, des désordres dans le Sabor, la mise en état de siège, obtinrent satisfaction. Des bans, ni Péjacsevitch, ni Khuen-Hédervary ne réussirent à rapprocher les deux royaumes au delà d'un compromis financier (1889). En 1893, François-Joseph reprochait en public à Strossmayer, coupable d'avoir félicité le tzar à l'occasion du millénaire de saint Vladimir, d'avoir u trahi sa foi et son État ». Et Strossmayer, l'évèque national, restait impassible sous l'affront. En 189o, passant par Agram, l'Empereur n'y trouvait que le silence; l'année suivante, les seuls Magyars fêtaient le millénaire de saint Etienne.