‹ Histoire politique du XIXe siècleChapitre 34 sur 96 · II. — Egypte et Soudan · texte numérisé non relu

II. — Egypte et Soudan

L Eg-ypte. — Mohammed-Ali avait créé l'Egypte moderne, avec laide et sous l'inspiration des Français. Après la Convention des Détroits, qui le reconnaissait comme vice-roi à titre héréditaire, il continua d'être son seul premier ministre et de traiter directement avec les représentants de l'Europe. Il vivait entouré de négociants étrangers à qui il vendait les produits égyptiens et ceux qu'il importait du Soudan, dont il gardait le monopole. Il maintint les impôts de guerre, tirant chaque année la même somme de chaque village, malgré les déplacements de population, avec le système des corvées de fellahs. Le premier, il projeta de percer l'isthme de .Suez et chargea Linant-bey d'étudier le tracé d'un canal ; puis il y renonça. |)ar crainte d'introduire les Anglais dans le pays. Son intelligence^ jusque-là si lucide, s'éteignait peu à peu ; il rêva en 4848'^d'une expédition en France pour rétablir Louis-Philippe. Il fallut confier la régence à son fils Ibrahim, qui mourut en novembre 1848; l'année suivante, le vieux vice-roi disparaissait à son tour. La viceroyauté revint alors à Abbas-Pacha (1849-1854) qui, réfractaire aux idées occidentales, avait refusé des professeurs européens pour n'apprendre que l'arabe. Élevé dans le harem, habitué des mosquées, il se proposait de renvoyer tous les Français, amis de son grand-père, et de détruire leurs fondations Bientôt, les musulmans molestèrent les Européens ; Abbas lit fermer des hospices ouverts sous le précédent règne. Au surplus, nulle méthode financière; le système des acquits au complanl vidait le trésor. Désavoué par

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ses frères, par les fils de Mohammed- Ali (qui se réfugièrent à Conslantinople) et par son ministre des Affaires étrangères, Artin-Bey (réfugié au consulat de France), il disparut mystérieusement. Six années de recul pour la civilisation de l'Egypte, que le règne suivant, celui de Mohammed-Saïd, deuxième fils du fondateur et amiral de la flotte, allait largement compenser (1854-1863). Mais c'est avec le Khédive Ismaïl, petit-fils de Mohammed-Ali, et Agé pour lors de trente-trois ans, que le pays connut le plus haut point de développement (4863-1879).

Deux œuvres françaises. — L'Eg-yptoIogfie. — Il y avait longtemps que les Français avaient pris contact avec l'Egypte. Sur une terre associée aux souvenirs de saint Louis et de Bonaparte, il semblait impossible de dénier à la France un « intérêt spécial ». Elle l'affirma de deux manières : en créant l'Égyplologie, avec les savants de ï Institut d'Egypte, dont l'inventaire historique et archéologique parut en 4821 et suscita les vocations de ChampoUion et de Mariette, puis en restituant à la région du Nil et de Suez le caractère d'étape nécessaire sur la route du commerce oriental. — Mariette, par une sorte de divination, retrouva, en éventrant la colline de Saqqarah signalée par Strabon, la nécropole des bœufs Apis, le Sérapeum (novembre 4834). Appelé de nouveau par Saïd-pacha (1858), il fondait le musée de Boulaq, qu'il enrichit jusqu'à 1881 par ses explorations des Pyramides, deThèbes, de Philae. Après lui, les missions permanentes d'autres Français (Maspero, Grébault) ont permis, par des fouilles heureuses, de reconstituer l'histoii-e d'une des plus vieilles civilisations méditerranéennes.

Le canal de Suez. — Le percement de llsthme de Suez a réalisé la pensée dun Pharaon mort depuis trente-cinq siècles. Leibniz avait essayé d'y intéresser Louis XIV, et le Directoire l'avait fait étudier par Bonaparte, Monge et BerthoUet. Une seule objection, combattue par Laplace et Fourier, tirée de l'inégalité présumée du niveau des deux mers, en ajourna cinquante ans l'exécution. Les Saint-Simoniens la reprirent, avec Lepère, Paulin Talabot et Ferdinand de Lesseps. Lesseps avait connu Mohammed-Saïd à Paris ; il était lié avec son ministre, Zulfikar-pacha, d'éducation française. Il obtint d'eux le « pouvoir exclusif » de fonder une Comjjugnie universelle ponv l'établissement du canal, de la Méditerranée à la m«;r liouge, sans emprunter les eaux du Nil (30 novembre 1854). Malgré l'opposition de l'ambassadeur anglais, Stratford Redcliffe,

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le Siillan drlivi-a un llrman conronno ; mais l'Angleterre alfeelail de crainiire pour le clieinin de 1er en conslruetion d'Alexandrie au Caire, et chargeait lord Cowley de ruiner l'entreprise dans l'esprit de .Napoléon 111. Cobden, quoique apAtre du libre-échange, s'y déclarait hostile. La France fit néanmoins établir que (. l'affaire de Suez » suivrait «son cours comniei-cial et industriel ». Le ;1 janvier 1856, le vice-roi signa une Charte nouvelle qui garantit la neutralité du canal avec la cession des terrains mis en valeur par le canal d'eau douce et imposa l'emploi, pour les quatre cinquièmes, d'ouvriers indigènes. Lesseps, déjà combattu par des commerçants d'Alexandrie qui redoutaient la concurrence de Port-Saïd, alla tenir des meetings en Angleterre, convertit les chambi-cs de commerce, mais non Palmerston. Atteint de « l'hydrophobie de la mer Rouge », Palmerston dénonçait le projet comme (( une combinaison machiavélique, imaginée pour arracher l'Egypte à la Turquie, en même temps qu'elle favorisei-ait je ne sais quel plan d'agression et d'envahissement prémédité contre l'empire anglais de l'Inde ». L'opposition ne cessa qu'avec le ministère Derby. Toutefois, pour les 400. (lOO actions qu'émit Lesseps (5 novembre 1858) en vue de se procurer les 200 millions nécessaires, aucune souscription ne vint d'Angleterre, d'Autriche, de Russie, ni des États-Unis. La France souscrivit 207.000 actions, l'Empire ottoman 90.000, le vice-roi 176.602. (( C'était, assurait Palmerston, une des plus remarquables entreprises de tromperie qui ait été mise en pratique dans les temps modernes. »

Les travaux commencèrent sur le lido de Port-Saïd, le 25 avril 1859. Le canal, long de 430 kilomètres, traversait trois dépressions : lacs Amers, dépression de Timsah, lacs Ballah et Menzaleh ; un canal tl'eau douce amena l'eau du Nil par le Caire, Ismaïlia et Suez. Cependant les intrigues anglaises continuaient : envoi de Moukhtar-bey en Egypte pour obtenir la suspension des travaux; chicanes de Nubar-pacha, ministre du nouveau vice-roi Ismaïl, au sujet des ouvriers prêtés à la Compagnie et recrutés par corvées, pratique de barbarie. A Paris, Nubar vint entreprendre Morny qui sollicita de Napoléon 111 une sentence arbitrale entre Lesseps et ses adversaires. La sentence (6 juillet 1866) prenait soin de ménager Isniaïl, alors en instance à Conslantinople poiu- acheter le titre de khédive (souverain) et qui déclarait à son avènement : <( Personne n'est plus canaliste que moi; mais je veux q>ie le Canal soit à l'Egypte, et non pas l'Egypte au Canal ». La Compagnie cesserait d'emprunter des ouvriers au gouveruemeni égyptien, lui rétrocéderait les t)0.O0Oheelai'es concédés dans rislhme, perdrait la pi(t|)iit''lé

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(lu canal d'eau douce, mais recevrait une indemnité égyptienne de 84 millions. Les journaux anglais triomphèrent de la ruine certaine de l'entreprise. Ils comptaient sans Lesseps et sans Voisin-bey, ingénieur en chef, cjui mirent en adjudication en quatre lots les travaux encore à faire. Achevés en octobre 1869, ils coûtèrent 433 millions. Par une deuxième convention, la Compagnie cédait au khédive, pour 30 millions, les bâtiments, magasins et hôpitaux qu'elle avait élevés, et devenait co-propriétaire avec l'Egypte des terrains dépendant du canal, de Port-Saïd et d'Isma'ïlia. C'est là le « domaine commun ». L'inauguration (17-18 novembre), au milieu dune foule où s'agitait tout l'Orient, en présence de l'impératrice Eugénie et de l'empereur d'Autriche, de la princesse de Hollande et du khédive Ismail, des princes héritiers de Prusse et des Pays-Bas, de princes russes et allemands, et de l'émir Abd-el-Kader, comprit une bénédiction donnée par des prêtres catholicjues, des popes grecs, des imans et oulémas musulmans, et un défdé de soixante navires, derrière l'Aigle qui portait l'impératrice des Français. A Suez, une dépêche attendait Lesseps; elle glorifiait le « gigantesque ouvrage de la paix, si bien exécuté par les Français, dans l'intérêt de l'univers d. C'était l'hommage des commerçants anglais de Bombay.

La crise financière et le condomlnium franco-anglais. — Ismaïl aimait à répéter qu'en travaillant pour le canal, » il travaillait pour l'Egypte et pour lui-même ». De fait, le revenu des actions s'annonça très important. Seulement, le khédive avait aliéné le sien jusqu'en 1894 en paiement de ses dettes à la Compagnie. Il n'en dépensa pas moins sans compter; plaisirs, caprices dont profitaient les princes ou les femmes de la famille khédiviale, fermes modèles, palais dans un Caire « haussmannisé », théâtres et canaux, Opéra et chemins de fer, étaient également coûteux. En ses « douze années splendides », de 1863 à 187S, la ((féerie égyptienne » s'alimenta des milliards que l'Europe offrait avec usure (à. l'intérêt ordinaire de 18 pourlOOj. Beaucoup d'aigrefins cosmopolites aidaient Ismaïl à se ruiner, lui et son peuple ; car ils prêtaient aussi aux fellahs, écrasés d'impôts, dont ils acquéraient les terres à vil prix quand, à l'échéance, la créance était protestée.

Tout à coup, le khédive refusa de payer l'intérêt convenu (7 octobre 187oi. Inquiétudede la finance. Ismaïl, rjui devait acquitter 100 millions on décembre, n'avait plus de gages à offrir : recettes douanières, péages, droits sur le sel et lepoissonsalé, surles moutons, l'huile, les bois et les barques, recettes des chemins de for, produit des contributions, tout était aliéné. Le Ijanqmor français Derviou offrit do lui

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ucheter ses actions du canal |)Oiiiy'2 millions ; il dtMnandait un inérèt de 8 pour lOU [)endanl les dix-neuf ans où elles ne rappoi'leraient rien. Nubar et Sadik-paclia, ministre des Finances, approuvaient fort di novembre). Mais le Crédit foncier de France, qui possédait 180 millions de valeurs égyptiennes, s'y opposa. Soubeyran, sous-gouverneur et déj)uté influent à l'Assemblée nationale, rêvait d'une consolidation de la Dette, réalisable seulement si les 176.60:2 actions demeuraient aux mains d'Ismaïl. Dervieu avança du moins 85 millions à 18 pour 100 ; le syndicat prêteur acquerrait les actions si les 8,5 millions n'étaient pas remboursés à l'échéance.

Informé, Lesseps supi)lia Decazes, ministre des Affaires étrangères, de faire cesser l'opposition du Crédit foncier ; mais le ndnistre des Finances, Léon Say, approuvait le plan Soubeyran, pour sauver les banques françaises en cas d'une faillite khédiviale. D'autre part, Decazes gardait de la gratitude à l'Angleterre pour sa récente intervention à Berlin en faveur de la paix. Il demanda à lord Derby si le ministère anglais verrait quelque inconvénient à l'achat des actions par la France. Derby laissa entendre qu'il désapprouvait ("21 novembre). C'est que, cinq jours auparavant, il avait fait offrir au khédive par le major général Stanton, son agent en Egypte, l'achat ferme de ses valeurs. Il fut conclu pour 400 millions (23 novembre) (lue Lionel Nathan de Rothschild de Londres avança au trésor anglais jusqu'à ratihcation du Parlement. Le khédive paierait pendant les dix-neuf ans un intérêt de 5 pour 400. Le 4«'' janvier 1876, les 476.602 actions étaient dans les caisses de l'Echiquier (4). Opération profitable pour la Compagnie, qui acquérait comme principale actionnaire la première puissance maritime du monde, plus encore pour l'Angleterre. Bismarck en félicita l'ambassadeur Odo Russell : u Votre gouvernement a fait à Suez ce qu'il fallait et au moment qu'il fallait ».

Désormais, le gouvernement anglais obligea la Compagnie à traiter avec lui, et lui imposa trois représentants dans le Conseil d'administration (4877). Un syndicat officiel franco-anglais avait formé, pour le service de la dette khédiviale, une caisse îi laquelle seraient expressément réservés les revenus de certains domaines personnels du souverain. Deux conlrôleiirs f/rnérnux, nommés par l'Angleterre et par la France, entrèrenl dans le ministère de Nubar-pacha : sir Rivets "Wilson comme ministre des

(1) L'opération linancière se résume ainsi : l'Angleterre débourse 9\.>.414.r)5() frauos (car les 177. 6i2 actions annoncées par Nubar se réduisaient à 176.002), plus S. 828.000 francs de courtage au.Y F^olliscliiid. Elle a reç;u en di.x-ncuf ans plus de yf) millions d'iulérél. Ses actions valent aujourd'hui près de ï<00 millions.

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Finances, et de Blignières comme ministre des Travaux publics (48T8 ) C'est ce qui fut appelé, d'un terme impropre, le « condominium franco-anglais ».

L'insurrection d'Arabi-Pacha (1881). — Les contrôleurs, généraux, chargés de remettre de Tordre dans les finances, y parvinrent en appliquant les règles de la comptabilité européenne: constitution au khédive d'une liste civile et suppression des « mangeries » de fonctionnaires. L'armée fut ramenée de 30.000 à 11.000 hommes, 2.300 officiers mis à la retraite. 11 n'en fallait pas plus pour créer tout un parti de mécontents qui s'appela « parti national », mais qui s'avérait surtout musulman contre les Européens. En février 1879, il forçait, par une émeute, le ministère Nubar-pacha à démissionner. Ismaïl réunit une prétendue « Assemblée de notables » qui recommanda de rendre l'Egypte aux Égyptiens. Pour démontrer l'inutilité des contrôleurs, il offrit de payer le coupon au taux ancien alors qu'une Commission internationale d'enquête préconisait une réduction, au moins provisoire, du taux de l'intérêt, et, le l*"'' avril, il renvoya Wilson et Blignières.

L'Angleterre et la France, mandataires des créanciers, exigèrent l'abdication du khédive ; un firman du Sultan, pour (( sauver la face » aux yeux des musulmans, le destitua (W juin 1879). Son fils Tewfik, né en 185"2, fut nommé à sa place, après beaucoup de chicanes d'Abdul-Hamid pour essayer de reprendre action aux boi-ds du Nil. Tewfik dut charger Blignières et sir Evelyn Barlng, rétablis contrôleurs, de préparer le budget égyptien. Leurs propositions d'économies portaient surtout sur larmée. Quelques colonels, mécontents des nominations aux grades supérieurs, obligèient Riazpacha, chef du ministère, à renvoyer Osman-pacha, ministre de la Guerre, que remplaça Mahmoud-pacha. Le 9 septembre, 4.000 hommes de la garnison, conduits par le colonel Arabi-bey, assiégèrent le palais du khédive, imposèrent Chérif pacha à la place de Biaz, arrachèrent à Tewfik la promesse dune constitution et la réunion d'une assemblée de notables, qui prétendit se réserver le vote du budget des dépenses. Chérif-pacha hésitait à souscrire à l'annulation du pouvoir des contrôleurs; il fut renversé à son tour (3 février 1882) et remplacé par Mahmoud-pacha, avec Arabi comme ministre de la Guerre. Sous couleurde politiquenationale, l'Egypte tombait sous la domination des colonels, spécialement d'Arabipacha, dictateur de la soldatesque, présenté par les cheikhs et les oulémas comme « le mahdi annoncé », sauveur de l'Islam. En mai, il fit destituer tous les employés européens de l'administration.

2f.O CHAPITRE X

Aussilùl, les deux puissances du coulrùle exigèrent la démission du ministère Mahmoud et l'éloignement d'Arabi. Mais Arabi s'imposa à Tewtik, mobilisa rarmée, ordonna de rorlifiei- Alexandrie.

Depuis le :20 mai, les Hottes anglaise et française croisaient devant le port. Le 11 juin, des bandes arabes massacrèrent les Européens dans la ville. Gladstone se résolut à l'intervention et convia la France à s'y associer; le ministère Freycinet refusa. Sur l'invitation de Bismarck, il avait adhéré le 125 mai à une conférence de diplomates qui, k (lonstantinople, devait tout arranger et qui n'arrangea rien. Pour des raisons d'humanité (jui touchaient peu Arabi', Freycinet prescrivit à l'amiral Conrad de ne pas intervenir. De ce moment, l'Egypte fut acquise aux Anglais ; il leur suffit de la cueillir. — L'amiral sir Beauchamp Seymour signifiait en effet à Arabi qu'il eût à cesser les travaux de fortilications, faute de quoi son escadre ouvrirait le feu sur la ville (10 juillet). Vingt-quatre heures après, il éteignait le feu des forts égyptiens et occupait Alexandrie que des bandes de Bédouins commençaient à incendier.

L'armée d'Arabi, retranchée dans les lignes de Kafr-Douar, fut ensuite tournée par sir Garnet Wolseley qui, le 8 juillet, avait annoncé quil occuperait temporairement le canal. A Conslantinople, la Conférence discutait gravement une proposition de Bismarck de faire réprimer la révolte d'Arabi par une armée ottomane. Freycinet voulut du moins conserver au Canal son caractère international et, pour l'empêcher de tomber aux mains des révolutionnaires, faire circuler, d'accord avec l'Angleterre, des navires de guerre légers entre Suez et Port-Saïd, occuper avec 4.000 hommes de troupes communes les points stratégiques. Mais il suffisait que le mouvement xénophobe égyptien se parât du titre de (( national o pour que les adversaires de Freycinet (et aussi de Gambetta^ représentassent à la Chambre le ministre comme un dangereux rêveur d'aventures. Une coalition de radicaux, du centre gauche et de la droite (415 contre 75) lui refusa les crédits nécessaires et le renversa. Lesseps obtint alors d'Arabi qu'il respectât le Canal ; par contre, Wolseley interrompit le transit, débarqua à Ismaïlia et à Port-Saïd pendant que les troupes de l'Inde arrivaient par Suez, réquisitionna les locaux de la Compagnie et marcha sur le Caire. Arabi, forcé de faire front vers l'est, se laissa surprendre à KasKùssin, puis vaincre en vingt minutes à Tell-el-Kébir (14 septembre 488-2). Le lendemain, Wolseley entrait au Caire. Le condominium tombait de lui-même. Arabi expédié à Ceylan.et le pays occupé par une armée, sous les ordres d'un ainlur anglais, un résident, qui fut sir Evelyn Bering, contrôla ladministration i>ublique et le

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fonctionnement de la Dette. Peu après, il confiait à l'agent diplomatique français accrédité au Caire : « Vous êtes un singulier pays en France; vous n'attendez pas que nous vous demandions quelque chose, vous nous l'apportez ».

Le Soudan ang-lo-ég-yptien. — Le Soudan égyptien, c'est toute la région située au sud de l'Egypte historique, le domaine de drainage du Nil : Nubie, Darfour, Kordofan, Equatoria, jusqu'aux grands lacs d'où sort le tleuve. Seule, l'Ethiopie montagneuse y échappe. La conquête égyptienne remontait à Mohammed- Ali. En IS'iS, Ibrahim avait occupé le Sennaar et le Kordofan et fondé Khartoum, au confluent des deux Nils. Rappelé en 1824 au secours du Sultan, puis occupé à le combattre, il laissa à d'autres le soin de résoudre le problème des sources du fleuve: à des Français comme les frères d'Abbadie; à des Anglais, Speke et Grant qui découvrirent le Victoria Nyanza (1858), sir Samuel Baker, qui trouva l'Albert Nyanza (1863) et qui, passé au service égyptien, organisa des postes pour relier l'Egypte à l'Ouganda et pour combattre la traite des noirs (1870-1874). Après lui, Gordon, gouverneur général du Soudan (1874-1878), l'organisa en province égyptienne, et délégua dans l'extrème-sud Edouard Schnitzler (Emin-pacha) comme gouverneur de lÉquatoria 1878). Vers l'ouest, le Dar- Fertit fut occupé par 10.000 Égyptiens aux ordres d'ismaïl Ayoub (1874). Mais toutes les attaques dirigées par Ismaïl contre l'Ethiopie échouèrent : le haut Nil Bleu et l'Atbara échappèrent aux prises de l'Egypte. Ce n'en était pas moins un empire de 2.250.000 kilomètres carrés.

1) Le mahdi Mohammed- Ahmed. — Le fanatisme musulman, entretenu par les confréries (surtout celle des Senoussistes) (1) et menacé de perdre la traite fructueuse des esclaves noirs, se déclara contre les nouveaux maîtres de l'Egypte. Un prophète parut, après tant d'autres, au pouvoir de qui crurent les sinq)les. Nubien de Dongola, Mohammed-Ahmed, né vers 1840 d'un marchand d'esclaves^ vécut de bonne heure en derviche errant; il commentait le Coran, distribuait des amulettes, mortifiait son cœur et ses sens. En 1868, retiré dans une caverne de l'île d'Abba, il acquit un renom de sainteté miraculeuse. Son sourire, .sa parole abondante, le don de passionner les foules, ses déclarations qu'il communiquait avec le ciel et traduisait les ordres de Dieu, ses « miracles », sa promesse de changer en eau les balles ennemies, tout lui facilita le recrutement de

(Ij Le centre en êlail à Djaraboub, dans le dessert libyquc du nord.

>(,2 CIIAinTRK \

haniU's dont le noyau lui la Iribu ties Bag^^ara (au sud du Kordol'an). Dî's 1881, il l)allail le gouverneur du Soudan, Héour-paclia ; fu ISS'i, il dôiruisait trois années éi>:ypticnncs. rétabli à El-Obéid il rallia tout le pays jusqu'à Khartouni, de la mer l^ouge au Ouadaï, de Dongola au Hahr-el-Gliazal (4883). Ce fut comme MM rideau brusquement tiré entre l'Egypte et l'Afrique des lacs.

Les Anglais, qui sentaient Khartouni menacée, abordèrent la lutte par la mer Rouge avec des troui)es hindoues. Hicks-pacha.déltar(|ué à Souakim (décembre iSS-i), refoula les i)riMiiières bandes mahdistes, mais fut exterminé avec dO.OOO hommes aux défilés de Jlach-f/ale (3 novembre 1883) ; un renfort de 500 hommes subit le même sort le 6 novembre. Baker-pacha, qui survint en février 188i, fut écrasé à Tvinkilal })ar Osman-Digma. lieutenant du mahdi; le général Graham le recueillit dans Souakim, s'y fortifia, battit deux fois Osmau-Digma (le 23 février et le 13 mars à Teb et à Tamanieh) et mit sa tête à prix ; mais lui-même n'osait guère s'aventurer au delà de Souakim. — Dans le sud, le mahdi avait fait prisonnier Slatin-pacha, qui ne put s'évader qu'en 1883: il envoya Karam-Allah prendre possession de l'Kquatoria. L'attaque fut assez molle pour qu'Emin-pacha, qui s'était créé une armée, défît Ivaram et se maintuit à Ouadelaï jusqu'à 1889, bien qu'abandonné par les gens du Caire.

Pour sauver Khartouni, les Anglais crurent trouver en Gordon l'homme de grande allure qui en imposerait aux révoltés. Arrivé le 48 février 1884, il y fut attaqué dès le 12 mars, investi un mois après. Il fallait une nouvelle armée pour le délivrer ; lord Wolseley la commanda. En octobre, son avant-garde, aux ordres du général Stewart, fut à moitié massacrée. En janvier, Wolseley était en vue de I^hartoum ; en deux combats, il avait vaincu les derviches, mais il arrivait trop tard. Le 28, il était reçu à coups de canon par les forts de Khartouni que Mohammed-Ahmed avait enlevée d'assaut par le sud le 26, après l'avoir affamée. Gordon et 4.000 soldats avaient péri. Wolseley n'attaqua pas et commença sur le Caire une retraite harcelée parles cavaliers niahilisles; il ne réussit pas à conserver Bevber où échouèrent deux colonnes (dont lune venue de Souakim avec Graham). Dongola fut pris ainsi que Kaftsala par Osman-Digma, qui battit librement l'estrade à travers la Nubie. La frontière officielle de l'Egypte était ramonée à Ouadi-llalfa.

En dépit de ce succès, Mohammed-Ahmed se donnait avant tout pour un réformateur religieux, un a pacificateur d, chargé de ramener rislamisnie, corrompu par les juifs et par les chrétiens, à

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l'auslérité primitive ; il interdisait Je taiDac, le haschich, les boissons fermentées, proscrivait les fêtes luxueuses des mariages, imposait le port du voile aux jeunes femmes, prêchait l'ascétisme, glorifiait la pauvreté. Il annonçait que, chargé par Allah de la grande destruction nécessaire avant la fin du monde, qui était proche, il conquerrait l'Egypte, puis la Mecque, enfin Jérusalem où Sayidna-Isa (Jésus-Christ) lui rendrait témoignage. Cliaque fidèle trouverait au paradis quarante houris pour son service. Lui-même n'avait pas attendu cette échéance; il traînait avec lui tout un harem, que gouvernait sa femme préférée Aïscha. 11 s'était mis à boire du gingembre ; il en mourut {"l'i juin 1883).

2; Le khalife AbduUah. — Il avait désigné pour son successeur Abdullah-elTeish, un Arabe, fils d'un possesseur de troupeaux aux limites du Darfour et du Ouadaï, sorcier et théologien, mort sur la route de la Mecque. AbduUah rejoignit Mohammed-Ahmed, fut guéri par lui de façon merveilleuse, devint son confident. Après les premières victoires auKordofan, le mahdi le nomma son « khalife )), avec deux autres, Ali-Woled et Mohammed-Cherif. C'est lui (pii reçut la capitulation d'El-Obéid (7 janvier 1883). Hostile aux Turcs et aux Égyptiens, de caractère défiant, il conseilla au mahdi de massacrer après chaque victoire ; orgueilleux, il obligeait Slatinpacha à le servir comme soldat-ordonnance, et quant au khédive : « Je ne permettrai jamais, déclarait-il, qu'on me compare, moi le descendant du prophète, au Khédive, qui est un Turc, o Etabli à Omdurman, il ensevelit le corps du mahdi dans un tombeau à coupoles, construit avec les matériaux de Khartoum ; ravi lui-même au troisième ciel, il avait vu le prophète causer avec Élie et Jésus. Seulement, pour plaire aux simples, il révoqua toutes les lois ascétiques de son prédécesseur. Il semble avoir voulu fonder une dynastie, en associant sa famille (son frère et son fils aîné) au gouvernement; puis constituer un empire du Soudan oriental, à quoi s'opposaient les Dongolais et les Sennariens groupés autour de Mohammed-Cherif. AbduUah s'en débarrassa par divers moyens : Cherif emprisonné, treize parents du mahdi massacrés à Fachoda, deux de ses fils enchaînés, les tribus nilotiques razziées, placées à l'avant-garde dans les combats contre les Anglo-Égyptiens. Son point d'appui, c'était les Taacha qu'il installa à Omdurman même, les Darfouriens à qui il distribua les bonnes terres du Seniiaar, que les indigènes durent travailler pour eux. Les grandes bourgades (Dongola, Berber, etc.), il les mit aux mains de ses cousins et alliés qui plaçaient leurs parents dans les postes subalternes, Seul Osman-Digma gouvernait de fa<:on à demi indépen-

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(Innlo les Icrritoiros qui monaiont à la mer PiOuf?e ; môme ballu par le ras éthiopien Aloiila i>;^ septembre 1885), il demeura solide, grAce à sa nombreuse (•licub'dc, dans la région <le Souakim.

Lorsque, le 30 décembre 18>^") Abdullah eut échoué à Koshah, où le vainquit le général Stephenson. il abandonna la conquête et se contenta de razzier vers IKthiopie et autour de Ouadi-Halfa. Luimême s'appela Sultan ; à la différence du mahdi, qui faisait tuer des milliers de gens pour l'i'qiandre une id('e religieuse, il se satisfit de domiiiei- les populations agricoles el commerçantes du haut Nil poni- le i»rofit des nomades du Darfour. Seule, l'Ilqualoria lui faisait défaut; ses troupes, commandées par l'émir Hasib, l'attaquèrent vainement en 1888, 188!), -1890, 1891. Dans l'intervalle, Stanley, venu du Congo, avait entraîné l']min-pacha jusqu'à la côte. Au nord, une armée fut anéaidie par les Anglo-Kgyptiens du général Grenfell à Toft/ii (;•] août 1889); la route Berber-Souakim fut perdue après la défaite de ro/ia/'(mars 1891). En 1892,1e sultanat se démembrait en deux partis, dont l'un, l'ancienne clientèle du mahdi, trouva un chef dans le khalife Charfi. Abdullah se cantonna dans Omdurman où il attendit l'attaque anglaise.

L'établissomoiit niigrlais on Egypte ot la roconqiiôto du Soudan. — Cette attaque, les Anglais ne voulaient l'entreprendre qu'à bon escient. Va\ gueltant l'heure favorable, ils consolidèrent en l-lgypte leur établissement de fait.

1) La prise de possession anglaise. - En droit, l'Kgypte ne cessait pas, après iH8-2, d'être une province vassale de l'Empire ottoman ; en fait, c'était un territoire occupé par des troupes anglaises, et à titre provisoire. Du moins, Gladstone l'assurait (10 août 1882). En 1884, avant la Conférence qui, à Londres (28 juin), devait régler la situation de la Dette égyptienne, lord Granville promettait que les troupes évacueraient le l''"' janvier 1888, à moins qu'une seule des puissances ne s'accordât avec l'Angleteri-e pour les maintenir (or le concours de l'Allemagne ne manquerait pas ; Bismarck se disait <i Anglais en Egypte »). L'Egypte et le canal seraient neutralisés; un Anglais dirigerait les services de la Dette. Mais le condominium, expédient précaire, avait laissé de mauvais souvenirs; la Conférence n'aboutit pas. Alors s'ouvrit entre la France et l'Angleteri'e une (( guerre de piqûres d'épingle » qui se prolongea jusqu'à 1904. La France empêcha la conversion de la Dette égyptienne ^1884), accorda seulement sa garantie à l'emprunt de 225 millions de 1885 (Convention de Londres, 18 mars) en imposant le principe de la liberté du Canal. — Les Anglais menaçaient il'en construii-e un second.

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parallèle et uniquement britannique. Gladstone reconnaissait que le firnian de 185-i créait au profit de Lesseps un droit exclusif; mais c'était le monde de Liverpool, de Manchester, de Nevvcastle, de Londres, qui réclamait sa part aux bénéfices de l'entreprise. Avec lui Lesseps transigea. Dans le Conseil d'administration, porté à 32 membres, sept armateurs ou commerçants anglais s'ajouteraient aux trois représentants du gouvernement de Sa Majesté ; la Compagnie établirait une agence à Londres avec un Comité consiillatif de 10 Anglais, l'éduirait les taxes de tonnage, améliorerait la navigation eu doublant et en élargissant le canal. Le v programme de Londres » réglait le sort de Suez pour deux puissances (décembre 1883). Quelle serait l'attitude des autres?

La Turquie mit l'Angleterre en demeure d'évacuer la province dÉgypte. La France soutint la Turquie ; avec quelle foi dans le succès, on ne saurait le dire. Dès 1887, l'évidence s'imposait qu'une grande puissance installée par ses armes dans un pays en anarchie, et aux prises, dans les dépendances de ce pays, avec une révolte de barbares, ne le quitterait pas avant d'y avoir rétabli l'ordre et sans se payer de ses peines. Sir Henry Drummond Wolf le signifia à la Sublime Porte, et en obtint la Convention du 2m mai : libre ouverture du canal en i^aix et en guerre, inviolabilité du territoire égyptien garantie par les puissances, évacuation dans trois ans sauf en cas de danger intérieur ; toute occupation ultérieure réservée à des troupes anglo-turques. Berlin, Vienne et Rome y consentaient; Paris et Pétersbourg firent refuser la ratification par le sultan. En revanche, l'Angleterre fit attendre trois ans (17 janvier 1885-25 juin 1888) le règlement de la neutralité du canal prévu par la v déclaration de Londres ». La Convention internationale, discutée à Paris, ne fut signée que le 22 décembre à Constanlinople : les belligérants ne pourront ni entraver la circulation du canal, ni commettre aucun acte d'hostilité dans les ports ni à leurs abords ; vingt-quatre heures sépareront la sortie de deux navires ennemis. — Enfin, quand l'Angleterre proposa la Conversion de la rente 7 pour iOO en 4 pour 100, la France n'y consentit, sans bonne grâce, ({uen mai

Peu à peu, l'Angleterre avait mis la main sur tous les services égyptiens, malgré Tewtik et le commissaire ottoman Moukhtarpacha. Sir Evelyn Raring, devenu lord Cromer, énergique, d'éducation toute classique et très souteJiu par Londres, dressait, par une mise en valeur raisonnée, le plan d'une renaissance égyptienne. Il formait les ministères à son gré, Moustafa Fehmipacha après Nubar-pacha. A la mort de Tewfik (7 janvier 1892),

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