II. — Edouard VII et les nouveaux problèmes politiques
Edouard VII (1ÎM>I-IÎM0). — Le rt^gne d'Kdouard VII, commencé à soixante ans. n'a rien eu de celui d'un vieillard : il marque
au contraire, à l'inlérieui' et à l'extérieur, un renouvellement de l'Angleterre. — A l'intérieur, les anciens partis disloqués, des questions estimées résolues depuis longtemps par la puissance des majorités et qui soudain reparaissent avec une acuité nouvelle ; — à l'extérieur, l'isolement remplacé par un système d'accords et de contrats qui rendent au Royaume-Uni (et à l'Empire) une capacité d'action mondiale en vue de la paix ; telle est l'œuvre de ces dix années.
Le roi Edouard, né le 0 novembre 1841, reçut l'éducation d'un homme <( practical » et réaliste.
Avant de passer par Oxford, puis par Cambridge (1859-1801) où il étudia surtout les sciences il avait suivi des cours de chimie industrielle, accompli à Edindiourg un stage pratique, connu à Glasgow les usines métallurgiques et les tissages. 11 parlait bien le français (il était venu à Paris dés l8Tti>\ l'allemand, dont il transportait l'accent dans son anglais, et l'italien qu'il apprit à Home en iSSy. Une tournée en Amérique, d(>
Ouébecet d'Ottawa à Chicago, Saint-Louis et New-York, lui fournit les enseignements qu'offre le contact du monde d'outre- Atlantique. Aucun souverain anglais n'avait encore bénéficié d'une formation aussi variée. En mars 1863, il épousa une fille de Christian de Danemark, la princesse Alexandra, dont la beauté, célébrée par Tennyson, fit la conquête des trois Royaumes. Dès lors, iljoua en homme du monde de tact supérieur le rôle ingrat d'un prince de Galles tenu à l'écart des affaires et de l'action, et dont les seules manifestations furent, avec des voyages en Palestine (1862) ou dans l'Inde (1876), des discours d'apparat (il parlait avec aisance et esprit) et un intérêt très direct témoigné aux œuvres sociales : (( seltlements » de Londres qui répandent, dans les quartiers pauvres de l'est, l'assistance et l'éducation; « club des ouvriers » et (I collège des ouvriers » ; expositions industrielles (celle des pêcheries, 1883) ; habitations ouvrières. Do'jà se révélait le diplomate et l'impérialiste. Dans son voyage hindou, il avait noué des liens personnels avec les souverains et avec les chefs des monastères bouddhiques; en 1881, il prenait le patronage du Colonial Inslilule en 189i, aux obsèques d'Alexandre 111, il préparait le rapprochement anglo-russe par une amitié personnelle avec Nicolas 11. Le 22 janvier 1901, il était roi.
La politique intérieure. — Edouard VII, souveraili constitutionnel, le fut autrement que la reine Victoria. La reine n'avait pas empêché Salisbury et Chamberlain de déclancher la guerre du Transvaal, qu'elle redoutait; le premier acte du nouveau roi consiste à la terminer. Non qu'il soit intervenu dans le connit ; mais Salisbury (qui se retira du pouvoir le 11 juillet 1902) comprit qu'il fallait liquider l'aventure par des clauses libérales de paix, par des assurances d'avenir plus libérales encore. Ainsi disparut 1" « inquiétude imi)ériale d qui avait assombri la dernière année <le Victoria.
1 Dissolution du parti unioniste. — Mais la victoire impériale en Afrique du sud détermina une crise intérieure anglaise. Le Royaume-Uni avait à payer une note de 6 milliards; les débats linanciers de janvier 1902 sur les dépenses militaires, la nécessité de garantir l'emprunt du Transvaal, préface d'une organisation civile |6 mai 1903), les discussions sur le tarif des droits d'entrée (février I904i, enfin l'élévation de l'income-tax (19 avril), à peine suffisante pour payer la réorganisation de l'armée, tout témoignait d'un profond malaise économique. Chand>erlain, par souci de ne pas demander trop d'argent aux ju-opriélaires conservateurs, commença une
FEVEL. II. 10
l"Jit
f;ii.\iiTni: M
campagne {)oiii' leur porsiiadcr que ees sommes se frniiveraienl plus aisément dans rélahlissenUMil, de (afils pi-oleeteiirs (pie dans les impôts intérieurs, facilement vexatoiros. Balfour, successeur de Salis bury et Iraditionnaliste, résistait à la manœuvre, provoquait ainsi la démission de Chamberlain, et unclutte entre ses propres partisans et ceuxqu'avait séduits le radicalisme impérialiste. I.es libéraux de leur côté firent craindre aux ouvriers que laug-mentation des droits sur les blés ne provoquât une élévation du prix du pain. Contre le « pain
cher n, les élections partielles avantagèrent leiirs candidats, défenseurs du libre-échange au nom des intérêts populaires.
Le parti, d'ailleurs, avait évolué : en contact plus étroit avec la démocratie, il s'était grossi des radicaux d'extréme-gauche, influents et résolus, des Fabiens, ces opportunistes du socialisme, d'hommes de i>ensée, et des dissidents protestants, hostiles à l'anglicanisme. Aux Communes, le cabinet finit par être mis en minorité.
Le minislère Campbell-Bannerman, qui le i-emplaea, accepta la lutte sur la question du protectionnisme ; la masse des électeurs lui donna raison.
Les unionistes subirent un échec sans précédent. En 1900, ils avaient 134 voix de majorité; le 30 janvier 1000, les libéraux en obtenaient 3^0. Campbell gouverna avec un personnel (Asquith, Winston ChurchiU. lord Loreburn, Lloyd George, John Burns) et une majorité de radicaux, et, comme auxiliaires, les Irlandais home riilrrs et les déiuités du Labour pari if.
2) Retorm.es scolaires, militaires et financières.— Edouard ^'Il avait si bien élevé la (.ouronne au-dessus des partis que la transmission du pouvoir se fit, sans heurt, à un groupement politique peu homogène, dans lequel John Burns et Sydney Buxton représentaient l'élément ouvrier des Trade Unions, Churchill le radicalisme pur, Lloyd George la « bordure celtique » et les revendications socialisantes contre les propriétaires fonciers, Asquith. Haldane et sir Ldward Grey les audaces assagies de l'ancien libéralisme. Le
Campbell-Banner.man
roi disait d'eux : u Je u'ai jamais vu un niinistèi^e aussi amusant. Ces hommes sont délicieusement intelligents, et si inattendus ! » En effet, ils ne sortaient pas, sauf exception, du milieu où naguère le parti au pouvoir, quel qu'il fût, i-ecrutait ses gouvernants. Au lieu de privilégiés du monde et de la fortune, préparés par tradition de race et par loisir noblement employé à diriger les affaires où les délèguent les clubs aristocraticjues, c'étaient des gens de loi, de bureau, sortis des u offices » de la Cité, qui avaient fait carrière hors de Westminster avant d'arriver aux emplois. Et John Burns avait été ouvrier mécanicien. Mais ce n'est pas contre la Couronne, ni contre la prérogative du roi, que portait cet assaut démocratique qui les plaçait au gouvernement.
En matière scolaire, ils s'appliquèrent à détruire le monopole de fait attribué à l'Église anglicane, pour l'instruction primaire, par la loi de 1902. Cette loi avait amélioré l'instruction pour plus de la moitié des enfants, ce qui l'avait fait voter par des libéraux et accepter par les Fabiens. Mais il fallait satisfaire les nonconformistes. La loi Birrell accuse le rôle des Comités d'éducation dont on accroît les revenus, mais supprime les écoles libres, en ce sens qu'elle no reconnaît comme écoles publiques aptes à profiter des subventions que les écoles administrées par les Comités. Les propriétaires d'écoles libres pourront les louer à des maîtres choisis et payés par le Comité d'éducation. L'enseignement religieux sans « dénomination » confessionnelle est maintenu. Adeptes de la Haute Église, catholiques romains, conservateurs se déclarent également atteints par les conséquences do cette loi.
Les autres articles du programme radical, inspirés de l'humanitarisme manchestérien, n'ont pas tenu en face des réalités. Si, t'u mai 1906, un débat s'engageait aux Communes en faveur de la limitation dos armements, deux mois après, le ministre de la (iuorro, Haldane, apportait un plan de réorganisation militaire (pii devait aboutir (mars 1907) à la création d'une forcf lerriloriale, destinée à défendre Iç pays contre une invasion étrangère, pendant (pie l'armée active, constituée en force expéditionnaire, combattrait au loin ou sur le continent. Le roi qui, sans être épris de panache et de parade, sappliquait à pénétrer les imperfections de l'armée, assuma le patronages do la réforme (2 août). Il l'expliqua lui-même aux lords-lioutonants d'Angleterre, d'Ecosse et de Galles, chargés de lever et d'équiper les nouvelles troupes avec l'aide des u associations de comté )), en faisant appel à leur (( esprit civique ». Les instructeurs seraient les officiers de l'active, que le roi trouvait ainsi le moyen de rapprocher des (< territoriaux », préparant la Iransfor-
CHAPITRr: XI
malion do rariuéc de mclier en armée nationale. Ces idées, Rol)ei'ts les détendait aux Lords depnis qu'il avait passé (1904) au duc de C<Minanglit, frère du roi, le coinniandenieiil en clief. De mAnie pour la marine. Le 27 juillet 190(5, le minisire Mac Kenna avait annoncé une importante diminution dans le budget des constructions navales; ainsi serait mis un terme à la course aux armements qui menaç;ait de iiiiner les nations d'Europe, et un gage donné à l'Allemagne donl ramitii'' apparaissait indispensable pour le mainlien de la paix. Ces j)rojets ne survécurent pas à la retraite de Campbell Baunerman ; en juillet 1908, en dépit des assurances prodiguées par Guillaume H pendant une villégiature anglaise du précédent automne, Asquith, premier ministre, en revenait au « tvvo powers standard >», qui exige que la flotte bi'ilannique demeure supérieure à la coalition des deux plus fortes marines étrangères. La « Home fleet », constituée en octobre 1906, renforcée dans la mer du Nord, était pourvue d'une nouvelle base sur la côte d'Ecosse.
Toutes ces réformes coûtaient cher. Cuirassés monstres {Dreadnoiighls), dont les tonnages supérieurs à 20.000 tonnes s'imposent désormais, armée territoriale créée, armée active réorganisée en attendant la conscription dont l'idée fait son chemin, retraites de six shillings par semaine aux vieux travailleurs (old âge pensions^ ne sauraient se solder par des expédients de trésorerie. Pour la première fois, par une large application des doctrines radicales, le chancelier de l'Kchiquier a frapi)é de 500 millions d'impôts la propriété foncière et les revenus du capital mobilier {budget Lloyd George, mai 1909). Les Communes le votaient en novembre, mais les Lords le rejetaient, ouvrant la crise constitutionnelle que la lin du règne a laissée en suspens.