II. -H. Asquith
(né en 18.52)
La politique extériouro
Sur ce terrain, Ldouard \'ll a
•vraiment accompli œuvre personnelle. Par un travail insinuant et méthodique, il a modifié en quelques années la politique britannique et les données des problèmes internationaux.
En 1901, l'Angleterre se trouvait isolée en Europe, l'opinion réduite à espérer de Guillaume II, empressé aux funérailles de la reine Victoria, qu'il voulût bien, lui, l'auteur du retentissant télégramme à Kriiger (1896), appuyer l'action anglaise en Afrique australe ou lui procurer la paix. Le Royaume-Uni avait laissé se constituer la Triple-Alliance et la Double-Alliance sans y prendre part. En fait, il se portait tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre système, suivant les temps et les lieux. A ce jeu, il gagnait un empire en Afrique, mais il perdait Constantinople et la clientèle levantine, la Perse qui passait à la Russie, certaines approches de l'Inde, comme l'Afghanistan, abandonné à la pénétration russe; deux ambassades de Lhassa s'acheminaient vers Pétersbourg. Edouard Vil, au lieu de la politique qui chcerhe à humilier l'étranger pour exercer la suprématie, conçut la poliliqiiz des accords inlernalionaux. Modéré, positif et artisan de paix (peace maker), il voulut pour l'Angleterre une place à elle dans une Europe en équilibre où personne n'empiète sur le voisin.
Deux années, il médita le plan. En mars-avril 1903, après avoir touché à Lisbonne, il causait à Naples et à Rome avec Victor- Emmanuel 111, célébrait les traditions libérales de la maison de Savoie et les garanties qu'elle donne aux franchises publiques, — puis avec Léon XIll, ce qu'aucun roi anglais n'aurait fait avant lui, — enfin à Paris. Il en sortit un traité d'arbitrage avec la France (14 octobj'e), puis l'accord de liquidation coloniale et d'entente anglo-française du 8 avril 1904. Aussitôt il alla voir Guillaume II à Kiel (juin) et en rapporta un Irailé d'arbitrage anglo-allemand. Même politique en Asie : là c'est la Russie qui, poussée par l'Allemagne, menace l'équilibre des puissances en leur fermant le marché d'Extrême-Orient. Edouard Vil signe avec le Japon (30 janvier 190'2) un Irailé d'alliance, avertissement sérieux aux ambitions russes. Mais lorsque la Russie est refoulée de Corée et du Sud mandchourien, le roi, qui ne songe pas à laisser prendre au Japon une importance démesurée, exige, en renouvelant le traité (12 août 190o), que la paix maintienne aux portes de la Chine l'équilibre des prétentions et des (( droits ».
De cette paix, il avait besoin pour travailler, en une Europe troublée de nouveau par un essai de n bluff >) bismarckien contre les intérêts français. Il se rendait en Autriche, tandis qu'une escadre française touchait à Port.smouth ; pendant la crise qui aboutit
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à Algésiras, il appareilla sa diploinalie avec celle de la France. Sans prendre souci qu'on l'accusAt de viser à k encercler» l'Alleniagne, comme il avait conclu en iDOi des accords avec l'Italie, rEsp;i«,ni(' et la Suède, il en siyua un en l!)07 avec l'Espaj^ne pour le mainlicn chislalii (jiio médileri'anéen. el un autre avec la Russie, relatil'à l'Asie cenirale. 1908 couronna rteuvit- : par la sigiuihire d'un accord entre les puissances riveraines di; la mer du Nord (avril), par la visite à Londres du président de la llépublique française (mai), pai- la visite à Nicolas II, (|ui élendait l'accord anglo-russe aux questions balkaniques i^Ueval, juin), — Toutefois, s'il alïrancliissait le continent de la menace alleiiuuide, il ne forçait pas son succès et tiavaillait à rendre meilleures les relations entre Londres et Berlin. En 1906, il avait vu Guillaume II à Kronberg, en 1907 à Wilhelmshôlic ; en février 1909, il poussa jusqu'à Berlin pour amorcer la réconciliation, faire accepter une concurrence pacifitiue sur le terrain économifjue. Quand il est mort (8 mai 1910), s'il n'avait pas imposé toutes ses idées, il avait constitué, au service de l'Empire, un ensemble de forces rajeunies, une royauté plus populaire, une marine doublée de puissance, un faisceau d'alliances ou d'accords qui rend la Grande-Hrelagne plus assurée du lendemain.
Les nouveaux problèiue.s politiques. — Non entièrement assurée toutefois, si des problèmes nouveaux se posent, dont elle n'aperçoit pas encore la solution.
Problèmes intérieurs. — La crise ouverte parle refus des Lords d'accepter le bmlget de Lloyd tieorge et ses clauses n socialistes n a provoqué une campagne qui, après une double dissolution du Parlement, n'a pas réussi à déloger du ministère les radicaux et démocrates. Le peuple ne s'est pas ému des menaces contre la Chambre héréditaire ; il a fait gi'ise mine aux unionistes partout où leur protectionnisme faisait craindre le triomphe du « j)aiii cher I). L'oscillation du pendule électoral n'en a pas moins diminué la majorité radicale, et les 80 Irlandais de John Bedmond paraissent derechef les arbitresdu Parlement. Ils proclameid qu'ils n'ont voté le Vélo liill, t|ui paralyse rojtpositiou îles L»»rds en matière financière, que pour imposer le Home Bule aux résistances, invincibles jusque là, de la Chandjre dorée. S'ils l'obtiennent, c'est toute une révolution dans les rapports de l'Irlande avec l'Angleterre et lies trois Boyaumes entre eux. Car voici l'Ecosse, pour laquelle ^21 de ses députés réclament l'autonomie; un n Comité national écossais u suggère aux électeurs d'exiger, eu mèuu' lenqis que la ii'l'oiiiie des l.nl'ds, la crt'alion fluii Pailenieid ('cos-
LA CRISE DE L IMPERIALISME RRITANNIQUE
sais poui- les affaires dKcosse, tandis que le Parlement do Londres réglerait celles de l'Empire.
Plus pressant s'avère le problème 50c/a/. Depuis cinquante ans, l'Angleterre rurale est une terre qui meurt; "23 pourlOOdesa population seulement habitent la campagne, et ce sont des vieillards et des enfants. L'homme des champs a presque disparu ; certains districts s'offrent aussi déserts que le veld africain. La terre, objet de luxe, se transforme en prairies, en terrains de chasse et de sjjort
La Chambi'.k des Loiiii-- (Palais de Westminster)
pour les aristocrates et les enrichis. Les villes ne s'en portent pas mieux; le surpeuplement et la concurrence y rendent la population si misérable que 10 pour 100 des citadins nieiirenl de faim, et que 27 pour 100 traînent dans la misère. La race s'y détériore ; que deviendra le recrutement de l'armée et de la marine ? La hoiising qiiealion (question du logement) n'est pas encore résolue par le socialisme municipal.
Le problème social se double d'un problème inlelleclncl. Les déboires du Sud-Afrique apparurent tout de suite imputables au défaut de culture chez les officiers, à l'insuffisance des traditions qui avaient perpétué dans l'armée le mépris convenu de l'adversaire, l'ignorance et le dédain des méthodes rélléciiicîs. Des illusions
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tombi'icnt, (|ui hiiinili;ii(Mit jnscjnc-là la oriticiue devant l'action, le jeu clos idées sous un pragmatisme sportif. Des livres parurent qui dénonçaient dans le régime parlementaire, depuis quarante années, les exercices d'une oligarchie de politiciens partagés en deux équipes, ennemies de surface, mais d'accord [)Our se repasser périodi(iuement les prébendes ministérielles, pour étouffer les initiatives et sa(;ritier les intérêts de l'Ktat à ceux de la coterie. Et cette coterie, « machine » à l'américaine, maintenue intacte par le refus d'une indemnité parlementaire, serait devenue la proie de quelques riches familles. Un tel préjugé, matérialiste et positif, Matthew Arnold lavait combattu ; Cecil Rhodes jugea bon de léguer toute sa fortune (400 millions) pour i)romouvoir, par un vaste plan d'enseignement impérial, « l'élévation du niveau intellectuel de la race britannique » (190'2). De tous côtés, des appels s'adressent à la rétlexion et à la science pour que, se substituant à la routine, elle dresse à l'invention et à la recherche le cerveau même de la nation.
L'Empire lui aussi évolue. — L'Afrique australe est devenue, selon le vœu du roi Edouard, un Commonwealth où s'élabore une nationalité. Dès 1900, lord Milner savait que l'octroi du selfgovernment s'imposerait. En 1903, il créa dans les nouvelles colonies des municipalités électives ; en 1901-1905, il introduisit au Transvaal une forme atténuée d'autonomie. Un u Conseil inlercolonial n (mai 1903) fixa les modalités d'un emprunt et l'organisation de la police ; la Conférence de Bloemfontein, supprimant les barrières douanières, appliqua un tarif uniforme à tonte l'Afrique australe, avec préférence à la métropole. Le gouvernement radical franchit le dernier pas. Le Transvaal (décembre 1906) et l'Orange (juin 1907) reçurent le self-government comme le Cap et le Natal, avec un Parlement et un ministère responsable. Mais cette réforme politique laissait à vif les difficultés de race et d'intérêts : rivalité de langues, opposition entre les villes et les campagnes, entre les ports (Cap et Natal) et les plateaux (Orange et Transvaal), mieux desservis par Lourenço Marquez. Le seul remède apparut à lord Selborne (successeur de Milner) dans une fusion des quatre États. Sous ses auspices, Smuts, Botha, Steijn, de la Rey, De Wet conférèrent avec les anciens artisans du raid de Jameson (chef du parti progressiste et premier ministre du Cap, 1904), Phillips, Farrar, Fitz Patrick (Pretoria, 1908) ; une Convention nationale (Durban, octobre), élabora une constitution, remaniée par la Convention de Bloemfontein i^mai 1909), et que ratifia le Parlement de Londres. Le 31 mai 1910, VUiiion sud-af'i'icaiiw était
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proclamée, avec Pretoria comme capitale et siège du pouvoir exécutif, le Cap, siège du Parlement. Les anciennes colonies n'existent plus comme États ; seuls les « Conseils provinciaux » retiennent le contrôle du budget local et de l'enseignement primaire, l'entretien des routes, des établissements de bienfaisance, etc. Le reste ressortit à un gouvernement central : un gouverneur général (aujourd'hui lord Gladstone) qui représente le roi, un ministère responsable devant un Parlement de deux Chambres, un Sénat de 40 membres (8 nommés par le gouverneur, 8 par chacune des provinces) et une Chambre des députés (House of Assembly) de 120 membres (50 du Cap, 83 du Transvaal, 17 du Natal, 17 de rOrangei. Dans la fastueuse résidence de Grook-Schuur, léguée par Cecil Rhodes <( aux futurs premiers ministres de l'Afrique australe unie », le général Botha (1) a constitué le premier ministère avec des éléments boers et deux Anglais du Natal. La grande lutte terminée, le Transvaal redevient le centre moral et matériel. La revanche s'annonce splendide des « rebelles » de 1901, convertis par esprit politique au loyalisme envers les anciens vainqueurs, tuteurs eux-mêmes de la nation afrikander émancipée.
L'Empire britannique se compose donc (à part l'Inde et l'Egypte) de grands Dominions dont c'est aujourd'hui une question de doser la relative indépendance. Canada, Australie, Afrique du sud, Nouvelle-Zélande, liés par le réseau des câbles anglais, cet instrument nouveau de domination mondiale qui fait de ses postes des centres d'influence commerciale en temps de paix et de transmission d'ordres en temps de guerre, conservent la gestion de leurs intérêts économiques. Les conférences des « Premiers » coloniaux (1897, 1907, 1911), hostiles (sauf la Nouvelle-Zélande) aux projets de Parlement impérial, et même d'un comité permanent qui examinerait à Londres les questions communes à l'Empire, jaloux de réserver les droits de leurs parlements à régler l'immigration et jusqu'à la composition des équipages sur les lignes de navigation inter-impériales, ne maintiennent pas avec moins de force leur liberté de traiter commercialement avec l'étranger. Le Canada, jusqu'à la victoire électorale des conservateurs (ministère Borden, novembre •1911), négociait avec Washington un traité de réciprocité commerciale, refusait d'enchaîner sa diplomatie économique aux conceptions de la Grande-Bretagne. Les autres Dominions répugnent à resserrer les liens militaires avec la métropole.
(1) Ancien commandant en chef des forces Iransvaaliennes (1900) ; général honoraire dans l'armée anglaise (1912;.
Auprès de ces tendances, si opposées à la transformation du fédéralisme impérial en un État, rpi'importent h^s mouvements nationalistes qui, pour une vue superliciclle, menaceraient la domination anglaise dans l'Inde ou en Kgypte ? Dans l'Inde, ils n'agitent encore que certains brahnuines, en général Bengalis, <iui répandent, avec des circulaires terroristes, des bombes au nom de Baghavat Ghita, et sous l'hégémonie desquels la unisse hésiterait sans douteuse ranger. Cependant, le Conseil impérial du vice-roi s'augmentait (novendtre ii)()9i de B'i indigènes élus sui* G8 membres, et les conseils provinciaux d(^ 103 élus sur 33i2 ; au durbar de Georges V (janvier 1912), dans Delhi, caïutale nouvelle, tout un plan de réorganisation financière, scolaire, administrative était annoncé. En Kgypte, où les répressions se font parfois brutales (à Denchawaï parexemple, juin 1906\ le mouvement s'imprègne à cepoint de fanatisme panislamique, cpic les Anglais ont beau jeu à prétendre qu'un massacre des Européens ne manquei-ait ])as de suivre leur départ.
Cette indépemlance qu'ils ont conquise, les jeunes Dominions savent qu'elle ne trouve sa garantie c[ue dans la fortune universelle de l'Angleterre. En dehors de toute unification politique et militaire, ils proclament du moins la force de cohésion morale qui les groupe pour le maintien du « plus grand actif commercial du monde : le drapeau britannique (1) ».
A CONSULTER
V. Béraud : LAïu/leterre el riinpérialisme. — Leroy-Bkaulieu : Les nouvelles sociétés anglo-saxonnes. — Driault : Problèmes poliliques. — Mermeix : Le Transvaal el la Chartered. —De Wet : Trois ans de guerre. — Lémonon : L'Europe el la politique britannique. — Paul Hamklle : La Querelle des Communes el des Lords. — Masterman : l'Angleterre d'aujouid'/iui.
(1) Cccil Rhodes.
I. La Russie et l'Europe de 1829 à 1850. — II. Le conflit anglofranco-russe (1850-1856).
Les coiiséqiioiicos du Iraité d'Aiidriiioplo. — Le chancelier Metteniich l'avait prévu : le traité (i'Andrinoi)Ie ne mit pas fin au <i supplice » de l'Empire ottoman, que Mahmoud II, au surplus, n'arrivait pas à réformer. La Russie, bien loin de signer en 1829 un protocole de désintéressement, s'apprêtait à intervenir de façon toujours plus active dans les affaires de l'État qui détenait encore les détroits. Toute-puissante dans les principautés roumaines avec Kisselev, tutrice de la Serbie et du Monténégro, de laGrèce, tout que Capo d'Istria en demeura le président, elle n'attendait que l'occasion pour gagner du terrain vers Constantinople, aux portes de laquelle Nicolas I"'' avait dû s'arrêter. L'Autriche s'en effrayait, mécontente d'avoir à s'occuper de l'Orient quand tout son jeu |)olitiquc la ramenait en Italie et en Allemagne, où la Prusse s'énuuicipait ; elle s'attardait à maudire h^s initiatives qui avaient conduit ^'l Navarin. La France et l'Angleterre, infidèles à leur alliance historique avec la Turquie, avaient favorisé l'avancée rus,se, mais avec des dispositions différentes : la France dans un élan d'idéalisme désintéressé, l'Angleterre avec rarrière-[)ensée d'empêcher la Russie de couper la route des Indes en descendant vers la mer libre, de soustraire la Porte à l'ascendant unique du tzar et de rendre indépendants de la Russie aussi bien que de la Turquie les nouveaux États chrétiens des Balkans.
300 CHAPITRE Xll
La Hévolution de 1830 rapprocha la Franco des conceptions anglaises, au détriment de ses amitiés levantines. Le tzar, pour n'avoir pas caché son hostilité hautaine à l'égard de Louis-Philippe, perdit en lui un allié nécessaire. La diplomatie anglaise, consciente de son but et de ses moyens, fît le resle ; malgré le nuage qui obscurcit les rapports entre les deux puissances occidentales en 1840, la France ne compta vraiment que comme auxiliaire des entreprises britanniques. Jusqu'à la fin dt; la guerre de Crimée, le duel pour la possession morale de la Turciuie se déroula entre l'Aniirleterre et la Russie.