II. — Le conflit anglo-franco-russe
La Russie : politique intérieure. — Encouragé par son triomphe de Hongrie, le tzar, très soigneux de l'armée, lui demanda de l'aider à mainteuir l'autocratie. 11 ne i)renait i)as garde ([uil manquait beaucoup à cette armée en matériel, en services d'intendance, de contrôle, etc. Au surplus, la censure des opinions s'exerce plus étroite : les comités de censeurs, rattachés à la 111* section de la Chancellerie, poursuivent, avec des méthodes souvent étranges, les idées de réformes sociales. Dans les Universités de nouveau >< épurées », le nombre des chaires est réduit, celui des étudiants limité à 300. En tout, ils sont 2.900 pour une population de 50 millions (1833). Des instructions sûres guident les professeurs : celui de philosophie devra enseigner « que la grandeur du Christ est surtout d'avoir été soumis aux autorités », celui d'his-
toiro (I admii-er surtout les niérilos de l'empire romain o (1850). l'^n dépit de tels procédés, les idées (( libérales » progressaient dans Vinlclliijiicnzd : dans les campagnes, les attentais multipliés contre les pi-opriétés décelaient un étal de trouble dont la défaite militaire ferait sortir la révolution.
Lo |Hm''I<'x<<' <Iii coiidil : raffîiiro dos Lieux Saints ( lîtiiO- I }{>>li). — Sous la forme d'une (( (pierelle de moines o, à lacpielle la France et la Paissiese trouvèrent directement intéressées, k\ coullit ([ue Nicolas chei-chait depuis dix ans avec les puissances occidentales commença en 4850. L'enjeu en était le niaintien des positions anglaise et française dans l'Empire ottoman et de l'équilibre en Méditerranée orientale. Dans un voyage en Angleterre (1844), le tzar avait proposé à Palmerston un partage de cet Empire qu'il ne pouvait plus espérer, après 4841, absorber à lui seul; depuis, les Anglais évitaient avec soin tout ce qui aurait fourni occasion de guerre. Les Français, dont la diplomatie reprenait le ton élevé depuis l'élection u nationale » du 10 décembre 1848, montraient une moindre prudence; le prince-président, élu des catholiques, et déjà conquérant de Rome, n'hésita pas à leui* procurer à Jérusalem les satisfactions qu'ils souhaitaient. Les ca/)/liilalions de 1140 reconnaissaient à la F'rance la mission de protéger les Latins de l'Empire et de garder en Terre-Sainte les églises du Saint-Sépulcre et de Bethléem, le tombeau de la Vierge à Jérusalem, et les tombeaux des l'ois francs. Bien que la diminution des pèlerins latins depuis 1730 eût relégué ces droits dans l'ombre, ils n'avaient jamais été périmés. Mais la rupture de 1798 avait tout remis en question. En fait, les moines latins, clients de la France, se donnaient beaucoup de mal pour ne pas être chassés de leurs sanctuaires que fréquentaient des orthodoxes toujours plus nombreux. Ils le furent à plusieurs reprises par les moines grecs, soutenus par la Bussie, sous les yeux des gendarmes ottomans, impartiaux et ii'oniques.
A partir de 1840, le mouvement de renaissance catholique développa ses conséquences eu Syrie. Les ordres religieux restaurés, munis de ressources pécuniaires par la Propagation de la foi. Jésuites, Franciscains, Lazaristes, revendiquèrent au sens plein du mot la (( custodie » de Terre-Sainte. A ces Français, le prince-président, beaucoup plus que son ministère, accorda son appui ; le général Aupick, son ambassadeur, demanda le retour aux capitulations de 1740 (28 mai 18.30). Louis-Napoléon ne pensait pas mener la France à la guerre ; il se prêta de boum» grAce aux lenteurs de
LA RUSSIE ET LA QUESTION d'oRIENT 817
la diplomatie turque, accepta les bons offices de l'ambassadeur anglais pour mettre daccord les religieux, ainsi que la nomination d"une commission d'enquête. Aupick n'en vit pas la fin. Après lui, La Valette accepta le 9 février 185i du vizir Aali-pacha un firman qui reconnaissait les droits de la France au Saint-Sépulcre, au tombeau de la Vierge et à l'église de Bethléem, sans interdire aux Grecs d'y fréquenter. La transaction semblait terminer la querelle.
Riposte (lo Nicolas l". — L'ambassadeur misse protesta : dans une scène dramatique, il accusa le Divan de s'être mis sous la dépendance de la France, et le menaça de représailles. 11 avait déjà commencé, en favorisant la sécularisalion du Monlenegvo, au profit du vladika Danilo, de la famille de Niegosch, qui abdiqua son caractère épiscopal pour fonder une dynastie. Danilo s'était jeté sur les Turcs pendant que Nicolas concentrait une armée en Bessarabie. La médiation de l'Autriche arrêta les 30.000 hommes d'Oraer-pacha, prêts à escalader la Montagne Noire, et valut au vladika quelques districts à la frontière (1832).
Nicolas voulait davantage. Bien qu'un firman secret délivré àTitov, ambassadeur russe, eût annulé, en mars 1832, celui de la France, le tzar, conversant au palais d'Hiver avec sirHamilton Seymour, dévoila ses intentions. C'étaient celles qu'en 4826 il exposait à Wellington : (i Si nous arrivons à nous entendre, peu importent les autres ». A plusieurs reprises, il insista sur l'état critique de la Turquie: « Nous avons sur les bras un homme malade, gravement malade; ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises » (20 février). La première consistait à faire passer sous la juridiction des consuls russes les 12 millions de chrétiens de l'Empire ottoman (c'était le « droit » de Kaïnardji) ; la seconde à déclarer le protectorat sur la Moldavie et la Valachie, la Serbie et la Bulgarie, sans occuper Constantinople, sinon peut-être à titre de dépôt temporaire. L'Angleterre prendrait ses compensations en Crète et en Egypte.
Angleterre s'effraya des offres. Lord Aberdeen, tory pacifique, que le prince Albert avait placé au Foreign Office à la place de Palmerston, et qui modérait les éclats de son agent en Grèce, voulait la paix. De même, le gouvernement français, occupé à préparer l'Empire, annonçait en juillet 1832 une réduction des effectifs, et rappelait La Valette (janvier 1853). Drouyn de Lhuys, ministre des AITaires étrangères, prêchait la conciliation à l'ambassadeur du tzar : « Nous n'irons pas jusqu'au bout de nos droits. » L'un de ses lieutenants annonçait bien haut <iu'il ne voulait point
SIS ciiapitrl: xii
(( conquérir Jérusalem », ni soutonir « une querelle a\H>c hi Hnssie » (12 janvier).
Là-dossus, le princii Mentchikov, Altosse Sc'^rénissiine, ministre <ie la Marine, gouverneur de l''inhuide, se lit annoncer à Goastanlinople ('23 février) et, débarqua avec un brillant état-major (l*"^^ mars). 11 rcd'usaif île rendre visite à Fuad-pacha, ministre des Affaires élrangères, mais il exigeait, en faveur des Cîrecs et des Syriens, des concessions immédiatt's, qu'il «djtint (avec le consentement de la Fi'ance^ par un lirunui du i mai. Le lendemain, il envoyait au grand-vizir Mehmed-Ali une invitation en forme d'idtimalum à souscrire luie alliance avec la Russie, protectrice légale des orthodoxes de l'Empire. La conversation aboulil à une A^o/e (13 mai) qui garantit simplement l'exercice du culte grec. Mentchikov l'acceptait. Le "21 mai, il rompit le contact et partit menaijant: c'est que, la veille, Heschid-pacha, nouveau ministre des Affaires étrangères, avait fait repousser l'ultimatum par la presque unanimité d'un Conseil de hauts dignitaires. Nicolas I'^'", qui l'apprit le 31, prescrivit à Paskiéwitch d'occuper les principautés roumaines jusqu'au Danube, u Je sens sur ma joue, disait-il, les cinq doigts du sultan. »
La Franco <'t rAiigietorri' au socours du lïîultau. —
D'abord, les deux puissances occidentales s'affirmèi-ent pacituiues. La France répugnait à la guerre; elleconsignait sa Hotte à Salamine et l'Angleterre la sienne dans la baie de Besika, en dehors des Dardanelles (juin-juillet). En même temps, le comte Buol proposait la médiation de l'Autriche ; avec les ambassadeurs des cinq cours, il rédigeait la no/e dp F/e/îne (31 juillet), sorte de brouilhm pour un lirman qui rappellerait les stipulations de Kaïnardji et d'Andrinople. Nicolas accepta, — non le sultan, poussé par Heschid-pacha et l'ambassadeur anglais Stratford Redcliffe. Redclitfe, très hostile à la France, insj)irateur du 'lan/imat, et si inlluent sur le Divan que la voix populaire l'avait surnommé u le sultan anglais », intriguait depuis avril i>our faire sortir de la <puM'elle des Lieux Saints une guerre franco-russe qui avancerait en Orient les affaires île l'Aiigkîterre. Le 8 uuii, il s'était expliipié avec Mentchikov de façon assez vive; et il promettait de soutenir Abdul-Medjid, pourvu que l'ultimaTum russe fût rejeté. Ce fut lui encore qui invita Reschid à repousser la note de Vienne (12 aoilt). (( Nous sommes paralysés, disait le prince .\lbert, par ce que notre agent à Constantinople est en voie de faire ou de ne i)as faire. U agit seul, j\ sa léte. » Fn octol)re, le fanatisnu' musulman réclanu\it la guerre sainte ; le sultan, invoquant l'occupation moldo-valaque, la déclara le 23.
La veille, l'escadre fi-aiico-an^laise, franchissant les Dardanelles, avait monillé dans la haie de Beikos. Le 20 décembre (après l'affaire de Sinope), elle entra dans la mer Noire et se porta devant Sébastopol ; la Conférence des ambassadeurs, à Vienne, n'avait plus qu'à constater son impuissance (2 février 1854). Kisselev, ambassadeur à Paris, rentrait à Pétersbourg. Sur un ultimatum franco-anglais d'avoir à évacuer les principautés, que la Russie laissa sans réponse, la guerre fut déclarée au début de mars 1854..
C'était la guerre des deux puissances maritimes de l'ouest, alliées {L2 mars et 10 avril) pour l'intégrité de l'Empire ottoman. Nicolas sollicita l'alliance de l'Europe centrale, Autriche et Prusse. Une gi'osse déception l'attendait. Il comptait sur Frédéric-Guillaume IV, son beau-frère. La Prusse, à peine remise de l'humiliation d'Olmûtz, voulue par Nicolas, subissait comme son roi l'inlluence des amis libéraux du prince Albert : Bunsen (ambassadeur à Londres), Goltz, Pourtalès, le prince Guillaume lui-même. Elle offrit à la reine Victoria la môme déclaration de neutralité qu'elle refusait au tzar {i"^ mars). — Il comptait sur François-Joseph, qui affichait pour lui depuis 1849 une reconnaissance quasi-filiale. Mais l'Autriche « étonna le monde par son ingratitude ». Buol refusa de remettre à Orlov aucune déclaration de neutralité. Au contraire, il esquissa un projet d'entente avec les puissances maritimes pour provoquer l'évacuation de la Moldo-Valachie. En Orient même, il méditait de jouer sa partie; mais il lui fallait se [)rémunir contre ses Italiens, ses Slaves et ses Allemands. De là le traité de garantie Prusse-Autriche ("10 avril 1854). Il constatait que la présence des Russes dans les principautés était un danger pour les deux États. Le 3 juin, Buol sollicitait Nicolas de retirer ses troupes et s'accordait avec la Turquie pour l'y contraindre au besoin (14 juin).
Dans ce péril, le salut vint à Nicolas d'une nouvelle politique prussienne imposée par le parti réactionnaire « de la Croix » (Bismarck, de Gcrlach, Alvensleben), opposé à une guerre contre le tzar. 11 força Frédéric-Guillaume à faire sienne la note de Bamijerg (21 mai), émanée de la Saxe et de la Bavière, ((ui ri;fusait à l'Autriche la permission d'occuper les principautés. Comme l'Autriche insistait d"'' octobre), demandait le consentement de la Diète, la Prusse lança une circulaire qui détermina l'Allemagne à refuser définitivement (13 octobre). Ce « sabot » enraya les mouvements de l'Autriche, sans assurer de sa part à Nicolas plus qu'une stricte neutralité.
CHAPITRK Xll
l.a j»u<"»'i'<^ d'Oi-ioiil (l«i»/|-l«iJJ). — K„tre les Turcs el les Uusses, la ii:iu'rre avait commencé en octoin-e 1853. Tandis qu'Omer-paclia tenait en respect avec 130.000 hommes Paskiéwitch sur le Danube et repoussait ses avant-gardes à Ollenilza et à La Calafal, une armée russe envahissait l'Anatolie par le nord-est. Le 30 novembre, la flotte de l'amiral Nakhimov [loursuivait l'escadre turque d'Osman-pacha qui tentait de i,'agncr Hatoum, la détruisait dans le port de Sinope et bombardait la
ville. En mai 1854, une flotte alliée, aux ordres de l'amiral Napier, entra dans la Baltique et porta dans l'île d'Aland la division du général Baraguay d'Hilliers qui s'empara de Bomarsiincl (42 août), sans aborder l'attaque de Cronstadt.
L'effort principal se porta sur le Danube : une armée de 30.000 Français et de ^20.000 Anglais, commandés par le nuiréchal de Saint-Arnaud et par lord Raglan, général de soixante-six ans, aide de camp de Wellington à "Waterloo où il avait perdu un bras, débarqua à Gallipoli. Elle s'organisa à la hâte, pendant que les Russes envahissaient la Dobroudja et s'attardaient au siège de Silislrie (avriljuillet) ; le 14 juillet, les 70.000 hommes étaient transportés à Varna. Les Russes, renonçant à prendre Silistrie, évacuèrent les principautés ; des troupes autrichiennes les occupèrent à titre de dépôt provisoire qu'elles restitueraient à la paix. Paskiéwitch reculait en Bessarabie, avec le dessein probable d'attirer les alliés dans les steppes, comme en 1812. Saint-Arnaud n'y engagea que deux divisions (Canrobert et . Espinasse) qui parcoururent la Dobroudja sans succès. Le choléra, qui travaillait déjà l'armée russe, leur enleva 3.000 hommes sur 10.000.
SAi^r-ARi>At"D
LA UUSSIE ET LA OULSTION 1) ORIENT
La g-iierreeii Crimée. — C'est alors que FAngleteiTe dévoila ses vrais projets contre la Russie. Dès le début, elle avait proposé à Napoléon III d'attaquer à la fois en Crimée et en Finlande (ici la Suède serait associée), pour anéantir Sébastopol et Cronstadt, centres de la puissance maritime russe. Mais le risque était gros. Du moins, le choix de Sébastopol pour porter le coup décisif répondait à une conception juste. La place commandait la mer Noire, — sa destruction en assurerait la neutralité ; — organe essentiel dans la défense de l'Empire, elle ne pouvait attendre du centre
Bataille de l'Alma (D'après une gravui'e du temps)
trop éloigné que de médiocres secours. Le 7 septembre, les alliés (30.000 Français, ^20.000 Anglais et 7.000 Turcs) quittaient Varna, où un incendie venait de détruire leurs cantonnements, traversaient la mer Noire sans encombre (une escadre anglaise avait brûlé le port militaire d'Odessa, 22 avril) et débarquaient en Crimée à Old-Forl. au sud d'Eupatoria (14 septembre).
Ij L'Aima (20 septembre). Les 50.000 Russes de Mentchikov qui occupaient le plateau parurent surpris de l'attaque, qu'ils tentèrent d'arrêter en prenant position sur la rive gauche de l'Aima, pentes abruptes d'une centaine de mètres qui ne laissaient possibles que cinq points de passage. Les alliés formèrent leur centre avec les divisions de Canrobert et du prince Napoléon, ayant en arrière la
FliVliL. II. 11
réserve d'artillei-ie cl la division Forey ; leur droite, avec la division Bos(|uct, appuyée par la division turque; leur gauche avec l'armée anglaise et la cavalerie. L'attaque, retardée parles Anglais, ne commença qu'à onze heures par la droite de Bosquet qui franchit la rivière et se déploya sur le flanc gauche des Russes. Le centre escalada aussi la hauteur, emporta la position du Télégraphe, dérendue par des ouvi'ages de camjjagne ; mais la gauche anglaise, (jui n'avan(:ait guère, subit de fortes pertes, et la cavalerie ne sut pas poursuivre.
L'ennemi se retira vers Sébastopol. 11 perdait 5.700 liommes ; les alliés en avaient 3.300 hors de com-
2) Siège de Sébastopol.
La route de Sébastopol s'ouvrait aux alliés ; mais la ville pi'ésentait de solides défenses. Des vaisseaux coulés dans la passe, qui menait de la rade à la haute mer, empêchaient la Hotte d'approcher à distance utile pour un bombardement. Il ne semble pas que Saint-Arnaud eût réussi à tout enlever par un coup de main, car la garnison atteignait 3'2.000 hommes et communiquait avec l'armée de Mentchikov qui manœuvrait librement sur le plaleau de Chersonèse. De fait, Canrobert, commandant en chef après la mort de Saint-Arnaud (29 septembre), prudent et ménager du soldat, s'accoutuma vite à l'idée d'un siège régulier. 11 serait long et pénible, puisqu'il faudrait à la fois pousser les travaux d'approche contre les défenses accumulées sur les hauteurs de Mulakof et du Mamelon verl par les amiraux Kornilov et Nakhimov, assistés du lieutenant-colonel du génie Todtleben, et combattre pour n'en i)as être délogé par c l'armée doi»érations ». Le 17 octobre, les alliés commencèrent le bombardement, qui tua Kornilov ; la place conserva l'avantage du feu. Toutefois, les Franrais reçurent une 5" division et des renforts de cavalerie.
3) BalaMava {25 octobre). Mentchikov, renforcé lui aussi de trois divisions, dirigea sa première attaque contre les retranchements anglais qu'il devinait les plus faibles. En effet, il enleva quelques redoutes des Turcs devant la droite anglaise, mais fut contenu puis repoussé. Une charge brillante, mal dirigée et inutile, coûta à la brigade anglaise de cavalerie légère du comte Cardigan la moitié de son effectif.
4) Inkermann (5 novembre). De nouveaux renforts, qui portèrent son armée à 90.000 hommes (contre 70.000 alliés), per-