III. — La crise de 1875 et la guerre des Balkans
La faîllîto du Tanzimnt. — A la Turquie, l'Elnrope avait laissé vingt années pour se ré'ormor. Ei faveur de la réforuie, elle avait arrêté les entreprises <( panslavistes •). Les Turcs éclairés le sentaient. Fuad-pacha, mourant à Nice (1^2 ^vrier 1869), rédigeait pour le sultan, dans son « Testament politique », un programme de gouvernement. Pour avoir d autant d'argent que l'Angleterre, autant de lumière que la France et autant de soldats que la Russie », il s'agissait non pas d'abandonner rislam, (( l'essentiel de toutes les doctrines vraies ayant pour objet le progrès du monde et de l'humanité », mais de s'assurer la force u que les sciences et les principes modernes ont mise entre les mains de tous les peuples de l'Europe », de s'appuyer sur l'Angleterre et sur la France, de se défier de la Prusse, qui pourrait bien avoir « acheté les dépouilles de l'Autriche » en la poussant sur les provinces ottomanes, et surtout de la Russie, <i ennemi forcé de notre Empire ». Organiser, avec la
justice, une instruction publique nationale, fonder « l'unité d'État et de patrie sur l'égalité de tous », construire des routes et des voies ferrées, voilà la tâche immédiate. « Le jour où nous aurons autant de chemins de fer que les pays d'Europe, V. M. sera à la tète du premier empire du monde. » Cette œuvre ne s'accomplit pas.
En apparence, des institutions à l'occidentale consolidaient la transformation matérielle. L'armée, musulmane de recrutement, se fortifiait; les premiers chemins de fer se construisaient de Constantinople à Salonique (1868) ; des écoles suj^érieures et secondaires s'ouvraient. Le sultan plaçait auprès des valis de provinces des conseils administratifs et judiciaires, à majorité élue (18Gi) ; en
Midhat-Pacha
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iSyS, il créait, SOUS la |u-(''si(k'iici'tlo Midhat-pacha, im Conseil (V El (il, (raltril)iitioiis aiialoj^ucsà celles d'une Chauibre hauki, et une Cour suprême de jiislire: l'une el l'autre composées de nuisulnians et de chrétiens.
Ce n'était là qu'une l'aeade. Non |)ai" la laule d'Abdul-Azi/ ; mais, par derrière, se per[)éluaienl le tralic des exemptions de service poui- les oITiciers supérieurs et généraux, les k mangeries )) des fonclionnaires empêchant les travaux des routes, les superstitions des vieux musulmans retardant ceux des cliemins de 1er, la réforme administrative rendue illusoire par l'ardeur cynique à s'enrichir des subalternes mal payés; tout ménagé en faveur des musulmans privilégiés. Au total, centralisation plus [)esante, taxes plus lourdes, dilapiilations facilitées par l'afflux des capitaux français et anglais, installation, nuilgré les traités, do Circassiens pillards au milieu des Bulgares déjà frémissants, réduits à n'espérer plus qu'en une intervention de l'Europe. Gortchakov pouvait dire: u Le hattihumayoun de ISoG est une traite qui a perdu toute sa valeur pour n'avoir pas été ac(iuittée. »
La Russie contre l'Einpiro ottoman. — Par son ambassadeur Ignatiev (1864) la Russie guettait à Coiistaidinople la faillite du Tanzimat, tenu [)0ur une inspiration française. <i Si j'étais un ministre l'usse, disait Fuad, j'aurais bouleversé le monde pour conquérir Conslantiiioplc. » Après 1870, cet ap|)étit de conquête tenta de se satisfaire; mais le (( panslavisme n ne fut qu'un prétexte bruyaid. Alexandre II qui avait facilité, en demeurant neutre, la défaite de la France impériale, annonça le 29 octobre (au lendemain de la capitidation de Metz), par un(^ circulaire de Gortchakov, (ju'il répudiait les obligations (\u traité de Paris (( en tant qu'elles resti-eigueut ses droits d(^ souveraiiudé dans la nier Noire » (art. H, 13 et l'i). Londres et Nienne prolestèrent contre le procédé, parlèrent de guerre; lîismarck, intéressé à linuter alors les coidlits armés, promit à l'Angleterre de faire venir l'affaire devant une Conférence. La Conférence de Londres (47 janvier 1871), où la France ne parut pas, corrigea, suivant les vues du tzar, TaHivre française de 1856 (convention du 13 mars), La Convention d(>s Détroits maintenue avec le principe qu'un traité entre plusieurs participants ne peut pas valablement être annihilé par la volonté d'un seul, la Russie lit admettre sou droit à relever ses arsenaux dans la nn-r Noire fnotamuieid Sébastopol), à y entretenir une flotte militaire, outre la " iloile soloidairc^ '> d'Odessa. Menace directe pour la Turquie, incaj)able de proliter pour son compte de celle »< liberté >> dt>
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la mer Noire. Plus que jamais, Ignatiev faisait la loi au Divan, dominai!, Abdul-Aziz Unissant et le grand vizir Mahmoud-pacha, encourageait la propagande provinciale des comités serbes et bulgares. En représailles, le fanatisme musulman lançâtes pachas contre les riches suspects. La Jeune-Turquie nationaliste se décidait à masquer par les aventures d'une lutte religieuse la banqueroute financière où sombrait le Tanziniat.
Les însuiTOctions d'IIorzég-ovine (mai lîîTo), de Bosnie et de Bulg^arie (187G). — Ainsi provoqués, les chrétiens d' Herzégovine refusèrent impôts et corvées et battirent le gouverneur Dervisch-pacha. Des bandes insurgées, renforcées de Bosniaques, de Serbes et de Bulgares, obligèrent les garnisons turques à la retraite (1875). Le sultan, pressé par Ignatiev et par les Autrichiens, promit à deux reprises d'introduire dans la province des institutions représentatives et une gendarmerie locale.
Au printemps de 1(S76, l'insurrection s'étendit à la Bosnie que dut évacuer Selim-pacha, puis à la Bulgarie où les patriotes, groupés autour du Rilo, organisèrent un gouvernement national. La Serbie et le Monténégro armaient en faveur des insurgés de leur race l^"" juillet). Des volontaires russes rejoignirent l'armée serbe, qu'inspecta puis commanda le général Tchernaiev. A cette première secousse, le régime d'Abdul-Aziz s'effondra : le 30 mai, des soldats, des étudiants coraniques, qui attribuaient à ses complaisances à l'égard d'ignatiev et de l'Europe la décadence de l'Empire, assiégeaient la résidence impériale. Suleïman et Midhat-pacha obtinrent du cheikh-ul-islam un felua de déposition et proclamèrent Mouradell'endi, neveu d'Abdul-Aziz, dont le suicide fut annoncé le 4 juin. Mais Mourad "V n'était qu'un faible d'esprit, sous le nom de qui gouvernait Midhat-pacha. Déclaré fou, il se vit détrôner à son tour (31 août) et remplacer par son frère Abdul-Hamid IL
L'Europe et la crise ottomane. — (( 11 y a deux manières, disait Gortchakov, de traiter la question d'Orient : ou de l'attaquer à fond, ou un replâtrage. Eh bien! je suis vieux, je suis pour le replâtrage. » A l'opérer, le nouveau» directoire des affaires européennes», que formait contre les menaces de révolutions « l'alliance des trois lilnqx'renrs », manifesta tout de suite son incapacilé. Déjà, la noie Andrussij ihi 30 janvier 1876 n'avait rien produit ; un mémorandum rédigé à Hei-lin sur la demande de Gortchakov exigea en Bosnie et en Herzégovine une Assemblée de notables chrétiens et des rf'foniies dont l'application serait surveillée par les consuls euro-
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péens. Au bout de ilcu\ mois, si l'ordre n'était pas rétabli, les trois Empereurs menaçaient d'une intervention directe. Le Divan s'en émut peu ; malgré l'assassinat par les musulmans de Salonique des consuls de l-'rance el d'Allemagne, Disraeli, occupé ailleurs, avait fait écarter le mémorandum au nom des légitimes susceptibilités de la Turquie indépendaute. A la place, il préconisait une simple conférence d'ambassadeurs à Constantinople. Elle devait s'ouvrir le 11 décembre.
Dans l'intervalle, l'irréparable s'était pi-oduil. Contre l'attente commune, les Turcs réprimèrent vigoureusement l'attaque serbe et monténégrine ; Nicolas de Monténégro, vainqueur en juillet, se laissa reft)uler versCettigné par Moukhtar-pacha; quant à Milan de Serbie, médiocre stratège, il avait i)oussé Tcliernaïev sur la haute Morava, sans lier ses opérations avec celles du Monténégro. Tchernaïev fut battu pai- Osman-pacha à Deligrad (août) puis par Abdul-Kerim à Alexinul: (l""" septembre). Les généraux turcs décidaient de lancer sur Belgrade leurs irréguliers asiatiques; Milan demanda un armistice et la médiation de l'Europe. Seul, Ignatiev s'employa pour lui. Pressé par les passions nationales et orthodoxes, le tzar le chargea de remettre à la Porte un ultimatum (15 octobre) : armistice pour la Serbie et le Monténégro, autonomie de l'Herzégovine, de la Bosnie et de la Bulgarie sous un contrôle européen. Le 2 novembre, l'armistice fut accordé.
Ces délais avaient donné aux Turcs le temps de saigner la Bulgarie. Chevket-pacha, chargé d'étouffer l'insurrection à tout prix, répandit jusqu'au Danulie des bandes de Circassiens et de bachibouzouks d'Anatolie qui brûlèrent les villages, massacrèrent avec des raffinements de sauvages les habitants, femmes et enfants. Les (( atrocités de Bulgarie », qui firent 30.000 victimes, inaugurèrent la renaissance musulmane voulue par les oulémas, vrais auteurs des révolutions de 1876, et le (( régime hamidien ». Là contre, les six puissances n'avaient aucun programme. Le protocole de Londres déclarait bien qu'elles veilleraient « à la façon dont les promesses du gouvernement ottoman seraient exécutées », qu'elles assureraient (( le bien-être des popvdations chrétiennes et les intérêts de la paix générale ». Mais l'Angleterre, remuée par Gladstone contre la barbarie turque, ne sut rien imposer à son ministère tory, toujours défiant de l'ambition russe. L'Allemagne se désintéressait d'une question qui ne valait pas « les os d'un grenadier poméranien », ne pensait qu'à son alliance avec les Empereurs, et ne se fâcherait |)as si le tzar, engagé dans le guêpier, s'en tirait soit avec un accroissement en Bulgarie, soit
avec une défaite qui laffaiblirait d'autant en Europe. Bismarck le déclarait à Salisbury qui se rendait à Constantinople. Bratiano, à Bucarest, recevant de Berlin des réponses entortillées, concluait : « Bismarck veut la guerre ». En tout cas, le sultan ne vit dans la Conférence qu'une cérémonie diplomatique que ne suivrait aucune sanction.
Le 24 décembre, Ignatiev et les ambassadeurs : Salisbury et lord Elliott, Zichy et Calice (Autriche), de Werther (Allemagne), de Bourgoing et Chaudordy (France) et Corti (Italie), se mettaient cependant d'accord pour doter la Bosnie, l'Herzégovine et la Bulgarie au nord du Balkan proclamées autonomes de gouverneurs nommés par entente avec une commission internationale, qui contrôlerait elle-même l'octroi des réformes dans les autres provinces d'Europe. Soudain, Server-pacha leur communiqua, au bruit des salves d'artillerie, la constitution applicable à tout l'Empire, annoncée en octobre pour obtenir de l'Europe un sursis de six mois, et rédigée par Midhat, grand-vizir, pour « fonder à jamais le règne de la liberté, de la justice et de l'égalité d. Le sultan exercerait le pouvoir exécutif par des ministres responsables ; il partageait le pouvoir législatif avec un Sénat nommé par lui et une Chambre de députés élus pour quatre ans, sans distinction de religions, au suffrage universel. Les magistrats seraient inamovibles, l'impôt voté tous les ans par les Chambres. La Constitution garantissait la liberté des cultes et la liberté individuelle, établissait l'obligation de l'enseignement primaire. En conséquence, un Divan extraordinaire de 180 dignitaires repoussa comme insuffisant le programme de la Conférence janvier 18771.
Les ambassadeurs perçurent la comédie hamidienne. Inadvertance ou rouerie, Midhat, de par la Constitution, remettait les droits de Samos, du Liban, des Cretois et des Mirdites catholiques d'Albanie à un Parlement de majorité musulmane. De fait, les Cretois refusèrent d'y députer ; les Mirdites se déclarèrent en lutte ouverte. Aussi bien, quelle possibilité d'appliquer un traitement uniforme à des races aussi diverses : aux Bulgares, travailleurs, avides de s'instruire, mais exaspérés par les derniers massacres et dispersés en Macédoine, en Boumélie et en Thrace autour de villes qui ne sont pas bulgares ; aux Bosniaques et Herzégoviniens, divisés en catholiques et orthodoxes, attirés suivant les clans vers la Serbie, le Monténégro et l'Autriche, mêlés à une riche aristocratie musulmane, incapables eu fait de constituer une principauté autonome, sinon pacifiée au préalable par une occupation
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étrangtro ? Dans cet enchcvrlrcnuuit, le soûl parli possible élail, l'octi'oi du aelf-gouernmcnl local t'I pi'ovincial sous la tutelle de l'Huiope. Le sultan, jusicnient, n'eu voulait pas ; le 5 février, Midlial-paclia, reuvoyt- du vi/.iral, pai'tait pour l'exil.
Conflit russo-turc. — Les ambassadeurs avaient quilté Constantinople (21 janvier) ; il semblait que la parole iïit aux armées. Pourtant, malgré les armements russes et les contre-armements turcs, l'Angleterre ne désespérait pas de la paix. Elle l'imposa à la Serbie {\" mars), non au Monténégro. Au lieu du port de Spiz/.a qu'il voulait sur l'Adriatique, la Porte lui offrait la libre navigation sur la Boïana (qui n'est pas navigable) et lui refusait dans la plaine la vilhi de Xikcbileb qiu' le i)rince Nicolas bloquait depuis six mois. Cette intransigeance, dictée par le cbef des oulémas, réveilla les exigences russes. A la Conférence de Londres (mars 1877), qui mettait la Porte en demeure d'exécuter les réformes sous le contrôle du corps diplomatique, la Russie communiqua une note par laquelle elle sommait la Turquie de désarmer. La Chambi'e des députés, compostMî de musulmans, rejeta 9 avril) le protocole de Londres et l'ullimalum russe. Le 23 avril, méprisant l'ordre donné aux escadres anglaises de Gibraltar et de Malte de joindre les Dardanelles, le tzar déclara la guerre à la Turquie.
Depuis un au, il s'y était résolu. Mais le sultan croyait que « le Moskol » ne marcberait pas. Il spéculail sur l'appui de l'Aulricbe et de l'Angleterre (que des devineresses lui avaient promis) ; il ne courait au surplus nul risque financier, décidé à ne payer, vaincu, aucune indemnité de guerre. Les emprunts lui avaient procuré des fusils modernes et des canons Krupi», voire les éléments d'une flotte cuirassée. Or, en 1828, il avait fallu aux Russes deux campagnes j)Our forcer le Danube et le Balkan; en l8o4, Silistrie n'avait pas cédé. Au pire, la Turquie ne risquait que ses provinces danubieniies, non sa propre existence; vaincue, elle obtiendrait des conditions presque aussi douces que maintenant celles des diplomates. — La Russie avait d'autres raisons. L'armée, massée depuis des mois sur le Prutb, coûtait gros et risquait les épidémii's ; le commerce était inquiet et inerte, les faillites nond)reuses, le papier-monnaie déprécié de 30 pour 100. L'inaction de Gortchakov semblait un aveu d impuissance sénile qu'exploitaient les diplomates turcs. Après avoir affronté les railleries des chancidlei-ies, il importait de ne pas perdre le pr(>stige devant les peuples.
Un problème subsistait. Victorieuse au nom de la civilisation, la Russie i-eslerait-elle en possession des Balkans ? Alexandre 11, à
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Reichsladt (1876), avait prévu avec François-Joseph l'écroulement de lEnipire turc et l'occupation, au moins temporaire, de Constantinople ; l'Autriche pourrait alors occuper la Bosnie et l'Herzégovine. Stipulations verbales, que le général Obroutchev et Novikov fixèrent à Vienne dans un Irailé secret. Il attribuait à l'Autriche un contrôle sur les territoires situés à l'ouest d'une ligne tirée des Portes de Fer à Salonique, le Monténégro sans doute excepté (janvier 1877). Par une telle résolution de limiter la guerre, le tzar rassurait l'ambassadeur italien : u Si je suis contraint d'entrer en Bulgarie, j'en saurai bien sortir d ; en toute occasion, le comte Schouvalov l'affirmait à Londres. Bedoutant une intervention anglaise, il prétendait la conjurer par une alliance avec lord Derby, son and personnel et partisan d'une entente russe; il lui promit que larméc n'occuperait pas Gallipoli, sans exiger en retour que la flotte anglaise ne passât pas les Dardanelles. Plus tard, il signa avec Salisbury une convenlion secrèle (jui soumettait le futur traité russo-turc à l'homologation d'un congrès européen. Hypothèque destinée à grever toute la campagne, et qu'oubliait ou ignorait le grand-duc Nicolas, généralissime, quand il disait à Ignatiev : « J'ai l'ordre de ne m'arrèter devant rien et de marcher sur Constantinople, et je marcherai. »
Guerre des» Balkans. — Première partie : du Danube à Plevna (23 avril-août 1877). — Le 10 avril, le tzar s'assura, par convention secrète, le concours de la Roumanie. Elle livra, avec toutes ses ressources, le libre passage aux armées russes. Le prince Charles hésitait à se lier; quand le sultan suzerain le somma d'agir avec lui contre l'invasion, il se rangea, conseillé par Bratiano, au parti le plus profitable, proclama l'indépendance, forma de ses 5U.000 soldats laile droite de l'armée alliée. Le tzar entraîna de môme 23.000 Monténégrins, 50.000 Serbes, qui prirent les armes malgré le traité du 1*^^'" mars; la Grèce, dont la reine Olga passait pour très belliqueuse, menaça l'Epire et la Thessalie.
Les Turcs mobilisèrent 500.000 hommes (dont une brigade égyptienne). En défalquant les corps des frontières, il restait deux masses d'armées. — Sur le Danube, 190.000 hommes répartis entre l'urinée du Ouadrilalrre à l'est flOJ.OOO hommes et 230 canons), aux ordres dii-ects d'Abdul-Kerim, commandant en (dief ; l'année de Mddin el du Tiinolc, à l'ouest (60.000 hommes et 100 canonsj sous Osmanpacha; uuf'. réserve de 30.000 hommes et 30 canons (à Nisch et à Sofia). — Au Caucase,, Moukhtar-pacha, qui devait réunir 125.000 hommes, n'en utilisa que 70.000 (dont 30.000 réguliers) avec 150 canons. Il lid fallait garder les places délabrées de Batoum, Ardahan, Kars
et Krzcroum; jamais il ncdisjjosa de plus de 40.000 hommes pour les opéi-alions en rase campagne. — Dans la mer Noire, des monitors cuirassés, commandés par un Anglais, Hobart-pacha, escortèrent les ravitaillements expédiés à Mouklitar. Les soldats, très durs à la fatigue, étaient commandés par des officiers ignorants et sans initiative ; les 12.000 cavaliers réguliers s'avouaient mal instruits, les irréguliers sans valeur militaire. Aucun service d'état-major ; Abdul-Kerim ne conçut même pas de plan de campagne, ni pour empêcher la concentration russe en Roumanie, ni pour arrêter l'ennemi entre le lleuve et le Balkan. Résignée la défensive passive, il n'esquissa aucune manœuvre sur la rive gauche du Danube.
La Russie qui, eu novembre 1876, avait formé une armée du Danube à six corps, au quartier général de Kichinev, n'était pas prête en avril 1877. La concentration, gênée par le défaut de routes et de voies ferrées, fut lente entre Dniestr et Pruth. Trois groupes formèrent Vannée du sud commandée par le grand-duc Nicolas, frère du tzar : 4 corps (chacun de 35.000 hommes), le corps mixte des u éclaireurs de l'armée du sud » confié au général Skobelev (une division de cosaques, une brigade de chasseurs et 5 batteries) et des fractions indépendantes : 160.000 hommes et 500 canons;— Vannée des côtes de la me/- A'^o/Ve, concentrée à Odessa, aux ordres du général Semeka (70.000 hommes et 200 canons) ; — une réserve de 3 corps (110.000 hommes et 320 canons) qui renforça rapidement l'armée du sud. Au total, 350.000 combattants et 1.100 canons. — En Asie, 90.000 hommes sous'le grand-duc Michel, gouverneur du Caucase, mais commandés par le général Loris- Melikov, furent portés à 160.000 hommes d'infanterie et 40.000 cavaliers avec 400 canons. L'objectif était Erzeroum, au croisement des routes qui à travers l'Arménie mènent vers la Caspienne, le golfe Persique, la Méditerranée et la mer Noire, — En Europe, il s'agissait d'occuper la Yalachie vers Galatz, de passer le Danube à Roustchouk, et de percer à travers le Ralkan vers Andrinople, en masquant les armées turques. La cavalerie, avec ses jeunes généraux (Gourko, Skobelev lils), pouvait seule accomplir ce programme; l'infanterie était lourde et peu mordante, l'intendance en désordre, l'état-major (généraux Niépokoitchiski et Levitski) tout à fait incapable. Nulle entente entre le grand-duc et Gorlchakov, arrivé avec le tzar à Ploesci (26 mai) (I).
(1) Le graud-duc, ami d'Iynaliev, se mil en colère quand Gorlcliaiiov, paraissant céder aux menaces anglaises qu'apportait Scliouvalov, voulut arrêter l armée au Balkan. il le représentait comme » complètenitnt lou -, et en termes crus : « Gorlchakov est un cochon) oui, oui, tout simplement un cochon n {JSI mai).
Du 24 avril au 20 juin, les Russes gagnèrent Bucarest, par Galalz et Braïla, coulèrent ou chassèrent la flottille cuirassée turque, jalonnèrent le Danube de torpilleurs amenés par terre, déployèrent leur cavalerie sur la rive gauche. Pour dégager le Monténégro que les Turcs accablaient, ils brusquèrent le passage du lleuve à Simnilsa en face de Sistova (nuit du 26 au 27 juin) en commençant par la division Dragomirov i Vlll*^ corps . En aval, le général Zimmermann (XIV^ corps) chassait les Turcs de la Dobroudja. Le 9 juillet, l'armée du sud se concentra sur la rive bulgare entre Nicopolis et Roustchouk. A cette opération difficile, sur un fleuve large de 800 mètres, les Turcs avaient à peine résisté.
Nicolas partagea ses 1.30. 000 hommes en trois masses. Le tzarévitch Alexandre (XII'=, XIII*^ et XL' corps) marcha vers l'est contre Abdul-Kerim, le repoussa de Biéla sur la Jantra, puis sur le Lom vers Rasgvad (16 juillet) et s'arrêta par prudence; le général Krûdner (IX® corps) s'empara de Nicopolis à l'ouest et marcha sur Plevna, contre l'armée d'Osman-pacha. Le 20 juillet, Osman accablait la division Schilder puis se fortifiait sur les hauteurs qui entourent Plevna; dans un camp formidable (^officier du génie, il avait suivi la guerre de Sécession), il concentra 20.000 hommes et 58 canons. Kriidner s'était renforcé (IV® et partie du XI® corps) ; avec 35.000 hommes et 170 canons, il attaqua le 30 juillet, mais en formations si compactes qu'il perdit 7.300 hommes sous le feu violent des Turcs, bien abrités et approvisionnés. L'aile droite russe cessa quelque temps toute offensive. — Au centre, le grand-duc forma un (( corps mixte d'avant-garde » (12.000 fantassins, 4.000 cavaliers, 38 canons] entraîné par Gourko, pour surprendre les passes du Balkan. Le 7 juillet, Gourko était à Tirnovo; le 12, il tournait la passe de Chipka (que défendit bien Kouloussi-pacha) par le col de Haïnkoï, remontait par Kazanlik pour attaquer Chipka par le sud, pendant que le VllI® corps (général Radetzki), de Gabrovo l'attaquerait par le nord. Le 17, Gourko, retardé par des combats dans la vallée de la Toundja, n'est pas à Chipka lorsque le VIII" corps attaque; Kouloussi-pacha le repousse, et le lendemain bat Gourko, menacé en arrière par Réoufpacha. Mais Kouloussi n'a plus ni munitions ni vivres; il évacue Chipka qu'occupe le VIII® corps. Gourko se jette au sud, détruit les télégraphes et les voies ferrées, marche sur Philippopoli. Là il se heurte à Kouloussi qui, rejoint par Réouf et Suleïman-pacha rappelé du Monténégro, lui donne la chasse avec des forces supérieures, le bat plusieurs fois (à Eski-Zagra, 31 juillet), le rejette au delà du Halkan. Le \" août, Gourko rentrait à Tirnovo où le corps d'avant-garde était dissous; Le (( raid n finissait
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en avcMitiui' ([lie, plus ji^issaiils, les Turcs iiiiraiciit chiiii^ée en tlésaslro.
La dispersion des foices russes produisait ce résultai : deux batailles perdues sous Plevua, GourUo repoussé des Balkans, le tzarévitcli iuiuiobilisé sur le Loni, deux armées turques intactes dans le Ouadrilatère et dans Plevna, Suleïman-pacha niena(;ant le quartier général russe de Tii'novo.
Doiixîèiiio partie : Ploviia (aon<-(Iôc<'mbr<' 1877). —
L'état-niajor russe, ramène; à Biéla, a|)pela (juafre nouveaux corps d'armée (XV®, XVI*, XVIII'^ et la Garde impériale). Le Ville corps maintenu à (Jabrovo et à Cliipka, une armée de l'ouest se forma devant Plevna, renforcée des deux corps roumains; un corps fut envoyé au lzar(''viteli. Le sultan renforça aussi ses trois armées d'Europe. Suleïman-pacha concentrait 50.000 hommes à Sofia. Méhémet-Ali-pacha (Charles Détroit, général français converti àlTsIami, commandant en chef à la place d'Abdul-Kerim destitué (21 juillet), projeta d'attirer à lui l'armée de Suleïman par Osman-Bazar et, pendant que Réouf tiendrait les Balkans, de pousser au Danube, avec laide dOsman-pacha, les Russes immobiles dans l'attente de leurs renforts. Mais Suleïman se dérobe et demeure inutile. Réduit aux seules forces du Quadrilatère, IMéhémet-Ali les réorganise en deux masses: la première sous Hassan, prince égyptien, la seconde sous Achmet-Eyoub.
De fait, Suleïman-pacha n'obtint aucun résultat. Au lieu de poursuivre Gourko sur la Jantra.il attaqua de front, avec 50.000 hommes, Chipka que défendaient 20.000 Russes de Radetzki. 11 y perdit 3.000 hommes. Appuyé par ses batteries de montagne, il recommença l'a.ssaut; une série de combats lui coûta dO. 000 hommes (20-27 août). Redescendu à Kazanlik chercher des renforts, il escalada encore la passe (17 septembre), l'occupa un moment, mais en fut délogé (21-22 septembre) et rejeté dans la vallée de la Toundja.
A la fin d'août, Méhémet-Ali prit lolVeiisive contre les trois corps mal soudés du Izarévitch. Abordant toute la ligne du Loin, il les battait à laslar (23 août), à Kadikan (:J0 août), à Kalzelevo clAblanovo (5 septendjre). Le Izarévitch recula sur la Jantra en avant de Biéla. Mais, retardé par le mauvais temps, Méhémel ne reprit le combat que le 15 septembre ; mal secondé par tics sous-ordres (pii le jalousaient, il lut battu le 21 septembre et, desservi auprès du sultan, remplacé par Suleïmau-paeha (3 ocl(tbrei.
Suleïman, laissant Réouf à la iléfi'use du Balkau, iuuena ses
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tro'ipes dans le Ouadrilatère, où il demeura deux mois inactif. A la tin il brusqua l'attaque et battit à Elena (4 décembre) le corps qui gardait la route de Tirnovo. 11 aurait donc pu dégager Osman à Plevna; il n'y pensa point et se rejeta vers Roustchoukpour percer vers Sistova. Dans l'intervalle, Plevna succombait.
A Plevna, Osman, victorieux le 30 juillet, avait projeté de joindre soit Suleïman par Lovatz, soit Méhémet-Ali par Tirnovo. Un ordre du sultan le maintint à Plevna où il se renforça des troupes de Viddin et de Sofia. A la fin d'août, il avait 40.000 combattants répartis en quatre groupes d'ouvrages fortifiés. L'armée russo-roumaine, aux ordres du prince Charles, avec le général Zotov comme chef d'état-major 100.000 hommes et 450 canons), resserra ses corps autour de la place et repoussa 31 août) une sortie de l'assiégé. Le 2 et le 3 .septembre, Skobelev, occupant. Lovatz, lui coupa la route des Balkans. Le 11 septembre, jour de la fête du tzar arrivé à l'armée, l'assaut décisif serait donné par les Monlar/nes-Verles (au sud-ouest . Du 7 au 11, l'artillerie faisait rage contre les pièces turques bien abritées et très mobiles ; l'infanterie progressait et se fortifiait sous le feu. Mais la direction d'ensemble fit défaut. Le 12, les Roum-ains enlevèrent et conservèrent Grivilza (à droite) ; Skobelev et Imeretinski tournèrent et occupèrent Krichine (à gauche) qu'il leur fallut abandonner le lendemain ; au centre, toutes les attaques avaient échoué. Les Russo-Roumains perdaient 22.000 hommes (Skobelev 40 hommes sur 100), les Turcs seulement 4.000.
Il fallait entreprendre un siège en règle, en coupant Osman de Sofia et de Viddin. Todtleben, nommé commandant en chef des troupes assiégeantes, amena tous les renforts disponibles, surtout en artillerie. Osman recevait encore par le Vid des vivres et des munitions, 30 bataillons de complément. Le 13 octobre, Gourko occupa la rive gauche du Md, et Plevna fut investi. Pendant que les Roumains tenaient la route de Viddin, Govu"ko enleva Lovalz, Dubnick et Telic/i, Skobelev les Montagnes-Vertes. Osman, averti des défaites de Suleïman, à bout de ressources, tenta de percer vers Viddin avec 20.000 hommes 10 décembre); mais il s'attarda à rallier le reste de ses troupes. Survinrent les réserves russes qui l'écrasèrent. Osman, blessé, ne voulut se rendre qu'à Todtleben; il avait perdu 0.000 hommes; 40.000 (dont 2.000 officiers) furent pris avec 80 pièces de canon.
ri-oi.sîèmo pai'tio : la iiiai'clic sur CoiisiaiiCiiioplo (décembre l»77-:{I Janvier l»7î{j. — La chute de Plevna décida
;^i;(; c:iiAiMTnE xiil
(le la «ifiiorrc. L'ai'tnt^c romnniiic assiégea \ iddin; le lzar<Wilch, avec r(>dllel)tMi, les places du ( Jiiadiilalère. Le centre, reidbrcé dime partie tle l'arniée de l'ouest (en ton! '■200. 000 hommes), marcha sur le Balkan. Les Serbes, accourus à la curée, prirent à revers les défenseurs de Sotia; Gourko, qui avait franchi dans la neige les défdés iVÉfropoI, les attaqua de front. Sofia succomba le 4 janvier. L'armée russe déferlait à travers les [)asses du Halkan; à Chipka, elle captura 20.000 Turcs qui battaient en retraite vers Philippopoli, entraînant les troupes que Suleïman ramenait du Quadrilatère. Suleïman, pour ne pas être tourné par Andrinople vers laquelle galopaient les cosaques, ronq)it W, combat après trois jours et gagna le port de Cavala, où ses troupes s'embartpièrent pour Constantinople.
La 19 janvier, (iourko entrait à l'hilippopoli ; le '20, il rejoignit à Andrinople l'avant-garde du centre. Klle dispersa les bachi-bouzouks, laissés seuls à la défense de la Marilza.
Los opôralions on Asîo. — Contre les 40.000 hommes de Moukhtar-pacha, Loris Melikov forma quatre colonnes indépendantes. Tandis que la droite et la gauche poussaient vers iSot/OHw et Ardahan (avril 1877), au centre, Melikov investit A'ars (4 juin), Tergoukassov surprit Bnijazid (30 avril) puis Darjhar (16 juin) et attaqua Dawiel à DcUbaba. Mais Moukhtar avait rejoint Dawiel; le 22 juin, il battait Tergoukassov, se retournait vers Loris Melikov qu'il battait à Zcivin (2.') juin;. Une autre colonne russe était vaincue à Olti ; celle qui assiégeait Batoum se mettait en retraite.
Moukhtar prit l'oiTensive ; il fit lever le siège de Kars, fixa deux mois Melikov à Kizil-Tépé, et assiégé à son tour par les contingents du grand-duc Michel (18 août), il les battit le 25 août. Alors le grandduc se renforça à IGM.OOU hommes i)our une campagne d'hiver. Moukhtar, qui avait licencié ses irréguliers, dut rétrograder vers Kars (9 octobre) en découvrant son liane dioit. Le général Lazarev, chargé de le tourner avec 18.000 hommes, et le grand-duc l'écrasèrent (15 octobie) ; il perdit toute son artillerie. Jetant dans Kars une garnison, il cherchait à gagner Erzeroum. Rejoiid par son lieutenant Isma'il, que poursuivaient depuis Erivan Tergoukassov et Lazarev (28 octobre), il s'arrêta sur les hauteurs de Dévé- Jioijum, en avant d'Erzeroum, où ses 15.000 hommes furent rejetés (4 noveud)re). I<]n janvier 1878, Erzeroum et Batoum tenaient encore, mais Loris Melikov avait capturé Kars et ses 20.000 hommes au moyen d'un assaut de nuit (18 novend)re 1877).
J/ariiiistioo <!' Andrinople (31 jaiivior 1878). — Le 8 jan-
viei", UéoLif-pacha, ministre de la Guerre, demanda une suspension d'armes. Mais le grand-duc Nicolas n'avait pas de pouvoirs et Pétersbourg voulait pousser jusqu'au bout l'action militaire. Gortchakov, qui négociait avec Berlin et Vienne, où le tzar lappuyait par des lettres autographes, télégraphiait qu'il fallait gagner du temps. Furieux, Nicolas fit couper le télégraphe par le colonel Tchingiskhan (désormais, il fallut télégraphier par Constantinople ou Trieste). A Kazanlik, deux plénipotentiaires turcs l'attendaient : Server-pacha, ministre des Affaires étrangères, et Namyk-pacha, vieux fanatique de 80 ans qui, instruit en France, refusait de parler français ('20 janvier). Ils s'effrayèrent des conditions russes et demandèrent à en référer. Nicolas entra donc dans Andrinople, qu'avait enlevée le général Stroukov avec cinq escadrons de cavalerie. Les Turcs fortifiaient les lignes de Tchalaldja, qu'allaient défendre Moukhtar, rappelé d'Asie, et Méhémet-Ali. Pour leur en imposer, Nicolas poussa Gourko vers Demotika, Skobelev et Radetzki vers Constantinople. Mais Skobelev s'avisa de battre Suleïmanà Chaskoï (22 janvier). Désarroi de l'état-major, atterré par ce coup; Niépoko'tchiski, perdant la tête, ne savait que répéter : « Mon Dieu ! Mon Dieu! » Nicolas finit par annoncer au tzar: <( Si Dieu le veut, je fixerai sur les murs de Tsarigrad l'écu aux armes de la Russie. » En attendant, les Turcs, maîtres encore de Silistrie, Roustchouk, Varna et Choumla, pouvaient l'encercler ; les Roumains se devinaient sourdement hostiles et l'Autriche agressive. Pour éviter la souricière, il importait d'occuper Gallipoli, bien que Nicolas ne s'en souciât guère (l'état-major et l'armée réclamaient la paix). Informé qu'Ignatiev allait venir traiter, il signa l'armistice (31 janvier) : la Turquie, acceptant les bases de négociation, évacuait les forteresses encore occupées sur le Danube et en Asie (y compris Erzeroum).
Traité de San Stefano (3 mars). — Alexandre 11 en témoigna peu d'enthousiasme. Ignatiev, arrivé le 8 février, expliqua le désaccord entre Gortchakov et le ministre de la Guerre Miliutine, la satisfaction de l'Empereur lors delà marche surConstantinople, sa désillusion à la nouvelle de l'armistice, sa défiance à l'égard de la Grèce qui rêvait de s'installer sur le Bosphore (le grand-duc Constantin annonçait que sa fille la reine Olga (( marchait en amazone à la tête de son armée n). Alexandre, paralysé par Gortchakov, souhaitait qu'entré à Tsarigrad Nicolas lui imposât le fait accompli. Or Nicolas n'était capable d'aucune résolution ; il avait trouvé la Garde impériale épuisée par la marche sur Andrinople (S.'IO kilo-
•'" «IIAI'lllil Mil
Mi-os (Ml S(M/,. jours .>l six l.alaillcs), \o,s Prôohrajonsld et les Sémé-
"Ttn'nn!!".' ^ ^' '"'''"'' ''" '''''^^''^^"" ^^ '•^^''^'•«bourf^, on lui supposai! 2.>0.000 l.aïonn,'ll.'s;il .lisposail lout au plus do 40.000. 11 rrsuiut (le Irailcr.
Mais le IMV'vi-irr, les six vaisseaux an-lais. le Taniiral Hornby (luiltti-onl Smynie pour les Danlanelles. Alexa.i.lre se déclara libéiv d engagements, ordonna denlrer dans la ville, u même parlaforce .,, au cas d un del.anpiement des Anglais, sauf à éviter avec eux un conflit immédiat. Nicolas proposa donc à Server-pacha d'acceijfer une occupation russe contre les menaces anglaises. Des troupes turques se massèrent à Constantinople, où l'on parlait d'une Conterence européenne pour traiter de la paix. Server attendait les événements ; Abdul-llamid se résignait à l'entrée des Russes, le jour ou (juatre des cuirassés arrivèrent aux îles drs Princes. Mais Xi^olas n'en reçut pas l'ordre. Retenu par son chef détat-major et pai- son conseiller diplomatique, Onou, dressé au surplus à l'obéissance passive, il ne voulut pas compromettre par une aventure le sort dune canq.agnc où le stoïcisme du soldat avait seul pu racheter les delaïUances du commandement. Toutefois, comme les Turcs instruits de ces tiraillements, ergotaient sur la situation future du Monténégro (i>0 février), Nicolas i.lai.-a Skobelev avec 10.000 hommes a Ichalaldja et se porta à San S/efano, au pied des murailles ce Stamboul rJ3 février). Sous couleur de respecter la parole donnée aux Inrcs, il refusait la responsabililé qu'Alexandre lui-même ne voulait pas prendre.
Sur une menace directe, télégraphiée par le tzar, Abdnl-Hami.l avait prie la reine Victoria de rappeler ses navires. Quand ils furent partis, les deux pachas signèrent avec Nicolas, Ignatiev et Nelidov a paix à San Stefano (3 mars). Server se montrait accablé : « C'est la dissolution de la Tur.p.ie ; que nous restera-t-il si vous prenez réellement ce que vous exigez? .) Outre rindépemhince reconnue a la Roumanie et à la Serbie, le traité créait en elTet eue Bulgarie (< dans les limites déterminées par la majorité de la j)opulation bulgare .., du Danube à la mer Egée, du Pinde à la iner Noire. Le nouvel Ktat, avec son prince autonome installé par des fonctionnaires russes, et moyennant une occupation militaire de deux années par 50.000 Russes, coupait la Turquie (à peine plus étendue à lavenir (lue cette grande Ruigariej en quatre tronçons, isolait Constanlinoj)le elAndrinople du reste de riùiipire. Le .Monténégro recevait un territoire quadruplé avec tleux ports sur l'Adriatique ; la Serbie, la région de Nisch. La Dobroudja. cédée au tzar, serait rétrocédée à la Roumanie en échange de la Ressarabie accaparée
LA RL.-^ll-; ET L.\ ULESTloN L) ORIEM oti'.t
par la Russie. En Bosnie-Herzégovine, le traité introduisait les réformes réclamées en 187(3, sous le contrôle commun de la Russie et de rAutriche ; les autres provinces chrétiennes recevraient des garanties analogues à celles de la Oète (y compris l'Arménie, dotée d'un statut particulier). En Asie, les Russes acquéraient l'Arménie turque, Kars, Bayazid, Batouni, Ardalian, faisaient ouvrir les Détroits en paix comme en guerre à leurs navires marchands et aux neutres à destination des ports russes. Et, malgré Namyk, le vainqueur exigeait une indemnité de 800 millions de roubles.
Congrès ot traité de Berlin (13 juiii-13 juillet 1878). —
L'Empire ottoman réduit à sa discrétion, Alexandre se déclara déçu : (' Oue dira la Russie, écrivait-il k Nicolas, que dira notre glorieuse armée de ce que tu n'as pas occupé Constantinople ? ■> Cette campagne c avortée » laissait le problème national, le même depuis dix siècles, sans solution. Or, dès le 13 mars, l'Angleterre déclarait qu'au Congrès suggéré par l'Autriche (3 février), l'ensemble du traité de San Stefano devrait être soumis. Le 28 mars, dans le ministère impérialiste Beaconsfield, Salisbury remplaçait aux Affaires étrangères lord Derby, partisan de la non-intervention, et prenait, avec quelque fracas, des mesures militaires en Méditerranée orientale. L'Autriche, en vertu de l'accord de Reichstadt, prétendait, par des conventions militaires, commerciales, douanières, établir son protectoiat sur la Serbie, le Monténégro, la Bosnie- Herzégovine et la Macédoine jusqu'à Salonique. Gortchakov en tomba malade de saisissement ; accoutumé à craindre, comme par superstition, la u perfidie britannique », il ne se gardait ni de l'Autriche, ni de Guillaume I*^"" et de Bismarck. Or, Bismarck redoutait un accroissement de la puissance russe ; au besoin, il aurait ameuté les Anglais. Mais les Anglais, avertis par l'alerte de 1875, avaient pénétré ses desseins. Il se dit donc à Londres et à Vienne (( l'honnête courtier » pacifique, qui se chargerait d'amener la Russie, « accusée et pénitente », au Congrès de Berlin.
Quelciues jours avant l'ouverture, l'Angleterre se fit payer parla Tiu-quie. Par un accord secret, qu'elle conununiqua au Congrès, rlje garantissait au sultan ses possessions asiatiques, dont les provinces chrétiennes seraient reformées sur les indications de Londres; en retour, elle occupait llle de Chypre (4 juin), en face du canal de Suez et de la route arménienne que les Russes avaient rêvé de descendre vers Alexandretle. Schouvalov dut souscrire d'autres arrangements, pour décider l'Angleterre à paraître à Berliu, où elle amènerait la France et rilalie.
37tt CHAPITRE XIII
Au CoiijjMès, tjuc présida Bismarck, assisté du prime de Hohenlohe el (lu baron de Werther, la Russie délégua Gortchakov, Schouvalov et le hai'on d'Oubril ; l'Angleterre, les loi-ds Beaconsfield, Salisbury et Odo Russell; rAutriche-llongrie, les coinlrs Andrassy et Karolyi et le l»;u()ii de Haymerlé ; la France, Waddington, de Saint-Vallier et Desprez; lUalie, les comtes Corti et de Launay; la Turquie Karatheodory-pacha, Méhémet-Ali-pacha et SadouUah-bey. Deux Étals Curent ensuite admis à exposer leurs revendications : la Gi'èce par Delyannis et Rangabé; la Roumanie par Bratiano et Kogalniceano.
Le traité, signé le 13 juillet par les plénipotentiaires des six puissances et du sultan, modifia prol'ondément les clauses de San Stefano. La Bulgarie, autonome et tributaire sous la suzeraineté ottomane, gouvernée par un prince qu'élisait la population et que confirmait la Porte avec l'assentiment des puissances, fut réduite aux terrasses danubiennes, jusqu'au Ralkan et à la mer Noire. L'organisation en serait contrôlée par une commission européenne qui, sur le Danube, ferait détruire les forteresses bulgares. Au sud du Ralkan, où la Turquie aurait forteresses et garnisons, une nouvelle province autonome {Roiimélie orientale) comprit la Rulgarie du sud sous un gouverneur cbrétien nommé pour cinq ans par la Porte, avec l'approbation des puissances. Aucune troupe turque n'y pourrait séjourner. La Roumanie cédait la Bessarabie à la Russie contre la Dohroudja, et s'obligeait à garantir chez elle la liberté des cultes. La Serbie indépendante se voyait attribuer l'agrandissement de San Stefano, mais barrer la route qui l'aurait conduite à l'Adriatique ou à l'Egée, car la Macédoine était remise sous le joug ottoman. Enfin l'Autriche-Hongrie occupa (( temporairement » la Bosnie, l'Herzégovine et le sandjak de Novi-Bazar. Gi-àce à Rismarck, complice de sa (( trahison » envers la Russie, elle acquérait (la reconnaissance secrète par Andrassy des droits souverains du sultan ne trompait personne) lapins belle part dans ce <( partage de l'Empire ottoman ». Rien plus, la Serbie allait subir les sollicitations (ou sommations) d'entrer dans le système économique de Vienne ; le Monténégro, auquel l'Europe refusait les trois quarts de ses gains de San Stefano, devrait s'entendre avec l'Autriche avant d'établir des voies ferrées et supporter dans ses ports tr.\ntivari et de Dulcigno, fermés aux bâtiments de guerre, la police maritime et sanitaire qu'exerçait sur toute la côte la flotte autrichienne. La Grèce reçut la promesse de la Thessalie que le sultan serait invité à lui céder. La Crète resta propriété du sultan qui s'engageait à y développer les réformes de 1868,
En Asie, les Turcs conservèrent Bayazid el la vallée d'.Vlasch-
kerd; mais ils cédaient à la ï\ussie Ardahan, Kars et Baloum (érigé on port franc) et à la Perse le territoire de Kholour. 11 ne fut pas touché à la situation des établissements religieux et des catholiques protégés par la France. La convention de Chypre assurait vaguement la protection « des sujets chrétiens et autres » habitants des provinces asiatiques. Sur réclamation du patriarche arménien Narsès, Varlicle 61 de Berlin promit que des améliorations seraient apportées sans retard (( dans les provinces habitées par les Arméniens », garantis contre les Circassiens et les Kourdes. Des rapports périodiques permettraient aux puissances d'en suivre l'application.
Caractères du traité de Berlin. — Sur tous les points, les diplomates de Berlin avaient contredit l'œuvre de ISSO.Le Congrès de Paris avait proclamé l'intégrité de l'Empire ottoman, reconnu une Turquie souveraine, avantagé les populations non musulmanes constituées en organismes administratifs autonomes. La France alors donnait le ton, soucieuse de protéger les faibles, ses clients séculaires, « sœur aînée » des chrétientés d'Orient. Depuis, les vainqueurs de 1870 avaient « passé là ». Après cent ans, ils retrouvaient les procédés de la politique prussienne en Pologne. Même mépris des individus, groupés ou partagés suivant les appétits des plus forts ; môme cynisme à dédaigner jusqu'à la formule « morale » des partages équivalents. Peu importait que la Bussie eût payé sa victoire de iOU.OOO de ses soldats; Bismarck narguait Gortchakov, immobilisé par ses rhumatismes, humilié d'avoir à défendre l'œuvre d'Ignatiev et de Xélidov devant (( l'aréopage européen ». Il admettait, pour qu'on le laissât digérer sa conquête d'Alsacc-Lorraine, que chacun prît sa part, et ceux qui n'avaient rien risqué, la plus grosse. A Waddinglon, flegmatique (( avec ses favoris et son air plus anglais que les Anglais », il offrait la Tunisie. Il l'aurait bien donnée aussi à l'Italie, débutante de « l'aréopage »; mais l'énigmatique Corti, à visage de Japonais, occupé à faire des mots à la Machiavel, se réservait, indiquait seulement d'anciens « droits » sur l'Albanie. L'Autriche par contre fut comblée ; elle devint puissance balkanique. De la foire de Berlin, Andrassy rapporta plus de 50.000 kilomètres carrés et 1.500.000 Slaves à exploiter, avec l'encouragement à c glisser » vers Salonicpie et les routes maritimes qui mènent à Port-Saïd. Et l'Angleterre impérialiste se chargea de tirer la conclusion : « En occupant Chypre, disait Salisbury aux commerçants de Manchester (octobre 1879), nous n'avons fait que suivre la politique séculaire du gouvernement anglais. Quand la grande partie européenne se jouait en
■^^2 CIIAIMTHK XIII
Espagne, lAngleterre a occupé Gibraltar. (Juand ci^ltc partie s'est jouée en Italie, rAngleterre a occupé Malte. Cette partie semble devoir se jouer en Asie Mineure et en Egypte ; l'Angleterre occupe Chypre. Une telle politique n'a rien de nouveau... ; notre prétention, c'est de continuer la tradition qui nous a été léguée par une longue suite de gouvernements. »
En effet, la partie n'était pas terminée; elle devenait seulement, au milieu des jalousies européennes, du fait des rancunes de la Russie, des déceptions infligées à des peuples (Bulgares, Macédoniens et Grecs) mal résignés au rôle de dupes, plus compliquée et plus irritante.
A CONSULTER
Rambaud : Histoire de Russie. — Crkiiamgf. : Histoire de la Russie contemporaine. — Leroy-Beaulieu : Nicolas Miliutine. — Haumant : La culture française en Russie. — Klaczko : Deux chanceliers. — Lecomte : La Guerre d'Orient. — Brunswik : Le Traité de Berlin (texte et commentaire;. — Bourgeois : Manuel... t. III.
I. La fin d'Alexandre II (1878-1881). - II. Alexandre III 1881-1894 . — m. Nicolas II.
Les humiliations subies au Congrès de Berlin développèrent en Russie des conséquences de deux sortes : en politique étrangère, elles rompirent l'alliance des Trois Empereurs et préparèrent des combinaisons diplomatiques nouvelles ; à l'intérieur, elles précipitèrent la crise de l'autocratie, atteinte dans son prestige et minée par de nouveaux partis d'opposition.
L— La fin d'Alexandre II [1878-1881)
Reconstitution des partis d'opposition. — Les « Slavophiles .) comme Katkov et Aksakov n'étaient pas les seuls à se déclarer défus par la guerre des Balkans, à regretter Constantinople laissé à l'infidèle et la Bosnie livrée à l'Autriche. Vinîelliyiienza, qui avait beaucoup attendu des réformes, en constatait la laillite, observait que la guerre avait arrêté le développement économique de l'Empire, souhaitait une constitution et « la liberté comme en Bulgarie ». Elle finit par tourner au i)arti révolutionnaire quand s'agrégea à ses clubs la jeune génération. Dès lors, 80 millions d'individus furent secoués par les complots et les tentatives de régicide; une lUissic secrète s'organisa avec ses jour-
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nauxrévolut.onnaMos Cl ses tribunaux cachés qui firent exécuter leurs senl.MH...s de n.orl contre les policiers et les c, officiers bleus ,. de la m. ,ect,on. Les exploits des nihilistes donnèrent le cauchemar a 1 hurope entière.
Leruhiiismeétait néde la défaite de Crimée. Après 1860, U.s ^m'^'ns/a uiobles hbéraux, étudiants démocrates, etc.), inspirés de 1 Occident, se livrèrent à une critique acerbe du régime réclamèrent une Douma constitutionnelle, la liberté des cultes et L la presse. Les réformes escamotées par les fonctionnaires les avaient tourà tour séduits et désespérés; ils se réfugièrent dans une ha.ne farouche et universelle de l'état présent. Le hv-e d" Tchermsschevski : Oue faire? évangile du paKi nouveau, expr!ma au nuluHi d aspirations confuses, le mépris du Izarisme, de la lamille de la religion. Les nihilistes (tels que Tourgueniev lésa dépeints dans AV.. ./ /../•«./,) répandirent dans lame populair 1 onriét. S^""^^''-^. Y'^::.'^^""'^ ^^"^^'^ '^ "obl-sse, contre l'ancienne p. opuee seigneuriale, du nivellement démocratique combiné avec la propriété collective du mir. L'entreprise de destruction sociale menée en Pologne par le gouvernement lui-môme augmenta le
""":;:;? tT- ^"'^ ''''' "^ "^^^^^^^^^ menaçant d-Mexan- •i. , fr ^?'''.'"^^^ subversives qui ruinaient la famille, la pro-
Pi .e e ,a loi et 1 autorité, lenquête Mouraviev, qui aboutit à proscrire
e costume des dames nihilistes (chapeau rond, cheveux courts, luettes bleues) comme séditieux «dans l'opinion de tous les hommes
IranC '' ^"^''^'^'^""^ ^^'^ "''""«tes à chercher un refuge à 1 é- A leur place, s'introduisirent les théories du socialisme occiden-
Ive; BaL?Z"'p V '^'''"' '' " l'anarchisme .. proudhonien avec Bakounine. Bakounine prétendait attribuer au mir la propriété totale du so, réveiller le peuple par des actes violents et d'e s att'n-
^atchev, Netchajev londa la première Société révolutionnaire (1868)presrjue aussitôt découverte, elle fut écrasée. Mais la propagande
suivT,:n '"• ^'"""f ^- P^^ '^^ '^"^^'^"^^ '' ^^- étudiailte^'ui u vaut la recommandation de Bakounine, allaient c. parmi le peule », elle mélangea aux ouvriers et aux paysans de jeunes enthousiastes (très dilterents des nihilistes) qui leur distrib reôt
fitanSer nr'''"\'' '"' lintelliguenza. Parmi eux, Alexandre itanôtei 1,0 suspects, en emprisonna m. Dès lors les sociél(5s secrètes, découragées de la propagande pacitique revinrent aux procédés de l'agitation agraire,\.citère!it d.' émeutes 1 paysans, leur inspirèrent d'exiger des lots de terre plus étendus.
Comme les arrestations politiques continuaient, surtout à Odessa où se formait l'armée de réserve destinée aux Balkans, une jeune fille, Vera Zassoulitch, tua le chef de la police; et le jury l'acquitta (1878).
Le terrorisme révolutioniiaîre. — Ce crime impuni marqua l'avènement du terrorisme et du régime delà bombe (1878-1881). Dès 1877, les moqueries pleuvaient sur les grands-ducs commandants d'armées; puis ce fut la colère contre la mauvaise organisation évidente de la campagne, l'administration civile et militaire, aussi nulle qu'en 1834; enfin le mépris pour un tzar qui, par modestie, avait délégué le commandement à son frère, et qui, au milieu de ses troupes, se bornait aux heures de revers à encourager le service de santé comme « premier volontaire de la Croix- Rouge ». Après la première défaite de Plevna, Aksakov réclamait une assemblée de délégués des zemstvos : u La dynastie a commencé la guerre, la nation seule peut la mener à bonne fin ». Le jour où le public, qui considérait San Stefano comme le minimum exigible pour une armée campée devant Constantinople, et qui en voulait au tzar de ne pas l'avoir accompagnée au sud du Balkan, connut les concessions souscrites par Schouvalov à Beaconsfield et à Bismarck, il en rendit responsable la coiTuption du régime entier. Une littérature populaire exalta le soldat et l'homme du peuple au détriment des chefs réputés incapables. A eux parurent imputables les autres calamités : la gêne financière, les impôts nouveaux, la baisse du papier-monnaie, la disette, les mauvaises récoltes. Le monde officiel laissait faire par apathie et parce que, en présence d'un pouvoir désormais sans prestige, uniquement appuyé sur une police odieuse, la passive complicité du public le gagnait à son tour.
Pour obtenir, suivant le vœu presque universel, cette constitution dont le nom même demeurait prohibé en Russie, un comité central terroriste rallia, à Pétersbourg, les affiliés des sociétés secrètes, et fit exécuter des attentats contre les autorités (mai 1878). Parti peu nombreux, composé surtout d'étudiants qu'avait jusque-là ti'aqués le gouvernement : le Conseil de l'Université de Pétersbourg les montrait, dans un rapport au ministre Tolstoï, soumis à la surveillance policière des dvorniks (concierges), frappés d'un emprisonnement ajouté sans droit aux peines universitaires, exilés par mesure administrative, même après acquittement. Le parti recruta aussi des ouvriers et de jeunes femmes; il posséda une imprimerie secrète, des laboratoires et de l'argent. 11 tua
^'^' CIIAIMIUK XIV
quehp.es rsj.ions, puis sallaqua aux fonctionnaires d'administration et de police, poignarda le chef do la III« section. Pour I') de ces attentats, 'ai révolutionnaires furent exécutés.
Leur activité ne diminuait pas. I.(mu- journal, Terre el Liberté vu revendiquait la responsabilité. Derrière ces violences, s'effaçait kvœu de la nation en faveur de ., formes nouvelles de développement social ..Contre elles les slavophiles se prononcèrent bruyamment- Katkov les attribuait à d.-s intrigues polonaises: ce qui pouvait (< sauver la Russie, c'était le régime discrétionnaire et la dictature ... Il renforçait ainsi l'hostilité convaincue des absolutistes, de ceux qui profitant de labsence de tout contrôle, ne voulaient pas que des délègues des zemstvos vinssent « visiter leurs poches .) 11 servait enfin les répugnances du tzar qui, croyant avoir assez accorde avec l'abolition du servage, l'institution du jury et les zemstvos, en appelait à la société russe pour réprimer "la ù bande i-evolutionnaire .. (août 1878). Fait plus grave : pour lutter contre les comités, le pouvoir navait aucun plan. A la terreur populaire 11 n opposait que la terreur gouvernementale : l'état de siège applique a des provinces entières, les pouvoirs dictatoriaux donnés à sept gouverneurs généraux entre lesquels fut partagé l'Empire, la in section et la police renforcées comme sous Nicolas, la presse muselée, les tribunaux mutilés. Peine perdue, proclamait le zemstvo «le Ichern.gov : „ Penser que les idées anarchiques puissent être détruites par des mesures de rigueur, est une i)ure illusion.. On peut frapper les individus; d'autres prendront leur place, et cela durera aussi longtemps que l'état de choses restera le même ... I es ministres renchérissaient par de chétives habiletés. Tout en maintenant les reformes en théorie, ils les annulaient en fait, conservaient lejury et l'ordre des avocats sans les faire fonctionner ni plaider, gardaient les lois, mais aussi le bon plaisir. Ils créaient des Lniversités, mais les interdisaient aux étudiants; admettaient les lemmes à étudier la médecine, mais les empêchaient d'exercer • autorisaient les fils de popes et de diacres à ne plus être nécessairement popes, mais les empêchaient de fréquenter l'Université. Vu milieu de cette anarchie, le nouveau ministre des Finances, comte <xreig, gênerai de cuirassiers employé dans les bureaux de la Manne, pour remédier au manque de crédit intérieur et extérieur et aux etlets désastreux du change, créait un impôt sur les cheu.ins Ue 1er; inq.ôt dangereux parce qu'il faisait tort aux trans,„uls agricoles et industriels, et si funeste pour les recettes .les lignes qu II conta d'emblée 13 millions de roubles à la garantie de IFIal Le ministre prétendait abolir la capitation, la remplacer par . des
moyens quil s'agit de recliercher et trouver d. Pour ne pas se résigner à l'octroi de garanties constitutionnelles, le gouvernement demandait le salut aux empiriques.
Le <( comité exécutif » terroriste décida la mort du tzar (9 septembre 181"^) : quatre attentats successifs échouèrent (coups de feu, voie ferrée minée, etc.)- Le dernier fut l'explosion de la salle à manger du Palais d'Hiver, quelques instants avant l'entrée de la famille impériale ( ii février 4880). La société s'y montra presque indifférente : elle reprochait à Alexandre d'avoir, quelques semaines
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après la mort de l'impératrice (4), contracté un mariage secret avec une jeime dame d'honneur dont il avait plusieurs enfants. C'était le premier mariage morganatique connu. Le clergé le condamnait, suivant les principes de l'Église orthodoxe; la cour affectait la surprise, tandis que les gens de Moscou ne comprenaient pas que la jeune femme ne fût pas couronnée comme souveraine. Le tzar, qui s'intéressait moins directement aux affaires, inaugura un système nouveau.
La dictai urc i\v Loris Melikov. — Après l'explosion du Palais d'Hiver, il forma une Commission cxécufive suprême j>résidée
(1) M;irie-,\l<'xyii(lri)\viia, née princesse <le liesse.
par Loris Melikov, le vainqueur de Kars, lié avec Gainbetla. Le dictateur, « riioninie du moment » {Vremenchik), professait que, la rigueur n'ayant pas réussi, il fallait essayer d'autre chose. Une détente dans la compression rendit la presse plus libre, suspendit les arrestations, lit rentrer les déportés sibériens. Un an se passa sans attentat terroriste. Répit précieux dont le gouvernement, timide, ne sut pas tirer parti ; car, si le nom du régime avait changé, la pratique en était maintenue, l.a 111'' section, supprimée à la Chancellerie, renaissait sous un autre nom au ministère de l'Intérieur; la presse, démuselée, attaquait les abus immuables, racontait les vexations illégales subies par les déportés. Les enquêtes confiées à des sénateurs démontraient l'universelle corruption. Personne ne croyait plus à la durée de l'autocratie. C'est ainsi que l'Assemblée de la noblesse de Pétersbourg demandait à l'Empereur de supprimer les arrestations par mesure administrative. Platonov reprenait ses revendications de 4863 : « Ce jie sont pas des privilèges que nous devons demander, ce sont des garanties pour la liberté de tous, garanties sans lesquelles la vie n'est plus possible. Voyez la Finlande en possession de libertés que le gouvernement russe lui a données et qu'il nous refuse... Il est indispensable d'obtenir un contrôle sur les actes du gouvernement, indispensable d'obtenir la responsabilité des ministres devant une assemblée composée des représentants du pays. »
Ce régime constitutionnel, dont tous s'entretenaient, même dans les réunions mondaines, c'était peut-être le but lointain de Loris Melikov, de « l'Arménien », comme l'appelaient les slavophiles absolutistes, qui proposa au tzar de convoquer les zemslvos pour délibérer sur la réforme de l'impôt et sur une réforme éventuelle du régime. Dans l'esprit du tzar, il était question, non pas d'une constitution, mais d'une simple assemblée consultative élue par les états provinciaux et les doumas municipales des grandes villes. II hésita longtemps, signa enfin le projet, pour qu'il fût publié le 2 mars 1881. Loris Melikov, informé d'un complot dont il avait saisi l'un des chefs, voulait empêcher Alexandre de sortir jusqu'après la publication de l'oukase. Dans l'après-midi du l'^'" mars, le tzar, passant au retour d'une parade militaire sur le quai du canal Catherine, fut tué par des bombes que lancèrent contre sa voiture l'étudiant Ryssakov, Kibaltchich et Sophie Perovski.