‹ Histoire politique du XIXe siècleChapitre 46 sur 96 · II. — Alexandre III · texte numérisé non relu

II. — Alexandre III

Le retour à rautocratîe. — Même après l'ai tentât du l*"" mars, l'opinion russe croyait Alexandre III destiné à réaliser l'émancipation politique. Au premier moment, il dit à Loris Melikov : « Ne cliange rien aux ordres de mon père; ce sera son testament ». La nuit suivante, assiégé par d'autres conseils, il contremanda la publication de l'oukase; quelques jours après, l'apôtre moscovite des traditions tzariennes venait à Pétersbourg affirmer que l'autocratie, qui avait fait la Russie, demeurait la condition de sa grandeur. Alexandre III écouta Katkov, malgré les bombes, et « l'Arménien » disparut avec ses projets constitutionnels.

Le nouveau tzar, marié avec une princesse danoise, commandant en 1877 de larmée qui opéra contre le quadrilatère du bas Danube, ne montrait aucune tendance à imiter TOccident. Très Russe, honnête et consciencieux, « pacifique et véridique », l'àme plus haute sans doute que l'intelligence, tenace, courageux et homme de sens, il ne prendrait de la civilisation germano-latine que les inventions et procédés techniques, non les idées et les formes politiques. Comme sous Nicolas, gouvernement et administration restèrent ou redevinrent russes, et s'inspirèrent de trois idées : autocratie, orthodoxie, nationalité.

Politique intérieure. — Alexandre III proclama sa foi « en la force et la vérité du pouvoir autocratique » qui identifie le tzar avec la nation. Non content de faire poursuivre par la police, restaurée à la Chancellerie, les sociétés terroristes, il força ceux qui échappèrent aux cours martiales à s'abriter à l'étranger ; il évinça par système les dispositions légales introduites par Alexandre [I dans l'administration et la justice. Par une restauration des pouvoirs des nobles, classe conservatrice, il marqua un temps d'arrêt dans le développement européen de l'Empire. Le mir fut replacé sous l'autorité des chefs de districts, fonctionnaires omnipotents, choisis par les gouverneurs dans la noblesse locale. Encore fallut-il abaisser le cens d'instruction exigé pour trouver un nombre suffisant de titulaires. Ils remplaçaient les juges de paix nommés par les zemstvos. Les zeinslvos subirent eux-mêmes une amputation de leurs droits; en même temps qu'augmentait le nombre de leurs membres aristocrates, une partie de leurs attributions allait

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à des fontîlionnaires d'I-^tal qui conliolèreiit de près celles qui leur restaient (1889-1890). Au lieu de l'égalité civique qui supprime les iliflérenccs de classes, ce fut une restauration du principe d'autol'ité, de la hiérarchie sociale, du Izarisiue patriarcal. Alexandre accordait des subventions considérables pour la Banque de la noblesse, destinée à sauver de l'éiniettement les fortunes territoriales hypothéquées, des subventions moindres à \-A Banque des paysans, incapable désormais de procurera tous les ruraux les terres désirées. — Le moujik redevint sauvage. Désorbité et libre au surplus de ses mouvements, il quitta la petite exploitation que le manque de soins et l'excès «l'impôls rendaient intenable ; tenté par les hauts salaires des usines, il se transforma par rudes â-coups en ouvrier industriel. Rien ne fut prévu pour l'instruire. L'enseignement même des Universités redevint suspect au comte Tolstoï, ministre de l'Intérieur, et à son successeur à l'Instruction publique, conde Delianov.

Professeurs et étudiants, très surveillés, furent « épurés », expulsés au moindre trouble.

L'hostilité contre les réformes s'exprima par la guerre faite aux journaux, même officieux, qui les avaient appuyées. La censure se chargea île ne laisser passer à la fiontière que les nouvelles agréables à l'autorité.

La riissifloation «Irs Oukraiiios. — De la Finlamie à la mer Xoire et au Caucase^ s'étendent des provinces (jui sont des débris d'anciens et puissants Ktats. Les pays delà N'istule, (( exécutés I) en 48G;-i, ne bougeaient plus. — Mais la Finlande conservait qu(îlque autonomie en contradiction avec la politique d'unité inqtériale. Alexandre II, à son avènement, avait juré (S mars I8."'").")) de maintenir l'ac/^' de (jaranlie iïWvwnxiXw b' ; il sanctionna Va loi onjanique (jui coniV'i'ail .'t la Diète le droit d'initiative poui" créer, modilier ou ahroi^^i-r les lois gi'-iiéiales d qui dépeudenl de la décision

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concordante de l'Empereur et Grand-Duc et des États ». Cette loi, devenue constitutionnelle, ne serait abrogée que d'un accord commun; la Diète serait convoquée tous les trois ans. Mais le tzar rendait obligatoire l'enseignement du russe dans les écoles, la connaissance du russe pour les fonctionnaires. ÀTencontre des u Suédomanes », qui allaient en 1883 qualifier leur lutte contre les paysans Finnomanes, (( cette affreuse canaille », de combat « de la civilisation contre la barbarie », il protégeait le petit peuple finnois; il ouvrait pour lui I.3?)() écoles (contre 274 suédoises) et créait la première chaire de finnois à l'Université d'Helsingfors. Mais déjà, en 1804, il avait détaché la partie orientale de la Finlande pour l'annexer à l'Empire. Alexandre III jura l'acte de garantie (14 mars 1881), mais il voulut restaurer en Finlande les principes qui, d'après les nationalistes orthodoxes, avaient, au moment de c l'incorporation », établi la province comme (( subordonnée » à l'Empire. A partir de 1890, il réunit les postes finlandaises aux postes russes, présenta à la Diète un Code pénal calqué sur le Code russe, remania le Sénat finlandais. Par une série de mesures (création de lycées russes, le russe seule langue officielle, suppression du comité des affaires finlandaises reconstitué à Pétersbourg en 1857, suppression de l'autonomie monétaire, cours forcé du papier-monnaie russe), il restreignit les (I privilèges » finlandais. Le tout, sous l'inspiration de Pobiedonostzev, son ancien précepteur, ^ haut procureur du Très Saint Synode », sincèrement attaché aux anciennes formes nationales, enragé d'orthodoxie, ennemi déclaré de tout ce qui, langue, religion, ordre social, rappelait l'existence ou le voisinage du Germain luthérien ou du Latin catholique.

Ainsi s'explique la violente russification des provinces baltiques. La persécution religieuse y reprit plus intense : exil dans la toundra de pasteurs luthériens de Livonie pour avoir béni des mariages de paysans inscrits d'autorité sur les registres du pope orthodoxe; suppression des représentations provinciales qui conservaient à la noblesse luthérienne l'influence sociale (1889). Les aristocrates elles propriétaires fonciers de Livonie, d'Esthonie et de Courlande continuèrent à fournir à l'Empire des diplomates, des généraux, voire des ministres ; ils ne conservèrent dans leur province qu'une situation diminuée. L'autorité passa à dcHJiujcs de paix rattachés étroitement au ministère de Pétersbourg; une jacquerie administrative et légale (comme en Pologne) obligea les propriétaires étrangers à vendre leurs terres. D'autres, expropriées, furent attribuées à des paysans. Le russe devint obligatoire dans les conseils municipaux et les conseils d'arrondissement. L'Université de Dorpat,

russifiée, perdit jusqu'à son non» ; la ville s'appela Youriev. Ensemble conforme à la li'adilio!i slave, en réaction depuis des siècles contre le premier État fondé siu' la terre russe par les Normands et les Scandinaves.

L'ancienne Pologne connut celle russification par l'Kglise et par la langue. Pai' les iiiènu's procédés qu'appliquait l'Empire allemand dans le Reichsland, le polonais fut traqué dans les écoles des trois degrés et dans les administrations. Les enseignes durent se libeller en russe. Pobiedonostzev s'en prit spécial<'ment au catholicisme romain. Le même gouvernement (pii rétablissait la légation inqjériale au Vatican condamna à la prison ou au fouet les paysans lithuaniens cpii refusaient de transformer leur église catholique en Iserhov orthodoxe, surveilla (ou espionna) les séminaires et les congrégations religieuses. Il prétendait obliger l'archevêque de Mohilev à ne nommer en Lithuanie que des prêtres étrangers à la province. Dans les pays de la Vistule, les sous-ordres condamnèrent à la prison, aux peines corporelles en public, à la déportation les uniales Petits-Russiens (même les femmes), rebelles à la conversion ainsi que les a convertis » surpris par la police à pratiquer en secret leur ancien culte.

Quant aux Juifs, parqués dans les gouvernements de l'Ouest (Podolie, Kiev, Volhynie, Minsk, Mohilev, Vitepsk, Grodno, MIno et Kovno) qui forment la d limite de l'habitat juif permanent », gens de négoce et de métiers, ils représentaient parfois les neuf dixièmes de la population des villes, et de 12 à 20 pour 100 dans les campagnes. De multiples règlements d'exception gênèrent leur développement, les écartèrent des Universités, les empêchèrent d'acquérir des terres, les privèrent en certains cas du droit à l'héritage. Bien que les Juifs et surtout les Polonais, riches de leur esprit d'entreprise et de leur culture, eussent acquis dans de longues luttes politiques un sens des réalités, une habileté de conduite qui manquaient aux Russes immigrés, jamais il ne fut question d'étendre le régime des zemstvos aux gouvernements de l'Ouest. Malgré la haute valeur acquise par la région à la suite du développement industriel, les allogènes continuèrent dans l'Empire à faire figure de vaincus.

La politique éoonoiiiiqiio. — Par contre, le règne marque un progrès notable de l'activité économique. Les Russes constatèrent avec fierté qu'au travail intérieur pour consolider l'unité de l'État correspondait une reahnivnlion des finances et du crédit suivie, à partir de 1888, grAce à l'argent français, île la ndse en

valeur du Sud et du Sud-Est. Des ressources naturelles, houille, métaux, furent exploitées, là où le sol n'avait été qu'effleuré par les nomades Kirghiz, les chasseurs et les forçats. A partir de ISgi, commença la polilique des chemins de fer destinée à lutter contre le grand adversaire de l'unité russe, l'espace illimité, à relier toutes les parties du corps de l'Empire. Le Transsibérien , attacjué à la fois sur l'Irtych, l'Obi, le lac Baïkal, l'Amour et l'Oussouri, enserra, avec ses embranchements projetés, dans un double cercle de fer, les terres russes d'Europe et d'Asie. 11 devint l'instrument le plus efficace et le moins discutable de la i)olitique extérieure.

La politique extérieure. — En politique extérieure, Alexandre 111 se contenta d'appliquer aux événements internationaux les principes du nationalisme grand-russien. Par rancune contre les manœuvres allemandes qui continuaient à stériliser les efforts de 1878 dans les Balkans, et contre l'ingratitude des a frères bulgares » empressés d'éliminer les officiers russes qui organisaient leur armée (i883), le tzar se trouva porté à rechercher des compensations asiatiques. Les Allemands l'y encourageaient fort : « La Russie, déclarait Bismarck, n'a que faire en Occident. Elle ne peut y gagner que le nihilisme et autres maladies. Sa mission est en Asie. Là, elle représente la civilisation ». Et il poussait Gortchakov à conserver Kouldja (4880). En fait, la Russie occupa le Turkestan (1885) sans se croire pour autant chargée d'exaucer les vœux de Bismarck. Pour faire équilibre à la Triplice d'Europe centrale, elle renforça sa sécurité propre par un rapprochement avec la République française.

L'alliance franco-russe, prévue et redoutée parle chancelier allemand, correspondait aux intérêts permanents des deux États. Gambetta envoyant Chaudordy à Pétersbourg (1881) lui disait : « Appuyés sur la Russie et sur l'Angleterre, nous serons inattaquables ». Pourtant Mohrenheim, ambassadeur à Paris (1884), passa deux ans sans en parler ; et c'est au moment où un ministère Freycinet rappelait de Russie l'ambassadeur, général Appert, que Mohrenheim préconisait dans un mémoire le rapprochement avec la France comme le vrai but de la politique russe. Flourens, à Paris, lui fit écho ; il renvoya à la tutelle russe les délégués bulgares qui cherchaient des appuis européens dans leur conflit avec le tzarisme. En retour, il reçut deux fois l'assurance, à l'occasion des chantages allemands de 1887, qu'au cas d'une attaque à la fois frivole et sauvage de Berlin, la Russie ne resterait pas neutre comme en 1870. Grévy conclut qu'il apparaissait que la France et la Russie avaient

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un iiilôi'i'l commun, « cesl que la puissance alliMiiandc ne se dévoloppe pas davantage ». En janvier i88H, le banquier Hoskier obtetenait du nîinist6re Tiraid que la Bourse de Paris s'ouvrît aux valeurs russes; Molirenhein» prenait contact avec les chefs du parti radical (l'ioquet, (loblet, lie Freycin<'l) qui ordonnèi'enf l'arreslatation des nihilistes réfugiés à Paris (mai 1890). Alexandre III qui, Tannée précédente, avait porté un toast au prince de Monténégro, comme <( au seul ami fidèle et sincère de la Russie », attendit néanmoins la chute de Bismarck pour se déclarer. Tandis que Freycinet, Bibot et Mohrenlieim ;\ Paris, Lal)oulaye, ambassadeur de France, et deniers à Pétersbourg, négociaient les termes d'une alliance défensive, le tzar recevait à Cronstadt l'escadre de l'amiral Gervais (juillet 1894), écoutait debout la Marseillaise. Sur ses instructions directes, Mohrenheim signa avec Bibot (22 août) l'accord par lequel les deux pays « s'engageaient à se défendre mutuellement, en cas d'attaque, par tous les moyens qui seraient à leur disposition ». La Convention militaire, rédigée par Freycinet (juin 1892), négociée par le général de Boisdeffre, chef d'état-major, ne fut signée qu'après la visite à Toulon de la flotte de l'amiral Avelane, par le ministre des AfTaires étrangères, Casimir-Périer (3 décembre 1893).

L'alliance marqua la fin de Vhéfjémonie allemande qui pesait sur l'Europe depuis 1871. Applicable aux seules affaires européennes telles qu'elles résultaient des traités, elle ne devait pas fournir aux Français le moyen d'en appeler du traité de Francfort, pas plus qu'aux Busses de corriger à leur profit les stipulations du Congrès de Berlin. Toutefois, imposant aux successeurs de Bismarck, mal résignés au surplus, un ordre politique nouveau réglé par l'équilibre des forces, elle faisait à une paix subie succéder luie paix voulue.

IIL— JVicoiasII.

L'hérîtag-e d'Aloxandro llf. — Alexandre III mourut à Livadia (I'"" novembre 1894) à quarante-neuf ans. Son fils, Nicolas H, âgé de vingt-six ans, avait voyagé |)lus qu'aucun tzar de Bussie. En 1890-1891, il visita, en conqiagnie du prince Georges de Grèce, l'Asie du Sud et rExtréme-Orient (un Japonais, à Tokio, tenta de l'assassiner). Président du comité du Transsibérien, il en posa l(> premier rail à Vladivostok. Il avail pris coidacl avec les cours

(lEurope rentrale et d'Angleterre, à l'occasion tie cérémonies dont son père affectait de se détourner, réservant à la cour danoise son séjour annuel d'automne. Son mariage avec la princesse Alice de Hesse, d'éducation occidentale, semblait capable de lui fournir des vues autres que celles qui, depuis treize ans, dominaient à Pétersbourg. Il n'en fut rien. Nicolas II maintint le nationalisme autocratique, conserva le personnel administratif et ministériel, subit l'inlluence de l'impératrice-mère et de Pobiedonostzev. Toutefois, sous des pressions qui se laissent seulement deviner, il laissa peu à peu dévier la politique traditionnelle vers des voies moins absolutistes et sembla oublier, à la poursuite de conquêtes éphémères sur le Pacifique, la restauration de son influence dans l'Orient prochain.

La crise générale ouverte par la guerre de M a n d c h o u r i e (1 90 4- 1905), conséquence elle-même de la politique de prestige opposée à la faiblesse présumée des puissances asiatiques, atteignit le régime entier dont elle mit à nu l'incohérence secrète et faillit remettre en question jusqu'au principe de l'autocratie.

Nicolas II (Né en 1868)

La Russie industrielle moderne. — Grâce à l'appel de plus en plus large adressé aux capitaux d'Occident, la Russie est devenue une grande puissance industrielle. Nulle part cet appel ne fut mieux entendu qu'en France, où l'alliance fut monnayée par les ministres des Finances de l'Empire, de "Wichnegradski à Witte. En -1894, 5 milliards avaient été empruntés; 400 millions furent souscrits en 1896, 4^24 en 1901, 800 en 1904, 1.-200 en 1906 (la ti-anche

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réservée à l'Aulru-lie resta en plus sur le marché de Paris), 500 en 1909. Déjà, les emprunts u intérieurs » figuraient k la cote parisienne. Vue partie de ces ressources, augmentées du produit de douanes presque prohibitives (le traité de commerce avec l'Allemagne ne l'ut pas renouvelé), assainit la situation financière, ramena la dette aux taux de 4 et de 3 pour 100. La plus grande partie passa en constructions de voies ferrées (52.000 kilomètres) qui ont, à défaut de routes, transporté les grains du Tchernoziom aux extrémités, combattu les famines, amené à Odessa et à Riga blés, maïs, avoines et orges, aux frontières continentales lins, chanvres et betteraves, aux ports de la côte mourmane beurres et laitages de Sibérie.

Dans ce pays neuf, les conditions archaïques de la propriété, le défaut d'initiative individuelle, la routine de la culture paralysaient la production agricole. Du premier coup, l'industrie se trouva au contraire pourvue de ses instruments essentiels : capitaux et ouvriers allemands pour les houillères et la métallurgie de Lodz; ingénieurs français pour les chai'bonnages du Donetz, les aciéries et fonderies de Krivol'rog. Au centre se développaient les industries du XVllF siècle (armes et tissus), qu'alimenta le coton du Ferghana transporté par le Transcaspien. L'Oural fournissait, outre les métaux précieux, le cuivre et le fer que des usines traitaient aussi au Caucase, à proximité des puits de pétrole. Les grandes villes et les deux capitales transformaient leurs faubourgs en cités de manufactures et d'usines, distillaient l'alcool, dont le monopole assurait à l'État une des principales ressources de sou budget. La politique des chemins de fer, appliquée par Witte, appelait à la vie moderne les parties les plus éloignées et les plus arriérées de l'Empire,

Politique et rang-ère. Le système d'Extrême-Orient.

— Après 1895, la même politique domine les affaires extérieures. Sans doute l'alliance française demeure la base du système russe en Europe. Pendant dix ans, elle se satisfait avec des numifeslations d'apparat: voyage de Nicolas II et de l'impératrice à Cherbourg, Paris et Châlons, où l'alliance fut officiellement annoncée (octobre 1896) ; voyages à Paris de Mouraviev et du président Félix Faure à Peterhof (1897); voyages des ministres des AtTaires étrangèi-es français et russe (1899), du tzar et de la tzarine à Compiègne c.[ d'une escadre russe à Villefranche (1901), du président Loubet en Russie (190i2). Après le coude Lamsdorf, le nouveau ministre Isvolski, que les Slavophiles avaient prétendu former en

s'envoyant s'instruire à Rome (Vatican) et à Copenhague, reprenait la tradition des voyages à Paris (1906-1908). Le président Fallières le rendait dans le port de Reval et recevait ensuite le tzar en rade de Cherbourg (1908;. Toutes démarches, calculées avec minutie, en vue de l'effet diplomatique.

Les ministres russes, en revanche, pratiquaient l'alliance suivant des vues très personnelles. Dans les affaires arméniennes (1896), que les puissances s'apprêtaient à traiter par les méthodes déjà éprouvées en Syrie et à Samos, tout céda devant la volonté exprimée par Lobanov de ne pas souffrir à la frontière russe une « nouvelle Bulgarie », obst^icle à la descente moscovite vers Alexandrette. Witte, sous l'inspiration de l'Empereur allemand, avec qui les échanges d'aiguillettes ne furent pas moins cordiaux, ni les entrevues moins fréquentes (huit de 1896 à 1911), avait distrait son souverain des questions européennes, lui proposait la modification du Transsibérien en Transmandchourien. Ainsi allait-il, sous le prétexte d'y chercher un port libre de glaces (que le général Engelhardt créait au même moment sur la côte mourmane, à la frontière norvégienne, Alexandrovsk), détourner vers les mers de Chine l'argent et les forces militaires de la Russie. Il connut ce succès d'arracher au Japon le prix de sa victoire de 1895 au nom de l'intégrité de la Chine et de se glisser, au mépris de cette intégrité, le long des pistes mandchouriennes, jusqu'au Liao-Toung (1898). En 1901, l'installation russe en INIandchourie semblait définitive.

Quel besoin dès lors de cette alliance japonaise qu'offrait, à Pctersbourg même, le marquis Ito ? Ito, éconduit, porta son alliance à Londres (190'2). Émue, la Russie « sauva la face » en obtenant l'approbation de la France (19 mars). Nicolas II, desservi sur le Yalou par les spéculateurs de tout rang qui escomptaient l'exploitation de la Corée, empêché sans doute d'entendre les avis de ses résidents, crut qu'il lui suffirait de vouloir honnêtement la paix pour la conserver. L'agression de Port-.\rlhur le détrompa (8 février 1904. Dans la guerre qui suivit, l'alliance et l'amitié promises à la Ru.ssie montrèrent l'Allemagne abondante en condoléances après chaque défaite, la P'rance prodigue de services précis. La France résolut pacifiquement le conflit de Hull, abrita la Hotte de la Baltique au long de son périple africain et asiatique. En août 190.J, cette même (lotte une fois anéantie, apparut le bilan de l'aventure : l'équilibre du budget russe conqjroinis, le Transsibérien à refaire, les hommes, les cuirassés et les millions, qui auraient dû sauvegarder le prestige en Europe, dépensés sur les

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bords du Pticiliquo, ravcu d'une faiblesse militaire qui alfecla jusqu'aux formations de l'ouest, dégarnies d'effectifs et de matériel, la mobilisation rendue impossible avant une reconstitution complète qui coûtera trois milliards.

Lii politique extérieure en Europe. — Ainsi ramené à pratiquer, en dépit de Berlin, les ententes occidentales, fidèle à l'alliance française (dès emprunts furent placés par tranches sur le marché parisien, 1906-1909), Nicolas II s'est rapproché de l'Angleterre alliée du Japon, réconciliée avec la France et victorieuse du Tibet mystérieux. Un premier accord (IHjuin 1907) régla avec le Japon la situation des chemins de fer de l'Est chinois et du Sud- Mandchourien, de la gare internationale de Kouang-tcheng-tsé ; un autre (traité de commerce et de navigation, 28 juillet) ouvrit aux Japonais dans les mers orientales l'accès des pêcheries jusque-là monopolisées par les Russes. L'accord avec l'Angleterre (31 août), préparé depuis sept années par Tes journaux anglais, souhaité par Edouard Yll, ébauché à Algésiras, négocié en cinq mois, termina la rivalité russo-anglaise de cinquante années, du Caucase aux frontières de l'Inde. Par souci d'équilibre, il partageait la Perse en zones d'inlluence ; dans celle du Nord, où le shah Khadjar n'était plus qu'un débiteur privilégié de la (( Banque russe des prêts »), la Russie obtenait pleine liberté d'action. Si elle rappelait ses agents de Kaboul, elle conservait par ses sujets bouriates des possibilités d'intervention dans le Tibet. Du même coup, l'accord russo-anglais, prétendu impossible par les Allemands, mais que Nicolas 11 et Edouard VII proclamèrent à Reval.en juin 1908, valable pour la Macédoine comme pour l'Asie centrale, fit rentrer la Russie dans les affaires européennes, dans celles des Balkans, d'où l'Allemagne « amie » l'avait peu à peu évincée.

Elle n'y rencontra pas d'éclatants succès. Le syndicat austrorusse (1897-1908) n'avait ni empêché dans l'empire ottoman les excès du régime hamidien, ni procuré aux nationalités chrétiennes émancipation ou sécurité. Dans les arrangements territoriaux qui suivirent la révolution jeune-turque, si la Russie facilita par des combinaisons de trésorerie à la Bulgarie indépendante le règlement de ses comptes avec la Turquie il), par contre, elle dut assister, sous la pression de l'ami de Berlin, aux déceptions du Monténégro, le vieil allié d'avant-garde, et à l'anéantissement des espérances

(1) Cupitali^atioii de l'aDcieii Iriliiil de l;i Hoiunélie orienlale cl lachal di' la partie bulgare des Clieinins de fer orieiitau.x.

nationales des Serbes, dont il fallut confesser que depuis trentetrois ans on avait sacrifié la clientèle slave aux complaisances escomptées de l'Autriche (mars 1909). La colère qui secoua le monde russe fut stérile, parce que l'armée n'était pas refaite. Elle dut laisser l'Allemagne, qui avait tenu, malgré Pétersbourg, à livrer la Bosnie et l'Herzégovine à son alliée libres de toute hypothèque européenne, se glisser en tiers, après coup, dans l'accord avec l'Angleterre. L'accord russo-allemand, discuté de 1907 à 4910, résolu dans l'entrevue de Potsdam (juin 1910), n'a été signé qu'après la mort d'Edouard Vil, à la suite d'une visite de famille du Kronprinz Frédéric à Pétersbourg (19 août 1911). Si l'Allemagne s'aj^proprie les termes de 1907 pour reconnaître à la Russie ses intérêts dans la Perse du nord, elle ne s'engage pas beaucoup, car elle ne se croit guère liée d'ordinaire par un tel genre de promesses. La Russie, au contraire, s'engage à respecter l'égalité commerciale en Perse, à construire, deux ans au plus tard après que les rails de la Barjdadbahn auront atteint Kanikine, une ligne qui raccordera cette ville avec les chemins de fer persans. Et surtout, elle s'interdit d'entraver la construction du Bagdad ou d'empêcher les capitaux étrangers de participer à l'entreprise. La Russie se donne un associé pour l'exploitation de la Perse ; nombre des sujets du tzar en aperçoivent déjà les dangers.

Politique intérieure. — La crise eonstitutiounelle. —

Ils les signalaient en 1897 quand les projets sur Port-Arthur détournaient le peuple russe a de sa voie traditionnelle en l'entraînant ailleurs, vers Séoul et le Petchili » ; ils redoutaient alors de voir « creuser un abîme entre le peuple et le tzar ». En fait, l'abîme se creusa entre la bureaucratie, jusque-là toute-puissante, et la nation. La nation la rendit responsable de la politique d'aventures, de l'incurie gouvernementale, de la corruption administrative qui viciait jusqu'aux services d'assistance aux blessés. Aux premières défaites, l'agitation commença dans les zemstvos, quoique en majorité non élus (août-septembre 1904) : leurs délégués rédigèrent à Pétersbourg une résolution en onze articles qui réclamait une représentation nationale permanente, dotée de pouvoirs constitutionnels inovemltre;. Le gouvernement céda: un oukase du ^5 décembre I oukase des réformes j confiait à des commissions l'étude des changements reconnus désirables à la condition des paysans et des ouvriers, aux lois sur la presse, etc. L'une d'elles, présidée par le sénateur Sabourov, s'occuperait d'élargir les attributions du Sénat dirigeant : composé de fonctionnaires, il continuerait à rédiger les

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lois (|iii' |>romiilfjfuej'ait eiisuifolc Conseil do rEiiipirc, contrôlerait radmiiiistratioii des ministres, jugerait les fonctionnaires en dernu'V ressort.

La chute île Porl-Arlhnr, les collisions sanglantes du 2^2 janvier 1905 entre la troupe et les ouvriers pétersboui'geois massés avec leurs icônes devant le Palais d'Hiver (dans cette « révolution à genoux », le rôle des excitateurs ne fut jamais éclairci), rendirent nécessaires îles concessions plus étendues. Le 3 mars, Nicolas \\ rappelait dans un mpnifesle à la milion qu'au tzar seul appartient le pouvoir législatif, soit qu'il édicté des lois, soit qu'il les abroge, et conviait ses sujets « de toute classe et de toute condition à lutter contre l'ennemi du dehors, et à réprimer au dedans les progrès du libertinage •>; mais il cliargeait le ministre de l'Iidérieui- Bouliguine d'étudier la participation au travail pi-éparatoire législatif, exercé jusque-là par le Conseil de l'Empire en ses trois départements (législation, affaires civiles et religieuses, finances), des hommes (I choisis par la population parmi les plus dignes et revêtus de la confiance du peuple »-.

La loi Bouliguine, amendée par le Conseil de l'Empire, corrigée par une commission que présida le tzar, promulguée le 19 août, constituait, sous le nom de Douma d'Empire (Gosoudartsvenna'ia Douma), une assemblée représentative des (( classes d'intérêt » en trois curies: paysans, propriétaires fonciers, hai)itants des villes. La ])remière élisait des délégués de canton qui élisaient des électeurs de district. Ceux-ci, au chef-lieu de gouvernement, élisaient d'abord parmi eux un député paysan (on conqitait sur ces députés pour constituer un parti conservateur rural) ; réunis aux délégués des deux autres curies, ils formaient le collège électoral provincial. Vingt villes à représentation spéciale élisaient, à deux degrés, 28 iléputés. Des dispositions seraient prises pour assurer une représentation aux d confins non russes » (Pologne et Caucase) oîi le cens serait fixé d'après l'imjxM et les primes d'assurances, et à la Sibérie qui n'avait pas de curie

1,E PALAIS DEÏAURIl>t:

(Siège de la Douma d'Empire)

LA RUSSIE DEPUIS LE CONGRES DE BEHLIN ;-t'.)|

de grande propriété. Mais avant qu'elles ne fussent arrêtées, la Révolution se chargea d'en transformer le caractère.

Non seulement la presse enhardie avait critiqué la loi électorale; les zemsluos, dans leurs congrès répétés à Moscou, la déclaraient insuffisante parce qu'elle n'accordait pas le suffrage universel. Après la paix de Portsmouth (5 septembre), des troubles, qui parurent s'enchaîner suivant un plan révolutionnaire, menacèrent l'ordre établi. La grève générale s'étendit de Moscou (â octobre) et de Pétersbourg à toutes les voies ferrées, paralysa les industries, suspendit plusieurs semaines la vie économi(iue de l'Empire. Nicolas II se décida à promulguer le manifeste du 30 octobre : il [)romettait des droits électoraux aux ouvriers d'industrie, petits proprif'faires ruraux, locataires, emi)loyés et artisans des villes, membres du corps enseignant, encore écartés du suffrage. En conséquence, Voiikase du 24 décembre créa pour les ouvriers une quatrième curie qui votait dans les provinces suivant un système à trois degrés. Sous l'inspiration de \Yitte, président du Comité des ministres, le manifeste annonça l'introduction de membres élus dans le Conseil de l'Empire devenu Chambre haute; un oukase (5 mars 4906) y appela, en nombre égal à celui des fonctionnaires nommés, des représentants du haut clergé, des zemstvos, des assemblées de noblesse, des Universités, des comités d'industrie et de commerce, des conseils de prud'hommes, des comités des Bourses. Toutefois, Goremykine, successeur de Witte (5 maij, apporta aux lois fondamentales quelques retouches qui réservaient à l'Empereur seul l'initiative des lois, confiaient, en cas de dissolution ou de suspension de la Douma, le pouvoir législatif provisoire aux ministres, sans leur donner le droit de modifier les lois fondamentales ni les règlements électoraux de la Douma et du conseil de l'Empire. Quatre jours après, au Palais de Tauride, s'ouvrit la première Douma (10 juin 1906).

Lo goiivoruemciit ot la proinière Douma. — Le premier vote du peuple russe, en ce « printemps de la liberté d, fit apparaître des partis assez tranchés, là où n'existaient naguère que deux groupes : les fidèles du tzar et les révolutionnaires. Sur un total de 444 membres, les 29 Polonais mis à part, le parti le plus fort était constitué par 200 députés paysans et ouvriers. Ignorants des réalités politiques, surveillés par la police qui les logeait dans un hôtel spécial, ils affirmaient la volonté d'accomplir le mandat que les m//vsleur avaient confié: réforme de la propriété foncière, suppression de la juridiction spéciale qui pèse sur les comnmnautés,

instniclion primaire publique et graluile. L'un d'eux, Aladine, ivsumait le programme en deux mots : « La terre et la liberté. »

Le parti consîilulionnel dcmocrale (K. D.) comptait 185 représentants, députés des deux capitales, intellectuels et parlementaires à l'occidentale i^Ilerzenstein, Kokochkine, Kareïev, Petrounkevitch, les princes Pierre Dolgoroukov, Obolenski, Chakovskoï, Gredeskul). L'un deux, Mouromtsev, professeur de droit à l'Université de Moscou, inspirateur du mouvement des zemstvos en 1904, fut élu président de l'Assemblée. Le programme revendiquait pour u tons les citoyens russes, sans distinction de sexe, de religion et de nationalité », l'égalité devant la loi, les libertés de conscience, de presse, de réunion, d'association, de résidence, d'enseignement, de dialecte; pour la représentation nationale issue du suffrage universel, l'initiative des lois, le vote du budget annuel, le contrôle sur les ministres responsables; pour toutes les parties de la Russie, l'autonomie administrative, des assemblées locales élues au suffrage universel et légiférant pour certains besoins locaux. La Pologne et la Finlande recevraient une administration propre. Le pouvoir judiciaire, exercé par des magistrats inamovil)les et indépendants, au moyen de débats publics, serait séparé du pouvoir politique, les lois « incompatibles avec la liberté politique » abrogées, le Code civil remanié. Le parti « cadet » formulait, en guise de programme social, une solution légale de la question agraire, en attribuant aux paysans des terres de cultuiv prélevées sur les domaines impériaux et ecclésiastiques et sur les biens des grands propriétaires régulièrement

Le professeui! Mouromtsev (Présiilcnl de la pi'eniière Douma)

expropriés. Ces terres seraient abornées, les baux de fermage réglementés par des chambres spéciales, la législation protectrice des ouvriers étendue aux paysans. Aux ouvriers, le programme garantissait le droit d'association el le droit de grève, la journée de huit heures, le bénéfice de l'inspection du travail dans les manufactures, la protection des femmes et des enfants, l'assurance contre la maladie, les accidents, l'invalidité, enfin des retraites de vieillesse.

A droite, les octobrisles (le comte Heyden, Stakhovitch) se réclamaient de l'oukase du 30 octobre pour soutenir les réformes compatibles avec l'ordre et la légalité. Parti peu nombreux, }j1us nombreux cependant que les monarchistes d'exlréme-dvoile qui repoussaient tout principe constitutionnel.

Les éléments de gauche l'emportaient à ce point que le centre, qui aurait dû être constitué par les « cadets », n'existait que grâce à une vingtaine de modérés et aux députés de Pologne. Quand les radicaux se furent joints aux paysans pour former le groupe travailliste accru des députés socialistes du Caucase, il s'avéra que le ministère ne trouverait pas dans la Douma le souple instrument d'un travail législatif ordonné.

Les (( cadets » hâtèrent le dénouement. Renchérissant sur les travaillistes et l'extrôme-gauche, ils votèrent un appel à la nation (17 juillet) qui, au mépris des lois fondamentales, refusait la collaboration de l'Assemblée aux ministres de l'autocratie soustraits à son contrôle. Le 21 juillet, le tzar, tout en promettant aux paysans l'agrandissement de leurs lots de terre, à tous les Russes le maintien de la représentation législative, « congédiait » la première Douma et en convoquait une nouvelle pour le 5 mars 1907.

Le gfouvernciiieiit do Stolypinc et la seconde Douma. — Pour gouverner sans Assemblée nationale, Nicolas II nomma le ministre de l'Intérieur, Stolypine, président du Conseil. Tout de suite, il eut à lutter contre les (( cadets d qui, à Viborg en Finlande, engagèrent par un manifeste à la nation (^^ juillet) les citoyens à refuser l'impôt et le service militaire. Cent trente-cinq lavaient signé. Stolypine les fit déclarer inéligibles et condamner à la prison. 11 empêcha le parti de se réunir à Pétersbourg. Alors, une insurrection éclatait à Sveaborg dans l'arsenal maritime \?A juillet), gagnait la garnison de Cronstadt et certains équipages de la Baltique (l"^"" aoùtj. Stolypine les réprima. Le 25 août, sa résidence sautait ; |)ar grand hasard, il échappait avec sa famille. Mais il refusait d'avancer à l'automne l'ouverture de la Douma. En sep-

lenibre, il organisait rontrcla Révolution iiirale, les cours marlialesi de caïufiafines (qui prononcèrent 700 rondaninalions). En môinc^ temps, il provoquait les oukases des 25 aoùl, 9 septembre, '2 octobre, ■/S octobre, '2'3 novembre, i?,> norembre, qui préparaient la disparition graduelle du niir et la constitution d'un régime de propriété individuelle au bénéfice des paysans.

Ces mesures, ainsi que la pression des agents ministériels, procurèrent une Douma assez différente de la première. La droite, (ju'inspirait le club politique des u Vrais Hommes Russes d, comptait 89 membres(sur 49'2). Les octobristes("26),les modérés('20) formaient avec les Polonais (40) une force égale aux 85 cadets ; le reste était travailliste |98)ovi socialiste (77). La majorité, quoique réduite, était encore d\)pposition, puis(|ue les cadets gardaient rancune au gouvernement ({ui traquait leurs chefs, et que Stolypine, par amour-propre nationaliste, répugnait à sappuyer sur un centre dans lequel entraient les Polonais comme élément essentiel. L'obstruction, tantôt d'extrème-gauche, tantôt d'extrème-droite, réduisait les cadets et leurs alliés à écarter du débat toute question secours aux affamés et aux sans-travail, cours martialesi capable de provoquer les violences de langage des travaillistes. Le 20 mai, Stolypine dénonçait à la tribune un complot terroriste formé avec la complicité d'un député socialiste pour attenter à la vie de l'Empereur et révolutionner les corps de troupes. Les cadets rédigèrent en hâte une formule de répudiation des terroristes, mais n'arrivèrent pas à la faire voter. En vain Stolypine sommait la Douma d'exclure de ses séances 55 députés et d'en livrer 14 à la justice ; la Douma atermoyait, nommait seulement une commission d'étude (14 juin). Le 16 juin, un manifeste impérial en prononça la dissolution.

Lo coup <rKial dv lî)07 «'i la iroisièiin' Douma. — Le

même jour. Stolypine modifia la loi électorale: pris entre l'article 87 (les lois fondamentales qui faisait dépendre fout changement aux lois électorales de la Douma seule, ci la nécessité même de ce changement pour composer d autre façon la Douma nouvelle, il n'avait pas hésité. (( Grâce à Dieu ! la Russie n'est pas un pays constitutionnel.» Pour obtenir o une représentation pluscxacte des vœux et des besoins de la population d, faire confier les intérêts populaires à des mandataires « vraiment Russes d'esprit », limiter la part proportionnelle des allogènes, emj)êcher leurs députés d'arbitrer les intérêts impériaux, k le pouvoir historique du tzar russe »> suffisait. La loi tlu Ui juin fOOl conscvvix les quatre curies, mais dé-

doubla la curie des villes en deux catégories: du grand cens (le petit nombre des plus imposés) et du petit cens, cfui élisaient chacune leurs députés; elle remaniâtes circonscriptions de façon à donner l'influence aux éléments conservateurs, spécifia que le premier dépidé de chaque circonscription serait nommé par le collège entier dans la curie paysanne, le second dans la curie des propriétaires, le troisième dans celle des villes, le quatrième dans la curie ouvrière. Après ces quatre, l'élection, s'il y avait lieu, devenait libre. Sept villes seulement conservaient une représentation spéciale. L'unique concession, c'était, dans toutes les curies, l'établissement du vote direct au lieu du vote à deux degrés. La réduction des députés à 442 portait sur les provinces non russes (Pologne, Caucase) et la Russie d'Asie; le Turkestan perdait toute représentation,

Le résultat escompté fut obtenu et au delà novembre 1907). La droite (289) représenta les deux tiers de la Douma. Plusieurs groupes la composaient : monarchistes ultras, affiliés à V a Union du peuple russe », partisans du retour à l'ancien régime; monarchistes conservateurs, qui ne voient dans les institutions représentatives qu'une concession gracieuse du souverain et qui réduiraient volontiers l'assemblée au rôle d'un Zemski Sobor, non permanent, strictement consultatif; ocfobristes partisans d'une responsabilité ministérielle limitée et d'une extension des droits législatifs de la Douma. Le centre comprit 33 progressistes, la gauche 67 députés (parmi eux 40 cadets); V extrême-gauche se réduisit à presque rien. Les Grands-Russes avaient élu des monarchistes et des octobristes; les éléments de gauche venaient des provinces petit-russiennes, de l'est et des Oukraines. Stolypine ne pouvait compter que sur la droite réactionnaire pour soutenir une politique qui, dans l'ordre social, ne l'était pas. Il disait à Goutchkov, chef de loctobrisme, élu président de l'Assemblée: « Tout l'avenir de la Douma dépend de la formation d'un solide centre constitutionnel ».

Sur les questions essentielles, il se constitua une majorité selon son gré. Désireux d'associer la Douma à la renaissance de la force russe, il lui soumit la réorganisation de la flotte. Malgré le Conseil de l'Empire (1), qui y dénonçait un empiétement sur les droits personnels du tzar, il admit que l'assemblée subordonnât le vote des crédits pour la construction des unités navales à la réforme préalable du ministère de la Marine (1908 . Devant le môme Conseil,

(l) En 1911, au Conseil de l'iîinpire siégeaient 74 membres de la droite ultra, 20 de la droite modérée, 48 octobristes, 17 Polonais, 10 de la gauche.

3;m; chapitre xiv

contre la coalition de la droite, de la gauche (Kovalevski) et des bureaucrates (Witte), et avec l'appui du centre, il sout int la loi agraire inspirée de Toukase du 2:2 novembre 1906, votée par le cenire de la Douma, et qui étalilit à la place du mir la propriété individuelle dans les villages où il n'y avait pas eu de redistribution de terres depuis d861. Le paysan, propriétaire à titre personnel, ne subirait aucune restriction de la part soit de sa famille, soit de la collectivité rurale (avril 1!)10). Enfin, Stolypine s'attaquait au pi"0blème nuuiicipal, qui tend à fixer les droits des administrateurs de village, à régler l'autonomie de ce village. Il facilitait la création de khoutors, entreprises agricoles autonomes, dirigées par les paysans. Il s'agissait maintenant, à la place du slar'chine (maire), nommé par le volosl, et de son secrétaire, d'organiser une municipalité, rattachée à la fois à l'administration générale et au zemstvo de district. Ainsi serait créé un zemslvo de volosl, exécuteur des mesures d'intérêt général, intermédiaire du district auprès de la population, distributeur des crédits agricoles, surveillant des services scolaires, vicinaux, sanitaires. Par là, disparaîtraient les zemskie nalchalniki, à la fois juges et administrateurs des paysans, interprètes du seul droit coutumier, trop souvent intluencés par le bon plaisir du secrétaire de volost. Le retour au système des juges de paix corrigerait ces abus. Mais, sur ce point, les adversaires de Stolypine siégeaient moins à la Douma que dans le Conseil de l'Empire.

Le régfiino Stolypine dans les Oukralnes. La Finlande. — Les rapports de Stolypine avec les allogènes se réglaient d'après cette volonté : faire triompher dans tout l'Empire les eft'els d'une pensée russe. Au Caucase, les Arméniens et les indigènes e.xclus des droits politiques par l'oukase de 1907, qui tentaient de créer à Bakou et à Tiflis une situation révolutionnaire, furent rudement comprimés. La russification s'avoua plus rigoureuse encore en Finlande et en Pologne.

En Finlande, le système remontait à 1890. La conscripliou étendue au grand-duché, la création d'un corps d'armée russe, l'affirmation du droit de l'Empereur grand-duc à légiférer seul sur les questions communes à l'Empire et au grand-duché, aboutirent au manifeste de la loi d'Empire du Ï5 f écrier 1899. 11 supprimait la Diète finlandaise, déférait toute (juestion finlancUuse d'intérêt général au Sénat de l'Empire, dont celui de Finlande n'aurait qu'à promulguer les décisions. Ainsi atteinte, la nationalité se défendit par des pétitions, qu'une délégation devait porter

à l'Empereur, en lui disant : « Nous savons que tu as, devant, toute l'humanité [à la conférence de la Haye], proclamé que la force doit respecter le droit. Or le droit d'un petit peuple est aussi sacré que celui delà plus grande nation. » L'Empereur refusa de la recevoir, tandis que le gouverneur, général Bobrikov, accusait encore la russification militaire. Les conscrits émigrèrent. 11 multiplia les mesures d'exception : journaux supprimés, écoles fermées, réunions interdites, professeurs et conférenciers expulsés, fonctionnaires emprisonnés. Les Finlandais, placés désormais en dehors de ce qu'ils regardaient comme leur droit, firent une révolution. En juin 1904, Schaumann assassinait Bobi-ikov et se tuait ; une lettre au tzar trouvée sur lui expliquait que tout Fiidandais se trouvait à l'égard de la russification en état de légitime défense. Le procureur du Sénat, Johansen, subit le même sort. Le 31 décembre, les États énonçaient les mesures indispensables au rétablissement de l'ordre : suppression du service universel établi en 1901 , des gendarmes et policiers russes installés en 1903, rétablissement des fonctionnaires finlandais, des langues suédoise et finnoise comme avant 1900, réforme des abus administratifs, « maintien des lois do la Finlande ».

En réponse, le nouveau gouverneur, prince Obolensky, jusque-là modéré, revint à la méthode répressive. Aussitôt, complots et attentats recommencèrent: contre

le gouverneur de Viborg, contre Obolensky lui-même. Le 4<"' novembre 1903, à la suite d'une grèue générale de huit jours, les Finlandais sommèrent le gouverneur et les fonctionnaires russes de disparaître. Tous obéirent. Trois jours après, un manifeste impérial rétablissait le régime conslihilionnel, abolissait les décrets de 4900-1903, confirmait l'inamovibilité des juges, promettait le suffrage universel direct, la liberté de parole, de réunion, d'association, de presse.

Ce libéralisme, imposé par les circonstances, ne dura que deux années. Dès 1907, sous couleur d'éviter entre la Douma et la Diète

Stolypini;

;l;)S ClIAPITUE XIV

liiilaiulaiso dos conflits préjndirialdes à l'intégi-ité do FKaipire, lemiiiislère russe i>récoiiisait liîmoi d(> députés fiiilaiidais au Palais de Tauride. Très hostile à la liberté de la presse, il s'elforçait de l'entraver, imposait en dehors de toute loi une taxe pécuniaire comme compensation pour la milice, abolie en 1901. En 1908, Stolyj)ine supprima tout ce qui rappelait l'autonomie du grand-duché : les({uestions linlandaises il'intérèt général (notamment budgétaires) soumises au conseil des ministres russes (2 juin); suspension des lois, môme api)rouvées par l'Empereur, sur les associations, l'instruction obligatoire, l'alcool, l'accession des prolétaires agricoles à la propriété, les droits des Israélites; refus de crédits aux institutions de bienfaisance, au service médical des enfants et aux écoles; nomination du général Sayn, ancien lieutenant de Bobrikov, comme gouverneur général. En 1910 (mars-juin), le pas décisif était franchi. La loi de législalion d'Empire, votée à la Douma malgré la gauche et une partie du centre, au Conseil de l'Empire malgré plusieurs anciens ministres, enleva à la Diète la plupart dos questions de gouvernement, y compris les douanes et les monnaies, les transports, les postes. Quatre députés finlandais siégeraient à la Douma, deux au Conseil de l'Empire. Dans la Russie constitutionnelle, la Finlande n'avait plus le droit de s'isoler.

De cette loi, Stolypinc s'est servi pour russifier complètement la u province ». Les sujets russes furent déclarés admissibles à toute fonction finlandaise. Les diètes, consultées pour la forme, qui repoussaient à l'unanimité de tels projets, furent dissoutes, les fonctionnaires russes trop tièdes révoqués et, s'ils appartenaient au clergé (comme les inspecteurs des écoles), condamnés par le Saint- Synode. L'archevêque orthodoxe de Viborg s'employait à russifier les Caréliens: des écoles primaires attirèrent les enfants par l'appât d'avantages matériels (cantines scolaires, etc.)- Ceux qui créaient des écoles libres furent dénoncés comme suspects de u propagande finnoise ». Le démembrement administratif du grand-duché commença par la province frontière de ^'iborg: deux paroisses en furent détachées et réunies au gouvernement de Pétersbourg (t9tl). Les résistances finlandaises n'empêchaient pas une « exécution » qu'api)rouvait la majorité des Chambres russes. Au surplus, la police russe, introduite en Finlande, a reçu mission d'en triompher.

Lîi l*oIoj>-ne. — Jusqu'à 1896, la Pologne avait vécu dans une situation inférieure : aucun zemstvo n'existait dans les 9 gouvernements de l'ouest, de Lithuanie, de Russie blanche et de Petite-

La RUSSIE DEPUIS LE CONGRES DE BERLIN 399

Riusie. dans lesquels une minorité de Polonais riches (surtout en Liens fonciers), instruits et actifs, et d'Israélites commerçants, dom naient nettement une majorité de paysans russes misérables. Goranykine, ministre de l'Intérieur, élaborait alors un projet de self-jovevnmenl pour la région de l'Ouest. Ni lui ni Stolypine ne purent le mener à terme. En 1903, Plehwe forma en Russie blanche et dans le Sud-Ouest des fantômes de zemslvos, non élus, au choix defadministration. Demi-mesures qui expliquent qu'aucune partie de l'Empire n'ait accueilli avec plus de faveur l'annonce de la révolut.on constitutionnelle. Les 40 députés aux deux premières Dounifs iparmi eux, plusieurs prêtres catholiques) constituèrent entre les partis extrêmes un élément modérateur. Mais ils laissaient apercevoir le désir d'obtenir légalement une large autonomie et }jeut-ètre, sous la tutelle d'un tzar libéral, une reconstitution du ( Royaume )). La véaclion nationaliste de 1907 fit évanouir ces espérances. D'une part, les (( oukases de tolérance n qui a])rogeaient, en vertu de la récente liberté des cultes (1905), les mesures destinées à entraver la propagande calholi(jue romaine, furent peu à peu annulés. De fait, cette propagande s'affirmait avec succès dans la « Russie de Kholm » (entre Vistule et Roug) ; et la polonisation progressait d'une marche parallèle. D'autre part, le gouvernement refusa d'approuver l'autonomie polonaise préparée par la Douma (1908).

A dessein, Stolypine confondait le problème avec une autre question, celle de la représentation de l'Ouest au Conseil de l'Empire. Les lois fondamentales faisaient élire les neuf membres, en l'absence de zemstvos, par vme assemblée spéciale de grands projn-iétaires. Les 9 élus furent Polonais. Les Russes réclamaient en faveur de leur nationalité (1909). Stolypine accepta donc que les membres du Conseil fussent élus par une assemblée générale, mais à raison de six Russes et de trois Polonais. Les octobristes, à leur tour, s'effarouchèrent d'un projet aussi brutal; un moyen plus (I moral » serait d'introduire dans les provinces de l'Ouest, avec quelques tempéraments, les zemstvos, assemblées démocratiques où s'expriment toutes les classes sociales. Docile, Stolypine déposa un projet (décembre 1909) qui dotait de zemstvos six gouvernements occidentaux ; la part des représentants y serait fixée d'après le chiffre des deux nationalités, russe et polonaise. La Douma préféra l'établir d'après les chiffres de la propriété foncière. Autour de ces deux solutions, la bataille parlementaire s'engagea pour de longs mois. En 1910, les vues anti-polonaises du Conseil de l'Empire triomphaient de l'atonie de la Douma, empêchée parle manque de chefs depous-

sera bout sess réformes el livrée aux impulsions des.bureaucrates(l). Pour eu linir, Stolypinc, interprétant l'article 87, mettait pour trois jours les Chambres en vacances, et promulguait, d'autorité, sa loi des zemstvos (27 mars 1914) {"2).

Ainsi s'accusent, dans l'Empire russe constitutionnel, des tendances nationalistes et une hostilité toujours plus vive contre l'élément polonais. Beaucoup de Russes n'y voient qu'un triomphe passager qui ne se soutient que par un régime de police dangereux et précaire, un paradoxe aussi à un moment où le néo-slavisue, qui aurait besoin de l'amitié polonaise pour se relier avec les Slaves d'Autriche, se plaît à rêver d'une entente avec les nationalités slaves au delà des frontières sous la tutelle du Russe, — alors que le Russe leur rend la vie presque impossible à l'intérieur c^e son État.

A CONSULTER

BÉRARD : La Russie el le Tzarisme. — Aïtoff : Peuples el langues de la Russie. — Flourens : Alexandre IIL — J. Legras : Au pays Russe. — Machat : Le développement économique de la Russie. — Henry : La question de Finlande. — Dmowski : La question polonaise. — I^olejaiev : Six années; la Russie de igo6ù igi2. — Alexinsky : La Russie moderne.

(1) Elle n'aboulilque dans son œuvre de relèvement de rinslruction (surtout populaire) pour laquelle elle n'a pas ménagé les crédits.

(2) Slolypine assassiné à Kiev (18 septembre 1911) par un jeune avocat Israélite affilié à la fois aux organisations révolutionnaires et à la police secrète, la présidence du Conseil a passé au ministre des Finances KoUovlzov.

I. Les États chrétiens depuis le Congrès de Berlin.— II. Le gouvernement ottoman. — III. Les positions nouvelles de la question d'Orient.

Le traité de Berlin avait violenté la Turquie et à la fois déçu presque tous les peuples chrétiens des Balkans ; il ne fut pas longtemps respecté. Les souverains des États émancipés tirèrent de ses articles des conséquences que les diplomates n'avaient pas prévues ; le sultan n'accomplit aucune des réformes que l'Europe avait, dans les provinces chrétiennes, prétendu lui imposer.

Tandis que les Anglais installaient à Chypre, « place d'armes » en face de Port-Saïd, un haut commissaire qui gouverna avec une Chambre de 18 membres, dont trois fonctionnaires britanniques nommés par lui, trois membres élus par les musulmans, six élus par les chrétiens (les quatre cinquièmes de la population), et réserva i)our le Trésor britannique les 92.000 livres turques annuelles que Beaconsfield avait d'abord promises au sultan, Abdul-Hamid inaugurait une renaissance islamique fondée sur l'assassinat politique et le massacre des raïas. Il posait ainsi dos problèmes à répercussion européenne, que la Révolution jeuneturque lia pas résolus.

ciiAi-nai: xv

Le MontenegTo.— L'application môiiio du traité n'alla pas

sans (linicullés au Monténégro.

l/Aulriclic on (iélcnail le débouché nainrel sur l'Adriaticiue, Cattaro, et les Albanais défendaient à coups de fusil le pachalik d'Antivari, la |)rovince de Podgorilza et Dulcigno concédés à la princi{)atité.

L'Europe dut inlerv»Miir, bloquer Dulcigno par une flotte internationale, et le prince Nicolas battit 13.000 Albanais à Giissinjé (janvier 1880).

Jusqu'à 1888, le régime d'absolutisme patriarcal subsista. Le prince se regardait comme le soldat de la Russie, qui lui envoyait armes et munitions (30.000 fusils, 10.000 revolvers, 25 millions de cartouches en 1898) avec l'argent nécessaire à Tentretieu de la cour. A cette date, une constitution nouvelle octroyée partagea le pouvoir entre le prince et une Skoiipchlina que le prince brisait d'ailleurs à la première opposition. Des procès politiques le débarrassèrent de ceux de ses sujets trop enclins à prendre à la lettre les formules du parlementarisme. C'est que le prince Nicolas Niégosch, (luoique élevé à Paris, n'est tout de même (ju'un

Nicoi.A

DE MOÎSTENEGRO

en 1841)

Xiiicoscii (Berceau tlo la famille royale ilc Moiileiietîro^

solilal niuntay-nanl à

l'image de son peuple, fort occupé à tenir en haleine ses 43.000 hommes (60.000 en temps de guerre) pour aflirmer son indépendance à l'égard de l'Autriche et de la Turquie. Le mariage de sa troisième fdle avec le futur roi d'Italie Victor-Emmanuel (1896) en fît un agent de l'influence italienne dans les hautes régions albanaises ; mais il restait un agent russe (des Monténégrins combattirent en 1904 dans l'armée de Mandchourie). L'érection du pays en royaume (mai 1910) fut de conséquence pratique nulle; car le développement économique préparé par les capitaux italiens, les ingénieurs italiens des chemins de fer, et par la libération des ports de la servitude autrichienne, qu'imposait l'article 29 du traité de Berlin, remonte à 1908. Elle tire toute son importance morale de ce fait qu'elle symbolise l'affranchissement total des Slaves dans une région où le mot de principauté désigna si longtemps des pays vassaux. Le Monténégro est aussi la forteresse possible d'une politique anglo-italo-russe menaçante pour l'Autriche.

La Serbi<'. — Milan Obreuoviteli (i8(î8-188î>). — u Le

plus grand service que l'on pourrait rendre à la Serbie, disait Garachanine, ce serait de la transporter ailleurs. » Un fait domina toute son histoire après 1878 : l'occupation par l'Autriche de la Bosnie-Herzégovine qui, au cœur même des terres serbes, barra désormais à Belgrade la route de l'Adriatique. Milan Olirenovitch qui, en 1868, avait succédé à son cousin le prince Michel et subi jusqu'à 1872 la régence de Blasnovats, Gavrilovitch et Ristitch, n'avait pris qu'une part peu glorieuse au début de la guerre contre la Turquie (1876). II fallut que l'Europe le sauvât des représailles ottomanes ; au règlement, il n'en obtint pas moins la région de Nisch, presque au centre delà péninsule. En 1882, il fut roi ; mais, aidé par la Russie, marié avec une Russe, Nathalie Kechko, ce fut pour signer avec l'Autriche un traité secret (renouvelé en 1888) qui livrait la Serbie aux entreprises de Vienne, ouvrait Belgrade et Nisch aux Autrichiens en cas de guerre, répudiait toute propagande serbe en Bosnie, Herzégovine et Croatie.

Six années durant, il gouverna sans contrôle, d'abord avec Ristitch, chef du parti libéral, et avec une Skoupchtina dont le souverain, d'après la constitution, nommait un tiers des membres. Pirotchanats, qui remplaça Ristitch (1880), représentait le parti profjressisle, adepte d'un pouvoir fort et centralisé. En face, se formait le pai'li radical des conservateurs épris des traditions serbes, appuyé sur la masse paysanne, résolu à exiger une politique d'économies et d'autonomie communale, politique russophile et

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nationale. Tout de suite, Milan les regarda comme des ennemis personnels, reproches vivants contre l'augmentation de la dette (portée de 7 à 312 millions), l'aliénation des revenus serbes aux banques étrangères, les dilapidations personnelles du souverain, les scandales de sa vie privée. 11 essaya de supprimer le parti en 1883; mais, vaincu en 1885 par le prince de Bulgarie dans les conditions les plus humiliantes, après avoir prétendu faire jouer à la Serbie le rôle d'un Piémont balkanique, il se vit abandonné des progressistes et de leur chef Garachanine (1887).

Aidé dès lors de Christitch, honinie à tout faire, il prononça son propre divorce d'avec la reine Nathalie, populaire et respectée (1888), et convoqua une Constituante, composée de radicaux en immense majorité. Elle donna le pouvoir exécutif au roi et à un ministère responsable devant une Skoupchtina législative élue par tous les contribuables. Simple comédie parlementaire qui ne trompa personne : de Pétersbourg vint Tordre d'abdiquer.

Alexandre h' (1889-1903). — Le 6 mars 1889, Milan abdiqua en faveur de son tîls Alexandre, Agé de douze ans. Les régents qu'il avait nommés, Ristitch, Protitch et Bellmarkovitch, devaient lui verser 360.000 francs par an pour qu'il vécût à l'étranger, le laisser diriger léducalion de son fds, interdire à la reine Xathalie le séjour de Belgrade. La reine protesta, en appela aux progressistes, tandis que Milan rentrait au palais et retrouvait son ascendant sur l'armée. Pour éviter la guerre civile, la régence acheta en deux traités le départ de Milan : pour 1 million comptant, il s'engagea devant la Skoupchtina à ne plus vivre en Serbie pendant la minorité d'Alexandre (1891). En février 1892, il vendit encore à la Skoupchtina ses titres de citoyen serbe et de père du roi ; une loi, cautionnée par le tzar Alexandre 111, les lui acheta 2 millions et demi, que lui versa la Banque russe de Volga-Kama. Après quoi, la régence expulsa la reine Nathalie.

A tort, -la Serbie se crut délivrée. Bientôt, Milan, ruiné, suggérait à Bistitch de se débarrasser du ministère et de la Skoupchtina radicale. Aux élections, les officiers milanistes fusillèrent des réunions électorales (août 1892). Milan réclama encore 2 millions; mais la régence ne pouvait pas les fournir, contrôlée par la Skoupchtina nouvelle, de majorité encore radicale. Béduit à soutirer 100.000 francs à la reine Nathalie, à emprunter 500.000 francs au sultan. Milan s'adressa aux officiers serbes contrôles régents « insolvables ». Le 13 avril 1893, Alexandre l''" lit arrêter les régents et nr inistres (Avakoumovitch-Bibarats), donna le ministère à son pré-

cepteur Dokitch, et se proclama majeur. Enthousiasme du peuple; mais le roi dut verser un nouveau million que Milan dépensa en plaisirs d'été.

A l'hiver, Milan rentrait à Belgrade (21 janvier 1894), rappelé par son fils qui commençait à se défier des radicaux, sortis de prison pour occuper le pouvoir. Malgré la coalition de tous ceux qui voulaient la Serbie indépendante, Alexandre rendit à Milan ses droits,

Belgrade Vue prise du Danube

lui livra les ministères, supprima pour lui plaire la constitution de 1889 avec les libertés publiques (21 mai), fit renier officiellement pour plaire à l'Autriche les <i prétendus Serbes » de Croatie et leur (( prétendu idéal national qui n'est qu'un mot vide de sens )>. L'Autriche elle-même craignit les effets de cette servilité. Alexandre éloigna son père avec une augmentation de pension et un apanage voté par la Skoupchtina (avril 1895).

Deux ans et demi, Alexandre, conseillé par sa mère, gouverna avec un ministère progressiste Novakovitch, puis radical (Simitch, décembre 1896). Il établissait le service militaire pour tous les Serbes de 21 à 51 ans (1896), signait avec les prêteurs européens des arrangements onéreux, se rapprochait de la Russie. Mais Milan, de nouveau ruiné, avait appris qu'en prévision d'une guerre bal-

CIIAIMTRK XV

kani([iH> les ministères i)atri()tos avaient économisé 12 millions déposés à la citadelle. 11 connut aussi l'accord austro-russe qui rangeait la Serbie sous l'influence autrichienne; dès lors, il menaça de la colère de Vienne. De fait, Vienne inaugura des représailles commerciales. 11 s'entendit encore avec des olliciers et rentra à Helgrade (janvier 481)8). Alexandre docile le nomma généralissime et, trente mois, le régime milaniste sévit. Le i-oi « mangeur dépeuple », aidé du ministère Vla<lan Georgevitch, terrorisa la Skoupchtina qui dut voter des

lois contre la presse et les associations ; il expédia, à raison de com- ])lots imaginaires, les chefs radicaux au bagne, obligea les patriotes à l'exil, dispersa au jeu le trésor militaire dans le konak transformé en brelan, porta la dette i)ublique à 400 millions.

BrusquemenI , la gabegie cessa.

Mme Draga Machin, ancienne dame d'honneur de Nathalie, voulut être reine ; malgré Milan, elle épousait Alexandre (5 août 1900). Elle rendait à la Serbie un double service : elle la débarrassait de Milan et lui regagnait l'amitié du tzar, parrain de son mariage. Alexandre allait-il clore ces dix années de cauchemar politique?

Mais Alexandre n'était qu'un dégénéré. Pressé de gouverner à son tour, il emprunta les procédés de son père (mort en 1900), suspendit la constitution, usa vite le personnel politique, lovanovitch, Atanaskovitch,Zinzar Markovitch et Pachitch. élimina les u radicaux de cour )) après les radicaux.

Pour sa part, Draga ne songeait guère qu'à amasser de l'argent, et à faire avancer ses deux frères dans l'armée. Ouand il fut avéré que le tzar ne recevrait pas à Pétersbourg le couple royal privé d'enfants, qu'Alexandre songeait à se donner pour successeur le prince Mirko de Monténégro, que la Serbie, humiliée devant l'Europe par le mariage môme, risquerait de n'avoir aucune part aux aubaines de l'avenir, un complot de "250 officiers, que le coloiu^l Damian Popovitch oiganisa, décida de supprimer les Obrenovilch. Dans la nuil du 10 juin 1903, 40 d'entre eux, que guidaient les

Paysans skbbes (D'ajirès une photographie)

colonels Machin, beau-frère de la reine, Mitchitch et Lazarevitch, pénètrent de force au konak, tuent le roi de quarante coups de sabre et de revolver, la reine de soixante-trois coups de sabre et de deux coups de feu, jettent les corps par une fenêtre, acclament roi Pierre Karageorgevitch. Pendant que d'autres tuaient les ministres des Affaires étrangères (Markovitch), de Tlntérieur et de la Guerre, et les frères delà reine, un ministère se formait avec Avakoumovitch et les régicides. Au matin, une musique militaire vint jouer des danses devant le konak.

Pierre V^ Raragreorgevitch (20 juin 1903). — Pierre 1^', né en 18 U, ancien officier dans Tarmée française de F Est (1870) et commandant d'un corps de volontairesen Bosnie-Herzégovine (1875), vivait à Genève lorsque la Skoupchtina l'élut roi (W juin 1903). Alors que l'Europe réclamait le châtiment des régicides et que les diplomates étrangers quittaient Belgrade, les officiers installaient au gouvernement Grouitch et Protitch, accaparaient les commandements, répétaient les violences accoutumées contre les personnes et les journaux. Les partis politiques se décomposaient : les progressistes dispersés, les radicaux divisés en vieux et en jeunes radicaux. Les finances demeuraient précaires, uniquement soutenues par l'emprunt (2o0 millions en sept ans), l'impôt triplé, les taxes créées pour payer les retraites et pensions. Bientôt, l'Autriche fermait sa frontière aux importations de Serbie, et la « guerre des porcs » amenait la misère. Comme remède, une loi qui permettait aux ministres d'emprisonner les citoyens, pour trois jours, sans jugement.

A la fin, le parti des agriculleurs imposa une politique nationale. Tandis que des traités et conventions avec la Bulgarie, la Turquie, l'Italie, rétablissaient l'exportation du bétail, les radicaux s'affranchissaient peu à peu du joug militaire, formaient des ministères d'union avec les libéraux (Novakovitch) ou de concentration radicale ;Pachitch), reprenaient leurs revendications sur la m vieille Serbie » macédonienne, leurs projets d'alliance avec le Monténégro, fie voies ferrées menant à un port sur l'Adriatique. L'annexion de la Bosnie à l'Autriche faucha ces espérances. La nation serbe se vit bloquée dans sa position à la fois danubienne et balkanique, coupée de toute issue maritime, serrée à étouffer entre l'Autriche, la Bulgarie et la Turquie ; elle réclama la guerre (octobre 1908-mars 1909), en appela aux puissances, à la Russie protectrice. Mais la Russie, assez piteusement, dut avouer d'anciens engagements et lâcher les Serbes. Le prince héritier Georges, compromis dans ce mouvement, abdiqua son titre. U fallut en revenir (ministère Milo-

vanovitch au traité de coiiiincrce avec Vienne, abandoiiuei'jusqu'aii pis-aller d'une Bosnie-Herzégovine autonome (1910), se contentcide renouer des relations normales par les voyages du souverain à Rome, Pétcrsbourg, Constantinople, Paris, se remettre au tiavail pratique qui consiste à présenter des budgets en équilibre, à reconstituer les armements en fusils et en canons pour résister à la poussée germanique, à préparer la descente toujours espérée vers Salonique et TÉgée. Pour cette œuvre, à laquelle l'iùirope ne se prêtait guère, la Serbie ne dut compter que sur les ressources d'énergie de son peuple, laborieux et économe, sobre et patient.

La Roiiuiaiiio princîèro et royale. — Jusqu'à la guerre de; 1877 qui lui procura l'indépendance, la Roumanie consacra dix années à s'organiser |)oliticiuement. En 186(5, une constitution modelée sur celle de Belgique avait partagé les pouvoirs entre le souverain et un Parlement de deux Chambres devant lequel les ministres seraient responsables : un Sénat de l'20 membres élus par les propriétaires fonciers, une Chambre des députés de 178 membres élus par quatre collèges.

Autour de cette organisation, deux partis se disputèrent le gouvernement : le parti conservateur ou des boyars, russophile, et le parti libéral, plutôt germanophile. Entre les deux, le parti junimisle, issu d'un mouvement littéraire (jui datait de 1863, n'était guère qu'une fraction du parti conservateur auquel il finit par retourner. Entre eux, au surplus, point de dilïérence de principes jusqu'à la fin du siècle, mais un antagonisme de personnes, avec plus de cohésion et de discipline chez les libéraux. Ainsi le jeu des partis régla la politique, sauf la polili(jue étrangère qui demeura sous le contrôle direct du souverain. Cette dualité sallirma bien en 1870. Les Roumains éclairés se

Cuari.es 1' (né en 1S39)

souvenaient de l'aide que la diplomatie française leur avait prêtée. Le peuple manifesta en faveur de la France, tandis que le président du Conseil déclarait que « là où flotte le drapeau de la France, là sont aussi nos intérêts et nos sympalhies ». La foule troubla violemment un banquet dans lequel les Allemands célébraient l'anniversaire de leur Empereur mars 1871). Le princ(>. Charles voulait abdiquer. Le chef conservateur Lascar Catargi l'en empêcha en formant un ministère de résistance qui renvoya les députés, conquit une majorité conservatrice aux élections de mai t 8 71 , régla les difficultés financières produites par la banqueroute du concessionnaire allemand des voies ferrées. Pendant six ans,il travailla à doter le pays des trois instruments du progrès moderne : des écoles, des routes et des chemins de fer.

Passionné pour l'armée, le prince Charles, aidé du général Floresco , l'organisa sur le modèle prussien. Le service obligatoire, de 21 à 40 ans, fournit nO.OOO hommes de première ligne pour la guerre libératrice, cl plus tard 100.000 hommes d'armée aciive répartis en quatre corps et quatre camps retranchés (1) : avec les réserves de la deuxième portion du contingent idorobanze), 300.000 hommes instruits. Cette armée, Bratiano, chef du parti libéral, ministre après Catargi (août 1876), l'engagea contre les Turcs en proclamant l'indépendance de la Roumanie [i\ mai 1877); elle les battit devant Plevna où le prince Charles commandait en chef les forces assiégeantes.

Br.ATiANO (1822-1^91) (D'aprrs une photoorraphio)

1; Biirarest, Galalz, Nainolosa et Focsaiii.

Victoire stérile d'apparence, puisque le u rapt » de la Bessarabie, roumaine, confirmé à Berlin malgré Kogalniceano, ne semblait pas compensé par l'annexion de la Dobroiidja tarlare. privée de Silistrie, estimée de valeur médiocre. Klle obligea pourtant l'Europe à reconnaître la royauté de Charles I®'' (H mars 1881). Quelques mois auparavant, la succession avait été réglée au bénéfice du prince Fcidinand, neveu du nouveau roi.

l)ôv<'l«i>|)<'m«Mit politiqiio <»1 économique. — De tous les peuples engagés dans la guerre d'Orient, les Roumains s'avéraient les plus mal traités au Congrès de Berlin, et par leurs alliés mêmes, alors que l'Angleterre et l'Autriche les avaient défendus. Ce l'ail domine leui- iJoliHque ultérieure. Par hostilité contre la Russie, le royaume adhéra aux bases générales de la politique de Vienne, malgré les persécutions du gouvernement magyar contre les Roumains de Transylvanie. Par défiance des Bulgares, auxquels il rendait néanmoins le service de les séparer territorialement de l'empire russe, il ré'tablit assez vite avec la Turquie des relations amicales qui valurent un traitement de faveur à ses Kout7,o-\'alaques tie Macédoine : la reconnaissance de leurs écoles et de leurs églises. Une telle position en faisait dans la péninsule un élément de paix, favorisait le développement politique intérieur.

Ce ne fut pas sans peine. Les diplomates de Berlin, en exigeant l'octroi des droits politiques aux Israélites domiciliés, ouvraient le champ à toutes les discordes. De fait, Bratiano dut dissoudre les Chambres dans lesquelles les Moldaves, acharnés à ne l'ien accorder aux juifs, nombreux dans leur province, voulaient que l'indigénat ne fût conféré que par une loi et à titre individuel. Les Chambres nouvelles votèrent un article 7 (à la Constitution) qui suppriuuiit pour l'exercice des droits civiques les obstacles tirés de la religion, mais enlevait aux (( étrangers » le droit de propriété (1879). Un moment, la Roumanie se vit menacée d'une commission internationale chargée, sous le contrôle de l'Autriche, de la police du Danube entre les Portes de fer et (jalalz.

Bratiano n'en fut pas troublé. 11 rachetait les chemins de fer, signait des traités de commerce avec l'étranger (1887), réglait la juridiction consulaire, créait la Banque nationale dont Campineano fut gouverneur (1880), rendait l'Eglise u autocéj)hale o sous nu synode d'évèques (188.-i), révisait la constitution en supprimant la garde nationale et la classe des électeurs à 3.000 francs d'impôts (1884). En vrai Hohenzollern, le roi aurait souhaité davantage : instaurer un régime représentatif mais non parlementaire, consli-

tuer le pouvoir exécutif en état d'équilibre exact avec la nation. Les partis, il est vrai, s'affirmaient déjà trop puissants : comme les boyars s'étaient disputé le trône, les classes riches et instruites se disputaient maintenant le ministère. Le roi, du moins, les domina en conservant aux affaires, par la dissolution du Parlement, le parti qu'il préférait. Ainsi les libéraux et Braliano tombèrent en 4SS8.

Sept années durant, de fréquentes crises ministérielles exprimèrent l'instabilité de la situation. Le roi gouvernait avec des ministères intermédiaires, junimistes, dissidents libéraux, conservateurs libéraux ou conservateurs (Catargi, Floresco). Mais après la mort de Braliano niais 1S!»I), le parti libéral s'était reconstitué autour de Démètre Stourdza. 11 reprit trois fois le ministère : de t8it5 à 1809 (Stourdza, Aureliany ; de 1901 à 1905 ; de 1909 à 191 1 avec Jean Braliano. Les conservateurs et junimistes l'occupèrent dans l'intervalle avec Cantacuzène (leur chef après la mort de Catargi, avril I899i, Carp et Majoresco, bien qu'affaiblis par la constitution d'un parti actif et moderne, les conseruaieursdémocrales deTake Ionesco (takistes).

Le développement économique de la Roumanie a été leur œuvre commune, avec certaines initiatives hardies qui se rapportent plutôt aux libéraux. Les dépenses de guerre, la construction de 20.000 kilomètres de routes, de 5.000 kilomètres de chemins de fer (de l'État ou des districts) reliés avec tous les réseaux voisins, la participation au canal des Portes de fer (1896) et à l'aménagement du Danube, la mise en valeur de la Dobroudja, reliée au royaume par le pont de Czernavoda, la construction du port de Constanza (50 millions), l'organisation d'un service maritime, portaient le budget à 500 millions, rendaient nécessaii-es de fréquents appels au crédit étranger. L'État, il est vrai, en acquitte les arrérages avec les 42 millions de revenus de ses domaines. Aujourd'hui, d'autres dépenses apparaissent, exigées moins par la formation récente d'un petit parti socialiste, que par la volonté du parti libéral de régler avec plus de justice, entre les classes sociales, les rapports économiques.

La Roumanie coiitemporaîiie. —Comme la population rurale croissait vile, les mesures prises en 4864 pour constituer une petite propriété paysanne se l'évélèrent bientôt insuffisantes. Les usuriers et spéculateurs tournèrent les lois qui avaient rendu les lots de terre inaliénables jusqu'à 1819, exploitèrent par des contrats à long terme le labeur du paysan. Une première jacquerie rurale avait précipité en 1888 la chute de Bratiano. Un tarif de douanes protec-

lioiiiiiste ('189"i), un Crédit foiuicr v\\vi\\ et un Crédit foncier urbain soutinrent la culture; une Caisse des dépôts et une Caisse d'épargne, des banques populaires de campagnes an capital de 100 millions, consentirent aux paysans des avances pour leur installation sur de nouvelles terres amodiées ou vendues par l'Ktat. Uiie crise aigué passa cependant sur le pays en 19()0-1!I01, moindre qu'en mars 1!)07, alors que le soulèvement des paysans du nord contre l'exploitation des gros fermiers souvent Israélites (en Moldavie) menaç^a d'une révolution dans Bucarest môme. Il coûta la vie au ministère Cantacuzène. Les libéraux l'arrêtèrent à coups de canon et, tout de suite, rétal)lirent la paix par des réformes sociales profondes.

La loi des conlrals agricoles fixa un minimum de salaire rui-al et un maximum du prix de fermage, pour soustraire le travail du paysan à la spéculation. Ces taux furent déterminés, les litiges jugés dans ctiaque département par une commission mixte de délégués propriétaires et de délégués paysans, présidée par l'inspecteui' agricole sous le contrôle d'un Conseil supérieur de l'agriculture. L^ne Caisse rurale à Bucarest distribue aux cultivateurs, qui s'acquitteront en 50 annuités, des terres acquises à l'amiable ou par adjudication, crée ainsi une propriété rurale. L'État et les établissements publics doivent affermer leurs propriétés de campagne, non pas aux particuliers, mais aux associations légales de paysans. Par contre, l'État, pour sauver le bétail des crises de sécheresse, attribue aux communes des pâturages ensemencés en plantes fourragères, donne 3 hectares et demi de bonnes terres à chaque école qui les doit cultiver en potagers et fruitiers. La loi interdit les trusts de fermiers et limite le droit de prendre à ferme à un total de 4.000 hectares. Intervention de l'État, u socialisation » partielle du sol, peut-être, mais légitimée par le salut public dans un pays dont, pendant des siècles, les ressources ne furent qu'agricoles.

11 non va plus de même aujourd'hui. Si les dernières réformes agraires ont accru de 40 pour 100 la valeur de la terre en allégeant les charges de qui la cultive, Vindustrie (filatures, verreries, métallurgie), surtout l'industrie du pétrole, dans laquelle est investi un capital de 300 millions, transforme la physionomie de cette « latinité » d'Orient. Adossée à deux empires qui détiennent une bonne part des 0 ou 7 millions de Roumains (( non rachetés », liée cependant à l'Autriche j)ar une convention défensive (1891), intéressée au premier chef à l'équilibre de la péninsule qu'elle suspectait depuis longtemps le Bulgare de songer à rompre en se portant vers Constantinople ou Salonique, la Houmanie utilisa la paix (1878-1912^ poui- devenij' la ))nissance militaire et économiiiue [prépondérante

sur le Danube balkanique. A l'écart des politiques que son roi estimait aventureuses, et pour accroître sa force môme, elle n'a voulu être qu'un État qui s'enrichit.

La Bulgarie. — Alexandre I^- (1879-1886). — A Gladstone, qui dénonçait les atrocités bulgares, la Porte répondait: a Les Bulgaresn'ont pas à se plaindre, puisqu'ils n'existent pas (I) ». Les victoires russes créèrent la principauté de Bulgarie et, tout de suite, les 2 millions de Bulgares atTirmcrent, avec leur existence, leur capacité à se gouverner et leur impatience delà tutelle russe au sortir du joug ottoman. Alexandre II souhaitait une organisation qui désarmât le futur souverain devant le peuple d'une Bulgarie vassale et rendît nécessaire l'arbitrage de la Russie. Dans un pays hier encore esclave, où n'existait constituée qu'une aristocratie de chefs de familles, de principaux des villages, de dignitaires de l'Église (la seule influence politique), l'assemblée des "231 notables (dont 11 évoques et 21 membres nommés par le prince Dondoukov- Korsakov, commissaire impérial après la mort du prince Tcherkassky) réunie à Tirnovo sous la présidence du vieux métropolitain de Viddin, vota un slalul organique improvisé pav des juristes russes qui instituait une démocratie presque illimitée (16 avril 1879). Le droit de vote égal et direct appartint à tous les Bulgares de 21 ans, le pouvoir législatif à une assemblée unique iSobranié) de députés âgés de 30 ans élus pour trois ans, chargée de voter les lois et le budget. Un prince exercerait le pouvoir exécutif avec des ministres responsables devant l'assemblée. Toute modification à cette conslihiHon de Tirnouo ressortirait à nn grand Sobranié d'un nombre double de députés. Entre cette démocratie, à peine menée par quelques intellectuels échappés de ses universités qui réclamaient en tumulte la révi-

Alexandre I»' (de Baltenbcrf')

(1) Pendant quelque temps, ce fut un jeu pour les oisifs de la diplomatie ([uc de répondre à la plaisante invitation : <• Cherchez le Bulgare. »

sion du Irailé de UoiVui, la nh.nion delà lîoumélie et de la Mactdoine, et le prince étranger à son peuple, la Russie semblait préparer le conilit inévitable. En tout cas, mal-ré les inlri-uos des consuls anglais et autrichien, le prince Alexandre de Battenberg (de Hesse-Darmstadt), neveu de la tzarine, qui, lieutenant de dragons, avait co.nbattu devant Plevna dans le corps de Krndner fut prclére a Iro.s autres par le Sobranié commecandidat russe (29 avril).

Tandis que les troupes du tzar évacuaient la principauté (5 mai-3 août), des bandes de brigands turcs ou albanais, sortis de Constantinople ou de la Dobroudja,la mettaient au pillage; des foules errantes arrivaient de Bosnie- Herzégovine, de la Macédoine remise sous le joug turc, dans un dénuement complet. Point d'administration, ou anarchique : des magistrats révoqués ne craignirent pas de condamner correctionnellement le ministre de la Juslice. Rien à attendre des agents diplomatiques (sauf du Français, désintéressé). Quant aux Russes, sous couleur d'organiser l'armée et de <( mettre on valeur le pays », ils se ruaient à l'exploitation de toutes les affaires d'argent (banques, voies ferrées) : financiers, trafiquants, ingénieurs russes en exigèrent le monopole. Alexandre, loyal, jeune et sans appui, réduit à iormer son premier ministère « conservateur » Bourmow d'hommes de valeur médiocre, avec le général russe Parensov à la Guerre, se vit dès le premier Sobranié en face d'une majorité d'opposition qui élut Karaveloff comme président. Le prince gagna Pétersbourg demander la levée de la tutelle russe et l'autorisation de réviser le statut; il subit un ministère Zankoflf-KaravelofT qui éliminait ses conseillers étrangers, luttait au surplus contre les intrigues russes. Le 9 mai 1881. Battenberg le renvoya, suspendit la constitution, convoqua un grand Sobranié qui lui donnerait des pouvoirs constituants, gouverna avec un cabinet con.servateur et le général russe Ehrenroth, successeur de Parensov. Dautres, Sobolev et Kaulbars, arrivaient avec ordre d'Alexandre 111 de russilier la Bulgarie, accaparaient les ministères et la régence en l'absence du

GLiNliUAI. IVAUI.BARS

prince. Alexandre s'appuya sur une coalition libérale-conservatrice pour éliminer les généraux russes, qui partii^ent l'insulte à la bouche (24 septembre 1883). Dès lors, le tzarisme et le comité panslaviste de Pétersbourg décidèrent sa perte.

Révolution de RoiiméUe orientale et guerre des Balkans (188d). — Le succès même de la révolution rouméliote la précipita. Depuis 4879, un parti « unioniste » agitait la Roumélie

PmOT ET SA FORTERESSE

orientale, avec la connivence du gouverneur Vogoridès (Aleko-paclia), ancien candidat au trône bulgare, et du Bulgare Karaveloff, devenu maire de Philippopoli. La Russie les combattait depviis le dépari de SOS généraux. Le 18 septembre 1885, le « patriote d Stoïanoff chassa le nouveau gouverneur Gavril-pacha, proclama l'annexion à la Bulgarie, appela le prince Alexandre qui, surpris d'abord, se proclama dans Philippopoli « prince des deux BulgariesD. Le tzar s'en offusqua, hostile à tout ce qui pouvait grandir la nation a ingrate », c'est-à-dire patriote et désabusée de l'exploitation. La Grèce armait en Thessalie. Milan de Serbie déclara la guerre. Non seulement il accusait la Bulgarie de donner asile aux chefs radicaux qu'il com- Ijattait dans le royaume, mais, plus résolu que le sultan lui-mémo

flIIAPITRE XV

• Itii neboup:oai« pas, h niaiiilciiir l<"s IJoiinK-liolos sons lo joug imisiilinaii au nom de « lV'(|uilil)r(' balkaiiHiiic d, il lança 40. OOU hommes sur Vitldiu el Sofia (li novemhio . Siivnitza l'arrêta net.

De Roumélie, Alexandre et BenderefiF y transportèrent rapidement 82.000 soldats. Par suite du rappel des 183 offîciers supérieurs russes, de jeunes capitaines .-ommandaient les régiments ; ils débordèrent en avant de Slivnilza la gauche serbe, que i)oursuivit le corps indépendant du capitaine Panitza, et la refoulèrent sur Tzaribrod{i9 novembre). Les jours suivants, Alexandre en délogea Milan, le battit encore à Pirot (27 novembre) et marcha sur Nisch. L'Autriche, protectrice de rObrenovitch, imposa un armistice, puis la paix de Biica- /rs/(8mars 1886). Battenberg, outre la gloire pour sa jeune armée, y gagna la Roumélie qu'on ne lui disputa plus.

Mais la rancune d'Alexandre III veillait. Pour la servir, les plus jeunes officiers bulgares, sortis des écoles de cadets de Pétersbourg. enlevèrent, avec la complicité de Karaveloff, président du Conseil, le prince, qu'ils entraînèrent au Danube et livrèrent à des gendarmes russes (21 août). Ils le menèrent à Reni (Bessarabie^ Mais l'armée lui restait fidèle ainsi que le Sobranié. Stambouloff, président, renversa Karaveloff, rappela Alexandre qu'acclamaient Bulgares et Rouméliotes. Le tzar refusa de le reconnaître. Alexandre remit aussitôt le pouvoir à une régence que présida StamboulolT (7 septembre).

Fordiiiaïul l*^'' (1887). — Stambouloff gouverna dix ans. Sans culture, mais patriote, il voulait secouer à la fois la tutelle hautaine du tzar et la suzeraineté ottomane, rendre « la Bulgarie aux Bulgares )). Les délégués qu'il envoya fStoïloff, Grécoff, Kaltcholï) plaider dans les capitales la cause de la principauté, trouvaient médiocre accueil, sauf à Berlin et à Vienne. Il brusqua les choses en faisant élire par le grand Sobranié de Tirnovo (18 novembre) le prince Valdemar de Danemark, beau-frère du tzar, contre le prince de Mingrélie, que le général Kaulbars venait appuyer ouvertement au nom d'Alexandre III. Mais Valdemar refusa l'élection. Stambouloff fusilla ou emprisonna les agents du parti russe et, pour déjouer les intrigues de Pétersbourg, proposa au Sobranié le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, officier autrichien (7 juillet 1887j. Le 23 août, Ferdinand prêta serment à la constitution. Ni le sultan, ni l'Europe, par complaisance pour la Russie, ne le reconnurent ; mais la Russie n'osa pas risquer une guerre avec l'Aut riche-Hongrie pour se donner la .satisfaction de le renverser. Et Ferdinand, tenu à beaucoup de réserve, épiant les occasions de

reprendre le contact avec les puissances et le sultan suzerain, laissa gouverner Stambouloff. Le a dictateur », énergique et sauvage, acharné contre le parti russe, se débattait au milieu des conspirations ; il déposa le métropolite Clément, réprima le complot du major Nabokoff, fit exécuter le major Panitza (février 1890). En 1891, menacé d'assassinat, il faisait arrêter 800 personnes, en torturer un grand nombre, exécuter quatre, condamner d'autres aux travaux forcés. Ouand le prince se sentit assez solide dans le pays, assuré par le succès stambouloviste lui-même contre un retour ofîensif de la politique russe, il se sépara du dictateur (mai i894j et confia le pouvoir aux conservateurs (Natchevitch, puis Stoïloff, septembre 1897), qui détendirent le système. Stambouloff avait succombé, poignardé au visage par des hommes masqués (18 juillet 1895).

Ferdinand pouvait dès lors se rapprocher de la Russie et du nouveau tzar Nicolas II. Dès 1889, il avait renoué à titre officieux avec Constantinople et Vienne, obtenu pour quatre évoques bulgares de Macédoine des bérals d'investiture (1890). A l'intérieur, la révision de la constitution (mai 1893), qui admettait que les enfants à naître du mariage du prince avec une princesse de Parme fussent catholiques, la réforme électorale qui restreignait le nombre des députés (élus pour cinq ans à raison de un pour 20.000 habitants), consolidaient le pouvoir exécutif. Le baptême orthodoxe du prince Boris, dont le tzar fut parrain (14 février 1896), amena la réconciliation avec Pétersbourg, que suivit la reconnaissance par la Turquie (2-4 mars) et par les puissances.

Stambouloff (1653-1895) [Phot. Karastojanow)

Le royaume de Biilgrarîe. — Restait à rompre la fiction qui rattachait, sous la forme cfun tribut annuel et par le titre de vali conféré au prince pour la Roumélie orientale, la Bulgarie vassale au suzerain. Ferdinand n'utilisa f>as la crise ottomane de 1896-1898. 11 se fit |)ayer |)lutôt sa neutralité par de nouveaux bérats en

FEYEL. II. 14

ils

CHAI'lTKr: XV

MactWIoilU' ; ol il prolita de lorcasion pour lorlifior raniiôe. La loi de ISSU, tUahlissanl la conscriplioii pour tous les Bulgares de '21 à 45 ans, donnait 43.000 hommes en temps de paix et une mobilisation de -JOO.OOO hommes Le prince la porta à 9 divisions appuyées sur trois camps retranchés (Sofia, Viddin,Choumla), pourvues i\i' fusils autrichiens et de nouveaux canons d'Essen et du (Ireusot, encadrées [)ar des olMciers instruits suivant les méthodes fran(jaises. 11 aurai! ainsi 375.000 hommes pour soutenir soit la guerre

brutale, soit les campagnes diplomatiques. En attendant, la Bulgarie signait, en son nom propre, des traités avec la France, l'Angleterre, l'Autriche, TAUemagne et l'Italie, liguraitaux Conférences de la paix de 1899 et de 1907.

Neutre encore pendant les troubles qui depuis 1902 ensanglantaient la Macédoine, bien que les bandes bulgares trouvassent sur le sol de la principauté un abri naturel, résistant aux velléités d'intervention de ses ministres (KaravelolT. 1901 ; Daneff, l'.tO'i ; Petroff, 1903; Pelkoff, 1900; Goudeff, 1907), Ferdinand attendait son heure.

Elle arriva après les défaites russes de Mandchourie, alors que la prudence conseillaitau petitiils de Louis-Philippe de s'entendre avec l'Autriche pour les règlements balkaniques. Il suffit dun affront Infligé à l'agent bulgare à Constantinople et d'une grève des employés des Chemins de fer orienkiux, dont la ligne, propriété ottomane jusqu'à Bellova (100 kilomètres de Solia). constituait une enclave turque en pays bulgare. Le ministère Malinoff occupa la ligne, la fit exploiter par des soldats, refusa de la rendre, la grève terminée, offrit une indemnité que la Turquie repoussa, en invoquant les puissances. Ferdinand, s'étant concerté avec Frani:ois-Joseph, qui se résolvait alors à l'annexion bosniaque, proclanui Vindependance de la Bulgarie, érigée en royaume (3 octobre 1908). La Turquie protesta; la Russie devait la dédommager plus tard, en lui remettant l'arriéré dû sur l'indemnité de guerre de 4878, dont elle consentait l'avance au nouveau royaume. Ainsi se faisait re-

FkHDIMAiND l" A SOiN AViiNEMliNT

(né en 1861)

Phot. Pin

connaître par l'Europe (2 mai 1909;i un État centralisé et national. Artisan de paix réaliste, mais consacrant à son armée, en vue des conflits possibles, le quart d'un budget de 300 millions, il permettait et suggérait au « tzar des Bulgares » des ambitions qui dépassaient les 97.000 kilomètres carrés du royaume, « grande et gloi'ieuse puissance, jadis ».

La Bulg-arie contemporaine. — Bientôt, de ce travail d'émancipation, les conséquences apparurent. D'abord, dans un pays où les partis politiques ne sont pas moins de douze, depuis les nalionalisles (Guéchoff), les progressistes (Daneff), les libéraux (Radoslavoff), les slamboulouisles, jusqu'aux démocrates (MalinoflC), aux socialistes et au bloc agraire, la révision constitutionnelle de juin 1911 renforça le pouvoir du souverain en lui donnant le droit exclusif de conclure des traités, réduisit à quatre années la durée du mandat législatif. D'autre part, une paix de trente ans régénéra le Bulgare, qui (( aime le travail et court après l'instruction » et qui se satisfait grâce à une profusion d'écoles; elle créa une Bulgarie nouvelle outillée pour vme mise en valeur économique. Tandis que des Français organisaient les finances, aménageaient le port de Boui'gas, l'État construisait ou administrait 1.500 kilomètres dévoies ferrées, facilitait pour les agriculteurs l'achat du matériel, des semences et du bétail. Toute une législation développait avec métliode les industries nationales, réglait le régime des douanes et des transports de manière à favoriser l'entrée des matières premières, exemptait pour quinze ans des droits fonciers et de la patente, du timbre des contrats, des droits d'entrée sur les machines, toute fabrique employant un capital de 25.000 francs ou 25 ouvriers, leur donnait la préférence pour les adjudications de l'État et des communes, poussait à l'exploitation des houillères de Sofia et des gîtes métallifères, aménageait à la fois dans les montagnes l'exploitation des forêts et celle delà houille blanche. L'ancienne Sofia rasée, ime capitale moderne sortait de terre après 189.3 autour. du palais royal. Nulle part en Elurope l'action personnelle d'un souverain n'a plus fortement aidé une nation ressuscitée d'hier à s'adapter à la civilisation moderne.

La Grèce. — Pour réaliser l'agrandissement thessalien, que l'armée grecque n'aurait sans doute pas seule arraché aux Turcs en 1877, il fallut l'arbitrage d'une conférence diplomatique (à Berlin, février •I88O1. Elle attribua au royaume la Thessalie entière et le district ù'Avta .-n Epire (13.000 kilomètres earréset 300.000 ha-

4l>(l CHAPITRE XV

l)ilaiits). C'était trop peu pour l'appélit dos politiciens qui, jiisfpie-là occupés à renverser tour à tour Tricoupis et Conmoundouros, n'en formaient pas moins des rêves pauhelléiiiqnes et, en vertu du principe des nationalités, revendiquaient pour le futur empire athénien toutes les côtes de l'Kgée, en Europe et en Asie. Tricoupis s'imposa pour une politique de progrés (188-2-1885 et 1886-1890). Il voulait outiller la (irèce en voies ferrées à relier avec le réseau européen, en canaux (le canal de Corinthe), en i-essources militaires. I.a (irèce arma en effet à la frontière pendant la l'évolution rouméliote, mais sans résultat. Tricoupis s'adressa vainement aux puissances en faveur des Cretois révoltés (1889). Sa prudence diplomatique lui fut reprochée quand le Sultan reconniit en Macédoine l'exarchisme bulgare au détriment du patriarcat œcuménique. Ses successeurs (1890-1896 , tout en accumulant une dette de 7"20 millions dont ils ne payaient plus que 30 pour 100 d'arrérages, n'en guettaient pas moins une crise du régime hamidien, qui ouvrirait prétexte à quelque annexion profitable. Après un dernier ministère Tricoupis (1892-1893), la Grèce crut l'heure venue en 1897, lorsque la Crète, instruite par l'exemple de l'Arménie, tenta de rejeter la brutalité ottomane. Elle n'y trouva que le début d'une crise, qui dura jusqu'à 1911.

La crise parloiiKMitairo et iiiilitairo ot le relèvement national. — Les défaites de Thessalie déterminèrent un malaise politique qui se traduisit par l'instabilité du pouvoir, l'émiettement des partis autour de purs politiciens, le discrédit jeté sur l'armée et ses chefs, une sorte d'éclipsé du sens des réalités helléniques. Cependant, l'Europe encourageait (quoique sans franchise) les vues nationales sur la Crète. Elle y nommait haut commissaire un nis du roi des Hellènes. Le roi lui-même désignerait les successeurs ; ainsi serait reconnu l'intérêt qu'il u doit toujours porter à la prospérité de la Crète » (1906). Des officiers grecs y organiseraient la milice et la gendarmerie. Bientôt la commission executive Cretoise gouverna au nom du roi Georges (1908) et lui prêta serment.

A ce moment, la Grèce manquait de sombrer dans l'anarchie. Depuis 1897, les chefs de partis n'avaient installé au pouvoir que des équipes personnelles, dépourvues de stabilité: Théolokis 1899 après Rhallis et Zaïmis, puis de nouveau Zaïmis ( 1 901 ), Théotokis( 1 903 \ Rhallis et encore Théotokis (1905). .Vlors les officiers entraient en scène, esquissaient un pronimciamirnlo à Salamine. constituaient une lidue inilihiirc i\\\'\ poussait aux affaires, soutenait ou renver-

sait Rliallis, Mavromichalis, Dragoumis ^1907-1909), imposait dos mesures révolutionnaires, enlevait leurs commandements aux princes royaux. Des ol'dciers en armes forçaient la Chambre à voter une réforme administrative, qui augmenterait le pouvoir politique de l'armée : « Le peuple, déclarait la ligue, a transféré à l'armée l'autorité et le pouvoir... Organe de la volonté populaire », elle réaliserait (c cette volonté jusqu'à ses extrêmes ». Coup d'État militaire qui menait à la dictature et, par l'abdication prévue du roi, à la décomposition de l'État.

Dans cette impasse, le salut vint do l'extérieur. Le chef du gouvernement Cretois, Venizelos, préconisait une révision de la constitution dans les formes légales et monarchiques. L'opinion s'y rallia, élut à l'assemblée révisionniste une majorité de ((populaires » décidés à appuyer Venizelos, rendit fatale la dissolution de la ligue militaire. La Crète cependant prétendait aussi envoyer des députés à la (( double Chambre », et la Turqiiie menaçait de la guerre. A la tribune, Dragoumis, très pessimiste, pouvait évoquer le souvenir de la Pologne. La France et l'Angleterre empêchèrent la guerre, et Venizelos prit la présidence du Conseil (17 octobre 1910).

Venizelos, décidé à supprimer les abus dans leur racine, s'assura, par des élections nouvelles, une double Chambre plus homogène qui vota la révision (mars 1911). La consliliilion révisée sépara avec soin les pouvoirs. A défaut d'un Sénat, un Conseil d'Étal à pouvoirs étendus donne son avis sur les projets de lois et de décrets, devient tribunal administratif et conseil suprême pour les fonctionnaires. La réforme judiciaire soumit les juges au Conseil supérieur de la magistrature ; la réforme adminislralive subordonna les agents publics à des conseils spéciaux qui règlent dans chaque ministère les promotions et les mutations. Fonctionnaires et officiers furent exclus du Parlement. Entre temps, Venizelos, fort de la confiance royale, rétablissait le crédit, présentait un budget en excédent de recettes, empruntait en France les L^O millions nécessaires à l'outillage militaire et naval, confiait à unc^ mission française l'instruction de l'armée, celle de la marine à l'Angleterre, à un spécialiste autrichien l'organisation du service des eaux et forêts, à des officiers italiens celle de la gendarmerie, créait un minislère de VAgriculhire et de l'industrie avec une Banque agricole et un Crédit foncier. Par des mesures de vigueur, il étouffait l'agitation renaissante de certains éléments militaires autour du colonel Lapathiolis, ancien ministre de la Guerre, ainsi que les discussions byzantines sur la langue <( épurée » et la langue populaire. De môme, ayant renoué les relations avec la Roumanie et la Bulgarie, il entrepre-

422 CHAIMTRF. XV

nail lie réfornior rouseif^nonu'iit, la législation ouvrièro ot agricole pour le dessèchement des marais et la constitution d'une petite propriété rurale en Tlicssalie. Dans le silence enfin obtenu des discordances politiciennes, révolution normale du pays reprit par un accord rélléchi et enthousiaste entre le pouvoir exécutil' renforcé et l'optimisme de la nation régénérée. L'hellénisme y relr<Mnait des promesses d'avenir.

IL — Le gouvernement ottoman.

De 187G à 1909, la question d'Orient a changé de caractère ; elle est devenue la « question du sultan ». A mesure que s'éloignait la menace d'un conllit européen à Constantinople, que les puissances s'intéressaieid davantage à l'Afrique et à l'Extrême-Orient, le sultan Ahdul-llamid, arrivé au pouvoir au prix de deux révolutions, procédait par les moyens les plus brutalement autoritaires à une restauration de l'Islam. Inauguré dans le mensonge, continué dans la ])euret la cruantc', aidé de l'espionnage et du meurtre, le règne devait soml>rer dans la honte en léguant à ses successeurs un tel héritage de vols et de crimes (ju'un autre régime, grevé d'un tel héritage, ne parvint même pas à s'implanter. Revanche inattendue, au début du XX^ siècle, de la barbarie asiatique.

Le régime hainidioii. — Doux, poli, froid, d'humeur égale, très intelligent, mais de culture nulle et grand lecteur de romans feuilletons, Abdul-Hamid II s'atTu'ma musulman exact, de piété austère, capable au surplus d'un charme personnel qui trompa nombre de diplomates, et d'une ténacité l'éalist»* en a'tïaires. 11 rêvait demettrcMin terme au déiuembrement continu qui, de façon sournoise ou déclarée, rétrécissait depuis cinquante ans l'Empire, et. par un despotisme sans fissure, île reconstituer le pouvoir islamique du /H/d/sc/u/A. Entouré de derviches, d'oulémas et de sorciers syriens (comme Aboul-IIouda, incarnation du fanatisuu* populaii'e), il fut l'homme des séminaires et des mosquées de Stamboul, des couvents il'Asie Mineure, des confréries de Syrie et d'Egypte. Annihilant la Sui)lime-Porte qui autrefois administrait, il concentra, aiilt* de Koutchouk-Said-bey, secrétaire (qui sera six fois grand vizir , puis d'Izzet-bey, tous les pouvoirs au u Palais u, bohème de chambellans, de scribes, de cheikhs, d'Albanais, de'l'cherkesses, d'Arabes, applitpiés à renseigner le Maître sur les mille dt-lads des t'-véne

i-ÏA

meiits quotidiens. Il gouverna par lui-même, en bureaucrale soucieux d'augmenter son domaine personnel par des usurpations et des confiscations (il devint propriétaire du sixième des terres de lEmpire), par des intérêts pris dans les entreprises industrielles, les emprunts et les concessions, les postes et les douanes, le péage du pont de Stamboul. Tout passait à payer les (( gens d'Yildiz » promus maréchaux, amiraux, conseillers d'État.

D'après ce modèle, les fonctionnaires razzièrent le musulman et le raïa. Dans le discours d'investiture qu'il composa pour le Sultan, Midhat-pacha avait bien inscrit les mots de constitution, légalité, réformes, progrès :

mais quand, après la guerre russe, le Parlement, pourtant docile, des Evel, effendim (oui, monsieur), s'avisa de réclamer l'apijlication de la constitution, lorsque, dans le Divan exîraordinaire du 14 février 1878, Ahmed-efîendi, chef des marchands de doublures, eut parlé durement, Abdul-Hamid s'en débarrassa. Plus de Parlement à craindre pour les agents qui voulaient <( manger ». Quatre grandes d mangeries » s'organisèrent : « mangerie »

de l'armée, laissée sans solde, sans habits, sans souliers (sauf la (iai'de et le corps de Constanlino{)le), racolée parmi* les paysans trop pauvres pour payer le bakchich aux enrôleurs; —de Injustice, devant laquelle le faux témoignage devint un gagne pain et qui, en l'absence de cadastre, déclara vakoufs (biens de mosquée) ou biens d'État les terres de qui ne c payait » i>as ; — des routes et corvées, sans que les routes fussent construites ; — de l'impôt (foncier, dîmes, etc.) réglé d'après la fantaisie des gens en place. Qui résistait ou rappelait les promesses de 1877 et la grande Loi (en 327 articles: des vilaijels de la Tunjuie d'Europe, tombait sous l'espionnage, se vouait à la proscription. Tels Midhat-pacha, déporté en

Abdul-IIamid 11 (né en 1842)

J2t CllAl'ITRE XV

Aiiil)iceii 1877, égorgé piii- ordre en 1883; Saïd-))acha, traque justfiri» l'ainltassade d'Anglelerre où il trouva refuge ; les 2.000 étudiants en théologie jetés au l>os|»liore en 1892. Le sultan n libéral » de 1877 vivait dans Vildiz-Kios/i, sous la garde de Kourdes et d'Albanais privilégiés (les Hamidié.s), dans l'épouvante des attentats (il avait proscrit la lumière électrique, à cause des dynamos), sans coucher deux nuits dans le même appartement, confiant dans sa seule police formidable. Une moitié de la Turquie gagna sa vie à dénoncer l'autre.

Abdiil-Haiiiid et l'Europe . — En 1878, l'Europe avait partagé l'Empire ottoman ; elle ne le « protégeait » plus. Abdul-Hamid prit figure de souverain indépendant, très habile, par instinct de défense, à exjjloiter les divisions des puissances. Jusqu'à 1890. dominé par la crainte de l'Angleterre et de la Russie, il gouverna contre la Russie, d'accord avec la Triplice en Europe, avec l'Angleterre en Asie. Kiamil-pacha, grand vizir (1886-1891), se lit garantir par Londres l'intégrité de l'Empire en promettant pour les chrétiens d'Asie des réformes qui ne vinrent pas. En 1891,1a Duplice franco-russe équilibrant la Triplice, Abdul-Hamid se rapprocha de la Russie, ouvrit les détroits à la k Hotte volontaire » d'Odessa, échangea des ambassades d'apparat avec Pétersbourg et Livadia, l)eut-ètre un traité secret renouvelé d'Unkiar-Skélessi. A l'Allemagne, il confia l'organisation de l'armée. A tous «sauf aux Anglais) il fit gagner de l'argent dans les chemins de fer (Constantinople à Sofia et à Salonique, Salonique à Monastir, lignes d'Asie Mineure et de Syrie, sans compter le Bagdad, mais en exceptant la ligne du Vémen, Damas-La Mecque, entreprise musulmane réservée aux capitaux et aux ingénieurs ottomans), les ports, ([uais et docks de Constantinople, Smyrne, Salonique, Beyrouth. Mais il refusa les concessions de mines par crainte d'une révolte d'iiillanders comme au Transvaal. Avide d'argent européen, il souffrit que l'Europe (I mît en valeur l'Empire ottoman ».

L'Europe, qui prêtait gros et allouait de forts pouri)oires, même au sultan, prit hypothèque financière sur l'Empire. Comme, depuis 1876, la Turquie ne payait plus ses coupons, le décret de Moiiharrem (20 décembre 1881) atïecta au paiement des emprunts les monopoles du sel et du tabac, du timbre et des spiritueux, l'impO>t de pêche, la dîme des soies, certaines patentes, les tributs des vassaux, et créa la Délie ollomane. Le Conseil d'administration, formé des délégués des créanciers allenuuids, anglais, autrichiens, fran- (jais, italiens, devint un ministère international, la u Sublime-

Dette )), comme l'appelaient les Ottomans qui n' <( y prenaient )) pas. Elle perçut les impôts, les dîmes sur les chemins de Ter. les revenus de trois emprunts.

Ainsi l'Europe s'enricliissait aux dépens de la misère turque ; car la Dette, ni la (( Banque impériale ottomane » n'arrivaient à mettre en ordre, en l'absence de budget, d'inextricables finances. Le déficit annuel atteignait sans doute 50 millions; la dette flottante était incalculable, les caisses vides ; les fonctionnaires, non payés (sauf les espious du palais qui spéculaient sur les l'usils, les bateaux, etc.), mouraient de faim. Or, Abdul-Ilamid, pour éviter d' (( être un nouveau khédive », plaçait ses millions en Allemagne et flétrissait les u félons ») qui rêvaient d'un contrôle linancier. L'adaptation européenne ne servait donc qu'à doubler ou tripler la « mangerie ». Après 1890, les mécontents, « Jeunes Turcs ->, chrétiens, jeune armée (dont les officiers étaient pourtant élevés de dix à vingt ans aux frais du souverain) accusèrent (( l'homme» d'être un voleur et un Iraître.

Les massacres (l'Ai'iiiéiiîe (1894-1806). — 11 se révéla le (( Sultan assassin », capable de préméditer l'extermination méthodique et persévérante de la nation arménienne. — .lusqu'à 1890, les Arméniens nestoriens, partagés entre l'Empire russe et l'Empire ottoman, avaient eu plutôt à souffrir de la Russie dont ils occupaient l'une des routes de descente à la Méditerranée, à travers la grande Arménie (Sassoun) et la petite Arménie (Zeïtoun), du Caucase vers Alexandrette. Tandis que la Porte promettait des réformes pour ses Arméniens, Pétersbourg tentait de russifier les siens dont il se défiait pour leurs relations de commerce en Europe et en Perse, leur capacité à s'enrichir en achats de terres, leur volonté de demeurer une nation. U les déporta en Sibérie, ferma leurs églises et leurs écoles, les annexa de force à l'orthodoxie. Les Arméniens du Caucase envièrent alors ceux de Turquie, la (( nation fidèle » qui, de 1880 à 1890, remplissait fonctions et ministères et, se défendant bien, grâce à l'ambassade anglaise, contre les vexations et les mangeries, ne réclamait pas les réformes.

Mais les Arméniens d'Europe avaient fondé VHinlchak (1887), vaste association qui se proposait de développer l'idée nationale en Turquie et au Caucase et, en respectant le sultan, de lutter contre préfets et gendarmes voleurs, collecteurs d'impôt rapaces et brigands Kourdes. Beaucoup s'allièrent avec les nihilistes. Abdul-Hamid, inquiet, repoussa le plan de réformes arméniennes de

CHAPITRF XV

Saïil-I'acha (1887), décliaîna contre k's Arméniens du distrid ilc Van les Kourdes musulniaiis 4888) qui rançonnèrent, conveitircrit à l'Islam par la violence. Exaspérés par la plainte du patriarclic arménien et du h Conseil de la Nation », ils profanèrent les églises d'Erzeroum, tuèrent ou blessèrent 300 chrétiens (1890).

Dès lors, les comités arméniens (dont un nouveau, le Trochnh, à tendance révoUdioiniaire i-éclamèrent l'autonomie pour lc\ir Monlenegro d'Asie Mineuie, cnli-aluèrent les indirtérents, préparèrent la résistance dans le Zeïlouu il89'2). Abdul-Hamid s'affola.

élimina les fonctionnaires arméniens, emprisonna, bannit ou tua huit évéques ou métropolitains et 100 prêtres, traita en relielle le patriarche Ismirlian, <<nitisqua les cimetières, envoya 1.200 Arméniens au bagne, en fit pendre 300, enlever femmes et filles, rançonner les riches (jui refusaient de payer l'impôt deux fois (août 1894). Les Ilamidiés.

triés parmi les Kourdes les plus féroces ( u ce sont de vrais cosaques », constatait le Sultan), s'abattirent sur trente villages pour en faire un charnier. Abdul-Hauiid décora leur chef, Zekki-pacha, rejeta le nouveau projet de réformes de mai 1895, fit fusiller ou assommer à coiqjs de bâtons '2.000 Arméniens qui, à Constantinople, les réclamaient devant la Sublime-Porte 30 septembre) et ordonna h; massacre. Trois mois durant, de Trébizoude à Mersina, de Van à Diarbékir. le Maître ayant « permis de tuer les Arméniens », les muezzins signalèrent aux gendarmes, officiers (Falk-pacha, Nazif-pacha) et soldats massacreurs les maisons à incendier, les hommes à pendre, enduire de pétrole et llamber, les femmes et enfants à éventrer, écorcher, dépecer, écai-teler. La machine à tuer montée j>ar le u Palais » avait fait 30.000 viclinu's. La misère en ajouta 70.000.

L'Europe se taisait ou à peu près. Pendant que les assassinats continuaient, l'Angleteirr. directement sollicitée et d'aboi-d p.ir In

CONSTANTINOPLK. La ÎMULIME-l^

(Résidence du grand-vizir)

nombreuse colonie arménienne de Manchester), mais calomniée dans les journaux européens « éclairés » par la diplomatie hamidienne, en appelait, après enquête de ses consuls, à une entente des puissances, invoquait la France et la Russie. Mais Paris et Pétersbourg, au souvenir des nationalités « ingrates n qu'ils avaient émancipées, se disaient « revenus des campagnes d'Italie », ne voyaient que l'intérêt immédiat de leurs financiers. Lobanov, ministre russe des Affaires étrangères, se défiait des d brigands arméniens » amis des Anglais, niait l'existence d'une Arménie capable de recevoir, comme au Liban, une autonomie. Il finit par déclarer que jamais la Russie nadmettrait une (( Bulgarie arménienne » (30 mai 1895) et mena»ja les Arméniens de Russie qui « complotaient contre un État ami ». En août,* l'Angleterre, remuée encore par Gladstone, veut imposer les réformes. Lobanov, après deux mois, écarte l'idée de les faire contrôler par les puissances. Quand l'Autriche et l'Italie se joignent aux trois autres, c'est pour déclarer qu'elles agiront d'accord avec le sultan. L'Angleterre reste isolée : grande sécurité pour les massacreurs. En 1896, le Sassoun exécuté, le Zeïtoun commence à flamber.

Les consuls d'Alep appellent au secours. L'Angleterre propose alors de vider la question. Lobanov s'y oppose, essaie d'arrêter la publication du tableau des massacres, empêche même François- Joseph d'intervenir tandis que le sultan élude une démarche personnelle de la reine Victoria. Le 10 août, le Trochak agit à Constantinople; pour forcer l'attention de l'Europe, il prend possession de la Banque ottomane. Le Palais y trouve prétexte pour transformer le quartier pauvre d'IIas-Kenï en abattoir humain : les officiers de la Garde, Tahir-pacha, Ghakir-pacha, guident les sopadgis qui tuent méthodiquement à coups de matraqnc 7.000 artisans (quelquesuns furent sauvés par Fehmi-pacha, par Fuad-pacha que le sultan fit arrêter, par des oulémas même). Comme l'Europe à la fin s'indignait, les Hamidiés revinrent au procédé de l'homicide individuel contre tout Arménien qui voudrait travailler pour vivre ou qui ne vivrait pas terré. La famine, entretenue par les autorités, fit le reste. Le « sultan rouge n, sous les yeux de l'Europe civilisée, avait impunément supprimé 300.000 êtres humains.

L'insurrection crétoîse (18î)o-1898). — II s'apprêtait à traiter les Cretois de même sorte; les puissances les sauvèrent en prenant l'île en gage. Depuis le slalul organique de 186^, les 320.000 chrétiens et 25.000 musulmans y possédaient quelques garanties politiques. Mais les chrétiens réclamaient l'annexion à la

i:.'S CHAPITRE XV

Grèce Eli 1S78, Midlial-paclia lt>ur lit accepler k- compruniLs tir Khalépa (15 octobre), qui coulirinail leur Assemblée sous la caution des consuls européens, mais avec un vali musulman. Kntre les deux pouvoirs, l'entente n'exista jamais ; même, les troubles de 188!) permirent au sultan de suspendre les droits accordés. Il institua un commandanl mililaire musulman (Ismaïl-bey, puis Djevad-pacha). rendit le vali maître sans contrôle. L'île passa cinq années à réclamer la restauration du i)acte de Khalépa ; cédant à la |)ression des puissances, le sultan nomma un vali clirélien, Carathéodory-pacha, ancien prince de Samos (18U5). (laratiiéodory ne parvint pas à se faire obéir des musulmans que le Palais excitait à combattre les chrétiens. 11 démissionna, fut remplacé par Turkhan-pacha, son prédécesseur musulman (8 mars 1896). Alors commença la guerre civile. Musulmans et chrétiens se fusillèrent à La Canée et dans les montagnes ; les cawas des consuls de Russie et de Grèce furent tués. Les patriotes grecs de YHelniké Ilelairia réclamaient hautement l'intervention du Royaume en faveur des ci frères hellènes » ijue des volontaires venaient aider à déloger les musulmans des villes, et à combattre les rédif's expédiés i)ar le sultan.

Ici, rintervenlion dtî l'Europe s'avérait plus aisée qu'en Arménie, mais non moins fertile en intrigues intéressées. Ce fut l'Angleterre, toujours inquiète quand il s'agit d'îles postées sur la route de Suez, qui ne sembla pas se résigner à voir la Crète devenir indépendante ou, par l'annexionà la Grèce, la baie de la Sude lui échapper. Les puissances exigèrent la restauration de Khalépa sous le contrôle de leurs consuls et la nomination d'un vali chrétien, qui fut Berovitch-pacha (septembre I81i6). L'hiver suivant, la guerre de races recoinmenrail, excitée par les fonctionnaires ottomans. La situation s'attestait si menaçante, si analogue à celle de l'Arménie au début des massacres (chrétiens assassinés, incendies à La Canée, menaces au vali qui s'enfuit en Grèce), que les puissances décidèrent le blocus de l'île. Déjà le prince Georges de Grèce, accouru avec des torpilleurs, y avait débarijué le régiment du colonel Vassos (16 février i8!)7 . La Hotte internationale, aux ordres su])érieurs du vice-amiral italien Canevaro, somma les Cretois de poser les armes et la Grèce de rappeler son régiment, débarqua des troupes de marine dans les ports et proclama Vaulonomie de Vile [tl mars) avec un gouvernement séparé « sous la haute suzeraineté du sultan ». Mais déjà la guerre commen»;ait ailleurs.

La «çiu'rro î^rôco-tiinnu' ( UJ}>7 . — l)é«:us du côté crélois, les Grecs cédèrenl à l'élan dciitliousiasme national en faveur des

chrétiens contre la barbarie hamidienne. L'occasion semblait favorable pour reprendre u la Grande Idée o, avec l'aide des éléments grecs de Constantinople, d'Épire et de Macédoine. Le gouvernement du roi Georges y fut entraîné. Le 8 avril, 3.000 volontaires (parmi eux des Italiens) entraient en Macédoine ; les premiers bataillons turcs les refoulèrent en Thessalie. L'armée régulière du diadoqiie Constantin, beau-frère de Guillaume II (46 bataillons, 5 escadrons, 15 batteries d'artillerie), entrait à son tour en Épire et, marchant sur Janina, entreprenait de se rabattre sur le flanc des troupes turques massées à la frontière. Edhem-pacha (Seïfoullah-pacha, chef d'état-major) lui opposa sa 6* division, et, avec les cinq autres, une division de cavalerie et 26 batteries d'artillerie, força les passes de l'Olympe (18-22 avril). Un violent combat d'artillerie obligea les Grecs rentrés en Thessalie a évacuer Tyrriavos 24 avril), à gagner Larissa, où les Turcs entraient le 25. Le diadoque se ralliait à Pharsale, en avant des monts de Khassidari. — Tandis que les torpilleurs grecs bombardaient quelques points du golfe de Salonique, sans oser s'attaquer aux Dardanelles, Edhem poussait ses avant-gardes sur le chemin de fer de Larissa à Volo et sur la route de Pharsale, entrait à Pharsale (6 mai), à Volo (8 mai), s'apprêtait à bousculer les Grecs sur les monts Othrys pour aborder les Thermopyles. Sur une dépèche de la reine Olga, le tzar imposa l'armistice.

La Grèce paya cher la faute d'avoir dérangé, par cette guerre de trois semaines, les combinaisons des puissances, he traité de Conshmlinople (9 novembre 1897) lui rendit la Thessalie, moins 55 kilomètres carrés de montagne par où passaient les routes d'invasion, la frappa d'une indemnité de guerre de 100 millions, qui rendit nécessaire l'établissement sur ses finances d'un contrôle européen. Mais la Crète en tira profit. En février, le sultan l'avait remise en dépôt aux ])uissances qui, tout en l'occupant, la pacifiaient (ici s'eml)loya l'amiral français Pottier), en faisaient retirer les garnisons turtiucs, lui donnaient un statut politique, contribuaient par des subventions à établir son budget, rachetaient les terres des musulmans qui préféraient quitter l'île, ne maintenaient plus à la fin la suzeraineté du sultan que par le symbole d'un drapeau turc planté sur un îlot devant La Canée. L'Allemagne et l'Autriche s'étaient retirées de l'accord ; la Russie, l'Angleterre, la France et l'Italie nommèrent pour leur « haut commissaire » le prince Georges, second fils du roi de Grèce (décembre li

La crise luuccdoiiietiiic. — Mais la iUissie s'entendait avec

IHO CHAPITRE XV

l'Autriche pour ne tolérer aucune autre révolution capable d'ébranler ce qui restait de l'Kmpire ottoman. De fait, les victoires de Thessalie avaient exalté l'islaui, permis au Sultan de remettre la main sur les provinces chrétiennes. La Macédoine, au débouché des vallées qui descendent du Vitoch et du Tchar-Dagh vers Salonique, resta donc livi*ée à la mangerie et exposée aux massacres. Trop de races la peuplaient jiour qu'une solution évidente s'imposât. Les Israélites de Salonique mis à part, Grecs des côtes de Chalcidique et des îles, Serbes venus de Kossovo par la vallée du Vardar, Bulgares exarchistes qui, depuis 4894, avaient obtenu ce qu'ils voulaient en évêchés, églises et écoles, étalaient des statistiques comi)laisantes qui leur attribuaient à tous la majorité. Après 1897, alors que les Grecs travaillaient à retrouver l'amitié du '^vdtan (ils eurent en 1903), que les Serbes s'absorbaient dans leurs crises milanistes, les Bulgares déployèrent une activité méthodique. — Or, les Macédoniens prétendaient plutôt s'émanciper avec l'aide gratuite de la Bulgarie. Un Comité macédonien, qui groupait les sociétés de villages, désigna un Comilé exécutif central ijui, dix ans, se contenta de réclamer par des moyens diplomatiques l'octroi des réformes promises. En 4899, Boris Sarafof, sou président, organisa des bandes insurrectionnelles qui dépensèrent beaucoup pour la propagande, extorquèrent aussi de l'argent. Sarafof arrêté, un nouveau comité, présidé par Mikaïlovski et le général Zoidclietf (19(M), attentif à déjouer les projets des Russes et des Serbes à Ouskoub (où l'archevêque est Serbe patriarchiste^, se proposa d'intéresser l'Europe à la libération de la Macédoine pour tous les Slaves. Défait, les riches commerçants bulgares gagnaient du terrain à Salonique, et les comihidjis travaillaient à convertii' par la force Grecs et Serbes au bulgarisme.

Aux premiers troubles, Abdul-Hamid lâcha les Albanais, qui, au delà d'Ouskoub, n'avaient jamais cessé de vivre indépendants sous leurs chefs locaux. Ennemis nés du chrétien, ils furent les hommes de confiance du sultan, qui leur garantit rinq)unité pour leurs crimes. En 19(12, en plus du dhnier, du fonctionnaire et du gt>ndarme, ils mirent la province en coupe réglée: l':20.000 «l'entre eux jouèrent en Macédonie du nord le même rôle que les Kourdes en Arménie. Le brigandage fut complet. Les Macédoniens, sortis des écoles l)ulgares, auxquels la détiance turque f(>rmail toute carrièir. étaient devenus fonctionnaires en Bulgarie; les cadres remplis, tout chrétien dut se faire comitailji, pour se défendre et pour vivre. Peu à peu, les bandes se groupèrent autour de Monastir et de Prilip. Le sultan, ayant ae«]uis le silence des journaux, npplitpuv le

LA PÉNINSULE BALKANIQUE DEPUIS iSjS 481

système hamidien aux Slaves : viols, incendies, meurtres encouragés par les valis et les généraux, le djehad prêché dans les mosquées. OEuvre de 200.000 bachi-bouzoïiks encadrés par la gendarmerie et les troupes l'égulières. Aujourd'hui, la Macédoine s'offre comme le pays des bourgades mortes, des populations massacrées, emportées dans le (( cyclone albanais », exilées ou errantes dans la montagne.

En 1903, les efforts d'Edouard VII et des ministres français obligèrent le sultan aux réformes. Un inspecteur, Hilmi-pacha, s'ins- 'alla en Macédoine, auquel, après l'assassinat du consul russe de Monastir, furent adjoints deux agents civils austro-russes. Les puissances occidentales, quoique gênées par l'Allemagne, organisent alors, sur un programme français, une gendarmerie répartie en six secteurs, sous le commandement d'un général italien, Deligeorgis (1904), avec un budget autonome, exigent la réouverture des écoles bulgares ainsi que l'établissement d'un budget macédonien administré par la Banque ottomane et les agents civils sous le contrôle des ambassadeurs. Mais, comme la Russie et l'Autriche avaient prévu qu'aussitôt le calme rétabli, le sultan aurait à diviser le pays en circonscriptions administratives suivant les nationalités, les nationalités, pour s'annexer des adhérents, recommencèrent à se com- Itattre, devant 150.000 bachi-bouzouks empilés dans la province et les 6.000 gendarmes instruits par les officiers européens désormais impuissants. C'est pourquoi Edouard VII obtenait de Nicolas II, à Reval (juin 1908), un programme qui organiserait dans les vilayets macédoniens ui>e justice régulière. La révolution constitutionnelle devait tout remettre en question.

1(1. Positions nouvelles de la question d'Orient.

La Révolution jeuno-turque du 23 Juillet 1908. — Tout, depuis 1890, avait dans l'Empire abaissé la Sublime-Porte devan, l'absolutisme du Palais. C'est le Palais que visèrent les réformateurs, héritiers déclarés de Midhat-pacha. Les Jeunes-Turcs, exilés pour la plupart, fondèrent à Paris le Mechverel (1^'' décembre 1895), qui réclama la liberté pour tous les Ottomans, et le Comilé Union et Progrès, transformation d'une société secrète organisée à l'Ecole de médecine militaire de Conslantinople. Le Comité transporta son action à Salonique, entreprit vers 1907 sa propagande dans l'armée enrôla nombre d'officiers. Le major Enver-bey et Niazi-bey gagné-

ronl coi.x du III- corps iSalonique) ot du II- (Andrinople), le médecin Naziin presque toute l'aruice d'Asie iMineure. Dénoncés en judlet i!)08, ils résolurent d'agir. Le Comité, à Salonique, affirma sa volonté dobtenir le rétablissement de la constitution, tua le général Chemsi-pacha, qui résistait, ainsi que des espions du Palais, chassa les autres, emprisonna le nouveau commandant Fel/.i-paclia. Le 23 juillet, il proclamait la conslilnlion de 1876 dans toute la Macédoine ; sur la menace de l'arrivée à Constantinopl(> des 11- et 111- corps, le Palais cédait le lendemain.

Aussitôt, tandis que rentraient les exilés, disparaissaient lev favoris de l'ancien régime : Ferid-pacha, grand vizir, Izzet-pacha chefde la séquelle hamidienne. Peu s'enfuirent; beaucoup furenl, emprisonnés. Après Saïïl-pacha,le grand vizir Kiamil-pacha annonçait les élections à la Chambre des députés(l), publiait un plan vénérai de réformes militaires, fiscales, judiciaires et scolaires pour assurer le respect des droits du sultan, des ministres, du Parlement et du peuple. L'enthousiasme se manifestait par un apaisement des haines de races, une réconciliation des Serbes, Grecs, Koutzo- Valaques et Bulgares macédoniens, une sorte d'e.valtation d'un « ottomanisme » nationaliste longtemps comprimé.

La Jeuiio-Tiirqiiio parlemontaiio et la ehuto d'Abcliil- Hamid (dôcembre 1908 avril 1909). - Aux élections, faites au suffrage universel de tous les Ottomans de vingt-cinq ans payant l'impôt, mais à deux degrés et par sandjaks, reparurent les divergences de races. Sur 250 députés, m étaient musulmans et membres du Comité, seul groupement organisé avec un programme, tandis que VUnion libérale du prince Sabaheddine, plus modérée, admettait des allogènes et même des Grecs. Ces derniers s'attestaient plutôt constitutionnels à roccidentale, les autres plus nationalistes et non dépouillés de fanatisme islamique. Le Comité s'adjugea la présidence de la Chambre (Ahmed-Riza), une partie des ministères, les places et les fonctions, mit la main sur les finances, escomptant le crédit que le peuple lui consentait .sans marchander pour l'œuvre de réforme.

Mais la « régénération » coûta gros à la Turquie : la nation s'attendait à l'hostilité des Russes, mécontents de voir se consolider un empire dont ils cultivaient depuis deux siècles la dégénéres-

(1) Au Sénat, que le sultan peupla de hauts fonctionnaires, trois membres survivants de celui de 1876 reprirent naturellement séance : Saïd-pacha, l'arménien Ab.aham-pacha, et le grec Arislarci.l-eJTendi, grand logothète du patriarcat ctcumenique.

cence. ElUe se gardait moins de rAutriche-Hongrie. Quand le ministère eut convié toutes les provinces, y compris la Bosnie-Herzégovine, à élire leurs députés, Vienne transforma son occupation bosniaque en souveraineté effective et la Bulgarie-Roumélie se déclara indépendante. Liquidation diplomatique du régime hamidien, dont l'opposition commençante rendit responsables les gens du Comité. Pour eux, lents aux réformes, enclins à perpétuer les abus au bénéfice de leur entourage d'affamés, radicaux saloniciens mal vus des élégances de Stamboul et du Bosphore, ils heurtaient, par leur conception môme d'une Turquie (( une et indivisible » à l'image de la première République française, toutes les forces d'inertie ou de résistance du patriotisme local, albanais, syrien et arabe. L'opposition se constituait autour des journaux : ils firent donc assassiner des journalistes, supprimèrent les libertés, proclamées d'hier, de parole, de réunion, de presse. Le « Palais » reprit confiance, lança les Hamidiés contre le Parlement jeune-turc, dont les chefs échappèrent à grand'peine (13 avril 1909).

Le Parlement se réunit à San Stefano, appela, pour mater la conlve-révoliilion, les troupes de Salonique et d'Andrinople. Le chef du II" corps, Mahmoud Chevket-pacha, investit la capitale, y pénétra de vive force, l'occupa au prix d'une lutte sanglante, désarma la garnison et la dispersa, réinstalla le Comité. Vaincu, Abdul-Hamid attendait la mort en tremblant. Le Parlement fit rendre par le Cheikh-ul-lslam un felva de déposition (27 avril). Le « Sultan rouge », dont le gouvernement, opprobre du dernier quart de siècle, affichait depuis neuf mois, sans vergogne, son paradoxe constitutionnel, fut relégué dans une villa de Salonique. A sa place, Réchad-effendi, son frère, préparé par une vie d'effacement à un règne de résignation, fut proclamé au Séraskiéral (ministère delà Guerre) par Mahmoud Chevket, les officiers et Ahmed-Riza, sous le nom deMehmed V. Ils le menèrent à la mosquée d'Eyoub ceindre le sabre du Khalife.

La dictature et la chute du Comité (1909-1912). —Sous le nom de Mehmed V, les officiers et le généralissime Chevketpacha étaient maîtres de la Turquie. Ils confièrent le vizirat et les ministères à leurs hommes : Hilmi-pacha, qui, inspecteur en Macédoine, n'avait pas empêché un seul assassinat, puis Hakki-pacba (avec Mahmoud Chevket à la Guerre, Talaat-bey à l'Intérieur, Djavid aux Finances). En quête d'alliances européennes, ils construisirent leur politique sur la défiance de l'Angleterre, rapprochée de la Russie et tutrice de la Crète, de la Russie secourable aux Bul-

4M CIIAIMTIIE XV

gnrcs (Wiiancipés, de la France, pays du philhelh'Miisme et des (( Capitulations », qu'ils espéraient abolir par traité direct (et improbable) avec le Saint-Siège. Ils acquirent sans peine l'alliance de l'Alleinag'ne, dont l'ambassadeur, baron Marshall, onuiipotent sous l'ancien régime, représentant d'un souverain (pie les purs musulmans acclamaient k prolecteur de l'Islam d, se lit payer en achat de cuirassés usagés et en concessions de voies ferrées ; de l'Autriche, assez déconfite du boycottage de ses marchandises ajirès 1908 et qui fournil de l'argent ; de la Roumanie, qui signa peul-ètre une convention militaire en vue d'entraver la descente du Bulgare vers Andrinople.

A leur abri, la Jeune-Turquie construisait des routes et des voies ferrées en Roumélie et en Anatolie, des ports, irriguait la Mésopotamie (projet Willcocks), employait le tiers du budget en achats de fusils (à l'Autriche), de canons (à l'Allemagne) et d'explosifs, traçait avec von der Goltz-pacha et des missions allemandes un nouveau statut organique pour l'armée (39 divisions en 14 corps, fournissant quatre armées éventuelles) pourvue d'un outillage moderne. Pour tout le reste (finances, travaux publics), elle rejetait les concours européens d'abord sollicités, s'étonnait que la France ne lui consentît pas des emprunts sans garantie (1910), prétendait, h rencontre de toutes les traditions orientales, appliquer ses idées positivistes à l'organisation des écoles, décider de l'attribution des églises. Malgré les traités, elle réinstallait à Samos un gouvernement ottoman, supprimait les franchises accordées aux Sporades orientales, helléniques de population, par un rescrit de Mahmoud 11 (1835), les soumettait au plus arbitraire des impôts. Là contre, Slaves et Grecs de Macédoine regimbaient, et aussi Albanais et Arabes des « terres sacrées » de Syrie et du Hedjaz, sacrifiés depuis 1908. Peu à peu, le radicalisme sans souplesse du Comité revenait aux procédés d'ancien régime. Déjà, en avril 1909, les massacres d'Arméniens avaient recommencé ('21.000 pour le seul vilayet d'Adana). Los Druses massacraient à leui' tour les chrétiens du Hauran (avril 1910). Plus pratiques ou plus cyniques, certains chefs du Comité proposaient d'exi>ulser de Macédoine tous les él(''ments chrétiens au profit d'une colonisation asiati(iut> musulmane. L'ensemble rêvait en tout cas d'une organisation qui plierait sous l'hégémonie turque les diverses nationalités. Parti de l'idée de la fraternisation des races, il concluait à les opprimer.

Toutefois, le Comité n'avait pas su réduire les révoltes de la Syrie réactionnaire, de r.\rabie où h>s ('unirs Yahia et Saïd-Idriss,

maîtres de Sana, d'Hodeïdah et du Yémen, imposaient leur volonté de n'être plus gouvernés par <( les gens de Stamboul n ; de l'Albanie, qui rejetait le joug des pachas avec les impôts arbitraires. Tous les opposants au favoritisme du Comité, à sa tyrannie anonyme, à sa manie de (( turquiser », tous les désabusés du nouveau régime se groupèrent en « Entente libérale », pour réclamer une organisation constitutionnelle et égalitaire, décentralisatrice, respectueuse au moins des franchises provinciales.

Ainsi s'attestait la faillite administrative du Comité ; mais il lui restait l'armée. La guerre avec l'Italie la lui fit perdre. Le 29 septembre 1911, l'Italie commençait les hostilités pour s'annexer la Tripolifaine, dégarnie de troupes, ravagée par la famine, et dont les Turcs n'avaient fait (fu'un bagne. Aussitôt le ministère d'Hakkipacha (ancien ambassadeur à Rome s'effondrait. Saïd-pacha, qui lui succédait, et les indépendants entamaient le procès du Comité lui-même qu'abandonnait Mahmoud Chevket pour demeurer ministre de la Guerre. Mahmoud interdit aux officiers de s'y affilier; les officiers formèrent une ligue militaire pour le renversement de Mahmoud que la Chambre soutenait encore. Le 18 janvier lyi^jle sultan prononça la dissolution de la Chambre. Mais la nouvelle Chambre appartenait encore au Comité ; elle s'égara en discussions stériles sur le u coup d'État » de janvier. Cependant, les Albanais débauchaient une partie des troupes expédiées contre eux, enlevaient Prichtina, menaçaient de marcher sur la capitale. La conspiration mililaiie renversa Saïd, lui substitua Ghazi Moukhtar-pacha ("21 juillet), auprès de qui se glissa Kiamil-pacha, suspect de réaction. Et Moukhtar renvoyait encore une fois la Chambre (5 aoùti.

La nouvelle orisc de l'Eiiipii'o ottoman. — La débâcle (V Union et Progrès détermina dans l'Empire ottoman une situation d un genre nouveau. C'était peu que, le personnel des radicaux écarté pour un temi)S, le sultan constitutionnel dût faire appel pour gouverner à des octogénaires déjà usés au service de l'ancien régime. Arméniens, Grecs, Serbes, Bulgares, s'ils épiaient toujours l'héritage, n'avaient pourtant pas suscité la dernière crise de r " homme malade ». C'était l'armée, seule force debout après la faillite des théoriciens parlementaires, qui se divisait contre ellemême. Démoralisée par une guerre qui ne la laissait prendre contact nulle pari avec I ennemi, elle avait poussé au pouvoir un ministère militaire qui, à [)eine formé, se désagrégeait eu luttes de personnes et redoutait même d'obtenir la paix, cependant néces-

saire. Car cette jniix signiliuil la perte de la Tripolitaine, l'expulsion des Turcs de l'Alrique du nord.

Déjà la Crète, accoutumée au régime hellénique avec le prince Georges (1898-1906), puis avec Zaïmis, gouvernée depuis 1908 au nom du roi des Hellènes par une commission executive (Vcnizelos, puis Plumidis), débarrassée des troupes internationales (juillet d909), pouvait bien être empêchée par les puissances de se réunir au

Royaume, elle échappait à la Jeune-Turquie ; l'offre d'un»' autonomie semblable à celle que des troupes turques violaient au même moment à Samos en dépit dés traités, semblait à tous une dérision.

Les Albanais imposaient leur droit à diriger leurs écoles pour y enseigner leur langue, à profiter en améliorations matérielles (routes, voies ferrées) des impôts levés chez eux, de régler suivant leurs vues l'administration locale.

Et par derrière apparaissaient en armes les Malissores catholiques, poussés par quelles suggestions transadriatiques?

La Perse obligeait les troupes tur([ues qui campaient par bravade dans l'Azerbaïdjan à repasser la frontière; le cheikh de Koweït agissait en scuiverain qui traitait directement avec l'Angleterre des afl'aires du golfe Persique. En Yémen, le rebelle Saïd-Idriss, allié aux Italiens, s'était constitué, en dépit des armées dTzzet-pacha, une principauté personnelle, et Yahia, soutenu par les émirs du Hedjaz, du Nedjed, de Mésopotamie, parlait de relever dans les villes saintes d'Arabie le Khalifat. usurpé par les Turcs depuis 1433, vacant en tout cas depuis la chute d'Abdul-Hamid (août-octobre).

Ainsi s'annonçait, dès longtemps déclaré entre Turcs, le grand conllit entre musulmans. Pour le conjurer, les enq)iristes îles comités libéraux, i|u'iiilmi-pacha représentait au.v alïaires, préco-

Un Alba>ais

nisaient la décentralisalion provinciale, ressuscitaient la loi des vilayets de 1877 pour une sorte de fédéralisme ottoman.

L'Europe se raccrochait à cet expédient pour ne pas se trouver en face de la d question de Constantinople d. Mais Vollomanisme libéral, qui (( régénérait » la Jeune-Turquie par une infusion de sang (( vieux-turc », n'était-il qu'une formule désuète, ou manifesterait-il cette vertu de transformer la Turquie gouvernante, horde asiatique campée sur terre chrétienne, en organe de vie régulière ? L'expérience totale restait à faire.

1 CONSULTER

Yaksouitch : L'Europe et la résurreclion de la Serbie. — Coquelle : Le Royaume de Serbie. — Xénopol : Histoire des Roumains. — P. Lindenbekg: Charles I", roi de Roumanie. — Sturdza : La Race et la terre roumaines. — Verloop : Le Royaume de Monténégro. — Oueillé : Les Commencements de l'indépendance bulgare et le prince Alexandre. — De Launay : La Rulgarie d'Iiier et daujourd'fiui. — Moulin : La Bulgarie et sa politique extérieure. — \VooD^^ : La 1 urquie et ses voisins. — TuRor : L Insurrection Cretoise et la guerre grécoturque. — Bérap.d : La Politique du sultan (Abdul-Hamid) ; Pro Macedonia : les Affaires de Crète: le Sultan, l'Islam et les Puissances ; la Révolution turque. — R. Pinon : L'Europe et la Jeune-Turquie : et : l'Europe et l'Empire ottoman. — Driault : La Question d'Orient. — Hanotau-v: La Politique de l'équilibre (1907-U]1).

I. Les Balkaniques contre 1 Empire ottoman. — II. L'Europe et la victoire des Balkaniques.

Cette « régénération » de la Tiir(iuic d'Europe, si problématique qu'elle ])arùt en 1912 aux dii)loniates les plus obstinés à en développer le thème, les anciens sujets de l'Empire, émancipés en nations au cours du XIX*" siècle, se chargèrent de l'empêcher. Une dernière crise, conflit politique et choc des armes, secoua la péninsule des Balkans. La Turquie d'Europe y trouva sa fin. A la suite de cette grande chute, des répercusions s'annoncent, capables de modifier de l'açjon inattendue le statut territorial et l'équilibre des forces euroi)éennes dans le domaine de l'Orient prochain.

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