II. — L'Europe et la victoire des Balkaniques
Les négrociations de Londres (1(> décembre 1912 — S29 janvier 1013).— A Londres, Daneff, Mandjaroff et le général Paprikoff représentaient la Rulgarie ; Venizelos, Scouloudis, Streit et Gennadius la Grèce ; Miouchkovitch, Voïnovitch et Popovitch le Monténégro ; Novakovitch, Nikolitch et Vestnitch la Serbie ; Rechid pacha, Salih pacha et Osman Nizami pacha la Turquie. Dès le début, il apparut que les Ottomans se proposaient moins de traiter que de gagner du temps pour savoir si la Turquie arinverait à a causer» séparément avec les Grecs — et aussi avec les Roumains — si les menaces de la malveillance autrichienne, signifiées dès le 22 octobre au cas où les victoires balkaniques dérangeraient .le slalu quo, sortiraient leur effet, si enfin la Réunion des ambassadeurs des puissances « signataires du traité de Eerhn » (Cambon et Benckendorf, Lichnowsky, Mensdorf-Pouilly et Imperiali) présidée par sir Edouard Grey pour <( procédera un échange de vues non officiel... sur les points (pii peuvent le plus directement affecter leurs intérêts », ne permettrait pas de brouiller le jeu.
Le premier jour, ils chicanaienjpdéjà pour ne pas négocier avec la Grèce. Les Alliés demandaient tous les territoires situés à l'ouest d'une ligne de Midia à l'Ergène et à l'embouchure de la Marilza ; Réchid répondait par l'offre d'une Albanie, d'une Macédoine et d'une Thrace autonomes sous la souveraineté du sultan. Le 21 déceudjre, tandis que l'Autriche, sous le prétexte mensonger
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(liiii IrailcMuenl ignoiniiueux (m'aurMit siil)i à Pii/riMid son consul Procliaska, exigeait des trou|)es serbes révaciiation de Diira/zo el de l'Albanie et mobilisait (assez péniblement) neuf corps d'armée aux frontières serbe et russe, Réchid réclamait le ravitaillement des places assiettées et proposait l'application aux vilayets macédoniens des réformes que l'Europe recommandait en octobre, sous le gouvernenuMil de deux princes, l'un musulman, l'autre protestant. Plaisante ironie, qu'accusait encore l'olTre turque de déférer aux puissances l'examen des questions pendantes : non point celle d'Andrinople et de Thrace, sur laquelle Rechid ne céderait pas, mais celle d'Albanie, la plus capable de briser l'entente européenne, malaisément réalisée, de tenter l'inqjéralisme autrichien, d'exciter les susceptibilités italiennes. Alors une revanche apj)araîtrait possible, par la scission pratiquée dans le bloc balkanique, et par une diversion austro-italienne obtenue contre les vainqueurs. Mais l'Angleterre et la Russie menacèrent d'où vrir les questions asiatiques si les Turcs s'entêtaient à contester le jugement des armes qui, au demeurant, leur laissait le Bosi)hore.
Du coup, Héchid lùchait Thrace et Macédoine en retenant Andrinople et les îles de l'Egée, remettait la Crète aux puissances avec l'Albanie (qu'elles s'étaient hâtées, sous la pression de l'Autriche, de proclamer indépendante). Pour le reste, un ulUmalum des Alliés (3 janvier 19l/i) le trouvait irréductible, lui arrachait seulement la (^rète (pour la Grèce) et quelques villages de Thrace. Novakovitch prononça la suspension des négocialions, affii'mant ainsi la solidité du bloc balkanique, mais ouvrant, suivant le vœu des Turcs, le champ aux médiations européennes.
La Triple-Enlenle (Angleterre-France-Russie) proposait en elTet une démonstration à Constantinople qui imposerait, moyennant 1x1 promesse de concours linanciers, la cession d'Andrinople et de la Crète, l'autonomie des îles. Elle sous-entendait que ces îles feraient retour à la Grèce. Au contraire, la Triple-Alliance voulait que Lemnos, Tenedos, lnd)ros, Samothrace, Chio, Mytilène et Rhodes demeurassent à la Turquie. La Noie du 11 janvier témoigna de ces divergences ; elle « engageait » seulement la Porte à céder moyennant l'exterritorialité garantie à ses monuments religieux d'Andrinoi)le (l'Italie, ingénieuse, les assimilait déjà au Vatican) et la promesse que les îles ne seraient pas tournées en menace conire sa souveraineté d'Asie. Le lendemain, un combat laissait la Hotte turque embouteillée dans les Dardanelles et les Grecs redoublaient l'attaque de Janina. Le 22 janvier, sur convocation de Kiamil pacha, un DiiHin {\( 70 notables, ému par les ra})ports de Xa/im et du
LA. nKlîNrKHE CRISE BALKANIQUE 45*1
ministre des Finances, et par les menaces d'une dépèche russe, acceptait la paix.
Révolution jeiine-turfuio du 23 janyier 1913. — Une
tragédie byzantine, montée par le comité Union el Progrès (encouragé par l'Allemagne) au nom du patriotisme ottoman, remit tout en question. Après Tchataldja, le récit des résistances heureuses d'Andrinople et de Scutari avait exalté les esprits dans la capitale. L'armistice apparut humiliant avec sa clause qui livrait la gare d'Andrinople au ravitaillement bulgare devant la ville toujours bloquée; l'on cria à la trahison. Or, les négociations ajoutaient au désastre militaire. De ce mécontentement, les politiciens du Comité tirèrent profit : Talaat bey, qui prépara le coup de force, Enver bey, qui l'exécuta. La population ne bougerait pas: Kiamil empêchait toute manifestation en faveur de la guerre, muselait les journaux; Nazim ne croyait pas au ])luff jeune-turc, négligeait de se garder. En pleine séance du conseil des ministres, Enver bey, que sa campagne de Tripolitaine avait rendu populaire, envahit ayec deux officiers la Sublime-Porte, c[ue cerne une compagnie d'infanterie. Dans la bagarre, quatre officiers toml)ent. Enver tue Nazim à bout portant, arrache à Kiamil sa démission, la porte au Palais, en revient avec la nomination de Mahmoud Chevket pacha comme grand vizir.
Les nouveaux d sauveurs de la Turquie » : Mahmoud Chevket, l'homme de la désorganisation militaire, Saïd Halim, millionnaire vaniteux et ministre de hasard aux Affaires étrangères, linver et Talaat, d'accord avec l'ambassadeur à Vienne, Hilmi pacha (qui offrait Scutari et Janina à l'Albanie pour garder Andrinople), instauraient un régime de terreur, imploraient, au défaut de l'enthousiasme populaire, le concours de l'ambassade d'Allemagne. Chevket concédait à des financiers allemands le Métropolitain de Constantinople, promettait des banques agraires et des compagnies foncières. Sans argent, sans emprunt possible, réduit aux émissions de papier-monnaie, aux extorsions d'impôt en Anatolie, en attendant la famine, il parlaitde guerre à outrance, puisque, aussi bien, Kiamil avait négligé d'envoyer aux puissances l'acceptation du Divan. Une dernière olfre, toute de parade, qui partageait Andrinople en deux et remettait les îles à rEuro{)e, arriva trop tard à Londres. Les Balkaniques avaient rompu les négociations et dénoncé l'armistice (29-30 janvipr).
Dornîèros opérations militaires (3 fcvrier-24 avril)
^- A la résolution de Kiamil, les Jeunes-Turcs n'avaient ajouté que
tics fonmik's sonores. Leurs délégm^s en revenaient à invoquer le alalii (jiio du ihMtul dt^ la ^ucmtc, quêtaient de l'argent allemand (qu'une démarche n-anco-auglaise leur ML refuser), traînaient si\ semaines les négociations après une guerre de trente jours. C'était au canon balkanique, au <( nouveau négociateur », d'éclaircir la situation.
4) A Janina, les opéi-atious de guerre n'avaient pas cessé ; mais Sapoundzakis avait trop peu ilc ressources d'offensive pour enlever la place. Cependant, comme un All)anais avait livré aux Turcs (18 janvier) le plan d'emplacement de l'artillerie assiégeante, une attaque générale fut ordonnée pour le 20 janvier. Les canons bombardant Bizani, l'aile gauche assaillait Manoliassa, l'aile droite (evzones et volontaires Cretois) enlevait les premières hauteurs du petit Bizani, puis s'arrêtait. Rien à faire avant l'arrivée des renforts qu'amenait le Diadoque (31 janvier); encore la neige rendraitelle les réapprovisionnements fort difficiles et défectueux. L'offensive ne reprit que le 4 mars. Tandis qu'une pluie de shrapnells s'abattait sur Bizani, le Diadoque feignait d'entasser à sa droite les 6'^' et 8" divisions (Sapoundzakis), les poussait vers Drisco à la rencontre de la brigade de Me/.zovo comme pour en constituer le corps principal ; mais l'aile gauche (2'' et ^t" divisions et des evzones, général Moskopoulosi occupait par trois colonnes les défilés de la plaine, escaladait le mont Tsouka en tournant Bizani qui les canonnait en vain (nuit du 4 au 5), enlevait le fort Saint-Nicolas et ses canons, puis les autres forts du nord-est. Le 5 mars au soir les evzones entraient dans les faubourgs de Janina, qu'Essad pacha rendait le lendemain.
En quelques jours, les Grecs s'installaient dans le reste de l'Épire (Premeti, Delvino, Argyrocaslro) (jue les Albanais avaient, au préalable, pillée et massacrée jusqu'à la mer.
(2) En Thrace. — Aussitôt l'armistice dénoncé, la canonnade reprit devant Andrinople et à Tchataldja (3-5 février', mais avec des résultats fort différents. A Tchataldja, sous la pluie et la neige, une armée turque de 1(50.000 hommes, ensevelie depuis deux mois dans la boue, avaitréoccupé les positions évacuées par les Bulgares. Augmentée chaque jour d'un millier de soldats que lui amenaient, déjà débrouillés, des convois réguliers, approvisionnée par l'intendance (Djemal bey et Ismaïl llakki [)acha) de viande fraîche et de pain, elle creusa des tranchées défeiuhies par des tils de fer, abrita son artillerie (300 canons allemands amenés par voie roumaine), rétablit les voies ferrées et les ponts ; le tout sous le commandement du général Abouk pacha et d'Izzet pacha, généralissime.
Un X" corps de 50.000 hommes (Kourchid pacha et Enver bey) se formait à Ismiten vue d'un débarquement à Rodosto. De fait, il essaya de prendre terre à Charkeui (8 février), hors des lignes de Boulaïr (qui barrent la presqu'île de Gallipoli). Repoussé, il perdait 5.000 hommes. Un autre corps de 45.000 hommes sous Fakri pacha (Fethy bey, chef d'état-major) tenait la région de Gallipoli.
Contre ces 255.000 soldats, les Bulgares en alignaient autant en trois masses : 170.000 devant Tchalaldja ; un corps d'appui (30.000 hommes) sur le Karasou inférieur et le Bouyouk Tchekmedjé ; une armée de réserve (60.000 hommes) vers Demotika. Mais le bourbier du Karasou empêchait toute offensive de part et d'autre, arrêtait (8 février) une démonstration turque. La seule manœuvre possible consisterait à déloger Fakri de Gallipoli avec l'aide de la Hotte hellène, qui aurait ensuite la voie libre vers Constantinople :
opération de longue exécution et de résultat incertain. Or, les Bulgares"^avaient besoin daller vite. Ils concentrèrent à Tchorlou des ;forces suffisantes pour barrer la route à Fakri s'il marchait sur Andrinople (13 février), et pressèrent le siège de la ville puisque les tempêtes de neige paralysaient tout en Thrace.
Andrinople devenait ainsi l'objectif principal, politique et militaire. Mais ni le blocus qui, en février, provoquait déjà la famine, et (les généraux bulgares faisant sauter les aqueducs) parmi les paysans des villages voisins la dysenterie et le typhus, ni le bomliardement ne suffiraient pour abattre Choukri pacha. Il y faudrait une attaque de force. Or le secteur nord-ouest (division serbe du 'limok el ■JÔ'^ régiment bulgare contre, la division des rédifs d'Andriiiople et la réserve générale: 10® division nizamj s'annonçait trop solide, les secteurs ouest et sud (division serbe du Danube et 6" division Kirkoff contre la M" division nizam et la division des
Mosoi:f:e Séli.m, Andrinople
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lôdifs di' (immiIdjiiiiO trop (Mioils pour maïKxuivrer. Restait le srctcur est (//' division Itnl^arc Vasoff contre la division de redits d'Eski-Bal)a) où le saillani iV.Viuas-Tcibia pourrait être enlevé de deux côtés à la lavi'ur d'uni; attaque générale dans tous les secteurs. Là furent concentrées en un mois i4 pièces de siège approvisionnées à 30.000 coups, H autres au sud-est, pour préparer lattaque de 25.000 fantassins. Dans la nuit du 2i au 25 mars, Vasoff, après huit heures de canonnade, lançait son infantei'ie sur MdKlak, qu'elle n'enlevait que le 25 au soir, mais d'où elle bombardait, avec les cauniis pris aux Turcs, Aïvas-Tabia, ainsi que la plaine arrière pour enq»èclier l'arrivée de secours. Au matin du 2(i, Ivauoff prescrit d'occu[ter lladjliolou ; sous une grêle de balles, les JO^ et 23« régiments (colonel Khardjieff) brisent les fils de fer, donnent l'assaut qui leur tue 2,000 hommes. Soutenus par des liatteries de campagne, ils progressent par-dessus les tranchées d'où ils délogent les assiégés, se rendent maîtres des deux forts. Toute la ligne des forlins de l'est s'écroule sans autre résistance ; les Turcs s'enfuient ou se rendent. .Malgré une dernièi'e batterie de ti'ois pièces qui canonne la route de Kirk-Kilissé, les 10^ et y.V" pénètrent dans la ville.
De leur cùté, les Serbes, qui assaillaient Papastepe, avaient forcé le secteur nord-ouest. Maître de Kazaltepe après une vive fusillade, leur $0** d'infanterie parvenait au iort d'Hadirlik où Choukri pacha, ayant fait sauter le pont sur l'Arda pour empêcher le ravitaillement du vainqueur, venait de hisser le drapeau Idanc. Ivanoff capturait 50.000 combattants (dont li généraux et 2.000 officiers^ 16 drapeaux, 600 canons, 100. 000 fusils, une multitude de munitions. Dans le wagon qui l'emmenait à Sofia, Choukri, jusque-là impassible, pleurait Edirné perdue.
En même temps, devant les lignes de Thrace, les Bulgares, au prix de combats acharnés, réoccupaient les postes qu'ils avaient évacués avant l'armistice de décend)re (25 mars). L'armée de Fakri restait enfermée derrière Boulaïr, la Hotte ottomane encore une fois refoulée dans les Dardanelles (8 avril). Le 16 avril, un armistice turco-bulgare consacra cette situation militaire.
3) En Albanie. — A Sciitari, Hassan Hiza avait refusé de respecter la sus[tension d'armes et, deux fois en janvier, tenté de percer sur Oblika. Le 10 février, les Monténégrins enlevaient les premières défenses du Tarabosch ; puis les intempéries arrêtaient toute opération jusqu'au 16 mars. Mais à la reprise du bombardement la question changeait d'asi)ect : de militaire elle devenait prlitique et de contre-coup européen.
La crise adrîatîquc (décembre 1912-iiiaî 1913). —
En face du conflit lurco-balkanique, la neutralité des puissances ne fut bientôt qu'une fiction. Au début, les Turcs avaient tiré d'Allemagne (voie roumaine) des approvisionnements qui fondirent sur les champs de bataille de Thrace ; sous l'uniforme ottoman, des officiers du Kaiser s'employèrent à retarder le désastre.
Kirk-Kilissé et Koumanovo firent évanouir les hypocrisies diplomatiques. Décidément, les Balkaniques n'étaient plus ces «enfants turbulents » que l'Europe morigène. Pourtant l'Autriche ne se résignait pas. Elle qui, dans la crise nouvelle, n'avait vu que l'occasiou de toucher, comme en 1878, un courtage ottoman qui lui vaudrait l'Albanie du nord (malgré le traité d'inerlie albanaise passé avec l'Italie en 1897), la Macédoine, de Salonique à Prichtina, le Sandjak et une large portion de la Serbie (le reste allant aux Roumains et aux Bulgares), elle voyait la France proposer aux puissances le principe du désintéressement territorial (4 novembre). Elle le déclina, comme » sentant le cuir de Russie », et posa aussitôt la question de la nation albanaise, qu'il serait criminel de livrer aux Slaves; avant tout, « les Balkans aux peuples balkaniques ». Donc, tandis que Pachitch, à Belgrade, réclamait pour la Serbie victorieuse Durazzo, Alessio et Saint-Jean de Medua comme nécessaires à son indépendance même et à son développement économique, Berchtold lui refusait tout port sur l'Adriatique, parce qu'il serait autant russe que serbe (8 novembre;, et le parti militaire dirigeait contre la Serbie et la Russie une mobilisation, bientôt ruineuse, de 900.000 soldats. A la réunion des Ambassadeurs, les romans policiers échafaudés au Ballplatz (d) devaient exposer les raisons sans réplique qu'avait la double monarchie, outragée par les Serbes, d'en finir. En attendant, les canonnières du Danube insultaient Belgrade; bientôt, l'armée impériale et royale poignarderait la Serbie dans le dos. Si nouveau (donc déconcertant) q.ue leur semblât le procédé, les ambassadeurs observaient que la mobilisation visait surtout à mater les sujets slaves de l'Autriche-Hongrie. Si Vienne exécutait son coup de force en Albanie, c'était la liberté d'agir rendue à l'Italie et la dislocation de la Triplice ; si elle attaquait la Serbie, c'était la révolte de tous ses Slaves et la dislocation de la Monarchie.
Tout dépendait de l'état de reconstitution de la force russe. Le 16 décembre, la Serbie offrait encore, en échange du port adria-
(1) En mai 1913, l'empereUi- Fl-aiiçois-Josôph devait y récompenser !»•« chefs du Bureau de la presse pour ces services exceptionnels.
4t;4 CHAPITRE XVI
tiqiu", (le rcconiiaîli'c raulonomic albanaise, d'acheter à Vienne son matériel de voies l'errées, d'y émettre ses emprunts, de réserver aux Impériaux la j)rélerence dans les travaux publics; pour en imposer, Vienne exij^eait l'incorporation de la Serbie aux douanes impériales et la limitation de ses armements. Les ambassadeurs se hâtèrent de déclarer l'Albanie autonome sous la suzeraineté du sultan et le contrôle des puissances, mais avec un port libre et neutre que reliei-ait à la Serl)ic un chemin de fer intcrnalional, par où passeraient en franchise de douane toutes marchandises serbes, y compris le matériel de guerre. La Russie racceptait, soit timidité militaire, soit fidélité obstinée aux accords passés.
L'Autriche alors récidiva. Pressée d'exprimer du traité de Berlin tous ses elTets nocifs avant qu'il ne devint caduc, elle excitait la Roumanie à réclamer, au besoin par les armes, des compensations pour les victoires que la Roumanie n'avait pas voulu remporter en commun avec les Balkaniques: Silistrie et une extension de la frontière en Dobroudja. Mais le sentiment roumain ne s'échauffait guère et les dirigeants réservaient leur armée pour d'autres « libérations », que Buda-Pest connaissait bien. Le 19 février, Roumains et Bulgares acceptaient la médiation russe et la sentence à venir des ambassadeurs à Pétersbourg.
Force était à Vienne de recommencer auprès des puissances le chantage aux armements. Quand la réunion de Londres i-ecommençait à discuter de l'Albanie (6 févi'ier), Scutari tenait toujours. Hassan Riza assassiné, l'Albanais Essad pacha se déclarait irréductible. La « Réunion », qui se transformait peu à peu en Chambre d'arbitrage, attribua Scutari la musulmane à la future Albanie. Si l'Autriche, qui achetait la démobilisation russe par le rappel de quelques réservistes en Bosnie (L2 mars), devait abdiquer devant Pétersboui'g ses visées de conquête et renoncer à se prévaloir de son caractère balkanique, à revendiquer même dans la péninsule une situation privilégiée, elle maintenait du moins l'occasion profitable de conllit et comme le dernier foyer d'infection au flanc de l'IIouuue malade. De Pola, son escadre gagna le sud (-'0 mars). A Cettigné, l'Autrichien exigea des réparations pour des dommages subis par ses protégés et son consulat de Scutari. A Londres, il menaçjait de môme et avec succès : la Russie lûchait les Monténégrins, consentait Sculaii à l'Alltanie contre Diakova aux Serbes. Mais Vienne, en appétit, voulait encore davantage : la levée du siège de la vilh' devant laquelle le roi Nicolas, N'oukolitch et le général serbe Bojovitch s'étaient successivement épuisés.
Cette fois, l'Autriche dépassait la mesure et fatiguait l'Europe,
L'opinion, en Russie et en Italie, s'inquiétait de cette promesse d'immixtion permanente dans les affaires du Balkan.Devant les ports monténégrins, une Hotte internationale, aux ordres de l'amiral anglais Cecil Burney, alla rejoindre les navires de François-Joseph (2 avril) pour neutraliser leur action. Ses 11 cuirassés capturèrent le yacht du roi Nicolas (cadeau d'Abdul-IIamid;. Le roi, malgré le départ des troupes serbes, bombardait plus violemment Scutari (22 avril). Un dernier assaut au Tarabosch eut raison d'Essad pacha, qui capitula le 24 avril et se retira vers Tirana avec armes et bagages.
Scutari échappait à l'Autriche. Elle en réclamait maintenant la livraison immédiate à l'Albanie, qui n'existait pas ; faute de quoi, elle exécuterait elle-même la a sentence » de l'Europe et reprendrait sa liberté d'action. Mais le bluff échouait. L'Empire, à bout de souflle, ruiné par cinq mois de parades militaires et de faillites commerciales, aurait volontiers établi son prestige sur l'écrasement du Monténégro ; l'Angleterre s'y opposait (28-30 avril). Aifolé, il proposait à l'Italie un partage à deux de cette Albanie dont il avait tout l'hiver proclamé sur le mode attendri le droit à l'indépendance nationale (3 mai) : l'Autriche à Durazzo, l'Italie à Vallona. C'était l'Autriche embouteillée dans l'Adriatique par son alliée (qui consentait) ; mais aussi une ligne de ports Iripliciens de Trieste à Tobrouk (Tripoli taine) en travers de la Méditerrannée et de la route des Indes. L'Angleterre, faisant mouvoir quelques navires, arrêta la comédie. Le roi Nicolas l'y aida, qui remit Scutari aux puissances contre promesse de compensations (14 mai). L'Albanie n'aurait à subir d'autre contrôle que celui de l'Europe.
Solution balkanique de la question d'Orient. — Pour la première fois depuis 1815, une solution intervient, à un autre titre que précaire, dans la crise orientale, «nouvelle guerre de cent ans» entre l'Empire turc elles chrétiens balkaniques. En 1829, après une lutte surtout hellénique, la solution avait été d'inspiration russe. En 1856, après deux grandes guerres, l'Orient avait connu une paix française, glorieuse pour les Turcs, rassurante pour les chrétiens, avantageuse à tous. Mais aussi des nations s'étaiont éveillées à la vie i)olitique, à la suite d'un long travail d'érudition, de philologie et de propagande populaire par la poésie et la chanson. Dans l'évolution qui entraînait les Balkaniques, la solution allemande de 1878 <{u[ plaçait Bosniaques etHerzégoviniens sous le joug autrichien, marquait une régression. Roumains et Slaves, Serbes et Bulgares n'en parvenaient pas moins à une forme moderne d'État.
4(18 CHAIMTRE XVI
Seul l'Enipire ottoman ne changeait pas; (|u'il fût anx mains des Vieux ou des Jeunes-Turcs, il ne se révélait toujours que comme une machine à opprimer, à riMntégrer le massacre dans la sérénité de l'Islam. Ht l'Hurope, absorbée par ses querelles, incapable déjà lie débrouiller l'ind)roglio crétois, s'attestait impuissante à trouver la formule libératrice. Au grand effroi des chancelleries, les peuples Halkaniques, dévalant les routes qui mènent aux mers du sud, imposèrent parleurs armes victorieuses la soliilion èa/Ao/j/Vy»^. Aujourd'hui, de ce qui fut la Turcjuie d'Europe, il ne subsiste i)lus que le décor incomparable de vSt;unboul. Dans la débftcle qu'ont provoquée la vénalité des fonctionnaires, la corruption des dirigeants, la perversion de l'esprit public, seules demeurent l'endurance du soldat, toujours si insouciant de mourir, et la stoïque capacité de résistance du peuple. Elles auront à défendre la Turquie d'Asie.
A CONSULTER
Dk Landemont : L'Europe et la polilitjue orientale (1878-1912). — Gaulis : Les Questions d'Orienl. — Guérin-Songeon : Histoire de la Bulgarie (dans le sens bulgare). — Lieutenant-colonel Boucaueille ; La Guerre turco-ballianique {1912). — A. de Penennrun (Lieutenant Antoinat) : La Guerre des Balkans en i gi 2 (Campagne de Thrace). — Von HocmvAEr.HTER: Au feu avec les Turcs. — Wagner: Vers la victoire avec les armées bulgares (très suspect). — Stéphane Lauzanne : Au chevet de la Turquie. — René Puaux : De Sofia à Tchaluldja. — Gabriel Louis J.vt.ay : L Albanie inconnue.
L'EXPANSION RUSSE EN ASIE AU XIX^ SIÈCLE
I. Les Russes au Caucase. — II. Conquête du Turkestan. — III. L'expansion sibérienne.
Bien avant l'époque où Bismarck conviait le gouvernement du tzar à sortir d'Europe, à quitter a les voies fausses d'un passé tout récent pour aller en Asie récolter de riches moissons », la Russie avait senti s'éveiller sa « vocation asiatique ». Au XIX^ siècle, c'est en effet au delà de l'Oural, de la Caspienne et du Caucase que la conquête russe réalisa ses plus notables prolits. Jalousée par les puissances qui, en 1832, en 1850, en 1878, l'arrêtaient à distance de Constantinople et des Détroits, elle porta son action victorieuse jusqu'au massif arménien, au pied des défilés de l'Asie centrale, et, par delà les lacs de Sibérie et la vallée de l'Amour, jusqu'au.K rivages d'Extrême-Orient. Elle put ainsi annexer à son empire d'Èlurope 17 millions de kilomètres carrés de territoires (environ trente fois la France).
L><'S antécédents de la conquête. — Ce fut le terme de longs efforts, contemporains de la fondation même de la Russie. Presque sans interruption la plaine russe se continue vers l'est et le sud-est; l'Oural, simple accident de terrain, livre des passages aisés à ime altitude deHOO mètres. Au delà, les Russes retrouvaient les mêmes conditions dévie dans les f'oréls et dans les steppes ouvertes, que parcouraient des fleuves semblables à ceux d'Europe, aux affluents séparés par de courts portages. Au midi seulement.
4fiK CHAlM'mR XVII
le Caucase dressait une puissante l)arriôi'e ([u'il leur falliil louruer par la dépression Caspienne.
Dès 1579, les Strogonov, attirés dans les terres du klian de .S'/7;/r par l'exlraction du sel et les pr'oduits des mines, a[)pelaienl des bords du l)nie|)r, pour leur déleuse, le cosaque Yerniak. En 1618, l'avancée russe atteignait l'Iénissei, en 16"27 la Lena, en 1639 la mer d'Okhotsk ; cinquante ans plus tard, le premier traité fut conclu avec la Chine pour la possession de la rive gauche de l'Amour.
Au temps oi'i Pierre le Grand fondait Pélersl)Ourg, une armée expédiée en Asie centrale battait le khan de Khiva (1717); mais, au retour, elle périssait dans les sables. — Plus tard, dans la vue de rapprocher de la Russie, par l'extension même de ses frontières, les grands marchés asiatiques, Catherine II poussa à travers les steppes du Don et du Kouban ses sotnias de cosaques. Tandis que les régiments de l'Oural s'entretenaient dans l'idée d'une mission religieuse d'avant-garde, leurs trente-sept colonies recevaient, aux limites indécises du Turkestan, des terres poui' l'élevage : les colons devaient s'équiper, répondre à tout appel de la tzarine, leur souveraine directe (avant que le grand-duc héritier ne devînt leur ataman général), lin 1785, en face de la passe de Darial, s'éleva Vladiliaii/id:.
Les fatalités géographiques qui déterminaient cet effort vers l'est le limitaient à peu près dans le cadre de montagnes et de plateaux qui, au centre de l'Asie, ferment vers le midi les steppes de climat continental, depuis le plateau arménien jusqu'aux Jablonovoï et au grand Kliingan, en passant par les Paropamises, le Pamir et l'Altaï. Toutefois, cette frontière u scientifique » présentait des brèches : la porte de Dzoungarie, chemin des invasions mongoles, en face de l'Altaï ; la haute vallée de l'Ili qui livrait la route de Kouldja; les cols du Ferghana qui descendaient en ligne droite sur Kachgar et le Turkestan chinois. Au sud, la steppe, prolongée le long de l'Amou-Daria comme entre l'Aral et la Caspienne, domaine des pillards turkmènes et tekkés, aboutissait à des couloirs lluviaux qui conduisaient eu.x-mèmes aux glacis persans et afghans.
La tentation était grande pour les Russes de résoudre avec la Turquie la (piestiou de la mer .Noire comme ils résolvaient la question de la Caspienne avec la Perse, en la tournant. Sans doute, ils y retrouveraient les Anglais, installés de l'autre côté des passes. Mais, justement, il semblait avantageux de provoquer dans ci's solitudes le règlement des rivalités levantines. Par une menace directe sur les routes de l'Inde, soit [)ar l'.Vrméuie et rKupiuate,
l'expansion russe en ASIE AU XIX" SIÈCLE 4(j9
soit par Hérat et l'Afghanistan, au besoin par le Pamir et les passes de l'Indus. il deviendrait possible de se faire ouvrir celles de la Méditerranée orientale. Sans compter que des débouchés maritimes, dégagés des glaces d'hiver, se rencontreraieiit au bout de cette longue conquête dans le u Golfe n et sur le l^acifique.
Dans cette œuvre compliquée, aux entreprises menées à la fois dans deux ou trois directions, plusieurs périodes se distinguent : à partir de dSOO, la conquête du Caucase et la mise en valeur de la mer Noire orientale ; - après 18r30, la conquête de t'Asie centrate et le renforcement de la frontière sibérienne du sud ; — après 1880, le développement économique de toute l'Asie russe et la recherche d'un débouché sur le Pacifique; - à partir de 1900, la cr/se de r expansion russe en Extrême-Orient et la liquidation du système.