I. — Les Russes au Caucase
Au Caucase, les Russes trouvaient d'abord une frontière à fortifier et des peuples belliqueux à soumettre : Tcherkesses ai Abkazes (ceux-ci empiétant sur le versant méridional) à l'occident, Abazes à l'orient, tous musulmans, prétextes à croisade orthodoxe. Dès le début du siècle, la diplomatie et la guerre s'y employèrent avec persévérance ; la Russie mit à profit les haines entre les multiples races qui faisaient durer derrière les musulmans un royaume chrétien de Géorgie et une Arménie nestorienne. Elle s'y établit en protectrice des chrétiens ; ils l'aidèrent à tourner les fortes positions des musulmans montagnards.
Le blocus (lu Caucase (1800-1830). — Sfai^ropo/ assiégeait en pays tcherkesse le versant nord du Caucase comme Vladikaukaz en pays abaze. Malgré une invasion de Persans, Paul l"', par un manifeste solennel, accepta la Géorgie que lui léguait le dernier roi Georges XIII (1801) ; Alexandre P'' y joignit la Mingrélie eXVImérélie, qui reliaient la plaine de Tiflis à la mer Noire (1804). En dépit des guerres qu'il fallut soutenir contre le shah de Perse, Feth-Ali, et contre Khizil-Bey, prince des Abazes (excités l'un et l'autre par Napoléon), une série d'annexions rendit plus forte la place déjà occupée sur le versant méridional. Au traité de Guli/stan (1813), le tzar acquit le Daghestan, le Chirwan, et, sur la Caspienne, les ports de Derbent et de Bakou. En 1828, Paskiéwitch occupa la province d'Erivan jusqu'à l'Araxe, que la Perse dut céder au traité de
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Toiirkmanlchai, avec le monopolo |Mmr les vaisseaux russes du commerce sur la Caspienne. Le Imité d'Andrinoplc (1829) arracha aux Turcs la corniche sud-orcîidenlale du Caucase, en face de la Crimi^e, avec les jmrts d'Anapa, de (Jagri et de Poti. En 1830, les montagnards niusidinans se trouvaient cernés. Restai! à les soumettre.
La conquête (1«30-1«64). — Ce fut une longue tAche, rendue plus difficile par les aspérités des chaînes et le dédale des roules, plus sauvage par le fanatisme de l'ennemi. Les chefs en étaient des mollahs comme Mohammed, cadi vertueux, qui réconcilia, en vue de la guerre sainte, les (( chiites o et les (( sunnites », et sui'Iout le Ghazy-moUah et le circassien Schamyl-Ali. Une première victoire russe -à Ilimry (t882) détruisit Ghazy-mollah. Schamyl organisa, chez lesAbazeset dans le Daghestan, un gouvernement véritable, siégeant à Darcjo, avec un Divan, ou conseil suprême, des cercles territoriaux administrés par des lieutenants, une armée fournie par la levée en masse et dotée, à partir de 1841, d'une artillerie enlevée aux Russes. La guerre, toute de surprises et d'embuscades, immobilisait en 1840 environ 230.000 hommes dont les victoires, toujours chèrement achetées, n'amenaient aucun résultat. Le général Grabbe battit Schamyl à Arguani, l'assiégea dans Akhoiilko (1839) ; mais, au moment de l'assaut que repoussaient les femmes armées de poignards, Schamyl s'échappa par des chemins jusque-Là jugés inq^raticables.
A partir de 1843, le prince Michel Voronzov, gouverneur général, changea de tactiqiie. Prudent et palient, il essaya, par un système de routes, de ponts jetés sur les torrents, de relier les postes permanents qui enserraient la moidagne, tandis que des colonnes mobiles la parcouraient. De fait, il vainquit Schamyl au nord du Kouban. Même méthode de la part du général Mouraviev, du prince Bariatinski et du grand-duc MicheL Mais la gu(>rre de Crimée faillit tout compromettre. Schamyl, soUicilé par les généraux turcs de Kars, marcha sur Tillis avec 42.000 hommes. s'em[)ara de princesses géorgiennes, qu'il garda couune otages, puis se brouilla avec les pachas et rentra au Daghestan. L'occasion était perdue, qu'il ne retrouva pas.
Aussitôt après la paix de Paris, le priiu:e Bariatinski resserra autour de Schan)yl la ligne des avant-postes et huit par enfernuMle chef eiicassien sur le rocher de C.ounih (1858). U enleva la résidence fortifiée de Veden (avril 1859), ferma le défilé d'Argoun, empêcha les ravifaillements que l'adversaire tirait du noi-d. Knfiu. il
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lança des volontaires à l'escalade des dernières terrasses, que gardaient 400 défenseurs obstinés de Tindépendance, et força Schamyl à se rendre avec les quarante-sept niusulnians groupés en réserve suprême devant la caverne du chef.
Soumission du Caucase occidental (1863-1864). — Ainsi succomba l'indépendance circassienne. Les Tcherkesses de l'ouest, aux prises depuis 1829 avec l'hostilité des Russes, dont les navires bloquaient les côtes, auraient volontiers résisté : ils étaient 450.000, capables d'armer 65.000 soldats. Débarrassés de Schamyl, les généraux russes les refoulèrent pas à pas, établirent des blockhaus dans les territoires gagnés. En vain, les Tclierkesses imi)lorèlent l'intervention anglaise (1863). Trahis par leur chef Mohammed- Emin, qui livra les derniers passages, ils abandonnèrent la lutte et, pour vivre « en terre bénite » parmi leurs frères d'Islam, émigrèrent vers la Turquie d'Asie Mineure, par Trébizonde et Samsoun. Il en mourut 100.000 de faim et de misère. En 1864, le grandduc Michel proclama la pacification générale ; le gouvernement fit abattre lesforètsetpercerdes routes, installa dans des villages fortifiés des colonies de cosaques. Peu à peu, les populations circassiennes se résignèrent à la paix russe et ne bougèrent phis.
La Transcaucasîe. — ■ La conquête de la lieulenance générale (lu Caucase ne lixa pas l'expansion russe; elle accusa plutôt le caractère offensif de sa politique. Érivan et l'Araxe constituaient des positions menaçantes au pied de la citadelle arménienne ; à leur tour, Erzeroum et Kars jalonnaient les hautes vallées de l'Euphrate qui mènent à la Mésopotamie et au Golfe. A San Stefano, la Russie se les attribua, avec Ratoum, Ardahan et Rayazid. C'était franchir la première étape sur la route continentale de l'Inde. Mais Londres s'émut; au Congrès de Rerlin, il fallut abandonner Bayazid et les prélentions sur Erzeroum (1878).
Ce premier conflit anfjlo-russe, qui amena l'Angleterre à occuper Chypre pour surveiller Alexandrette, obligea la Russie à regarder de plus près ses acquisitions récentes. Elles se révélèrent sources de richesses agricoles variées (cultures méditerranéennes dans la région de Poti) et de richesses minérales (pétrole de Bakou), auxiliaires merveilleuses de la force industrielle. Très vite, la voie ferrée de Batoum à Bakou par Tillis mit la plaine en valeur ; jointe à Vladikaukaz en contournant le Daghestan par Derbent, elle devait faire entrer la Transcaucasie dans la vie économique de 'Empire.
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Ainsi la guerre du Caucase, conimeucée en opiM-ation de confins militaires, s'est développée, à mesure des événements, en une guerre ollensive |)Our la conquête de positions dallaciue. Le Russe flatte le chrétien laboureur, pasteur et marchand, l'emploie à développer la Transcaucasie. En cherchant une l'ronlièi-e, il a trouvé une fortune.
H. — Conquête du Turkestan.
Le même caractère se retrouve dans la conquête du Turkestan, au centre de l'Asie. Les Russes, passés du Heuve Oural et d'OrenbouFg dans la dépression aralo-caspienne, y rencontraient des populations turkmènes, partagées en nondjreux groupes sans organisation politique et asservies à trois grands Etats : le khanal de Khiua, sur l'Amou-Daria inférieur; Vernirai de Boiikhara, sur l'Amou-Daria moyen et le Zerafchanc ; le khanal de Khokan, haute vallée du Syr-Daria. Cette situation détermina les phases de la conquête russe, t^ui progressa le long des voies lluviales et de la ligne (Loasis étalées au pied du Khorassan.
PiMMiiiores expéditions (1812-18S6). — Les déprédations des Kirghiz au détriment des convois russes et des Tadjiks, protégés du tzar, provoquèrent le premier essai de conquête. Le centre en était Khiva, où le tzar devait racheter périodiquement les marchands réduits à l'esclavage. En 1812, Alexandre L'" lit soumettre les Kirghiz de la Petite Horde; sept ans après, l'expédition du capitaine .Mouraviev, venu à Khiva pour négocier la tin de ce banditisme, fut arrêtée par le khan Mohammed-Kahim et son chef manqua d'être exécuté. Spéranski décida enfin le tzar à construire, en vue d'une action énergique, une ligne de forts qui protégerait du moins les colons et les pêcheurs de la Caspienne. Ainsi furent fondés Xovo-Alcxandrovsk et Alexandrovsk. Kn 1839, une expédition préparée avec grand soin, forte de 10.000 hommes, partit d'Orenbourg avec le général Perovski. Elle succoml)a aux froids d'un hiver exceptionnel. Un tiers des hommes avaient péri avaut d'arriver à Khiva; les chameaux moururent de faim. Perovski battit en retraite avec les débris de sa troupe et le gouvernement abandonna ses projets sur Khiva.
Du moins prépara-t-il (comme contre les Tcherkesses) une sorte de blocus du Turkestan. Les chemins de fer furent poussés jusqu'à
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Orenl)ourg ; puis des postes de ravitaillement s'éclielonnèrenL entre l'Oural et la mer d'Aral, de manière à consolider la frontière contre les attaques dirigées de Khokan et de Boukhara. En 1848, ce furent Karubalalsk, Orsk, Ouralsk, Orenboarg , Irghiz, Tour g aï ; an J849, Aralsk; en 1852, les forts du Syr, organisés par Perovski, Kazalinsk, Karmaklschi, PevovsR; après la défaite du khan de Khokan (1833), Djoulek, Kopal et Viernig. En 1856, le blocus du Turkestan était achevé ; seules la guerre de Crimée et la résistance de Schamyl au Caucase retardèrent la grande conquête.
La grande conquête (1860-1884). — Elle s'opéra le long de deux routes : celle de l'est, par Tachkent et Samarcande ; celle du sud, par Krasnovodsk et les oasis turcomanes. De 1860 à 18()4, le colonel Zimmermann repoussait les Khokandiens et les Boukhares à 0«ro«/2-.l(/a/c/2; le colonel Verevkine enlevait Ilazrel (Turkestan); le colonel Tchernaiev, Aoulié-Ata et Tchimkenl. Pour ménager la jalousie de l'Angleterre, Gortchakov promit que ses colonnes ne dépasseraient pas les villes du Syr-Daria. Il comptait sans l'entraînement de la conquête chez les « Asiatiques », race particulière de généraux qui, à la suite des cosaques, menèrent les soldats du tzar jusqu'aux glacis de l'Inde. De Tchimkent, où, déjà légendaire, il avait, au lendemain de la prise de la ville, osé prendre son bain seul, sans escorte, au milieu de la population exaspérée, Tchernaiev marcha sur Tachkent, le vrai centre du Turkestan, qu'assiégeait l'émir de Boukhara, Mozalïer. Repoussé avec ses forces insuffisantes, il revint à la charge trois mois après, enleva Tchinaz sur le Syr et, au mépris des ordres du ministre de la Guerre, Tachkent même que défendaient 30.000 hommes. Quand lui fut remise la dépêche, ses 2.000 soldats étaient harassés ; mais, dit-il, (( j'ai mis la dépêche dans ma poche et j'ai pris Tachkent » (juin 1865i. Elle devint la capitale du Turkestan russe.
La conquête de Boukhara suivit. Mozaffer avait envahi le Khokan pour y installer un souverain de son choix et retenu dans sa propre capitale une ambassade russe. Tchernaiev marcha sur Samarcande, mais subit un échec à Djizak. Romanovski le remplara (1866), écrasa à Irdjar avec 3.600 hommes les 45.000 Boukhares «[ui marchaient sur Tachkent, et enleva Khodjenl. Il ne restait plus (pi'à occuper Samarcande, qui tomba aux mains du général Kaufifmann après sa victoire deSerpoul (1868). L'émir se soumit au tzar blanc, ouvrit son État à la pénétration russe et au coiumerce (1868-1873).
Mais la conquête russe se heurta à VÉtat de Khira. Confiant dans les déserts qui le protégeaient de toutes parts, le khan arrô-
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tait les Hnsses cl pilUiil leurs caravanes. Pour eu venir à Itoiil, deux porls créés sur la Caspienne servirent de bases d'opérations : Krusnocodsk (ISGfl) el Trhikislar (1870). Ue là, le j^énéral Markosov dirigea en IST'J nue preniièrt' attaque, qui échoua; raunée suivante, Kaulïuiauu lauç;a cinq colonnes convergentes qui, parties dAlexaudrovsk.de Krasuovodsk, de Tachkent, de Kav^alinsketd'Orenbourg, traînèrent, malgré la soif et la chaleur, leur artillerie jusque sous les murs de la ville qu'elles bond)ardèrent. Skobelev et Kauffmann y entrèrent en même temps. Le khan, réduit à la vassalité, « obéissant serviteur de rEhq)ereur de toutes les Russies, » céda la moitié de son État, promit d'abolir l'esclavage et de protéger le commerce russe. Annexion déguisée, que consolida l'établissement des forts de Xoukous- et de Pelro-Alcxandrovsk sur la rive droite de l'Amou- Daria (18731
Le Jchanat de Khokan tomba ensuite sous les prises russes. Le khan s'était soumis à la vassalité depuis 1871. En 1875, les troupes russes durent le protéger contre une insurrection menée par Abdur-Rhaman, qui avait pris Khodjent. Kauiïmann battit les Khokaudiens, langa à leur poursuite la division de Skobelev, qui enleva Khokan et Marghilan. Le khan céda la rive droite du Syr. L'année suivante, nouvelle insurrection d'Abdur-Rhaman. En plein hiver, Skobelev occupa Andidjan, après avoir inlligé trois défaites aux bandes insurgées. Le 3 mars 1876, un oukase incorpora au Turkestan toute la haute vallée du Syr, qui reprit son nom ancien de Ferghana.
Restait à conquérir les oasis du sud, pour mettre lin aux incursions et aux razzias des Turkmènes-Tekkçs en territoire russe. La base d'opérations nécessaire était la mer Caspienne, sur la rive orientale de laquelle les Russes s'étaient fixés en 1869. Le général Stolietov y fonda la station militaire de Krasuovodsk, mais abandonna Tchikislar, à l'embouchure de l'Atrek, comme insalubre 1^1871). Les Tekkés n'y laissaient guère en repos les colons et les sotnias de cosaques. Musulmans fanatiques, retranchés dans leurs aoiils (villages fortifiés) sous l'autorité de khans élus, ils ne vivaient que de brigandages fructueux opérés dans les bourgades sans défense, pour en ramener des prisonniers, surtout îles femmes, qu'ils enlevaient après massacre des hommes valides. Contre ces écumeurs du désert, le général Lomakine avait dirigé en 1876 une vaine opération de police, n'avait pas réussi à se maintenir dans l'oasis de Kizil-Arvat. En 187!), le général Lazarev, disposant de troupes du Caucase, partit de Tchikislar el gagna le Kopetl>agli. En un mois, il atteignait (iéok-Tépé {H septeniUre), battait les tribus
L EXPANSION RUSSE EN ASIE AU XIX" SIECLE
Akkals sous les murs de terre argileuse de l'aoul, qu'il faisait inutilement canonner. L'artillerie qui les couronnait, mise en batterie par le major anglais Buttler, força les Russes à la retraite. Lazarev était mort, emporté avec nombre de ses soldats par la dysenterie; le '2 octobre. Lomakine, au prix de souffrances terribles, ramenait ses troupes vers la Caspienne. Mais l'année suivante, une forte reconnaissance poussée en territoire turkmène prépara l'expédition décisive de Skobelev. Des approvisionnements considérables furent amenés sur le front grâce aux premiers tronçons du chemin de fev, poussés à Kizil-Arvat. Le 10 juin, Skoljelev, avec son avant-garde, occupa Bami, puis marcha sur Géok-Tépé que défendait Tokma Sadar avec 7.000 hommes. Skobelev l'investit (décembre! avec 800 hommes. Le l'2 janvier 1881, ses 58 canons ayant fait sauter une partie des murs, il commanda l'assaut. Le résultat fut la soumission complète des Akkals- Tekkés.
L'occupation de l'oasis de Merv réunit les deux conquêtes turcomanes. En 1882, les Serikhs du Tedjen avaient déjà posé les armes ; le général Komarov, successeur de Skobelev, envoya un officier géorgien du Daghestan, le major Alikhanov (Ali-khan;, qui s'introduisit dans Merv avec une caravane arménienne et, malgré la défiance des khans, obtint d'y rester à force de mensonges. Il explora l'oasis en tous sens, en leva le plan, vanta la puissance du tzar (188-2). Komarov le renvoya en 1884 porter un ultimatum qui exigeait la reddition immédiate ; les khans, déjà acquis à la Russie, se soumirent, mais non pas Khadjar-khan. chef d'un parti décidé à la gueri-e. Komarov assiégea donc l'oasis, enleva la forteresse, chassa Khadjar-khan en territoire afghan. Alikhanov, gouverneur de Merv, construisit une nouvelle citadelle qu'occupa une garnison russe.
Rôsiihalw d<' la conquête. — La coïKpuMc du Turkestan a produit deux sortes d'effets ; ils se rapportent à la fois à la ti'anslormation du pays et à l'équilibre politique de l'Asie.
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Le 'riirUt'slnii lui lr;ui-;r()iiiir' pai- uiic coloiiisalion militaire et agricole. Des villages cosa(|iies, soiies (It! bourgs d'enviro» i.OOO habitants, établis sur une rivière ou au boi-d de la route postale, grandirent rapidenieid, attirèrent inai-eliands et colons, et se déplacèrent vers l'est en marquant lesétapesde la conquête. Parfois se fondèrent de toutes pièces, grAce à l'irrigation, des bourgades d'immigrants européens ou des villages types créés au milieu des cotonniers et des mûriers. Enfin, la conquête russe assura protection au commerce dans les grandes oasis do Boukhara et du Fergliana. Là, de grandes villes anciennes, cai)ilales d'enqjires historiques et sièges d'Universités, centralisaient entre les mains des trafiquants sartes les produits des cultures tropicales. Cette colonisation très souple préparait une véritable assimilation. Le gouverneur général du 'l'urkestan, chef d'une administration militaire aux mailles assez larges, soucieux d'assurer une bonne police, utilisait pour cet objet les deux khans semi-indépendants de Khiva et de Boukhara, réduits peu à peu au rôle de préfets russes. Avec les Russes et les cosaques collaboraient des vaincus turkmènes (Maktoum-Alikhan), des représentants des anciennes races (le colonel Tcliingiskhan, descendant de Gengis-khan et chef du service télégraphique) et de nouveaux conquis, Géorgiens et Arméniens.
D'autre part, la conquête avait amené les Russes jusqu'aux passes qui mènent à la Chine et à l'Afghanistan ; à rencontre des promesses de Gortchakov, ils avaient affirmé leurs visées sur Kouldja et sur Kachgar. Leurs officiers, Venukov, Prjevalski, Mouchketov, Siévertsov, Kaulbars, Fedchenko, le colonel Yonov, commençaient l'exploration du Pamir. Mais là ils rencontraient la concurrence de l'Angleterre. Dès d83"2, la Gazette de Moscou déclarait : « Bientôt, c'est à Calcutta seulement que nous aurons à traiter avec cette nation perfide. » A chaque pas en avant des Russes correspondait un progrès des Anglais. En 1838, ils s'implantaient à Héral, en 1832 à Kaboul : en 1841), ils annexaient le Pendjab.
Un premier traité russo-anglaift (Paris, ISoT) proclama l'indépendance de l'Afghanistan et de Itérât. En 1863, Hérat était attribué à l'émir Dost-Mohammed. Une double barrière : la Perse et l'Afglianistan, se dressait entre les deux adversaires. L'occupation de Merv, position russe offensive vers la Perse et vers Hérat, rouvrit la rivalité. Les Anglais avaient proclamé si haut la nécessité de posséder les routes avancées de l'Inde, que les imaginations européennes prévirent le choc fatal entre les deux puissances d'Asie (laci baleiut' anglaise » et « l'éléphant russe »). Gladstone et Alexandre 111 déjouèrent diplomaliqueinent ces calculs qui n'élaieiit pas tous
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désintéressés. La délimilation russo-afghane de 1887 laissa Sérakhs, Zulfikaret Pendjdeh à la Russie, le Badakhan, le Koundouz, avec Balkh et Malmené à l'Afghanistan, traça la frontière le long de l'Amou-Daria jusqu'au Pamir. Demi-échec russe, compensé pour les « coloniaux » de Pétersbourg par ce fait que leurs avant-postes n'étaient plus qu'à ^200 kilomètres de Hérat.
Mais la question du Pamir demeurait entière. Sur ce (( toit du monde », les Russes se rencontraient non seulement avec les Anglais, mais avec les Afghans et les Chinois. En 1892, une expédition dut reculer devant les Afghans, Afridis et Waziris. En 18i)5, en môme temps qu'ils traitaient avec la Chine, les Russes passaient avec l'Angleterre la convention de Sinila. La frontière, qui laisse au Turkestan le Chougnan, suivra le Pandj, le lac Zorkoul, pour atteindre les sources de l'Amou-Daria ; la limite de l'Inde s'arrête à la passe de Baroghil et à l'HindoiUvOush. Les terres afghanes s'insinuent entre les deux sous forme d'un étroit tampon. Ce tracé même apparaissait aux Russes comme précaire, destiné plutôt à marquer un temps d'arrêt dans l'expansion vers l'indus, expansion qui trouverait son meilleur auxiliaire dans la politique des chemins de fer.
Les chomins do fer transeaspions. — La première voie ferrée, établie rapidement dans les sables pour des fins stratégiques, sous la direction du général-major Annenkov, devait servir de point d'appui pour la conquête et la colonisation. Ainsi s'imposa la main-d'œuvre militaire. Le train de posé qui portait les troupes du génie et le matériel, e.xpédié tout monté de Russie, se faisait ravitailler en eau et en vivres par un autre train quotidien venu de la Caspienne. La voie ferrée, qui partit d'abord de Mikhailovsk (1881), puis (ÏOii:oiin-Ada, s'avança à raison de quatre verstes par jour au pied du grand Balkhan et du Kopet-Dagh par Kizil-Arvat, Géok-Tépé, Askhabad, Douchak et Merv, traversa hardiment le désert de Kara-Koum pour passer l'Amou-Daria à Tchardjoui et atteindre par le Zerafchane Boukhara et Samarcande (mai 1888). Au début de la conquête, il fallait quatre mois de marche pour aller d'Orenbourg à Samarcande ; désormais, de Tiflis, il suffit de quatre jours.
Bientôt, le Transcaspien, redressé vers le nord, amena ses rails à Khodjenf, d'où un embranchement gagna les villes du Ferghana, Kokhan, Andidjan et Novi-Marghilan, — puis à Tachkenl (1897). Un autre embranchement, dirigé vers le sud, réunit Merv avec /Touc/jA-, à 1-2U kiloiuclres de Hérat, que ne défend point un col ouvert à
irS CIIAI'ITHK XVII
"2.000 mètres d'altiludo dans k's Paropamisl3s(i8y9). C'était alors un axiome |)armi les politiciens et officiers russes qu'ils iraieïd, bientôt (( chercher sui* l'indus la clef de (lonslaidinople ». Pour cet office, h^ 'l'ranscaspien apparut insuffisant, comme auraient dû paraître chim<5riques les paniques d'opinion anglaise et les enthousiasmes irrélléchis des slavo|>hiles. Car le chemin de fer était lent, condamné à un immense circuit, ulilisahle seulement apr^s traversée de la (;as[)iennc. Admirable pour briser la résistance des tribus turknu'nes et pour convoyer le coton du Ferghana (les trois quarts du coton lissé en Russie d'Europe), il devenait instrument médiocre pour transporter des troupes ; il fallut vingt et un jours en 190:2 pour expédier Ti.OOO hommes avec armes et bagages, de Moscou à Merv, en vue de renforcer la frontière afghane. Le Transcaspien a fait son œuvre et son temps.
Le parti industriel fit donc décider la construction d'une nouuel le ligne dii^cle, sans transbordements ni détours, de Moscou par Samara et Orenbourg jusqu'à Tachkent. La ligne, aujourd'hui en service, gagne le nord-est de la mer d'Aral par le pays des Kirghiz, véritables Russes, dépourvus de sentiment national distinct et de fanatisme religieux. Le long du Syr, le pays est russifié. ATachkent enfin, à proximité de la frontière afghane et de la Sibérie du sud, cette troisième antenne multiplie l'elïort russe vers le centre asiatique, Kachgar et Kaboul.
Si, depuis 190o, la guerre de Mandchourie a privé ces voies ferrées de leur caractère otïensif, elles gardent toute leur valeur comme instrument d'assimilation des plaines turcomanes.
in. — Vexpansion sibérienne.
En Sibérie, les Russes n'ont pas seulement reculé les limites de leur puissance, ils ont appelé un monde nouveau à la vie économique. L'effort de peuplement que représente une émigration moyenne de '200.000 individus par an, canalisée par des agents officiels et dirigée sur les points utiles, ne suffit pas à faire comprendre, sur une terre où la population n'atteint encore qu'un habitant pour deux kilomètres carrés, la grandeur de l'ceuvre accomplie. Le pays, agricole etjjastoral, transformé eu pays industriel; les mines d'or, d'argent et de plomb de l'Altaï i^Rarnaoul) et du Raïkal, les mines d'or, de fer et de cuivre de l'Amour ré|)ondant aux mines d'or, de fer, de cuivre et de platine de l'Oural ; les gisements de
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houille exploités au pied des monts du sud ainsi que les puits de pétrole deSakhaline ; enfin la steppe sortie de son isolement, devenue, par la substitution au îrakî d'une voie ferrée de 8.000 kilomètres, une section des grandes routes circummondiales, voilà ce qui caractérise, surtout dans les trente dernières années, la prise de possession par les Russes du sol sibérien.
La conquête (1803-1860), — Soixante années se pas.sèrent pourtant à fixer la frontière, arrêtée par le traité de Nertchinsk à l'Argoun (Sibérie orientale, 1689). Le comte Golovkine avait essayé d'arracher au gouvernement de Pékin la liberté de navigation sur l'Amour et le droit d'établir à l'embouchure un dépôt d'approvisionnements pour l'Amérique russe et le Kamtchatka (1805). En 1843, Gavrilov explora l'embouchure du fleuve, qu'il trouva encombrée par une barre. Quatre ans après, le général Mouraviev, gouverneur de la Sibérie orientale, aidé de Boshniak et de Tchihatchev, reconnut le réseau fluvial, les côtes de la mer d'Okhotsk, l'île Sakhaline et ses mines de charbon. Ainsi se constitua la. prorince marilime, avec Nikolaïevsk comme chef-lieu (1856) ; il restait à la délimiter au sud avec des commissaires chinois. Mouraviev, après deux années de négociations, signa le trailé d'Aïgoun (16 mai 1858) ; il cédait à la Russie toute la rive gauche de l'Amour jusqu'à la mer, neutralisait le territoire compris entre l'Oussouri et la côte, ouvrait l'Amour, le Soungari et l'Oussouri à la navigation. Aussitôt, au confluent de l'Oussouri et de l'Amour, Mouraviev (( l'Amourien » (Amourski) créa Khabarovka. La même année, le traité de Tienlsin, négocié par Poutiatine, admettait les navires russes dans les ports chinois déjà ouverts au commerce anglais et garantissait la sécurité des Russes dans l'Empire du Milieu. Enfin, le général Ignatiev obtint à Pékin (1800) un traité qui reconnut à la Russie la rive droite de l'Oussouri et 660 milles de littoral ; alors fut fondée Vladivostok (« dominatrice de l'Orient »). De plus, une route nouvelle s'offrait au commerce russe, celle des caravanes du thé, entre Kiakta et Pékin, à travers la Mongolie : par Oiirga (où s'établit un consulat russe) et Khalgan, qu'un service postal devait relier à Irkoutsk. Suivant la formule des protocoles u célestes », la frontière était fixée « pour l'éternité ».
Los rcg^loinents russo-chinois (1800- I8Î)8). — u L'éternité 1) dura une dizaine d'années. Installés sur les pistes mongoles, les Russes se contentaient d'attirer vers le trakt sibérien les marchandises de la Chine du nord. Mais sur les limites mal fixées de la
Sil)éri(> el du Turkeslan, dans U' domaine de Tlii, affluent du lac Halkach, les ofliciers et fonctionnaires russes trouvèrent l'occasion d'un progivs nouveau, l.'insiirrcclion musulmane de Dzoïinr/arie (1866), ac(oni|>ay:née d'alTreux massacres, supprima l'autorité des mandarins chinois à Kouldja. C'était un nceud siralégique et commercial de la Ctiine du nord-ouest. A l'appel des insurgés, les Russes occupèrent la ville (1871), mais firent savoir à Pékin qu'ils consentiraient àla restituer. On négociait en vain pendant que des sotnias de cosaques stationnaient en Dzoungarie et que les agents russes entretenaient avec Yakoub-khan, ancien lieutenant du khan de Khokan, maître de Kachgar el du Tarim supérieur depuis 1865, les plus amicales relations. Mais Yakoub-khan mourut en 1877, et les Chinois se trouvèrent assez forts pour remettre la main sur Kachgar.
L'année suivante, les Russes avaient triomphé des Turcs. La Chine envoya le mandarin Tchong-Ho signera Livadia un traité qui stipulait, contre remise de Kouldja, le paiement par la Chine d'une indemnité et pour la Russie une rectification de frontières avec la création de nouvelles routes commerciales. Le Tsong-li-yamen désavoua Tchong-Ho. Il fallut recommencer des négociations de trois années, pendant lesquelles Brandt, ministre d'Allemagne à Pékin, s'employa de son mieux à aigrir les rapports russo-chinois. Aux Russes, il prêchait l'intransigeance, la nécessité d'une guerre qui amènerait en quelques jouis leurs armées à Pékin. A ses collègues qui s'étonnuaient, il insinuait : (( lié, mon Dieu ! nous pécherons bien quelque chose en eau trouble ! » De fait, les trafiquants allemands venaient de livrer à la Chine 2.5.000 fusils Mauser sur une commande de 100.000. Brandt désirait davantage : très lié avec le ministre de Russie, il le poussait à déclancher des aventures qui absorberaient les forces vitales russes, écarteraient de la Vistule les hommes et les généraux dont le voisinage pouvait embarrasser l'Allemagne quand elle aurait besoin de sa liberté. Mais Alexandre Il ne se souciait pas d'engager aussi loin ses finances compromises et ses troupes épuisées par la guerre d'Orienf. Le Iroilé de Pélersbout'g, signé par Tseng ["2^ février 1881), rendit Kouldja à la Chine, en laissant à la Russie la partie occidentale de la })roviiu'e, qui fut annexée au Sémiretchié (pays des sept fleuves).
Ainsi s'ouvrait une porte dans la frontière chinoise. A l'autre extrémité, les Russes s'en firent ouvrir une autre par laquelle passa leur commerce et s'infiltrèrent leurs colons. Des arrangements de 18()2 et de 1869 exem[)tèrenl îles droits de douanes les marchandises russes en Mongolie, réglèrent les privilèges du trafic russe à
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Khalgan (au delà de la grande muraille), assurèrent la circulation des caravanes jusqu'à Tien-tsin. Les transactions, doublées en dix ans, transformèrent les conditions de la vie en Sibérie orientale ; pour mieux combattre l'immigration chinoise, le gouvernement r.isse pratiqua limmigration européenne. 11 transporta sur les navires de la u flotte volontaire » 250 familles par an à partir de 1881. En 1882, s'installaient 3.800 colons à qui furent assignées des terres, de manière à constituer une population rurale ; ils furent 15.000 les années suivantes, et jusqu'à 40.000 lorsque commencèrent les travaux du Transsibérien.
Le Transsibérien. — La première conception d'un chemin de fer destiné à relier les conquêtes de Sibérie orientale aux terres russes d'Europe appartient à Mouraviev Amourski (1851), le môme qui édifia à l'entrée de la Transbaïkalie la porte triomphale avec l'inscription : Chemin du grand Océan (1858). Il ne s'agissait alors que d'une voie à tracer entre les sections navigables des fleuves. L'établissement à Vladivostok d'un port de commerce, qui fut aussi un arsenal, inspira l'idée de joindre d'abord ce port à l'Amour et à la Sibérie du Baïkal ; c'est à Vladivostok qu'après nombre d'études et de rapports provoqués par Alexandre 111, le tzarévitch Nicolas posa le premier rail (19 mai 1891). Pour mener rapidement les travaux d'une ligne qui, depuis Tcheliabinsk, devait couvrir 7.543 kilomètres, la main-d'œuvre militaire fut requise ; elle posa, sur une plateforme parfois sommaire, jusqu'à trois kilomètres de rails par jour (par exception six kilomètres). Attaquée à la fois sur l'Irtych, rObi, le Baïkal et l'Oussouri par 1.50.000 ouvriers, la ligne atteignitOmskenaoût 1894, l'Obi en octobre 1890, Irkoutsk en 1898. A l'est, le chemin de fer de l'Oussouri, de Vladivostok à Khabarovka, fut exploité en 1896. Les économistes prévoyaient que les trajets de Londres à Changhaï (trente-six jours par mer) se réduiraient à seize jours par Ostende, Berlin, Moscou, Tcheliabinsk, Strietensk et Vladivostok. Les Russes relevaient, outre l'importance stratégique, comparable à celle du chemin de fer de Merv, l'avantage économique d'une voie tracée à la limite de la forêt et des steppes à terre noire, le long des régions déjà industrialisées. Mais la politique des chemins de fer de Witle allait utiliser la dernière section du Transsibérien pour des desseins plus aventureux.
De même que la marche du général Komarov vers Merv avait succédé à l'entente russo-allemande de Skiernewice (1884), les fêtes inaugurales du canal de Kiel, aux(|uelles la flotte russe entraîna une
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escadre fraiiraisi*, rtii-ciil suivies d'une Iripic artioii diploiimtir[iie (Hiissie, l'iancfN Allernaf^ne) contre le Japon (IS9"»). I.'arnuW' suivante, la Hiissie, (pii pi-enait sous sa garantie un empi'unt chinois de 400 millions, obtenait de dévier le Transsibérien par la roie Irlande hoiiriennc la plus courte, de Tchita en Transbaïkalie à Tsitsikar, Kliarbine (ît Vladivostok. Une compat/nie de ritsl chinois, d'accord avec la Banque russo-chinoise, pi-it à bail l'cxploilation de la liç:ne rpie des ti'oupes russo-sibériennes se chargèrent de «léfendr-e. Quand l'inslallalion allemande à Kiao-tchéou eut déterminé comme réplique l'installation russe à Port-Arthur (mars d898), la compagnie poussa ses rails de Kharbine au Liao-toiing, ol)tint de les raccorder par Niou-t«-liouang avec les voies ferrées du Pelcliili. L'insurrection des Boxeurs n'arrèfa pas longtemps les travaux (;n vue desquels les Busses se contentèrent de renforcer la garde des voies, tout en promettant d'évacuer par échelons la Mandchourie restituée à la Chine M!)OI).
L'expansion russo en l*erso. — C'étaient des cavaliers persans que les généraux russes avaient combattus dans les oasis, d'Askhabad à Merv. A partir de i889, la Bussie pénétra en Perse pir un autre moyen. Sans se servir des « sunnites » de Boukhara et de Khiva contre les d chiites » persans, non plus que des Turcomans et des Arméniens déjà russitîés, sans profiter de l'absence de liens entre la dj'nastie turque des Khadjars (originaire du Mazandéran) et les Persans qu'elle ruine, à tel point que dans l'Iran le dernier siècle marque une décadence profonde de la civilisation et de l'art, sans chercher à exploiter la rébellion religieuse et nationaledu « Itàbisme », la Bussie s'ouvrit le pays par des routes, acheta le gouvernement par des banques, gagna les trafiquants indigèiies en leur promettant un chemin de fer vers le golfe Persique.
Auparavant, le baron de Beuter avait acquis (1872) la concession îles voies ferrées pour soixante-dix ans, des télégraphes, canaux, mines, douanes. 11 offrit en vain de la vendre à l'Angleterre. Kn 1889, ayant fondé une Bancjue impériale qui émettait des billets, il pi-étendait y joindre une régie des tabacs que le shah dut lui racheter à la suite d'une émeute. Les Busses alors entrèrent en ligne. Ils commencèrent par construire une route qui menait de la gare transcaspienne d'Askhabad vers la métropole religieuse de Méched : ils y étai)lirenl un bazar, avec des cosaques pc»ur garder la poste et les missions scientifiipies, commerciales, médicales (1890'. Une autre route menade Tillis et d'Krivan à 7Vi/;m, capitale de l'Azerbaïdjan ; une autre encoi'e, de l«echt sur la Caspienne, monta vers Téhéran.
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parcourue par des inspecteurs russes et des cosaques qui escortaient le pétrole et le sucre russes et le riz persan. Téhéran devint un entrepôt russe qui évinça la concurrence anglaise. Le plan de Witte y amena des missions nouvelles et des financiers. La Banque des prels (russe) prêta dès son avènement à Mouzaffered-Din (qui, gouverneur de rAzerbaïdjan, succédait à Nasr-ed-Din, assassiné lel^"" novembre 1896) 55 millions à 3 pour 100, à condition que la Banque impériale serait remboursée. La Banque russe fournit aux fantaisies du shah, qui commença et termina ses voyages en Europe par une visite au tzar. Comme gage des 80 millions prêtés en plus jusqu'à 1902, la banque, devenue Banqii • d'escompte de Perse, se fit donner les douanes et revenus des provinces du nord et prit soin de les gérer par l'intermédiaire d'une commission de réformes composée de Belges. Mais les douanes s'épuisaient par la diminution même du commerce anglais. En vue d'un quatrième emprunt, la Russie accepta des concessions de mines et de chemins de fer et lança l'idée d'un Transiranien, do Tauris à Beuder-Abbas, avec embranchement sur Recht et le Transcaspien. En 1900, le shah s'interdit par traité secret de concéder pendant dix ans aucune autre voie ferrée. A Bender-Abbas, les wagons russes devaient se rencontrer avec la flotte volontaire d'Odessa. Même tactique qu'à Port-Arthur.
Les journaux anglais menacèrent la Russie de résistances populaires. Les cosaques surent y veiller; non pas des cosaques russes, mais des montagnards persans organisés en sotnias, aux ordres d'un général russe dépendant du ministre de la Guerre de Pétersbourg, et administrées par un bureau spécial au ministère des Affaires étrangères. Garde royale et corps de police chargés de répandre « la crainte du shah et le respect du tzar », ils auraient à protéger bientôt l'avancée vers le u Golfe » des locomotives russes.
La crise de lOOo et la nouvelle politique asiati- <[ue. — La crise militaire d'Extrême-Orient ruina en partie ces projets. Il est notoire que la correspondance [>ersonnelle échangée entre Guillaume 11 et Nicolas II donna des garanties pour la sécurité des frontières polonaises, pendant que la Russie s'aventurait en (>orée (Ij. La défaite venue, l'allié français ménagea à Pétersl)Ourg un règlement (le comptes lionoralile avec l'Angleterre, alliée
(1; Voir l. I. r.ha|i. wviir, II, [>. 5(;i.
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(lu Japon. Mais il lui ferme sur le golfe ^acc^s désiré pour ses chemins de fer |)ei-sans. 11 l'oblige à se désintéresser de la <|ueslion afghane. En 1910, après des menaces prodiguées par les fonctionnaires russes à l'adresse de la Chine dans la région de Kachgar, Vacconl rie Polsdam associa à quelque degré l'Allemagne à l'exploitation de la Perse du nord. Par la volonté des anciens rivaux de la Russie et tle son (( ami » de licrlin, la frontière asiatique apparaît fixée.
La i)ériode ainsi close des entreprises de magnificence, l'effort du gouvernement s'applique désormais à mettre en valeur l'empire continental le plus étendu du monde. La faveur revient à Vladivostok, bien que bloqué quatre mois par les glaces, et au tracé primitif du Transsibérien, depuis qu'il s'avère qu'en cas de guerre nouvelle, le chemin de fer de l'Est chinois pourrait être coupé dès les premiers jours. Sous l'inspiration de Stolypine, qui forma un Comité spécial des Affaires d'Extrémc-Orienl, le projet s'est précisé d'y renouveler les procédés de colonisation, notamment dans la province maritime, de manière à garantir à l'expansion russe la libre disposition du sol national.
La difficulté, c'est la faible population de la province maritime (1 habitant par 5 kilomètres carrés) que Ton ne veut pas ouvrir davantage à l'émigration clwnoise, alors que 22.000 ouvriers jaunes travaillent déjà aux fortifications de Vladivostok. Quant au Transsibérien, dont la ligne circiimbaïkale ne fut achevée que pendant la guerre de Mandchotirie, il est décidé que le rail sera posé de Striétensk à Pokrovskoïé, point où l'Amour se prête à tous les transports pendant la saison d'été (1908). De là, il se raccordera à Khabarovka avec la ligne de l'Oussouri, et peut-être gagnei'a Nicolaïevsk pour rappeler à la vie ce port délaissé. De i)lus, pour satisfaire aux exigences économiques du domaine sibérien (oukase du 31 octobre i90i), la voie avait été doublée sur toute la partie montagneuse du trajet, 2.000 kilomètres d'Omsk à Irkoutsk (1908- 1910) ; ce doublemeid est commencé dans la section circuinbadvalicnne, d'Irkoutsk à Myssovskaïa, au prix de travaux gigantesques. Le reste suivra. Alors seulement les audacieux pourront-ils reprendre le projet d'une autre voie ferrée de pénétration qui S(^it située à l'écart des jalousies japonaises, le long de la Selenga et de la vieille route du commerce moscovite pai- Kiakhia, Cnn-ga, Khalgan et Pékin.
Projet à longue échéance. En allondant, le Transsibérien, dont on avait au début accusé le caractère stratégique et interiuitional, tout en demeurant la voieessenlielle pour les voyageursd'Extrême-
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Orient, reprend son rôle de voie d'échanges intérieurs. Relié avec le Transcaspien par la ligne projetée d'Orrvsk à Tachkent, il unira, dans une dépendance étroite de besoins et de ressources, les dO.OOO kilomètres de plaines russes espacées de la frontière persane au Pacifique.
1 CONSULTER
Driault : La Question d'Orient ; La Question d'Extrême-Orient ; et : Problèmes politiques, — Machat : Le Développement économique de la Bussie. — RouiRE : La Rivalité anglo-russe au XIX' siècle. — De VoriuÉ : Spectacles contemporains (le Transcaspien). — Legras : En Sil>érie. — Le grand Transsibérien (publication du Ministère des ^■oies de communications). — Pierre Leroy-Beallieu : La Rénovation de F Asie (la Sibérie). — Bérard : Les Révolutions de la Perse. — Aubin : La Perse d'aujourd'hui. — Questions actuelles de politique étrangère en Asie (l'Asie ottomane; et : les compétitions dans l'Asie centrale et les réactions indigènes).
I. La Chine et l'Europe (1800-1890;. — H. Le Japon jusqu'au vingtième siècle. — III. Le Nationalisme chinois. — W. L'Impérialisme japonais. — \ . Problèmes contemporains d Extrême- Orient.
LKxtrême-Orient asiatique n'entre qu'au XIX'' siècle dans le courant de l'histoire générale. La Chine s'entrouvrit après la guerre de l'opium (1840-18it2). Pour le Japon, ce fut après l'expédition américaine du commodore Perry il853). Par contre, au tlébut du XX' siècle, à la suite des crises chinoises et des victoires jaj)onaises, la question d'Extrême-Orient revêt un intérêt universel.