‹ Histoire politique du XIXe siècleChapitre 53 sur 96 · U.X JOURNAL CHINOIS ILLUSTRÉ · texte numérisé non relu

U.X JOURNAL CHINOIS ILLUSTRÉ

des dernières humiliations de la Chine, eurent l'idée de changer les anciens errements. Les plus en vue, Tchang-Youn-Hoan, diplomate et ministre des Finances, Kang-Yeou-Oueï, directeur d'un journal progressiste de Canton, secrétaire au ministère des Travaux publics. Lin, ancien élève de l'école anglaise de Changhaï, Soun-Yat-Sen, chef des u Triades », correspondaient avec les Anglais qui attiraient à leurs écoles les jeunes gens intelligents destinés au mandarinat. Soun-Yat-Sen, très anti-mandchou (la légation chinoise à Londres l'avait séquestré pourle faire disparaître; le gouvernement anglais, pressé parl'opinion, le fit relAcher), dirigeait de Hong-Kong, contre la dynastie, l'agitation des provinces du sud. Les autres prèchaien

r)04 CliAI'lTUE XVIIl

les idées noiivcllos : siniplilicnlion des rouai^os gonverncmontaux, l'ecrutemeul de Ibiiclioiinaii-es, honnùtos et iiistniils, aiiti-enieiit que par le commentaire des « Quatre Classiques », adoption des sciences et des arts utiles de l'Occident. Kang-Yeou-Oueï, ennemi de l'impératrice douairière et de son favori Vong-Lou (peut-être acquis à la Russie), persuada Kouang-Siu (jue la leçon de la guerre exigeait la réforme de l'Empire par l'émancipation de son propre pouvoir. Kouang-Siu adopta le projet. En cent jours (10 juin-20 septembre), stimulé par des conseillers anxieux d'aboutir, Tchang-Yuen-Tsi, secrétaire au ministère de la Guerre, Hoang-Tsuen-lIoeï, Liang-Ki- 'l'cliao, il cassa par décrets des fonctionnaires réactionnaires ou prévaricateurs, réorganisa les services impériaux de l'agriculture et du commerce, créa des écoles de minéralogie et de médecine (9 septembre), réforma l'Université de Pékin sur le modèle occidental, avec une bibliothèque publique et un « bureau de traduction des livres », supprima dans les examens ramplification oratoire du Ouen-lchang ("23 juin). Le Pékin-Han-Ueou fut activé (•2(3 juin) ; à Pékin, qui serait assaini, un Bureau central des mines et des chemins de fer fonctionna sous le contrôle duTsong-li-Yamen (3 août). Un édit transforma la revue de Changhaï, Che-ou-Pao, en journal officiel ; d'autres accordaient protection aux chrétiens (juillet) et facilitaient les relations avec les étrangers.

Une telle œuvre qui, hâtive, bousculait des pratiques millénaires en vue de supprimer les abus, se tiaduisait par la disgrâce ou la retraite de ISO. 000 bonzes, mandarins et employés provinciaux. Deux édits atteignirent limpératrice. Le premierordonnait à Youan- Chi-Kaï, grand juge du Pelcliili, de faire exécuter Yong-Lou ; le second exilait Tseu-Hi, ex-régente, dans l'un de ses palais d'été. Mais Youan Chi-Kaï avertit le général tartare, qui se mita l'abri, et Tseu-Hi décida le coup d'État. Comme l'Empereur appelait à lui l'armée de Tien-tsin, Tseu-hi séquestra le souverain dans le parc impérial et, de force, se lit signer un décret qui lui conliait pour la troisième fois la régence (!20 septembre). Les jours suivants, les édits réformistes furent rapportés, le journal officiel supprimé, le Ouen-lchang rétabli, les conseillers de l'Empereur mis en jugement ("26 septembre). La plupart furent décapités; Kang-Yeou-Oueï, poursuivi par les torpilleurs de Yong-Lou, put fuir à Changhaï, puis à Hong-Kong et à Singapour, surveillé par des espions. La vengeance des vainqueurs s'étendit aux eunuques impériaux. Aux yeux de Tseu-Hi et de Yong-Lou,Kang-Yeou-Oueï avait commis ce crime : u créer une faction dont le mot d'ordre était: protéger et défendre la Chine, non : protéger et défendre la ilynastie inqié-

riale ». Pour avoir adopté un tel programme, Kouang-Siu méritait la déchéance, qu'une assemblée de dignitaires (à laquelle Li- Hong-Tchang se garda d'assister) prononça. Il dut se désigner un héritier, Pou-Tchoun, fils du prince Touan (réacteur enragé), le présenter comme successeur de Toung-Tchi, donc se laisser traiter comme un usurpateur. Des décrets dits a impériaux») émanèrent du clan de la régente : ouverture de l'Université de Pékin (31 décembre 1898), réforme des douanes, audience accordée aux femmes des ministres européens, mais aussi massacres de réformistes, suppression des journaux anti-mandchous, projet de remplacer le Tsong-li- Yamen par le u Bureau des relations avec les états tributaires », distributions d'argent aux mandarins et aux soldats du Tchéli et du Kansou.

Le danger, c'était le soulèvement du sud, que, deHong-Kong, excitait Kang-Yeou-Oueï. L'attitude de l'armée inquiétait : en novembre 1898, il fallut envoyer un prince du u clan » inspecter celle du Kansou, que commandait pourtant un xénophobe, Tong-Fou-Sian. L'année suivante, du Yang-tseu à Canton, éclatèrent des émeutes de famine ou de fanatisme; celle du Ngan-Hoe'i, qui s'était donné un roi et un dictateur, Lin-Kata, immobilisa le vice-roi des deux Kiangs. En octobre, le Grand Couteau tentait une insurrection à Singan-fou ; en décembre, c'était dans le Chantoung et l'est du Tchéli, pour protester contre l'installation allemande, sous l'appellation locale du « Poing de l'harmonie publique ». Parce que les antiques souverains toungouses de Cliine patronnaient des concours de boxe, ses adeptes s'appelèrent Boxeurs et adoptèrent la devise : (t Protéger la dynastie, exterminer les étrangers. » Pourcommencer, ils pillèrent des familles chrétiennes protestantes.

La révolution des Boxeurs (1900-1901). — Comme les ministres étrangers réclamaient des gardes, Youan-Clii-Ka'ï laissa passer 121 soldats russes, anglais et allemands, avec deux pièces de canon. L'impératrice et Yong-Lou s'allièrent avec les Boxeurs. Les princes King et Touan, Kang-Yi, acharnés contre les étrangers (sauf peut-être les Russes), se proposèrent de les écraser pour reprendre les territoires loués à bail. King mettrait en ligne « la Force de la plaine de Pékin » (Y)OA)00 hommesi. Touan les « Tigres glorifiés » (10.000 hommes), Kang-Yi les <( Bannières des gardes impériales » (12.000 hommes). Ces 72.000 Mandchous formeraient (I l'Armée des Vengeurs » à laquelle se joindraient les Boxeurs, impossibles à dénombrer. Ouang, censeur au Tchéli, qui amènerait les Boxeurs de sa province conlie les « diables »

.•))l(! CflAPITHE Xvm

(Ivoiieï-tzé), devint gouviM'iieur de Pékin. Le Grand (Jonseil escompta la neulralité de la Russie; « contre la Russie, disait Kang-Yi, nous n'avons rien». La Franco, défestéo, n'en était pas moins l'alliée de la niissie, avec laquelle il convenait de « rester dans la plus intime amitié ». Avec l'Angleterre, le .lapon, les Klats-l'nis, le Trône avait (( des comptes à régler ». L'.Vugleterre surtout, lourdement occupée au Transvaal, n'inspirait que dédain. Les Chinois des classes élevées avertirent leurs amis occidentaux. Les légations n'en faisaient guère état, saultpiand (20 mai) des placards annoncèrent à Pékin le massacre des « diables d'occident» pour c le premier jour de la cinquième lune ». Elles a|)pelèrent de nouvelles gardes ; seuls 400 marins de Tien-tsin arrivèrent en temps utile.

En juin, les Boxeurs occupaient le Tchéli, détruisaient les chemins de fer, tuaient ou expulsaient les étrangers de Pao-ting-fou (à 100 kilomètres de Tien-tsin) et, tenant les routes, fusillaient }iresque à coup sûr ceux qui, sur des jonques, descendaient le Paït)0. Ils incendièrent et pillèrent jusqu'à la Grande Muraille; à Pékin, ils saccagèrent les Missions catholiqties et prolestantes, russes, américaines, anglaises, françaises, et cernèrent le qiiarlier des légalions. En hâte, les marins français élevèrent des barricades; les Boxeurs, avec 6.000 réguliers, mirent le feu aux bâtiments européens inondés de pétrole, prêchèrent la guerre sainte dans les pagodes. Le 19 juin, toute communication cessa avec le dehors ; le lendemain, le ministre d'Allemagne, baron de Ketteler, demandait audience au Tsong-li-Yamen ; en route, il fut assassiné. • Au premier appel des légations, les consuls et les chefs des détachements de Tien-tsin décidèrent de marcher sur Pékin avec 2.090 hommes ; l'amiral anglais Seymour les commanda. Au lieu de courir aux rebelles, comme le préconisait le consul français, du Chaylard, ils voulurent au préalable rétablir la voie ferrée (10 juin). A 60 kilomètres, la fusillade commença ; puis, au milieu des villages désertés, ce furent les alertes de jour et de nuit, les postes surpris et massacrés, les sentinelles enlevées et mutil?-cs, la mai-che impossible hors des campements devenus des cimetières, la pénurie de vivres et de munitions, les communications avec Tien-tsin coupées, la colonne désemparée, enlin investie. Le 18 juin, les Chinois, pi'ivés des forts de Takou que viennent de détruire les escadres, déclarent l'état de guerre et attaquent à Tien-lsin les concessions étrangères. Seymour doit donc combattre 6.000 réguliers du général Nieh, armés de fusils et de canons à tir rajjide, et instruits à l'européenne. La colonne abandonne le «hemin de fer, enibar(|ue ses blesséssur le Païho, s'allège d'ime |tartie de ses canons (pi'elle jette au Ihnive; le déta-

oliement français (commandant de Marolles; doit enlever les villages défendus par des batteries. Comme des barrages s'opposent à la descente des jonques, la colonne reprend à terre ses blessés, jusqu'au moment où un colonel russe, avec 2.000 hommes, la recueille et la fait rentrer à Tien-tsin. Elle avait perdu 100 tués et 230 blessés. A Pékin, les 500 marins et les 90 volontaires, les légations d'Autriche et d'Italie évacuées, se concentrèrent à la légation d'Angleterre qu'épaulaient celles de France, d'Allemagne, d'Amérique et de Russie. Jusqu'au 17 juillet, canonnade et fusillade firent rage. A partir du 18, quelque accalmie résulta des menaces de l'Europe signilîéesau gouvernement chinois, de la nomination de Li-Hong- Tchang comme vice-roi du Tchéli et, chez certains réactionnaires, de la peur des représailles. L'assaut recommença le o août, tuant 6o et blessant li2 des défenseurs. Les Chinois avaient creusé sous la légation dAngleterre une mine dont l'explosion devait leur livrer le refuge des femmes et des enfants. Xu. Peï-Tang (caihédrale catholique I et au Jen-tsen-tang (maison des sœurs de charité), où Mgr Favier, évoque de Pékin, Mgr Jarlin,son coadjuteur, 22 prêtres européens, 141 clercs indigènes avec 40 marins français et italiens protégeaient 3.000 chrétiens, des milliers de réguliers et de Boxeurs lancèrent 2.500 obus, des fusées, des sacs incendiaires, des llèches enllammées et mirent le feu à quatre mines. 400 assiégés périrent (parmi eux, 120 enfants morts de faimj.

L'intorvontion des puissances et la répression. — A

Tien-tsin 26 juin), les Chinois, bien abrités derrière des monceaux de sel, bombardaient jour et nuit les concessions. A l'appel de détresse apporté par un courrier japonais (12 juillet), les chefs des détachements s'ouvrirent la route de Pékin, grâce à l'énergie du général japonais Fukushima et. du colonel français de Pélacot. Fur kushima voulait partir aussitôt, au besoin avec sa seule brigade. Il savait les Chinois incapables de résister à une offensive hardie. Mais le c concert européen » se retrouvait ici avec ses combinaisons discordantes. Les Russes ne supportaient pas que les Japonais entrass«nt seuls à Pékin, ni les Anglais de ne pas y entrer en même temps que les Russes, ni les Allemands que l'on se privât de leur concours. Et les amiraux, à Takou, proclamaient qu'il faudrait 60.000 hommes pour tenter l'opération.

Le 3 août seulement, le général Frey, arrivé d'Indo-Chine, entraîna ses collègues hors de Tien-tsin. Le 4 et le 5, Russes, Japonais et Français enlèvent après sept heures de lutte les retranchements de Pcl-Isantj, appuyés à la voie feirée, j)rotégés par l'inondation du

nos r.nAPiTHE xviii

l'iiï-lio, roiisliuils ail sniplus avec une habileté d'artistes et où s'abritaient 10.000 ri^guiiers. L'artillerie française décida la victoire (}ui coûta 300 hommes aux Japonais, 500 aux Russes. Yang-lsouen fut occnj)é le G. Los généraux alliés hésitaient encore. Fukushima, qui avait reçu des renseignements du colonel Shiba enfermé aux Légations, déclara qu'il partirait seul. Les autres suivirent. Le 10 août, les troupes campaient à Tchang-kia-oiian ; le 13 à Tong-lcheou. Dans la nuit du 13 au 14, Russes et Japonais forçaient les portes de Pékin. QueUiucs heures après, les Sikhs du général Gaselee, utilisant un canal sous la nun-aille, délivraient les Légations ; le général Chaffee survetuut avec ses .\méricains. Les Français, qui attendaient les Russes et que les Russes avaient lâchés pour ne pas laisser les Japonais attaquer seuls, n'entrèrent que le tS et, le 16, délivrèrent le Peï-Tang.

A l'approche des contingents, la Cour, pour ne pas perdre la face, s'était enfuie à Singan-fou. Les représentants des huit puissances (Europe, Japon, États-Unis), entrés au palais impérial et dans la ville interdite, n'avaient en face d'eux que Li-Hong-ïchang et sa redoutable diplomatie. Li exploita les desseins égoïstes et les arrière-pensées que laissait intacts l'acceptation du maréchal allemand de Waldersee comme généralissime. L'Angleterre, qui avait autrefois envoyé lord Reresford encourager les progressistes chinois, aurait volontiers rangé la vallée du Yang-tseu dans sa sphère d'influence : la Russie s'installerait alors en Mandchourie ; la France, dont le consul avait dû évacuer Ynnnan-sen, prendrait au Yunnan ses compensations. La Russie, les États-Unis et la France s'entendirent pour empêcher la mainmise anglaise sur le Yang-tseu et pour débarquer à Changhaï en même temps que les troupes britanniques, proposer enfin des solutions qui tenaient compte des u possibilités de la Chine ». LTn accord germano-anglais, qui proclamait une fois de plus le principe de la « porte ouverte» au commerce général dans un Empire du Milieu intact, n'y changea rien. Le 15 novembre, les onze plénipotentiaires des alliés imposèrent aux Chinois les stipulations suivantes : envoi d'une mission princière d'excuses en Allemagn^ipour l'assassinat de Kctteler ; érection il'un monument sur le lieu de l'attentat et de monuments expiatoires dans chacun des cimetières violés ; satisfaction au Japon pour l'assassinat du chancelier de sa légation, Sugiyama ; punition des crimes avoués par ledit impérial du i2"i septembre ; défense de porter des armes ; indemnités aux victimes garanties par une réorganisation des finances ou de la Dette ; mise en défense du (piarlier des Légations gardé par des troupes

internationales, destruction des forts de Takou et de toute fortification sur les routes de Pékin à la mer qui doivent rester en tout temps accessibles ; suppression des sociétés hostiles aux étrangers ; réorganisation du Tsong-li-Yamen (1) ; révision des traités de navigation et de commerce.

Li-Hong-Tchang accepta ces humiliations ; et aussi l'impératrice, qui ramena la cour à Pékin (septembre 1901). Le vieux mandarin communiqua même la liste des châtiments appliqués aux criminels désignés par les puissances. Au vrai, il avait dû les faire échapper. Par contre, il y avait désormais à Pékin, sous le nom de garde des Légalionf;, une véritable armée internationale: admirable moyen pour redoubler contre les étrangers victorieux les haines du nationalisme chinois.

Page 1