I. — Les États-Unis jusqu'à i
Extension territoriale. — La formation territoriale des Étals-Unis et celle dune nation américaine sont des faits contemporains. En 1800,1a République ne comptait encore que seize États, peuplés de cinq millions d'habitants, installés entre l'Atlantique et rOhio. Mais elle s'était déjà donné les cadres d'une grande nation: une Constitution libérale (1787), un gouvernement fédéral superposé aux États particuliers. En stipulant que tout groupe nouveau de 50.000 individus de population blanche pourrait former un État, elle avait prévu pour son territoire des possibilités presque illimitées d'accroissement. De fait, par une immigration constante venue d'Euroi)e (i)lus de quatre millions arrivés de 1800 à 1820) et grâce aux acquisitions réalisées par les présidents Jefiferson, Monroë et Jackson, huit nouveaux États se créèrent dans l'Ouest et atteignirent le Mississipi. La guerre engagée en 1812 par le parti républicain contre l'Angleterre, pour la contraindre à respecter la neutralité du pavillon étoile, et terminée victorieusement par le trailé de Gand (24 décembre 1814), fixa les principes de la politique extérieure. Enfin, l'achat de la Louisiane à la France, fait capital (1803), changea la position des États, jusque-là uniquement atlantique. Désormais, ils possèdent aussi un front de mer tourné vers les Antilles
Ô3tî CHAPITRE XIX
et rAmériijiie ilu sud. Ils deviennent un Étal u continenlal », prèl à revendiquer comme légitime la possession de toute l'Amérique septentrionale moyenne entre les deux Océans. C'est déjà cette politique qu'il leur faut défendre en 181 "2 (1), avec la liberté des vues et des débouchés commerciaux vers Cuba, vers la Californie, vers Panama. Le peuple américain, pacifique depuis 1783, devient un peuple conquérant, résolu à la guerre lorsqu'il sentira ses intérêts en péril.
Dévoloppt'iiient do la nationalité. — Les deux présidences de Monroë ^1817-1825) marquent le moment décisif pour la formation nationale. Période d'achèvement : autour de la Constitution cessent les querelles des anciens partis; — mais aussi période de préparation : autour des intérêts économiques se forment des partis nouveaux qui ménageront pour plus tard la crise de la Sécession.
Avant 4815, contre Washington et les fédéralistes de 1787 qui avaient voulu créer des organes centraux de gouvernement (une armée solide, un budget), le parti républicain, avec Jcfferson, avait défendu les droits des États. En 1798, il avait affirmé, par ïacle de nullificalion, une sorte de liberuni vélo fédéral : un État pouvait accepter ou rejeter, à son gré, toute décision du Congrès, quelle qu'elle fût. Or, en 1800, le parti républicain arriva au pouvoir ; il gouverna comme les fédéralistes, annexa la Louisiane sans consulter les États particuliers (1803), opéra l'union des partis en 1812 contre l'AngleteiTc, effaça, par une cohésion morale nouvelle issue de la guerre, les distinctions autrefois fondamentales entre les Etals du nord, colonies de dissidents religieux et de commerçants, et les Etats du sud, colonies de grands seigneurs adonnés à l'exploitation agricole. Désormais, les derniers u anglomanes » mis à part, plus de différence de doctrine entre les deux partis, mais une simple opposition dans la pratique gouvernementale. Jetîerson, renseignant La Fayette sur l'état du pays (14 mars 1817), avoue que la dette publique augmente, mais montre la nation unie et solide, capable de lutter, de résister d môme à un schisme ».
La politique de Monroë. — Monroë, élu président à une forte majorité (1817) grâce à Teffacement des fédéralistes, réélu eu 1821, représente exactement le parti républicain. Fils d'un charpentier, soldat de la guerre d'Indépendance, colonel en 1783, ministre
(1) .lackî^uii (lélciutit alors Nouvelle-Orléans contre une aUa(|iie anglaise.
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à Paris en 1794 el très lié avec les révolutionnaires français, puis gouverneur de la Louisiane et ambassadeur à Londres, il se posa en champion du peuple américain, partisan d'une politique d'extension. — A l'intérieur, il acheva le programme de Jefferson : les impôts indirects établis pendant la guerre turent abolis et des mesures prises pour éteindre la dette fédérale en vingt annuités; une loi, votée sans débats, assigna un traitement aux membres de la Chambre des représentants. La « bonne entente » produisait la richesse publique. L'excédent budgétaire, qui résultait surtout des droits de douane, servait à construire des canaux et des routes ; la navigation à vapeur transporta plus rapidement colons et produits agricoles, ballots de marchandises et spéculateurs de terres. Il passa à l'état de dogme national que les Étals-Unis, affranchis de l'Europe, devaient pouvoir se passer de l'Europe et constituer à eux seuls et pour eux seuls un marché économique suffisant. C'est (( l'âge d'or de la démocratie républicaine ».
A l'extérieur, les États-Unis, conscients de leur force, fixèrent les principes d'une poliliqiie américaine (American System). Dès ■1817, le vice-président Adams, soucieux de constituer la « frontière du sud )), invitait l'Angleterre à faire reconnaître l'indépendance des colonies européennes d'Amérique. L'année suivante, la guerre contre les Indiens (excités autrefois par l'Angleterre, puis pacifiés en l8Ui recommençait en vue de la conquête de l'Ouest. Beaucoup d'entre eux, ainsi que des esclaves fugitifs de Géorgie, se réfugiaient en Floride, enclave demeurée espagnole. Les républicains s'en indignaient; et comme l'Espagne était alors occupée en Amérique du sud, le général André Jackson poursuivit les Indiens à travers la Floride, y laissa des garnisons et occupa la capitale. L"Espagne, surprise, se vit réduite à négocier : elle céda la Floride aux États- Unis, moyennant cinq millions de dollars d'indemnité en faveur des propriétaires lésés. Le Congrès, qui d'abord avait désavoué Jackson, n'osa pas voter contre lui un blAme définitif; et l'Espagne se trouva éliminée du continent, dont les États-Unis devinrent les maîtres jusqu'au Canada. Ainsi s'affirma le triomphe du ^ parti patriote »> et de Monroé.
11 s'affirma davantage encore dans le conllit ouvert entre l'Espagne et les colonies américaines du sud. En fait, c'était de Londres, non de Madrid, que dépendait l'issue de la lutte. Exclue de l'Amérique du nord par les armes, l'Angleterre essayait de s'introduire dans l'Amérique du sud par ses capitaux et par l'activité de ses trafiquants, à Caracas, à Buenos-Ayres, au Brésil. Pour faciliter cette prise de possession ('coiiomique, elle souhaitait l'antonomic
des colonies espagnoles, leur alTranchissement du joug commercial de la métropole. De 1817 à 1820, ses volontaires, promus officiers, avaient travaillé à l'union entre les indigènes et les métis; son gouvernement, sous le couvert de la non-inlervenlion, était intervenu de façon continue et efficace pour empi^cher une expédition commune des puissances de la Sainte-Alliance. — Monroë n'hésita pas longtemps à prendre parti : peu soucieux, d'assurer la victoire df l'Kspagne et plus intéressé à gagner aux industriels du Nord la clicnlt'le des colons espagnols, il fil reconnaître par le Congrt-s l'indépendance des insurgés (mars 182:2) et, en décembre 18-2;^, il exposa dans un message la doctrine qui porte son nom. Elle précise deux points : 1° « Les continents américains, par l'attitude libre et indépendante qu'ils ont prise et qu'ils maintiennent, ne doivent plus être considérés par aucune puissance européenne comme une terre se prêtant à plus ample colonisation o; '2'^ Le gouvernement des États-Unis est si différent des gouvernements d'Europe que (( toute extension » du système européen « à une portion quelconque de cet hémisphère » ne saurait être considérée « que comme une manifestation de sentiments hostiles à l'égard des États-Unis ». La conséquence, c'est qu'aucun Étal d'Europe ne peut s'immiscer dans la vie intérieure d'une nation d'Amérique (sauf pour se faire rendre justice en des cas limités) et que la colonisation européenne en est désormais rendue impossible.
La (( doctrine » fut acclamée par les Américains parce qu'elle \ s'attestait conforme à leurs tendances essentielles. Washington, dans sa dernière déclaration, avait mis ses compatriotes en garde contre une intervention des Américains en Europe; et Jefferson avait affirmé : « Notre maxime fondamentale devrait être de ne jamais nous mêler aux dissensions de l'Europe. Et notre seconde maxime de ne jamais souffrir l'ingérence de l'Europe dans les affaires cisatlanliques. » S'il ne pouvait alors être question de u panaméricanisme », si mêmel'idécd'unefédérationdetouteslesrépubliquesaméricaines devait échouer aux deux congrès de Panama (182:2 et 1826 )('! i, les Américains y découvrirent du moins les formules qui leur permettaient de traiter le continent entier en (( sphère d'influence n; d'instinct, ils érigèrent la doctrine en u un article du credo national ».
Le « règriie » d'André Jackson (1820-1837).— L élection d'André Jackson, menée par les grands propriétaires du Sud alliés avec les démocrates, mit fin à l'ère de la « bonne entente » au pro-
(1) Voir l. l, cliap. vm, ii, p. W.i.
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lit du fjoiivernemenl de parti. Jackson était un self made man,de volonté énergique, un homme de l'Ouest, démocrate autoritaire, fermier et banquier. Avant Fàge de trente ans, il s'était improvisé légiste, avocat, puis juge et député dans le Tennessee et sénateur. Avec lui, les politiciens devinrent les maîtres. Jackson gouverna avec son entourage {kilchen cabinet) et remplaça 20.000 fonctionnaires pour assurer au parti vainqueur les « dépouilles » du pouvoir. De la sorte, le rolalion's System pourvut pour quatre ans les membres des caucus (comités électoraux) qui avaient assuré l'élection. Désormais, les luttes politiques ne se livrèrent plus autour des programmes (platfonns) mais autour des personnes, qui firent régler les grandes questions, celles des tarifs de douanes, de la Banque fédérale, de l'émigration, suivant les appétits des comités. Le (( règne n de la démocratie autoritaire continua avec Van Buren (élu en 1837) et, après les quelques semaines de présidence du général Harrison, lui aussi self made man, connu grâce aux guerres contre les Indiens, avec le président John Tylor (4841-1845).
La oonquote de l'Ouest. — En ces mêmes années, l'extension continuait vers l'Ouest et le Sud. Successivement furent créés les États de Michigan,d'Arkansas et de Floride (1836), cVIoiva (1845) ; de 1830 à 1840, des officiers reconnurent les affluents de droite du Mississipi, commencèrent l'étude géodésique des plateaux et atteignirent les Montagnes Rocheuses que franchit le premier en 1843 le colonel Frémont. Par delà le grand lac Salé, il traversa la Sierra Nevada et parcourut la Californie jusqu'à San-Francisco. Sur ses traces, des immigrants venus d'Europe, surtout d'Irlande, commencèrent à peupler l'Ouest et se répandirent vers le nord jusqu'aux territoires russes qui s'arrêtaient au 54"40' de latitude. C'est au cri de (( 54,40 I) que le démocrate Polk se fit élire en 181i à la présidence, pour écarter l'Angleterre du Pacifique. Il traita néanmoins avec elle et fixa au 49" une frontière toute politique qui laissait aux Élats-Unis la région minière de l'Orégon.
Au sud-ouest, l'expansion était barrée par le Mexique, qui s'étendait depuis le Mississipi inférieur jusqu'à la Californie centrale. De bonne heure, le Texas fut envahi dans sa partie orientale par les Américains, qui y trouvaient des terres à coton; en 1835, ces colons prétendirent se rendre indépendants et proclamèrent une nouvelle république. Leur chef, Houston, venu de Mrginie, battit avec 900 hommes le président du Mexique, Santa-Anna, et devint luimôme président du Texas (1837). Mais le nouvel Étal, peu peuplé et sans finances, n'était guère viable; il demanda son annexion à
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rUiiion, dans laquelle, nialf^iv l'opposition des déniociates, il lui admis en I8i5. Seulement, le Mexique refusa de reconnaître l'annexion, escomptant peul-tMre un secours anglais. L'inion agit rapidement; la surprise d'une patrouille de dragons par l'armée mexicaine du Rio Grande del Norle fournit l'occasion. Les Mexicains n'avaient pas d'artillerie ; contre eux ITiiion dirigea des armées petites, mais exercées par les campagnes contre les Indiens et commandées par des olficiers instruits. L'armée du Texas, aux ordres du général Taylor, vainquit Santa-Anna sur le Rio Grande et s'empara de Moiilerey. Une seconde armée, portée vers l'ouest, réussit après quatre-vingts jours de marctie à emporter Sanla-Fé. capitale du Nouveau-Mexique. La troisième, de 1 '2.000 honmies, expédiée par mer avec le général Scott, débarqua à Vera-Criiz; après un premier succès à Palo-Alto (8 mai 1847), la victoire de Chapullepec amena Scott sous les murs de Mexico (13 septembre (ju'il enleva. Le Irailé de Guadalupe Hidalgo ('2 février 1848) forç^'a le Mexique à céder le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie au nord de la mer \'ermeille.
Pour peupler ces acquisitions nouvelles, il fallut faire appel aux (I hommes libres d'Europe » : Allemands chassés par la médiocrité de la vie. Irlandais par la famine, Norvégiens par le goût de l'aventure, Canadiens même, tous attirés par le désir de devenir i»roijriétaires. Deux années suflirent à peupler la Californie, où la découverte de l'or (1848) provoqua un rush d'émigrants. Les chemins de fer, construits à partir de 1831, atteignaient presque 20.000 kilomètres. En 1850, après une émigration décennale de L700. 000 individus (contre SOO.OOO de 1830 à 18iu). les États-Unis comptaient trentetrois États et dix-huit millions d'habitants.