IV. — La République Argentinç
Période de dictature (1827-J8C0). — Dei)uis son indépendance effective, l'Iiistoire de la région de la Plata ne s'est pas déroulée sans troubles. Non seulement la vieille opposition entre fédéralistes et unitaires (partisans de la suprématie de Buenos- Ayresi, entre gauchos et portenos subsiste, mais il arrive que l'ambition d'aventuriers et de chefs de bandes change de temps en temps toutes les conditions de la vie politique.
Après Rivadavia, le pouvoir passa (4829) à un chef des gauchos, Rosas, qui, s'étant débarrassé du généial Lavalle, gouverna en dictaleur jusqu'à 1852. Son régime terroriste n'a pas pour objet de maintenir l'ordre, mais de se maintenir lui-même en excitant les uns contre les autres les unitaires (ou dos noirs) et les fédéralistes idos rouges ou colorados). En 4835, il contraint la Chambre des représentants à lui conférer « la somme des pouvoirs ». Dès lors, il agit librement, en sauvage, mate avec la dernière brutalité les révoltes de.s provinces, fait assassiner les suspects que lui désigne sa police particulière (parmi eux le président du Congrès et les chefs de l'armée), traque spécialement les Français et insulte en termes grossiers le gouvernement de Louis-Philippe. Dans les provinces, les chefs de bandes (candillos) l'imitaient, massacraient les habitants, détruisaient écoles et églises. C'était le retour à la barbarie primitive, prédit par Bolivar désenchanté.
La politique e x t érieure ne valait guère mieux. Rosas avait aidé un aventurier, Oribe, à s'emparer du pouvoir en Uruguay; mais Montevideo le chassa el sallia en Argentine même avec les ennemis du dictateur. Rosas et
Oribe assiégèrent alors Montevideo peiid.uil dix ans il8il-l854; mais sans pouvoir la prcndri-, incapables cpi'ils étaient de cou-
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(liiiic un siège régulier, et parce que la ville, que défendaient lies volontaires français et italiens (parmi lesquels (iarihaldi), put coustauiment se ravitailler par mer. Cet insuccès provoqua ia chute de Rosas. Le l>résil <|ui, pendant dix ans, avait possédé la Banda Oriental, groupa en alliance militaire l'Uruguay, le Paraguay et les deux provinces de Corrientes et d'Entre-Rios. Tandis que la France et l'Angleterre, en représailles de trop nombreux griefs, bloquaient Buenos-Ayres par mer, le général Urquiza, gouveriuuir de 1 Kntre-Rios depuis '184(), s'insurgea conti'e Rosas et commença, avec l'aide de 1*2.000 Brésiliens, par chasser Oribe de son camp de Cerrilo et de l'Uruguay (octobre 1851). Puis, avec ^27.000 hommes, il marcha sur Buenos-Ayres d'où Rosas s'était enfui ; le 3 février 48o2, il le battait à Monle-Caseros et le forçait à passer en Europe.
Buenos-Ayres, il est vrai, refusa de reconnaître Urquiza, qui s'établit dans la petite ville de la Plala. Pendant huit années, la Plata demeura en dehors de la fédération sous le gouvernement du colonel Mitre. Elle y rentra le 6 juin 1860.
Ktablisssoiiient du g-ouveriieinentrég'ulier( 1860-1893).
— En 1800, la Bépublique Argentine se donna une constitution fédérative sur le modèle des États-Unis du nord. Le président est élu pour six ans au suffrage universel et non rééligible; le Congrès national comprend deux Chambres : un Sénat de délégués des Étals autonomes, et une Chambre des députés. Cette constitution fonctionna de façon à peu près régulière après Urquiza (qui ne gouvernait guère autrement que Rosas) avec les présidents Mitre, Sarmiento, Avellaneda et Roca (1862-1886). Sans doute, pour s'assurer la majorité, le gouvernement recourait fréquemment à la mise en état de siège; quelques provinces s'insurgèrent contre Buenos- Ayres, devenue capitale en 1880. Il fallut employer à les vaincre l'armée qui avait refoulé les Indiens sur les plateaux du sud. Mais les écoles se multipliaient, à l'instigation surtout de Sarmiento ; les émigrants italiens, espagnols et basques, arrivés en nombre croissant jusqu'à 1889 (180.000 en 1886, 290.000 en 1889), étendaient vers l'ouest le champ des cultures et les colonies agricoles. L'élevage du bœuf et du mouton devint une grande industrie ; des mines furent mises en exploitation ; 2.000 kilomètres de chemins de fer, suppléant la navigation lluviale, desservirent les unes et les autres. Le pays s'enrichit avec une extrême ra[)idité, surtout Buenos- Ayres, son d'U)ouché nécessaire ; de là date son extension, l'afllux de population qui en fait aujourd'hui u la seconde ville de la race
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latine ». En 1883, le papier-monnaie enfin « assaini » recommença de s'échanger en numéraire contre sa valeur faciale.
L'excès même du mouvement provoqua une crise. En 1886, le général Roca avait poussé à la présidence son beau-frère Celman. Celman prétendit jouer de nouveau au dictateur et fonda un parti personnel qu'il appela u Parti autonomiste national ». C'était avant tout une association de profiteurs qui spéculèrent avec fureur sur les terrains (c'est encore aujourd'hui la spéculation préférée à Buenos-Ayres , vendirent les chemins de fer, concédèrent sans règle ni raison voies ferrées, canaux et ports à des courtiers véreux.
Bientôt une loi sur les banques libres, sous couleur de faciliter le commerce de l'argent et les prêts aux exploitants agricoles, aboutit à déchaîner l'agiotage sur le papier et l'accaparement des terres au moyen d'hypothèques frauduleuses. En 1890, une émeute, dirigée
par (( l'Union civique » et soutenue par la flotte, contraignit Celman à se retirer 6 août); le vice-président Pellegrini se sentit paralysé par la question financière. Et la première année de la présidence de Luiz Saënz Pena se passa en combats contre des insurgés à la Plata, à Tucuman, à Cordoba et à Rosario.
L'Arg-entine moderne. — Depuis cette date, la guerre civile n'a plus troublé le développement delà vie politique. Sous la direction des f >résidents Roca,Quintana, Figueroa Alcorta, Roque Saënz Pena, la République a régularisé sa situation financière. La Banque nationale avait fait faillite en 1891; le papier-monnaie subissait une dépréciation de 400 pour 100 par rapport à la piastre-or de 5 francs. Une loi de 4898 fixa la valeur de la piastre-papier à 2 francs 20 en or et constitua une encaisse métallique suffisante pour garantir la circulation fiduciaire. L'État fédéral prit à son compte les emprunts des provinces (lOOOi. Les importations de capitaux réalisées depuis -1902, les excédents de recettes, les produits du commerce international permettaient de convertir la dette extérieure 6 pour 100 (1906),
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(le réduil'o la dette lloltante et d'appliquer aux travaux publics de gi-()sses dotations. Les voies ferrées C-iS.b.'Hi kilomètres eu 1910) pénètrent tout le centre depuis le (Jiaco jusqu'i'i la Patagonie et le relient au Chili (chemin de fer Iransandin); \espovis ûc Buenos- Ayres, de Rosario et de Corrientes, de Hahia-Blanca dansTextrénie sud, assurent des relations directes dont profilent en première ligne les exportateurs de l)lé, de viande, de peaux, de laines, de quebracho. Le peuplement parait assuré par une immigration régulière qui, après n'avoir compté que 70.000 Européens, s'est relevée en •1908 jusqu'à 255.000, dont 170.000 sont restés dans le pays.
Le pouvoir central, affermi par une politique de sagesse, capable d'imposer aux provinces la même législation civile et commi'rciale, en a profité pour assurer ses relations étrangères. Des compromis ont réglé les contestations de teri'itoires, soit avec le F^résil (Territoire des Missions, 1890), soit avec la Bolivie (dans la piina d'Atacama, 1898), soit avec le Chili, le long de la Cordillière des Andes (1 90 1 ). Dans ces deux derniers cas, des arbitrages ont évité des guerres menaçantes. Le rapprochement avec l'Espagne enveloppe plus encore de signification. Commencé sous la forme de congrès hispano-américains (depuis 1900), il a continué par la fondation de banques, de compagnies de commerce et d'Académies. — Ce caractère de « latinité » affirmé avec persistance contraste avec l'invasion économique méditée ici encore par les États-Unis. Le Beef-lrusl, accapareur de viande, « contrôle » déjà cinq des huit établissements frigorifiques; il vient d'acquérir une autre colossale installation dans l'ancien port militaire de la capitale. Ce monopole détourné, qui constitue déjà un double danger, et pour le consommateur européen et pour l'élevage de l'Argentine, pourrait à l'occasion devenir une menace pour son indépendance politique.