I.— Vœuvre doctrinale de Pie IX
Le dogme de I riiiinacïiIée-Conception. —Avec Pie IX, le (léveloppement intérieur de l'Église s'est affirmé avnnt fout par un progrès doctrinal. Des sociétés de prêtres ou de laïques y travaillaient déjà, soit pour restaurer certaines traditions ou croyances, soit pour remettre en honneur les études théologiques : telles le Piusvevein en Allemagne depuis 1849, VOraloire de France des PP. Pététot, Gratry et Adolphe Perraud (18o:2l. Avant eux, les Bénédiclins de Solesmes, institués par dom Guéranger (Il juillet 1833), avaient, dès le 8 décembre 1834, consacré l'abbaye nouvelle à Marie- Immaculée. Au demeurant, l'idée de l'Immaculée (Conception de la sainte Vierge étaitdepuis longtemps professée par les Franciscains et les Jésuites. Pie IX la reprit (février lS49i, accorda aux églises le droit d'en célébrer l'office (encyclicLue L'bi primiim) et les consulta en particulier sur le privilège lui-même. Après quoi, sans 1 assistance dun concile, et convoquant seulement auprès de lui quelques prélats de chaque nation (1), en tout cent vingt qui, présidés par les cardinaux Prunclli, Caterini et Santncci, préparèrent
(1) II n"y eut que quatre opposants ; parmi eux, Mgr Sibour, archevêque de Paris,
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la hiillo I/u'/f'(ihili.<i Dciis (I), il pi-oimili^iia le dogme de V Immaculée Conception de Marie (8 déecmlti'e \K]'t). \a\ pape, en iiiiioii avec ri'^glise univei'selle, afliiinail de la sorte, en deliors des l'ormes conciliaires, sa propre et souveraine autorité.
Dix ans plus tard, il donnait satisfaction à un vœu du concile provincial de Spolète (1849) qui souhaitait que le Saint-Siège dressAt le tableau des erreurs modernes (i issues de la Déclaration des droits de l'homme d, sous trois chefs: de ri\glise, de l'autorité, de la {)ropriété. La Cioilla callolica suggérait qu'on y joignît les erreurs du rationalisme. En 1832, un premier projet fut arrêté par le cardinal Fornari, souniis à la commission de la bulle Ineffabilis, puis à une seconde présidée par le cardinal Caterini, enfin à l'examen criticpie de douze théologiens (1861). Il en sortit un troisième texte qui fut remis aux trois cents évèques venus à Rome pour la canonisation des martyrs japonais (mars i8t)2) et, à la suite d'indiscrétions, remplacé par un quatrième que Pie IX promulgua enfin le 8 décembre 18(54 (trois mois après la Convention du lo septembre) par l'encyclique Oiianla cura.
L'Encyclique « Quanta cura » et le « Syllabus ».— L'encyclique rappelle que contre les méchants qui u promettant la liberté, alors cju'ils sont esclaves de la corruption, se sont efforcés par des maximes tronqieuses et par de pernicieux écrits d'arracher les fondements de l'ortire religieux et de l'ordre social » et de dépraver la jeunesse, le pape a déjà parlé, condamnant d les monstrueuses opinions qui dominent surtout aujourd'hui », qui tendent à miner avec l'Église la loi naturelle elle-même et (( à faire cesser cette nuituelle alliance et concorde du Sacerdoce et de l'Empire qui a toujours été utile et salutaire à la religion et à la société ». Ces erreurs se l'ésument dans le Naliiralisme qui bannit la religion de la société civile, conduit à plusieurs folies comme la liberté de conscience et des cultes qui n'est que la liberté de la perdition (Pie IX cite ici Grégoire XVI), l'athéisme officiel, le conuiiunisme et le socialisme, l'instruction non religieuse, l'affirmai ion de la prétendue antinomie entre les pouvoirs spirituel et temporel du Saint-Siège, le principe fallacieux de la souveraineté populaire. La lettre était datée tle la « dixième année depuis la définition dogmati(pie de l'humaculée Conception de la Vierge Marie, nu'^re de Dieu ».
(1) La bullo menlioiino »t;ul«mfii( i|ii«.- lu;* t'jvi'tiiitîs ont fait ronii.ittrt; Itur opinion (poitulationeg},
l'église catholique depuis 1870 625
Le Syllabus est un (( Recueil i-enfermant les principales erreurs de noire temps qui sont signalées dans les Allocutions consistoriales, Encycliques et autres Lettres apostoliques de N. T. S. P. le pape Pie IX ». An sujet de ces quatre-vingts propositions, réduites en forme scolastique, Pie IX n'exprime aucune censure; il les groupe seulement sous dix paragraphes suivant un ordre logique : 1° Panthéisme, naturalisme et rationalisme absolu (propositions 1 à 7). — 2" Rationalisme modéré (8 à 14) ; exemple : (( On doit s'occuper de philosophie sans tenir aucun compte de la révélation surnaturelle. » — 3° Indifférentisme, latitudinarisme (15 à 18) ; exemple : <( 11 est libre à chaque homme d'endjrasser et de professer la religion qu'il aura regardée comme vraie d'après les lumières de la raison. » — 4° Socialisme, communisme, sociétés secrètes, sociétés bibliques, sociétés clérico-libérales (renvoi aux sentences antérieures qui frappent « ces sortes de pestes »). — 5° Erreurs relatives à l'Église et à ses droits (19 à 38) : « La puissance ecclésiastique ne doit pas exercer son autorité sans la permission et l'assentiment du gouvernement civil. — L'Église n'a pas le droit d'employer la force; elle n'a aucun pouvoir temporel direct ou indirect. — L'Église n'a pas le droit naturel et légitime d'acquérir et de posséder. )) — 6" Erreurs relatives à la société civile considérée soit en elle-même, soit dans ses rapports avec l'Église (39 à 55) ; « L'autorité civile peut s'immiscer dans les choses qui regardent la religion, les mœurs et la direction des âmes. — Toute la direction des écoles publiciues dans lesquelles la jeunesse d'un État chrétien est élevée, si l'on en excepte seulement dans une certaine mesure les séminaires épiscopaux, peut et doit être attribuée à l'autorité civile. » — 7° Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne (57 à 64). « L'autorité n'est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles. » — 8° Erreurs concernant le mariage chrétien (65 à 74): (i De droit naturel, le lien du mariage n'est pas indissoluble. — Par la vertu du contrat purement civil, un vrai mariage peut exister entre chrétiens. » 9» Erreurs sur le principat civil du pontife romain (75 et 76) : « L'abrogation de la souveraineté civile dont le Saint-Siège est en possession servirait môme beaucoup à la liberté et au boidieur de l'Église. ))— lOo Erreurs (juise rapportent au libéralisme contemporain (77 à 80) : « Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre d'accord avec le progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation moderne. »
Le Syllabus, qui provoqua de la stupeur en Allemagne et en Italie et que le ministre Barociie déclara <( non reçu en France » (3 janvier 186o), avait évidemment besoin d'être interprété. Sa forme
ri2(;
CHAlMTnii XXIII
rnênu', condcnstW' cl souvent négaliv»', iciMiait l'intcrprrtation dilficile; cm- il m* siiflit pas di> retourner chacune des qualre-vingls propositions pour voir apparaître la formule cpii exprimerait la vérité. \Jn jésuite autrichien, Schrader, préteiulil cependant qu'il s'agissait de prendre les textes dans leur sens littéral poui- en dégager la condain nation de la société moderne.
L'évéque d'Orléans, dans l(i (^onrrnlion du io septembre et l'En-
cijclique du 8 décembre, les considérait d'autre façon : il y voyait surtout une répudiation des excès de l'esprit révolutionnaire (.4 des abus de la liberté; il refusai t de séparer les |>ropositions du Syllabus des documents pontilicaux qui les conunenlent chacune suivant sa valeur; il distinguait avec soin entre la thèse dont l'expression ne souffre pas d'être altérée et l'hypothèse qui confronte les propositions avec les circcuistances de fait. Bien que la distinction soit classiqtie et que Pje IX cl six cent ti-enle évoques eussent félicité Fauteur, il ne manqua pas de catholiques pour reprocher à Mgr Dupanloup d'avoir « ti-ansposé le Syllabus » et « éteint l'Kncyclique ». Comme pour leur donner raison, le ministre desC.ulles, Houiand, s'écriait : « Oh ! mais, =^ l'encyclique de Mgr DuiJanloup, nous en voulons bien ; elle n'est plus reconnaissable 1 »> Le titre seul de la brochure tendait à cpnférei' aux actes pontificaux une portée surtout j>oliti(iue. Ces actes, les adversaires de l'Kglise affectèrent quand même de les reprpsenlei' comme une déclaration de guerre à l'Kurope moderne. Montalembert,lui,conq)rit (ju'ils ruinaien t les positions du catholicisnu> liluMal. En 1802, le groupe des amis du Corresponddul, l-'alloux, Mgr Dupan-
MONTAI.EMBEP.T
(1810-lb70)
l'église CATllOLIOUE DEPUIS Il^JO {]-27
loup, Cochin, Albert de Broglie, Lacordaire, qui, dans leurs articles, travaillaient à dégager la religion de toute solidarité avec l'Empire autoritaire, avaient abouti à la formule : Pro Ecclesia libéra in libéra palria (13 octobre), que Montalembert était allé commenter au congrès des catholiques belges à Malines (août 1863). Épanchant publiquement « son âme )), il montrait l'Église seule cai)able de s'aventurer sans défaillance sur les flots de la démocratie, puis il se confiait aux métaphores pour exalter la liberté de conscience : (( Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi, je le sens entre mes lèvres et j'en frémis de douleur. » Or, Antonelli avait exprimé à l'orateur le blâme du pape (1). Montalendjert ne s'y trompa pas : (( Mon devoir comme chrétien, dit-il à Falloux, est d'accepter l'Encyclique et le Syllabus. ))
Le Concile du Vatican (8 décembre 1869-18 juillet 1870). — Pie IX souhaitait faire confirmer l'une et l'autre par l'Église entière en un concile œcuménique ; la bulle d'indiction (Aelerni Palris, 29 juillet 1868) portait qu'il chercherait des remèdes « aux maux du siècle présent dans l'Église et dans la société ». Le pape qui avait convié, en même temps que tous les évoques en communion avec Rome, les évêques orientaux schismatiques (qui ne vinrent pas) et les communautés protestantes (septembre 1868), parmi lesquelles seuls Guizot, Pusey et Baumstark envoyèrent un refus respectueux, s'abstint d'y inviter les gouvernements et les abbés de monastères (sauf les généraux d'ordres et les présidents de congrégations). Avant même que le concile ne s'ouvrît à Saint-Pierre (8 décendire 1869), les discussions avaient commencé sur le thème de l'infaillibilité doctrinale du pape dont on savait (ju'elle y serait discutée. Le doyen de la faculté de théologie de Paris, Maret, évêque de Sura, préconisait dans la décennalité des conciles généraux un terme moyen entre la monarchie absolue du pape et la monarchie tempérée ; le Correspondant ne pouvait admettre « que la convocation des États généraux de l'Église ait pour effet de créer dans son sein une monarchie despotique qui n'y a jamais existé ». Le P. Gratry déclarait que la croyance à l'infailliliilité depuis le "VU" siècle reposait sur des pièces frauduleuses, assertion soutenue aussi par Slrossmayer et que réfutait dom Guéranger. Tous, Dollinger et Montalembert, Falloux et le f*. Hyacinthe, concluui(.'iit qu' (( une liberté commune à tous est tout ce ((ue peut
^1) Au (Jcuxiènie congrès de Malinos (scpleiubre 18(34;, Mgr Dupanloui) avail encore représenté les calholi(iiieb de France.
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(irsircr Il\t;lisi' d. — Au coiil lairc, Mtifr Pie eii\ isagenil dans la <' juridiction ininuWliate et universelle, l'autorité souveraine et infaillible du pontife romain » une garantie pour répisco|)at.
Au concile môme, qu'avait prépai'é une Congrégation de six cardinaux, les "23 prélats se distinguaient en deux partis : une majorité d'infailUhilisles i^Oi-ientaiix, Italiens, évècpies sans diocèses et généraux d'ordres) et une minorité de non-infdillibilisles (évéques allemands, autrichiens et français, cardinaux Rauscher et Schvvarzenberg, les évô(jues Kettcler de Mayence, lléfélé de Rottenbourg, Strossinaycr de Diakovo, Bravard de Coutances, Darboy de Paris, I)upanlou[) d'Orléans, (iinouilhac de Rordeuux, Marel). Ces derniers protestaient contre la pression exercée sur eux par les cardinaux présidents des séances et môme par des journalistes d'allure oflicielle comme Veuillot, contre la méthode suivie dans les quatre commissions (Foi, Discipline, Réguliers, Orientaux), qui écartait du débat toute proi>osition non émanée de l'initiative pontilicale, contre l'oiiportunité de définir un dogme nouveau, quelques-uns "'ontre le dogme lui-même.
Pour commencer, ils votèrent unanimement avec la majorité le décret De fuie calholica qui condamnait les erreurs rationalistes et fixait la nature de la foi chrétienne (24 avril 1870). Mais sur la Consliliilio de Ecclesia qui contenait l'infaillibilité, des discussions longues et passionnées mirent aux i)rises les non-infaillibilistes avec leurs adversaires (que Maret appela les <■<■ adversaires de l'épiscopat ») et avec le président, cardinal de Angelis, qui fit prononcer la clôture quand il restait encore (juarante-six orateurs inscrits. Les Français, tenaces jusqu'au liout, ne renoncèrent à la parole que le 4 juillet (4). Le 13, l'article fut voté par o71p/«ce/,88 /jo/j placeî, 61 placel juxla modum ; le 1 7, cent quinze évoques de la minorité, avant de (juitter Rome, maintinrent leurs votes mais en promettant de se soumettre. Le lendemain, après un dernier scrutin (oo3 placel contre 2 opposants, qui adhérèrent ensuite), Pie IX promulgua la Constitution Paslor Aelerniis : v Le pontife romain, quand il parle du haut de la chaire, c'est-à-dire quand, pour s'acquitter de sa charge de pasteur de tous les chrétiens, il définit en vertu de la suprême autorité ajiostolique qu'il possède, qu'une doctrine touchant la foi ou les mœurs doit être professée par l'I-lglise universelle, grâce à l'assistance divine à lui promise en la [x'isonne de saint Pierre, jouit de cette infaillibilité dont h' divin lîr-
(li U('(;ureiil-ils de Paris une déprche qui, faisant allusion aux l)ruils île guerre franco-allemande, leur conseillail: " Tenez bon i|uel(|ues jours; la Providence vous envoie un secours inespéré î » On l'a soutenu sans preuve.
L'ÉGLISt: CATHOLIOUE DEPUIS 187O 62'.)
dempteur a voulu que son Église fût pourvue (juaud elle délinit une docirine touchant la foi ou les mœurs. En conséquence, les définitions du ijonlife romain dans ces conditions sont irrétormables par elles-mêmes, non en vertu du coiisentement de l'Église. ))
Conséquence!-; tlu Concile. —Celle définition si strictement limitative de l'infaillibilité fut le dernier acte ilu concile qui luimême ne fut jamais clôturé. La iruerre franco-allemande, la i>risc de Rome par les Italiens empêchèrent la reitrise de la session à la saint Martin et la firent ajourner indéfiniment ("20 octobre, bulle Poslquam Dei nitinere). La catholicité accepta sans résistance les définitions conciliaires ; seuls résistèrent quelques isolés, comme le P. Hyacinthe Loyson (qui fonda l'Église catholicjue gallicane) et le chanoine bavarois DoUinger, fondateur du culte des Vieux-calholiqiies. Schisme de théologiens sans attaches véritables avec les classes populaires et qui ne s'étendit qu'à quehiues États allemands du sud (Bade et Hesse) et à deux ou trois cantons suisses. Les gouvernements (sauf celui de Prusse, qui protégea les Vieuxcatholiques professeurs d'universités) ne voulaient pas s'ériger en arbitres en matière de foi, pas plus qu'ils ne s'armèrent en faveur d'une restauration du pouvoir temporel (\). Seule la politique autrichienne trouva dans les affirmations conciliaires un prétexte pour dénoncer le Concordat de I800 (1870-1874).
La fin du pontificat (1871-1878). — Pie IX, qui se considérait comme prisonnier au Vatican, s'est trouvé en conflit avec presque tous les États européens qui avaient reconnu l'Italie unifiée en sa capitale <( intangible ». Ignorant volontaire de la loi des garanties, il a refusé les avantages pécuniaires qu'elle lui réservait et, tout en utilisant les postes et télégraphes du royaume, a renoncé à sortii' des Palais apostoliques et de Saint-Pierre. Là se concentre désormais le gouvernement de l'Église qu'alimentent les offrandes des fidèles du monde entier (Denier de Saint-Pierre). C'est de là qu'il protestait contre l'œuvre des Cortès espagnoles fie 1869 qui avaient proclamé la liberté des cultes et élu pour souverain le prince Ainédée, fils de Victor-Emmanuel, toujours tenu pour (1 roi de Piémont ». Lui, il reconnut don Carlos comme roi légitime et ne se i-allia (pi'en 1875 à la monarchie al[)li»>nsiste, tout
il; Il n'esl pas ('-labli (|iie le riiinislre de finisse ail asscirc au Vatican en 1870 que son souverain, garant de la neutralité de l'Étal ponlidcal, considérerait comme un cusua belli la violation de ses frontières par un soldat italien ou fran(;ais.
(i;5() ciiAiMiiii: wiu
en regi'cttanl l'ai-licU* 1"' de la (îonslituliou de 4876 (qui tolère les cultes non catlioli(iues).
Eu France, il assistait, en dépit de ses efforts pour faire comprendre au comte de Chambord la nécessité d'accepter la couronne, à l'établissement progressif du régime républicain, (ju'il savait résolu avec 'l'hiers et Dufaure, aussi bien qu'avec Mac-Mahon et les ministres de la droite, à ne pas prendre position contre l'Italie u usurpatrice ». Du moins, la majorité catholique de l'Assemblée nationale votait-elle la liberté de V enseignement supérieur obstinément refusée par l'Empire (1875).
En Russie, il dénonça le dessein du tzar Alexandre 11 de décatholiciser les provinces polonaises sous préte.xte de les russifier, protesta contre la fusillade et la déportation de ses prêtres, contre la violence exercée sur les fidèles Grecs-unis de Chelm annexés par oukase à l'Église orthodoxe russe (1873). Le tzar rompit les relations diplomatiques et empêcha les évêques de l'Empire de correspondre avec Rome.
En Allemagne (1), Pie IX s'attristait des luttes du Kulturkampf ('2) qui se répercutaient en Autriche ; là, le parti des fonctionnaires joséphistes, soutenu par les protestants de Beust et Andrassy, rétablissait les prérogatives de l'État sur l'Église (sauf en matière de mariage). En Suisse, les Jésuites étaient traqués dans le canton de Saint-Gall, Mgr Mermillod expulsé de Lausanne, Mgr Lâchât des cantons de Soleure et de Bàle ; en 1873, le Conseil fédéral rompait à son tour et renvoyait le nonce.
A quatre-vingt-cinq ans, il fallait à Pie IX, avec une vigueur jamais lasse, condamner un projet de loi Mancini déposé au Parlement italien sur les abus du clergé, a ne cessant pas un jour de lutter pour le patrimoine de l'Église, ne cédant le terrain que contraint par la violence, et, quand il ne lui reste plus d'autres armes, combattant avec la voix, les exhortations et la prière ». A l'avènement du roi llumbcrtP'd'ltalie, lils de « l'usurpateur » (janvier 1878), il rappela ses propres droits à la souveraineté temporelle, droits (jue l'occupation (( savoyarde n prolongée n'avait pas entamés. Quelques senuiines après, il était mort (7 février).
En 1877, il avait célébré le trentième anniversaire de son couronnement; à cette occasion, les andjassados des États catholiques
(1) Voir lotnc I, clia)). \\\ii, fi l.
(t) Ce n'éluil poiiil un spocluleiir passif. Il nlla(|iiiiit vivcinelil, par exemple. le chancelier de Ter : « Il y a liien des aiècles, dit-ii à des pèlerins allemands, Dieu envoya un AUila pour éveiller les peuples ; aujourdliui, il a éveillé le noble peuple allenianil par un nouvel AUila. »
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s'étaient rencontrées au Vatican avec la foule des pèlerins chargés de 15 millions d'offrandes. L'Église, destituée de la puissance politique, apparaissait, en dépit de quelques regrets à peine exprimés, plus disciplinée que jamais entre les mains de ses chefs spirituels, unifiée dans sa doctrine, dotée enfin d'une force de résistance et de progrès qui allait s'affirmer en Allemagne, en Belgique, en Suisse même, et plus encore au nouveau monde.
[I. — Le Pontificat de Léon Xîll {1878-1903).
Pendant vingt-cinq ans, a[)rès la mortdu dernier pape-roi, l'Église catholique a été gouvernée par l'intelligence la plus lumineuse peutêtre de l'époque (1). Politique pacifique, diplomate de culture et de goût à l'heure où l'Église semhlait réduite à n'être plus qu'une société d'àmes, Léon XIII a refait du Vatican, par l'application d'un |)lan longuement jnùri, un des centres d'action de la vie universelle. Grâce à lui, souverains et peuples ont repris le chemin qui mène à la porte de bronze, soit pour négociei", soit pour recueillir des enseignements, demander des conseils et parfois des services.
Joachîm Pecci jusqu'à 187îi. — Il était né à Carpiueto (^ mars 1810) de la famille des comtes Pecci de Sienne. Élevé au Collège romain, répétiteur en philosophie au Collège allemand, après une thèse sur les indulgences (1830), puis membre de l'Académie des nobles ecclésiastiques, il devint référendaire au tribunal de la (( Signature » et prélat (juillet 1837). Protégé du cardinal Sala (négociateur avec Caprara du concordat de ISOlj qui l'initia, dans les bureaux du Biioii Governo, à l'administration des communes, il fut (i délégué )) à Bénévent, vrai repaire de contrebandiers napolitains et de bandits. Contre eux, contre leurs protecteurs (et associés) aristocratiques, il mena une rude campagne qui lui valut le jjoste de déléguée Pérouse, foyer de carbonarisme (août 4841). Par des moyens également énergiques, il réussit à pacifier l'Ombrie. Grégoire XVI le remarqua, le créa archevêque deDamietle ciT janvier 1843 et le nomma nonce apostolique à Bruxelles, à la place de Fornari : poste délicat, à cause du scepticisme; avoué de Léopold I'"'"
(1) Dans la propliétie fainouse de Malachie, qui désigne par des formules symboliques les pontificats successifs, le successeur de Fie IX est caractérisé par ces mots : Lumen in cœlo.
CHAPirnK xxiii
(Ml matière religieuse. Son succès èclalanl, il le dut à ses manières, à sa finesse, à sa pi'udence politiciue. I^i'éconisè arclievèque de l*ér()ust\ à la demande des iial)ilauls (19 janvier ISifi), il revint lentement par I.ondres, où il vit la ri'ine N'ictoria et le prince Albert, O'Connell et Wiseman, et par Paris où Louis-Phili|)pe lui fit grand accueil. Il arrivait à Rome poui" assister à la mort de Grégoire XVI et à l'élection de Pie IX. Antonelli, qui semblait redouter en lui un rival, le tint trente ans en Ondjrie où l'arcbevèque, pasteur très zélé (1), i)romoteur des études dans son clergé, défenseur des biens religieux, témoin aussi de la République révolutionnaire de 4848- '18iy et de l'occupation piémontaise (1859), créa .des patronages et des banques d'épargne, des jardins ouvriers, des ouvroirs et des hospices. Cardinal en 18.S8,il ne lut appelé à Rome qu'après la mort irAntonelli (187(')); Pie I.\ le nomma camerlingue, chargé à la mort du pape de présider le Sacré-Collège, d'administrer le Vatican et l'Église universelle, enfin de diriger le Conclave (^1877).
Léon XIII (120 fcviit-r 1878)
Lkon XIU tl8l(i-l'.),)3)
(Porlrail (les dernières années du
|)oiiUficat)
— A la mort de Pie IX, le cardinal Pecci était peu connu des Romains ; mais on apprit qu'il avaitfait savoir au roi Humbert, dont la famille souhaitait assister aux messes de /iegji/enj, qu'il lui serait assigné « la tribune des princes présents à Rome par hasard », et qu'il avait fait adresser par le Conclave une protestation au corps diplomatique contre l'occupation des États pontificaux. Le cardinal Franchi posa dès le début la candidature du camerlingue, qui fut élu au troisième tour (par 4i voix sur .^>9 votants) et prit le nom de Léon XI 11. Il appela Franchi à la sécrétai rerie d'État (puis Nina, 9 août) et se lit couronner le 3 nuirs.
Sa première encycliipie, lii-
(1) Au concile de Spolèle de ISi'.i, l'esl préciM'nu'nl l'arcliev èiiue de Pérouso qui UviiiL soutenu le projet de faire rédifjcr par le Saint-Siège un Sythdms des erreurs inodernesi
l'église catholique depuis 1870 ()33
crushibili, définit ses sentiments sur les questions essentielles. Léon XIII y condamne les atteintes à l'indépendance, les entraves à l'action de l'Église encore persécutée, la « liberté effrénée », la « fausse civilisation » laïque, le mariage civil, qui n'est qu'un (( concubinat légal », réclame une union d'action étroite entre les chefs ecclésiastiques et le Saint-Siège, une docilité complète des fidèles à leurs enseignements, la liberté absolue du pontife romain garantie par le pouvoir temporel. Toutefois, il n'enferme pas tout dans la question romaine, ne borne pas ses projets à la reconquête de la Ville (que d'ailleurs, à soixante-huit ans, malgré des offres intéressées, il ne quittera pas pour un gîte de fortune) ; il professe qu'en un temps où les peuples chrétiens se répandent dans toutes les parties de la planète, où le fanatisme de l'Islam commence à être attaqué par le scepticisme, le pape doit devenir une puissance mondiale pour réaliser en yérité l'unité apostolique. Pour y parvenir, il n'est que de reconnaître trois grandes crises religieuses fatales à l'Église : le schisme « orthodoxe » grec et slave, l'hérésie prolestante séductrice du monde germanique et anglo-saxon, l'apostasie révolutionnaire qui détourne le monde latin vers la déesse Raison ; — et de travailler en conséquence à réconcilier les schismatiques, à ramener les hérétiques, à ressaisir les apostats. Tâche difficile : d'enseignement dogmatique, de dialectique intellectuelle, d'action sociale, de combinaisons politiques aussi.
Léon XIII et les « orthodoxes ». — Aux temps de l'Empire byzantin, le schisme orthodoxe a conclu plusieurs siècles de discussions sur le dogme de la Trinité; mais il résultait bien davantage des différences de tempérament entre les églises orientales développées chacune à part depuis les apôtres fondateurs, accoutumées à vivre entre elles dans une concorde fraternelle, et les églises d'Occident, de bonne heure persécutées, serrées en conséquence pour le salut commun autour du chef suprême, hiérarchisées sous un Pontife qui comnuuuieà tous les évèques. C'est le conflit séculaire enti-e la liljerté grecque et la discipline latine. (Jr, le christianisme grec passe aujourd'hui par une crise : loin du chef nominal, le patriarche de Constantinople, réduit à la condition de fonctionnaire ottoman, à la merci d'un flrman qui investit parfois des rivaux'comme l'Exarque bulgare), les Eglises « orthodoxes » russe, roumaine, serbe, bulgare, se prockiment d autocéphales », refusent de confomlre désormais Chrislianismc et Hellénisme, se révolteraient avec des exarques nationaux contre le patriarche débile, s'il
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pféteiidnil les asscrvii-. Ainsi la vie religieuse en Orient n'est plus qu'une anarchie; vienuent les hérésies et leurs violences, le refuge unique apparaîtra dans une l'éconciliation avec l'Église catholique, dépositaire de la vérité. Aussi le pa[)e, très attentif aux chrétientés orientales, mais inébranlahle sur le dogme, se montre-t il prêt, moyennant luie Mliale déférence de leur part, à respecter leurs usages disciplinaires et liturgiques. Il le dit aux pèlerins croates, tchèques et galiciens que lui amène Mgr Strossmayef (1884); il le confirme dans l'Encyclique aux princes et aux peuples de Ttlnivers (Praeclurn, 1894); il en confie l'étude à une conférence de cardinaux, et conserve aux Eglises levantines-unies de Syrie, de Chaldée, d'Arménie, d'Egypte, de Bulgarie une autonomie relative, leur langue nationale et leur liturgie propre (1896).
De nos jours, il est vrai, 1'" orthodoxie », moins religieuse que politique, est surtout constituée par un groupement d'iUats en majorité slaves sous un tzar russe qui inqjose l'unité. Mais Léon XIII remarque justement que la politique du tzar, si hostile à Rome jusqu'à 4880, ne peut pas ne pas changer. Depuis les humiliations du congrès de Berlin (1878), elle ne tend plus vers Constantinople, mais vers Téhéran, Kaboul, Séoul et Pékin : politique d'Asie, elle s'est liée avec le Khalife de Stamboul, avec les saints musulmans de Boukhara et de Khiva, le lama de Lhassa. Si le tzar veut atteindre les mers libres, que ne s'appuie-t-il sur les églisesunies d'Arménie, de Syrie et de Chaldée, qui le mèneraient à Alexandrette et au Golfe, sur celles de Perse et de Mandchourie, toutes hostiles à l'idée de se plier au joug d'un tzar tyran orthodoxe, mais disposées à seconder le chef d'une (( marche » de l'Euiope chrétienne contre le paganisme asiatique? En Russie même (en Finlande, en Pologne, au Caucase), l'orthodoxie n'est plus indiscutée; servie par un clergé inférieur inerte, traversée dans ses sectes par les coups de folie des illuminés et des imposteurs, si elle veut retrouver concorde et vie intérieure, qu'elle revienne à l'autoi-ité pontilicale, à l'Église une et catholique. En conséquence, Léon XIII appuie Strossmayer dans son apostolat des Slaves du Danube, exalte dans l'encyclique Grande miiniis (80 septembre 1880) les apôtres de la Slavie, Cyrille et Méthode, et fête leur millénaire; il fait appel à la Russie après l'assassinat d'Alexandre II (encycli(|ue Sur Vorifjine du pouvoir civil, '29 juin i(S8I), llétrit le régicide, conséquence fatale de la guerre faite à l'ilglise, (jui mine ilu même coup l'autorité civile, essaie d'un rapprochement personnel avec Alexandre III, refrène les aspirations luitiouales des catholiques poloiuus, aplanit autant qu'il peut les diflicullés religieuses, lui retour, un
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ministre russe est accrédité auprès du Saint-Siège (à la place de l'agent officieux de ISSS) par Nicolas H qui, en 1898, avait fait cesser la i)ersécution contre les Uniates polonais de rite grec.
Léon XÏII ot los protestants. — Avec les protestants, ({ui ont rompu à l'origine moins à la suite d'une querelle de dogme qu'à la suite d'une mésintelligence de mœurs, le conflit se pose d'autre manière. Toutefois, après avoir admis les variations du libre examen en matière dogmatique, s'en être prévalus comme d'une supériorité, les avoir même légitimées comme les fruits d'une « évolution » naturelle, les docteurs réformés, aux prises aujourd'hui avec l'agnosticisme et l'indifTérence, ne savent plus sur quel terrain construire la morale à laquelle ils tiennent toujours et que la science s'acharne d'autre part à décomposer en de simples préjugés héréditaires, en recettes d'expérience, en de chancelantes formules scientifiques. Le pape seul, interprète infaillible de Dieu, saura la fonder sur le dogme, traduction immuable de la parole divine qiii s'impose à tous les hommes et à tous les actes. A la lumière de la philosophie de saint Thomas d'Aquin (qu'il remet en honneur par l'encyclique Aelerni Pairis, 4 août 1879, et dont il fera rééditer les œuvres), il définit les caractères du mariage chrétien (encyclique Arcaniim,!^ février 1880), condamne les doctrines et l'action de la Franc-maçonnerie [Hiimannm gênas, W avril 1884), expose fout un code de politique chrétienne [fmmorlale Dei, sur la Constitution chrétienne des Etats, 19 novembre 1885), critique les théories modernes sur la liberté illimitée {Liberlas praeslanlissimiim, 20 juin 1888), et, tout en réprouvant les mariages civils mixtes établis en Hongrie (août 1886), ménage de nouvelles avances aux protestants ("2 septembre 1893). Enfin, comme suite à toute une série de travaux théologiques, œuvre d'une école dont son frère aîné, le cardinal Pecci, avait été jusqu'à sa mort (1890) le chef caché, il rappelait le monde chrétien au culte de l'Esprit saint [Diviniim illiid iniinus, 9 mai 1897).
Bientôt, pensait Léon XllI, ces idées de retour à l'unilé s'imposeront avec une force invincible aux réformés intelligents. Déjà, la Haute-Eglise anglaise, autrefois la plus « anti-papiste », semble, dans sa fraction ritualiste, se rapprocher de l'esprit de Rome (le pape nomme une Commission chargée d'examiner la validité des ordinations anglicanes que, dans la suite, il déclarera nulles, 189G) et présente chaque année des milliers de conversions. Les autres suivront, en dépit d'échecs passagers dont le pape n'éprouve pas la fausse honte. Du moins usc-t-il de son influence (et déjà de son
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prestige) pour amener la lin du Kullurivampf allemand. En 1879, nolilianl son avènement à l'empereur (iuillaume, il le sollicitait en vnc d'une pacification religieuse; il amorçait des <( négociations amicales » qui. par lintermédiaire du nonce à Munich, Aloïsi Masella, aboutirent à une sorte d'armistice et, plus tard, au retrait des lois de mai (1883). Une visite du prince impérial Frédéric, négociée par le cardinal Jacobini, successeur de Nina, sanctionna la pacification : victoire pontificale (confirmée par le vote de la loi de paix du 10 mai 1886) qui transformait le u centre » catholi(jue, après dix ans de luttes, en un élément essentiel d'équililji'e dans l'Empire demeuré officiellement luthérien. Accord du même genre avec les cantons suisses; cinq années de négociations avec le Conseil fédéral ramenaient Mgr Mermillod dans son évêché de Lausanne et Genève (1883); le plénii)otentiaire pontifical Ferrata signait aussi avec les cantons du Tessin et de Bàle (dans ce dernier rentrait Mgr Lâchât). En Angleterre, Léon XIll prenait parti contre le (( boycottage » décrété par les nationalistes irlandais de la Ligue agraire et priait les évêques d'employer leur ascendant à réprimer les menées des sociétés secrètes contre le gouvernement (1889i. La faveur des gouvernements le récompensait de ces interventions pacificatrices : lempereur Guillaume U se présentait au Vatican en 1889, puis en 1893, enfin pendant le jubilé du 25'" anniversaire (1902-1903). Edouard VII l'imitait, avec moins de faste extérieur, puisqu'il n'avait pas d'ambassadeur près du Saint-Siège et qu'il ne pouvait pas en accréditer. Sans croire au surplus qu'il verrait s'achever sous son règne cette œuvre à la fois religieuse et politique, Léon XIII se confiait aux temps futurs : u Je pose, disait-il, des jalons pour l'avenir. » Aux successeurs de faire le reste.
Léon Xm et la « Révolution ». — C'est peut-être vers la conversion des apostats que Léon XIII a tourné ses plus persévérants efforts. Ici, le terrain lui semblait mieux préparé: depuis un siècle que les « vieilles souverainetés » sont ébranlées par la Révolution, l'Église a vu au contraire grandir son pouvoir et son prestige. Ce n'est pas qu'elle ait jamais dénoncé le pacte qui la liait aux puissances temporelles ; loin de là : elle a maintenu l'alliance tle l'autel avec les trônes, même quand les occupaient des monarques peu dociles, A ceux-là, l'encyclique Quanta cura (1864) a signifié un suprême avertissement; ils n'ont répondu qu'en spoliant le pape de son royaume. La pa[)auté se tournera donc d'un auti-e ( ôlé. Depuis 1870, vers elle seule montent les respects et les offrandes des fidèles détacliés des rois gallicans ou joséphisles,
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formés en milices dév^ouées, embrigadés dans les congrès catholiques internationaux par des clergés séculiers et réguliers qui prennent d'elle seule le mot d'ordre. (( Désormais, prononce le cardinal Manning, le Saint-Siège a à traiter avec le peuitle, et il a pour cela des évoques en rapports étroits, ciuotidicns, personnels avec le peuple. » Aussi, tandis que le Pontife romain tient parfois entre ses mains le sort des États (en 1883, médiation entre l'Allemagne et l'Espagne au sujet de la possession des Carolines; — ralliement à la monarchie alphonsiste conseillé aux évêques espagnols, avril 1885; — vote du septennat militaire obtenu du Centre allemand au prix de l'abrogation du Kulturkampf, 1887), estime-t-il que le tour des peuples est venu de prendre le chemin du Vatican.
En octobre 1889, il recevait le premier grand [tèlerinage de 2.000 ouvriers français que lui amenaient le cardinal Langénieux, Harmel et le comte de Mun. 11 y avait dix ans (encyclicjue Qaod aposîolici, 1879 cj[ue, condamnant les théories socialistes, il avait averti les souverains que les peuples, déçus par Tindividualisme de 1789 dans leur recherche passionnée et trouble du bonheur, se laisseraient prendre à ces impérieuses contrefaçons d'une religion charitable. Aujourd'hui, voici qu'auprès du code (menacé) de la propriété, Guillaume II tentait en vain de faire l'édiger, par une Conférence internationale ouvrière, le code nouveau du travail (1890). A son tour, Léon XIII proposa celui de l'Église (encyclique Reriim Novanum, 15 mai 1891) emprunté à l'Evangile et aux Pères (1), cjui réclame pour les humbles charité et justice. Il somma les gouvernements « d'arracher les malheureux ouvriers aux mains de ces spéculateurs qui ne font pas de différence entre un homme et une machine », protesta contre les (( excès de travail qui, eu émoussant toutes les forces de l'âme, écrasent le corps jusqu'à l'épuisement », recommanda aux ouvriers de s'unir en associations chrétiennes, donna, sous l'inspiration d'une pitié toute franciscaine pour tous les opprimés, les formules d'un (( catholicisme social ».
Lui-même il le mettait en pratique : non content de sauver de la condamnation (d'abord prononcée par les évêciues canadiens) les 730.000 (( Chevaliers du Travail », à lui recommandés par les évèques des États-Unis, à condition qu'ils changeassent certains articles de leurs statuts (1893), il subventionnait à Home les mutualistes de la Sociela arUslica operaia, leur concédait un immeuble d'une valeur de 500.000 francs, et presque autant en subsides (1888-1891). En
(1) II l'avait amorcé dans l'encyclique pour le cenlenaire de saint François d'Assise (17 novembre ISSij.
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1891 inrnie, il Ix'-aliliail un ouvrier, Nupzio Sulpicio, i)ersécu(»'' do son vivîiiil i»;ir iiii iii.illi'c hailiare. Dès le K mai IH8(S, r('ni'y<'liqiic In pliirimis avait reconiinandc! aux évô<|U(>s du Brésil de coinballro resclavagc (qui fut al)(jli en elTet en 1888). Il mandait encore au cardinal Lavigerie, arrhcvèque d'Alger: a Opposez-vous avec courage et de tout votre i)Ouvoir à l'esclavage de tant de malheureux sur le solde l'Afrique ■> ({"2 septenilire 1888).
Par le cardinal Lavigerie, Léon XI 11 s'adressait à la Franci^ ellemême (1) ; il lui importait d'o])tenir l'audience de cette démocratie d'avant-garde (2). Déjà, en 1879, il avait,avec le nonce, Mgr Czacki, essayé de décourager les royalistes de leurs espérances de restauration ; il les déclarait chimériipies. A tout le moins, l'encyclique Nobilissima Gallorum qens (8 février 1884) recommandait aux évoques de ne pas prendre ligure d'adversaires du gouvernement établi. Pendant quelques années, Léon XIll parut vouloir laisser le royalisme s'éteindre de lui-même, cependant que l'échec de l'Union nnlionale, tentée en 1885, et la crise que traversa la République de 1883 à 1888 incitaient de nombreux catholiques à participer à l'aventure boulangiste. Patient, le pape attendait, occupé par les cérémonies de l'année jubilaire (1888), notant la détente religieuse annoncée par le président Carnot (en dépit de la loi militaire qui envoyait les clercs à la caserne, 1889), la dislocation de la Droite royaliste, les propositions de ralliement à la République émanées des nouveaux conservateurs (Piou, Castellani;, etc.) et les promesses de pacification nationale. Enfin, il chargea le cardinal Lavigerie de parler à sa place. Le cardinal s'en acquitta dans un toast qu'il portait à l'escadre de la Méditerranée : (< Lorscpie la volonté d'un peui)le s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien en soi de contraire aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu'il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l'adhésion sans arriére-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l'épreuve faite, n Et la fanfare des Pères Blancs joua la Marseillaise (12 novend)re 1890),
Le 16 février 1892, Léon XIII revenait à la charge dans l'encyclique Aux Français. Il y rerominandait le l'alliement des catholi-
(1) En 189:1, il donna 100.000 francs aux Trappistes pour la l'oiulalion au C.oiij;o (l'une colonieagricole.
(2) Pour expliquer l'inclination évidente de Léon XllI à l'ésard de la France, un publicisle écrivait en IS'.iS: « il n'aura le inonde (|ue lorsqu'il aura la France; car la France va toujours d'un pas plus \itc, un pas plus loin ipie le reste du niomli . "Voilà pourquoi il l'aime et l'apjjelle, pourquoi il tend la main à la sulilime avinlu rière. » (Ch. Benoisl.)
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ques à la République, pourquils obtiennent le rappel des lois irréligieuses (( par tous les moyens honnêtes et légaux d. La politique des ralliés, répulîlicaiiis conservateurs, aboutit en apparence à un échec aux élections de 1803 qui portèrent au pouvoir les républicains modérés , — en réalité à la déclaration du disciple le plus cher et le plus réfléchi de Gambetta (1) en faveur de cet esprit nouveau, capable de ramener « tous les Français autour des idées de bon sens, de la justice et de la charité » (3 mars 1894).
La fin du pontificat. — Les dernières années du pontificat s'achevaient en un triomphe pez'sonnel pour le Saint-Père. Si, à partir de 1898, un nouveau Kulturkampf commençait en France, si des menaces s'adressaient aux ordres religieux en Portugal et en Espagne, si même les massacres des Arméniens marquaient un recul des puissances chrétiennes désunies devant le fanatisme islamique, Léon XIII présidait le jubilé de l'année sainte (1900), proposait aux évêques français des règles pour le recrutement et léducation du clergé dans les séminaires et traçait aux évêques brésiliens tout un plan de réorganisation ecclésiastique (septembre 1899). Enfin, par Tencyclique Graves de com/?»//»' (1900), il recommandait aux (( démocrates chrétiens » de ne pas s'ériger en parti politique et de ne jamais manquer au respect de l'autorité et à la charité. Le résultat se mesure d'un mot. Alors qu'en 1878 l'Église romaine avait à lutter avec presque tous les Etats, à composer encore avec des tiédeurs et des résistances, — à la mort de Léon XIII (•20 juillet 1903), l'œuvre de i)aciflcation voidue par le Pontife, qui faisait comme passer dans les moeurs la pratique de l'infaillibilité et le rendait le maître du dogme catholique, avait suscité, en aidorité indiscutée et en ressources de magnificence, une véritable résurrection de la papauté.