CHAPITRE XVn
yeux sont hagards, sa démarche témoigne l'inquiétude, il est encore sous le poids d'une horrible vision; cette même nuit, il avait entendu une voix qui lui criait : Malheur à toi, Nioche! et le matin il avait trouvé devant lui, en s'asseyant à la table du comité de salut public, ces lignes écrites d'une main ferme : « Vous voulez du sang; eh bien, aujourd'hui vous en aurez I » A sa vue , tous les citoyens armés élèvent leurs chapeaux au bout de leurs fusils, brandissent leurs étendards en signe de joie, et font retentir les airs des cris plusieurs fois répétés : Vive la Convention nationale ! vivent les commissaires de la Convention! Nioche les remercie du geste et de la voix; cependant il les somme de mettre bas les armes, les déclarant en rébellion contre l'autorité. Ils refusent, lui faisant observer que leur devise est : Liberté, égalité. République une et indivisible, résistance à Voppression, Ils le somment à leur tour de suspendre la municipalité des fonctions dont elle s'est rendue indigne, et de la remplacer provisoirement par les présidents des sections, qui seuls ont bien mérité du pays; ils demandent, ils exigent que Je commandant-général, qu'ils ont nommé eux-mêmes, vienne se mettre à leur tête; que les citoyens arrêtés illégalement soient nus sur-le-champ en liberté ; que Challier soit déclaré traître à la patrie et mis en prison, pour recevoir après jugement la peine que méritent les assassins et les provocateurs. Le commissaire insiste et renouvelle la sommation qu'il leur a faite. On le prie de venir à l'Arsenal, où sont réunis les députés des vingt-sept sections; il s'y rend au milieu des cris de nouveau répétés de Vive la Convention !
Là, placé au bureau, il fit observer qu'étant séparé de son collègue, il ne pouvait rien décider, mais qu'il promettait en son nom de rendre justice aux sections si leurs griefs étaient fondés; il déclara qu'on ne connaissait aucun acte qui pût légitimer les craintes qu'elles avaient conçues contre la commune; toutefois il demandait obéissance à la loi et confiance dans les représentants.
Fréminville lui répondit au nom des sections :
« Les citoyens ne veulent que le règne de la loi, la liberté, l'égalité, » la République une et indivisible ; ils en répètent le serment en votre » présence. Des républicains ne peuvent pas supporter le joug de » l'oppression municipale, et laisser subsister plus longtemps lanar- » chie qui désole la cité. Vous ne devez pas ignorer les complots liber- » ticides de la municipalité; votre conduite comme représentant du
» peuple a augmenté les déflances, car vous avez signé la proclama- ^ tion du 14 pour la formation arbitraire d'un tribunal de sang, et vous w avez refusé d'écouter le vœu des sections, qui vous priaient de ren- « voyer la force armée, quand elle s'approchait de la ville d'après vos » ordres. Vous avez refusé également de vous rendre la veille à l'ad- » ministration du département, où les commissaires des sections s'é- » talent rendus, pour concerter avec eux les mesures qui pouvaient » sauver la cité. Vous n'avez rien fait];non plus pour rétablir le dé- » partement dans le lieu de ses séances , et cependant vous ne de* » viez pas ignorer qu'il était éloigné par la force.
» Soyez-en sûr, citoyen, nous ne sommes réunis que pour résister »' à l'oppression. La seule mesure efficace que vous deviez prendre, » comme représentant du peuple, pour rétablir l'ordre, c'est de faire » retirer la force armée, de faire disparaître les pièces de canon qui » alarment les sections, et de suspendre de ses fonctions le conseil' V général de la commune. »
Nioche niait la part qu'il avait prise à l'arrêté du 14, malgré la signature qui en faisait mention ; il répondait sur sa tète des intentions pacifiques de la commune, lorsqu'un coup de canon se fit entendre. Quelques instants après, deux jeunes gens, dont l'un était couvert de sang, se précipitent à l'assemblée, criant : « Vengeance, citoyens ! on assassine nos frères I »
Le bataillon de Brutus, section de la Pêcherie, requis par des ordres surpris au commandant-général Juillard, avait été conduit par son. perfide commandant Barbier devant la maison commune. Là, deux officiers municipaux, accompagnés deRiard, chef de légion, vinrent au-devant de lui, et prirent à l'écart le commandant pour lui demander le serment de défendre la municipalité.
Après deux ou trois minutes d'entretien , Barbier se retourne vers son bataillon, et lui adresse ces paroles : « Citoyens, j'espère que les armes que vous portez ne serviront point à tirer sur le peuple ; de vos corps vous ferez des remparts pour protéger les autorités constituées, et, si Ton menace de faire feu sur elles, vous présenterez vos poitrines. »
Quelques voix répondirent : « Non, sans doute, nous ne tirerons pas sur le peuple; nous respectons les autorités constituées, mais nous déclarons que la municipalité a perdu notre confiance et celle du peuple. »