CHAPITRE XVlil. 2\i
des vainqueurs, un nouveau crime des vaincus; les uns avaient ennobli leur triomphe par la clémence et la modération, les autres avaient souillé leur défaite par d'horribles atrocités. Ceux-ci avaient achevé les blessés du quai du Rhône et de la petite rue Saint-Côme en leur faisant subir mille torlures que notre plume n'a pas le courage de relater, des femmes s'étaient jointes à eux pour consommer cette œuvre impitoyable ; on en vit quelques-unes ivres de sang et d'impudicité, s'acharner sur les victimes expirantes, se courber sur eltes, pour les mutiler avec les dents ; d'autres, réalisant ces terribles paroles de Challier : les eaux du Rhône porteront vos cadavres aux mers épouvantées, avaient jeté dans le fleuve les morts et les blessés.... mais reportons nos regards et nos pensées sur les sectionnaires ; nous trouverons là de beaux exemples d'humanité, de courage et de dévouement; parmi un grand nombre d'actions qui dénotèrent alors, dans les citoyens qui prirent part au combat, une rare intrépidité, nous devons mentionner les suivantes :
Un père de famille combattit pendant trois heures entouré de ses cinq enfants; il en vit tomber deux à ses côtés, et, comme le Spartiate, il se réjouit de pouvoir donner son sang à sa patrie. Un tailleur de pierres, nommé Liébaut, ancien soldat, voyant tous les canonniers mis hors de combat, ou tués auprès de leurs pièces, en avait chargé une qui flt le plus grand eflet. On trouva, parmi les morts, un vieillard de soixante-dix ans et un enfant de quatorze ; les deux extrémités de la vie. Un nommé Tamen, blessé grièvement au bras, et ne pouvant plus combattre, encourageait encore ses camarades; il resta constamment en ligne. Un jeune homme nommé Flandrin, frappé à la cuisse par une balle, l'avait extraite avec la pointe de son sabre pour en charger son arme et la renvoyer à l'ennemi. Leborgne, Fallacieux, Dumousseau, Tissot, Clerjon avaient fait des prodiges de valeur.
Les femmes mêmes voulurent prendre part au combat : plusieurs d'elles secouraient et consolaient les blessés , au milieu de la mitraille. Un prêtre déguisé reçut deux blessures en administrant les mourants; tant on est sûr de rencontrer des ministres de l'Évangile partout où il y a des dangers à courir et de bonnes œuvres à faire.
Le lendemain 30 mai, à quatre heures du matin, le général-commandant Madinicr divise sa troupe en deux colonnes pour marcher
sur rHôtel-de-Ville ; la première débouche sur la place des Terreaux par la place des Carmes, la seconde par la rue de la Cage. Les défenseurs de la municipalité avaient presque tous disparu, ceux qui restaient ne firent aucune résistance ; les pièces de canon avaient été abandonnées. Alors Madinier montrant à ses troupes THôtel-de- Ville, leur dit : « Citoyens, voici votre Capitole ! jamais combat ne fut plus légitime, jamais triomphe ne fut plus glorieusement acheté. En avant, citoyens. » Et bride aux dents, pistolet d'une main et sabre de l'autre, il lance son cheval sur les escaliers du perron. De suite, il fait apposer les scellés sur les caisses et les bureaux du conseil général de la commune ; par ses ordres, on fouille à l'instant toutes les pièces de THôtel-de-Ville, on trouve dans les appartements supérieurs un certain nombre de soldats étendus dans le sommeil de l'ivresse; leurs mains imprégnées de poudre étaient des pièces de conviction; n'importe, on les renvoie sans leur faire aucun mal. Le premier soin des vainqueurs fut de délivrer les citoyens qui, la veille et les jours précédents, avaient été enfermés dans les caves de la municipalité. Ceux-ci furent aussitôt remplacés par les nombreuses arrestations que prescrivirent les administrateurs du département, et parmi lesquelles figurent Challier, Riard, l'officier municipal Carteron, le maire Bertrand, Bussot,Hodieu, Hydens, et plusieurs autres officiers municipaux.
Dans la même matinée, la municipalité provisoire, nommée à l'Arsenal, par les sections, en présence des deux représentants du peuple, fit placarder dans toute la ville la proclamation suivante :
« Vivent la Liberté, l'Égalité, la République une et indivisible!
w Citoyens, » Vous venez de montrer votre courage, vous avez terrassé l'a- » narchie, déployé toute la vertu des Républicains, votre amour pour » la loi, votre horreur pour les excès dont vous avez été menacés. » Les sections de la viUe doivent être grandes et généreuses, elles » ne déshonoreront pas leur triomphe par des attentats à la sûreté » individuelle; chaque citoyen doit être sous la garantie de toutes » les sections. Nous vous invitons, citoyens, à exercer la surveillance » la plus active, pour que la loi règne seule; conservez le calme et » la tranquillité qui doivent succéder à la victoire.