CHAPITRE XX
Ce jour- là, à quatre heures, le 59«règîment dlnfanterie, Iç 3'^ bataillon des Basses-Âlpes, le 6« bataillon des côtes maritimes, deux compagnies du 4*^ régiment de canonniers, un détachement de gendarmerie nationale, un deuxième détachement du 5« régiment de cavalerie, la compagnie des guides de l'armée, le dépôt du 35« régiment, la compagnie de canonniers du premier bataillon de la Lozère, la compagnie du i«^ et 2« régiment de Tartillerie, la compagnie de pionniers, la gendarmerie de résidence, la compagnie de canonniers travailleurs, toutes les troupes de la garnison sous les ordres du général d'Omac, se rangèrent en bataille sur la place. Les représentants du peuple, entourés d'un nombreux état-major, les passèrent en revue aux sons d'une musique harmonieuse et aux cris de : Vive ia République ! fériés par les citoyens de Grenoble assemblés, mais sans armes, témoignant le seul désir de fraterniser avec la force armée. Avant le défilé, Dubois-Crancé, montant sur une estrade élevée au pied de l'arbre de la liberté , représenta au peuple les circon*» stances critiques dans lesquelles se trouvait la République attaquée au dehors, menacée à l'intérieur. H adjura les troupes et les citoyens, de se serrer, en un seul faisceau, autour des institutions démocratiques, cimentées par la mort du roi, les exhortant au nom de la liberté à combattre les départements fédéralistes, surtout Lyon, la ville royaliste et sacerdotale. « Si vous aviez le regard de l'aigle, » s'écria-t-il, vous verriez les Lyonnais sur leur montagne de Four- » vière , insultant par la pensée un drapeau que vous avez arboré » sur les tours du château de Vizille; car Lyon est aujourd'hui lo » berceau de la contre-révolution , comme le château de Vizille a » été celui de la liberté.
» Au delà du Rhône, citoyens, il y a des hommes assez lâches pour » regretter leur ancien esclavage ; le cri des peuples libres ne vaut » pas, selon eux, le bruit des fers qui enchaînaient jadis leurs bras » et leur cœur : l'égalité qui a nivelé toutes les distances des rangs » et des titres leur fait peur; ils tremblent à la vue du bonnet rouge » dont nos frères de Paris ont fait une couronne à la tète du tyran.. • » Un tyran, voilà ce que demandent vos voisins du Rhône; un tyran » avec ses prêtres, ses inquisiteurs, ses bourreaux et ses nobles; un » tyran pour manger le pain du peuple, pour boire la sueur du peu- « plé. Malheureux Lyonnais ! tremblez, le jour de la vengeance appro- ' » che, nous saurons bien délivrer votre ville de ses oppresseurs. Les L 31
» Grenoblois, ces dignes fils de la liberté, marcheront bientôt pour ^ vous rappeler vos devoirs de Français et de Républicains ; d'une » main ils tiendront les rameaux de la paix, et de rlutre les foudres » de la guerre. Braquez alors, si vous l'osez, vos canons contre eux, » la France décidera entre eux et vous. »
Après ce discours, chaleureusement applaudi par les troupes de la garnison rangées en carré autour de Farbre de la liberté, et par la foule immense de citoyens qui garnissaient la place, l'orateur proposa le serment suivant :
« Nous jurons fidélité à Tégalité, à la liberté, à la République une » et indivisible ; nous jurons respect aux lois et aux propriétés, union » et fraternité avec tous les bons citoyens. Nous jurons de ne recon- » naître que la Convention nationale et ses décrets; nous jurons » de traiter en ennemi quiconque essaierait de rompre ce faisceau » qui fait toute notre force, qui sera notre gloire et assurera notre » bonheur. »
Ce serment fut répété avec enthousiasme. Un citoyen^ nommé Dulin, remplaça Dubois-Crancé sur Testrade, et lut un projet d'adresse à la Convention souscrit par trente mille signatures. Ce projet était une manifestation des sympathies dauphinoises pour l'Assemblée nationale (1). Alors des femmes et des jeunes filles se mêlèrent dans les rangs des soldats, attachant des bouquets de fleurs à la poignée de leurs sabres, des nœuds de rubans au bout de leurs baïonnettes. Le chant de la Marseillaise se fit entendre, et le canon reporta dans les airs à travers ce refrain :
Qu'un sang impur abreuve nos sillons !
ce cri mille fois répété: Vivent les représentants du peuple! Vive la République une et indivisible! Vive la Convention nationale!!!
Les troupes défilèrent ensuite, et la journée se termina par un banquet populaire, improvisé sur les places et dans les principale» rues de la cité.