CHAPITRE XXI
relevé sanglant, est frappé de mille coups; on regrette qu'il ne vive plus pour souffrir encore; on le jette dans la Saône, il s'enfonce et reparaît ; un jeune homme lui fracasse la tète d'un coup de pistolet ; il disparaît et revient encore à la surface : on l'accable de pierres jusqu'à ce que brisé , mutilé , il s'engloutisse pour toujours.
11 est douloureux pour un historien d'avoir de pareilles scènes à décrire. Bien souvent, dans le cours de ce lugubre récit, notre plume s'est glacée dans nos mains : nous avons trouvé de semblables crimes dans tous les partis, car le peuple est toujours le même, quelle que soit la cocarde dont il se pare, les mômes causes produisant invariablement les mômes effets. Des femmes du peuple avaient mutilé les blessés du 29 mai; des femmes du monde insultèrent à l'affreuse agonie de Sautemouche par un jeu de mots plus affreux encore. « Nous ne concevons pas, dirent-elles, comment on ose plaindre le sort d'un pareil monstre : après tout ce n'était qu'une mouche; on a bien fait de la faire sauter, »
Cependant la Conventioti était partout le mousquet à la main, debout sur toutes les brèches: semblable à l'oiseau de la Fable qui renaissait de ses cendres, elle se relevait plus glorieuse et plus puissante de ses revers ; pareille encore à cette divinité du paganisme, qui heurtait la terre avec sa lance d'or pour créer des armées, elle n'avait qu'à frapper du pied le sol de la France pour en faire jaillir des soldats. Tandis que les Marseillais s*apprôtaient à marcher au secours des Lyonnais, cette énergique assemblée dégarnissait les Alpes, se disposait à lancer une armée contre la cité qui méconnaissait ses décrets et son autorité.
Dans la séance du 29 juin, un membre de la députation de Rhôneet-Loire sollicita un prompt rapport sur l'état de la ville. « Les pa- » triotes, dit-il, y sont sous le couteau; les administrateurs ont levé » l'étendard contre-révolutionnaire. Ils ont eu l'audace de dire hau- « tement que la constitution ne serait pas acceptée, qu'elle ne se- » rait pas môme lue, attendu que la Convention n'était ni libre, ni » respectée, au moment où elle l'a décrétée, et depuis que quelques » individus qui mettaient le trouble dans son sein en ont été séparés. > Le peuple cependant y est bon, mais il est égaré par les fâcheux » qui loppriment. » Des Lyonnais, admis à la barre le 3 juillet, conlirmèrent ces assertions, et déclarèrent que « non-seulement un grand nombre de patriotes étaient incarcéré^, mais que les amis les
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plus énergiques de la liberté gémissaient dans l'oppression. » Malgré tant d'invitations, le rapport fut ajourné faute de renseignements par le comité de salut public, et l'Assemblée se contenta de décréter d'arrestation le procureur provisoire de la commune de Lyon.
A la vue des préparatifs militaires de la Convention, plusieurs Lyonnais considérés de leurs concitoyens, prévoyant les résultats d'une lutte inégale, songèrent à réconcilier leur ville avec le Gouvernement. Par leurs soins, une assemblée nombreuse se trouva réunie dans la Loge-du-Change ; toutes les sections étaient représentées par des députés. Plusieurs des projets furent mis en délibération, mais on ne s'arrêta à aucun ; la pensée de se soumettre à la Convention fut repoussée à une inunense majorité. « Reconnaître le 31 mai, disaient les uns, serait commettre bien plus qu'un crime, ce serait se rendre coupable d'une lâcheté. — Nous soomies trop avancés pour reculer, disaient les autres; la victoire seule peut désormais nous mettre à l'abri des colères des vaincus du 29 mai, à moins cependant que nous ne livrions les chefs que la Convention est prête à accepter en holocauste, ce qui serait une chose infâme que nous ne ferons jamais. » Des cris d'indignation accueillirent ce dernier paragraphe, qui ressemblait fort à une perfide insinuation, quoique présentée sous un point de vue négatif. Un homme honorable, architecte de talent, aimé et respecté de tous ceux qui l'approchaient, le citoyen Loyer, prit la parole à ce sujet avec chaleur et désintéressement.
« Parmi les orateurs qui m'ont précédé, dit-il, citoyens, il en est » qui ont voulu nous faire pressentir que les braves Lyonnais qui » se sont mis à la tête du mouvement énergique et généreux du » 29 mai, sont un obstacle à la réconciliation que les faibles et les • peureux espèrent en vain. Il en est qui pensent qu'en abandon- » nant aux montagnards ces hommes de cœur auxquels je suis glo » rieux et fier d'appartenir, tous les obstacles seront aplanis. Ils » se trompent et s'abusent. S'il en est ainsi , citoyens, eh bien 1 nous » sommes prêts, comme autrefois Eustache de Saint-Pierre et les » notables de Calais. Nous allons nous mettre la corde au cou, et » nous présenter dans cet état aux généraux ennemis qui nous me- » nacent, heureux de mourir pour nos frères et de les sauver en » nous perdant! Hais non, citoyens, détrompez-vous; ce n'est pas