CHAPITRE XXII
» sa liberté, les décrets rendus depuis le 31 mai sont regardés » comme non avenus, et quHl va prendre des mesures pour la su- » reté générale. »
C'était le soir, dix heures venaient de sonner à rHôtel-de-Ville; à rinstant même des corps nombreux d'infanterie et de cavalerie sont rangés sur la place des Terreaux, les fenêtres s*illuminent simultanément, les autorités et les députés marchent en tête du cortège , pour proclamer au son des trompes la mesure de sûreté générale, qui vient d'être décrétée. Cette cérémonie, qui dura deux heures, Ait des plus imposantes. Cinq cents torches brillant sur le fond d'un ciel noir semblaient remplacer le soleil du jour, pour éclairer cette scène nocturne.
La commission populaire rentra à minuit, et, se déclarant aussitôt en permanence, arrêta que , nonobstant les décrets, le cours de la justice envers les conspirateurs du 29 ne serait pas interrompu; que l'instruction et le jugement des coupables seraient continués avec ac* tivité, sans délai ni sursis; que toute démission ou récusation était déclarée non avenue; que tout juge ou juré qui refuserait de remplir ses fonctions serait déclaré traître à la patrie et mauvais citoyen ; enfin, que cet arrêté serait notifié sur-le-champ au président du tribunal criminel.
Pour répondre aux paroles énergiques de leur commission, les insurgés opéraient des prodiges de dévouement et d'activité; ils creusaient des fossés profonds, élevaient des redoutes, crénelaient les vieilles murailles de Charles V et de François l^^'', embrassant d'une part la distance qui sépare le pont d*Âinai du rocher de Pierre-Scize, et reliant de l'autre le fort Saint-Jean aux portes de Saint-Clair, ils créaient comme par enchantement des ouvrages formidables en avant de la ville, renforçant les positions les moins favoraUes à la défense. Une vaillante cavalerie s'organisait et se montait avec les quatrevingt-huit chevaux et les selles arrêtés dernièrement dans le faubourg de Vaise. Les femmes et les vieillards, trop faibles pour porter les armes, s'employaient volontairement à ces fortifications ; les enfants et les jeunes filles fondaient des balles et fabriquaient de la poudre ; on travaillait partout avec un incroyable enthousiasme; ici on reculait à une grande distance les portes de la ville, là on établissait des ouvrages en terre en avant du Rhône. La rive droite de la Saône se hérissait de redoutes, correspondant entre elles, sur les hauteurs de Saint-
Irénée, de Sainte -Foy et de la Duchère; plus loin les crêtes de la CroiK*Rousse se garnissaient de canons. La demeure des morts même devenait un point de défense, le cimetière de Cuire se transformait en avant-poste, en attendant le jour où il deviendrait champ de bataille. Dix mille jeunes gens, remarquables presque tous par Félévation de leur taille, se rendaient chaque matin, tambours et musique en tête, dans les plaines des Brotteaux pour y faire six heures d'exercice par jour : tous en veste et en pantalon de nankin collant sur la jambe, ils manœuvraient avec une justesse et une habileté dignes de vieilles troupes. L'infanterie s'éparpillait en tirailleurs, formait des carrés, et démasquait ses angles pour laisser passer les volées de mitrailles.
La cavalerie chargeait à fond les colonnes, qui se repliaient devant elle, et s'élançaient résolument sur des redoutes simulées; l'artillerie, savamment dirigée, tirait avec une adresse remarquable; souvent le bonnet de la liberté, qui servait de point de mire à la justesse des pointeurs, était emporté par le boulet ou la bombe ; partout il y avait rivalité de zèle et de courage, de patriotisme et de dévouement. Les Brotteaux étaient devenus la promenade à la mode. Les dames lyonnaises, bravant le soleil de juillet et une chaleur de trente degrés, s'y portaient en grand nombre pour animer de leurs voix et de leurs regards leurs frères, leurs maris, leurs ûls, qui se préparaient gaiment par des simulacres aux scènes sanglantes de la guerre. Quelquefois ces images de destruction disparaissaient pour faire place à des tableaux plus riants. Dans les moments de repos, des danses vives, animées, s'improvisaient sous de beaux arbres; la musique oubliait ses airs guerriers pour des motifs légers et gracieux; les citoyens soldats, leurs appréhensions pour les plaisirs de la jeunesse, et l'on dansait sans songer au lendemain; l'on dansait là où, dans quelques mois, ces mêmes jeunes gens, les mains attachées sur le dos et fixés à des saules, se trouveront sans défense et désarmés en face de canons chargés à mitrailles et de farouches cavaliers, le sabre au poing, prêts à charger sur des cadavres et des mutilés.
En attendant le premier coup de canon qui devait ouvrir une campagne plus sérieuse, c'était une guerre d orateurs et de parlementaires où, de part et d'autre, on combattait avec acharnement à coups d'adresses et de proclamations plus ou moins véhémentes.
Le Marseillais Castelanet, l'un des chefs des troupes fédérales du Midi, avait adressé à ses soldats iniprovisés une énergique harangue