‹ Histoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la ..., Volume 3Chapitre 166 sur 217 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

c'était de sa part ua grand acte de courage, puisque, sans espérance de succès, il s'exposait à de nombreux dangers. En effet, Taccusé et son défenseur, même les jprés qui passaient pour' lui être favorables, furent insultés et menacés plusieurs fois pendant Tinstruction du procès, malgré des mesures d'ordre et nonobstant trois mille hommes, que la commission populaire avait mis sur pied pour protéger et faire respecter la justice dans toute son indépendance.

Les choses en vinrent au point, que les témoins à décharge n'eurent pas le courage de se présenter. Un seul, bravant les cris et les menaces qui l'accueillirent de toutes parts, déposa avec calme en faveur de l'accusé. On raconte qu'interrompu à chaque instant dans le cours de sa déposition il se retourna vers la foule et s'écria : « Quand bien même vous auriez des voix de Ixwches a feu, voîm ne m'empêcheriez pas de dire la vérité. Cet homme qui n'avait pas abandonné Chailier dans sa mauvaise fortune , s'appelait Bernarcon.

Le 15 juillet, bien longtemps avant le jour, une foule immense encombrait la salle d'audience réservée au jugement de Cballier. Les débats devaient s'ouvrir à six heures du matin; avant l'arrivée de l'accusé, le président H. Cozon, recommanda les égards, le respect qu'on devait au malheur même mérité. Ces paroles, inspirées par un sentiment louable d'humanité, n'empêchèrent pas que Chai lier ne fflt reçu à son entrée par un frémissement presque général d'indignation. 11 avait la tète nue, et portait un habit rayé qu'on appelait alors habit à la Malborough. Sa contenance était calme, assurée; sa figure pâle se ressentait cependant d*uno détention de six semaines qui durent paraître un siècle à son imagination ardente. Après avoir entendu soixante témoins à charge, et le citoyen Bernarcon à décharge, l'accusateur public donna ses conclusions : elles étaient terribles, aussi furent-eîles accueillies par d'unanimes applaudissements, dont l'expression cruelle et inconvenante rejaillit péniblement au cœur de l'accusé. Devant cette manifestation, Challier laissa tristement tomber sa tète sur sa poitrine; il vit bien qu'il était perdu. Son défenseur, visiblement ému, prenant alors la parole, eut à soutenir une lutte entre les huées et les injures de l'auditoire; sa voix avait peine à se faire entendre au milieu de cette tempête de passions vindicatives. Enfin le calme reparut, et au milieu du plus profond silence, il put achever son plaidoyer, écouté religieuse- I. 38

ment jusqu'à la lin. Challier prit immédiatement la parole après lui et s'adressant à ses juges, s'exprima ainsi :

^ Je me réfère entièrement aux moyens qui viennent de vous être développés par l'avoué Moulin, mon courageux défenseur. Permettez-moi d*y ajouter quelques réflexions. U paraît que les formes conservatrices que tout citoyen a le droit imprescriptible de réclamer, ne sont pas observées à mon égard; car si vous les observiez, vous obéiriez au décret de la Convention nationale qui vous défend de juger les prisonniers du 29 mai. Donc, en me jugeant, vous contrevenez à ce décret que vous affectez inutilement de méconnaître.

• D'un autre côté, pour le cas dont il s'agit au procès, vous êtes encore incompétents ; le tribunal révolutionnaire, séant à Paris, a le droit seul d'en connaître, et vous ne m'y renvoyez pas.

» J'ai récusé et je persiste encore à récuser formellement le citoyen président et le citoyen accusateur public. Pourquoi restentils opiniâtrement sur les rangs? Us n'ignorent pas qu'ils sont compris dans les fameuses listes qu'il plaît à mes ennemis d'appeler listes de proscription. (Ici l'orateur fut interrompu par de violentes protestations : « Comment donc les appelleras-tu? scélérat de brigand ! lui cria-t-on.) » Challier continua : « Peut-il existor un motif plus puissant de récusation? Magistrats, votre conscience, indépendamment de la loi et de nos formes, ne vous fait-elle pas un devoir de vous récuser? On vous force à siéger, me direz-vous; mais est-il une autorité capable de vous faire composer avec vos devoirs, avec votre conscience? La Convention nationale a bien entendu vous empêcher de me juger, et certes, cette autorité auguste, qui est la toute-puissante et à laquelle vous ne déférez cependant pas, vaut bien celle à laquelle vous comparaissez si complaisamment vous soumettre.

» Je me résume et je dis devant mes bourreaux ou devant mes juges : mes bourreaux, si vous êtes tout à la fois juges et parties; si vous affectez de mépriser une autorité devant laquelle disparaît la vôtre qui en est émanée; si vous avez la faiblesse de vous laisser influencer par i'esprit anti-républicain, maintenant prépondérant dans cette ville ; même si vous ne vous mettez pas en garde contre votre propre opinion qui est peut-être pervertie; et dès lors je n'attends plus de justice; voilà ma tête, hâtez-vous de la faire tomber; elle attestera

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