CHAPITRE XXIV
y» mois au plus; tremblez doncl tremblez tous autant que vous êtes; » craignez le retour des Matines, vous Taccélerez par vos crimes!
» Que je suis content de mourir pour une aussi belle cause ! je » porte tout le monde dans mon cœur, vous-mêmes qui êtes des » monstres; vous qui m'assassinez avec des formes judiciaires que » vous avez violées , je vous plains.
te Vous me verrez aller à Téchafaud comme un jeune homme vi- » goureux va à la noce; mais cette bien courte jouissance sera pour » vous la dernière.
» Ghallier ne vous demande qu'une chose , non pas de revenir de » votre jugement, mais bien de lui accorder la satisfaction de voir, » pendant le peu de moments qu'il a à vivre, son cher défenseur et » sa vertueuse gouvernante, un ami et son confesseur pour épancher » son àme dans la leur. »
Les dernières paroles de ce discours bizarre inspiré par une vive exaltation, furent couvertes par des huées qui s'élevèrent dans toutes les parties de la salle. Des cris, des imprécations, des sifHets, le poursuivirent jusque dans sa prison, où le rejoignirent bientôt son défenseur, sa gouvernante, quelques amis et l'abbé Lasausse, vicaire de la métropole, chargé de l'assister dans ses derniers moments. Son défenseur et sa gouvernante fondaient en larmes : « Ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, leur dit Challier en cherchant à les consoler; c'est sur eux, c'est sur mes ennemis et mes juges iniques qu'il faut verser des larmes , car tout leur sang ne suffira peut-être pas à effacer la trace de celui qu'ils vont répandre, » Alors, il demanda une plume, de Fencre, et écrivit rapidement une note ainsi conçue :
«Je prie le citoyen Moulin, mon défenseur intrépide, de faire » imprimer de suite, et dans la présente semaine, son plaidoyer » pour ma défense , ainsi que le discours par moi prononcé, avec » toutes les notes , les noms des juges et des jurés qui ont prononcé • mon arrêt de mort. »
Les dernières lignes que cet homme extraordinaire traçait quelques heures avant sa mort, en présence de l'échafaud, était encore une nouvelle liste de proscription.
Les derniers moments de Challier dans sa prison furent déchirants, tous ceux qui l'entouraient continuaient à verser des larmes; lui-même, visiblement affecté, faisait les plus grands efforts pour lutter contre les émotions de son àme, aux prises avec le sentiment
de la conservation et les regrets de la vie. « Laissez-moi » mes bons amis , disait-il : j'ai besoin de tout mon courage pour mourir en brave et bon républicain. »
11 s'apitoya longuement sur le sort de la tourterelle qui lui avait servi de compagne pendant la durée de sa détention ; il ne se lassait d'approcher ses lèvres de son cou en poussant de profonds soupirs.
L'abbé Lasausse, son confesseur, nous a laissé un récit touchant de ses dernières heures , écoutons le :
« Le 16 juillet 1793, Fan II de la République, une et indivisible , » je me présentai à midi au citoyen Joseph Challier; il avait été con- » damné à perdre la vie dans le jour. « Citoyen Challier, lui dis-je en » l'abordant, je ne viens point exercer sur votre conscience un » empire tyrannique ; je viens auprès de vous comme ami de l'hu- » manité, comme votre frère. Vous êtes malheureux, à ce titre vous » avez des droits à ma sensibilité, daignez permettre que je vous » console dans vos derniers moments.» Des larmes de tendresse cou- » lèrent de ses yeux. « Viens, me dit-il, en m'ouvrant ses bras ; viens, » mon ami , je suis sensible à ta démarche. Tout sentiment d'huma-
V nité n'est donc pas éteint dans les cœurs? Tandis que tout m'aban- » donne, toi seul a le courage de venir me consoler. » 11 me serre » dans ses bras, arrose mes joues de ses larmes. « Assieds-toi, me » dit-il, j'ai des affaires à régler, tout à l'heure nous causerons ensem* 4 ble. » Je le laissai écrire. Quand il eut fini : « Il est des malheureux » dans cette prison, lui dis-je, daignez les secourir. » Tu as raison , » me dit-il , et à l'instant son âme s'ouvre aux doux sentiments de la » bienfaisance. Il récompense de son propre mouvement les gendar- » mes qui devaient raccompagner à la mort ; il dépose entre mes » mains les derniers témoignages de l'attachement sincère qu'il avait » voué à une femme vertueuse. « Bertrand, s'écrîe-t-il en s'adressant
V au maire, que la même infortune avait précipité dans les cachots, » Bertrand 1 adieu, le plus tendre de mes amis! je vais mourir, mon » heure est venue ; ne crains rien , Challier saura mourir d'une ma- » nière digne de la cause qu'il a soutenue. Adieu, mon ami, souviens-
» toi de ton père, souviens-toi de ce que je t'ai confié tu m'en-
» tends Adieu pour toujours ! » Tout le monde fondait en larmes,
» et je restai quelque temps immobile. Dominé tout à la fois par un » sentiment de douleur et d'admiration: «Pourquoi t'affliger, me dit-il,