‹ Histoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la ..., Volume 3Chapitre 19 sur 217 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

rintention de greffer la révolution dans le cœur du peuple. A son retour , il écrivait à Prudhomme , le 27 janvier l'790 : « Je n'ai pas » dû être peu surpris de retrouver Lyon , ma patrie, plus ancrée dans » Taristocratie que jamais. Je n*ai pu me contenir. Partout j'ai fait en- » tendre mon respect, mon admiration et mon dévouement pour Tau- > guste Assemblée nationale. Peut-être ai-je fait beaucoup de bien, » quand ce ne serait que de raffermir et rassurer le courage des bons » et des chancelants patriotes. La cabale de ceux qui occupent les » places, qui y aspirent , est en vérité inconcevable. Plus il y a de ré- » sistance, plus mon courage augmente, plus je m'obstine à démasquer » cette vile canaille de gens qui s'imagine valoir davantage que ceux >» qu'elle opprimait... mon Dieu! où en sommes-nous? quelle infâme » ville que celle-ci! ville ingrate, ville perfide, qui renferme plus que » toute autre dans son sein les ennemis jurés de la plus heureuse » comme de la plus étonnante des révolutions. Redoublons de patrio- » tisme, afin de triompher plus tôt de cette vile race des ennemis du » bien public. »

A la fin de 1790, Chàlier se rendit à Naples pour réclamer à un débiteur de la maison Bertrand une somme de soixante mille livres; mais à peine eut-il mis le pied en Italie, que le gouvernement napoli- *tain lui enjoignit d'en sortir dans les vingt-quatre heures. Il se plaignit à l'Assemblée constituante , qui, le 28 octobre 1790, renvoya sa pétition au comité diplomatique. Cette persécution contribua à le mettre en évidence, et facilita son introduction dans la municipalité. Élevé ensuite à la dignité de juge au tribunal de commerce, il s'avança rapidement vers l'anarchie, laissant bien loin derrière lui ses collègues, embourbés, selon son expression, dans le cauteleux impasse du Rolandisme,

Dès lors, la conduite de Châtier devint insaisissable; véritable Protée, sans cesse en contradiction avec lui*mèine, en désaccord permanent avec ses pensées et ses paroles, il affichait tour à tour les principes les plus exagérés et les plus contraires. Aujourd'hui religieux et fidèle croyant , il révéra demain à Fapothéose de la Raison. Ije dos courbé comme un dévot séminariste, les mains croisées sur sa poitrine comme celles des Chartreux à matines, il s'introduisait parfois dans des couvents de femmes, et disait aux religieuses avec l'accent de la plus chaste vertu : « Mes chères filles, avez-vous quelques peines? ne me déguisez rien, Châlier est votre père spiri-

tuel; votre piété me touche, votre modestie m'enchante et m*enivre. Mon Dieu ! mon Dieu! que je serais heureux de pouvoir me choisir une compagne parmi ces belles et vertueuses filles de votre sanctuaire!»

Et, tombant à genoux, il frappait de son front la terre, levait ses yeux au ciel, embrassait une croix, la pressait sur son cœur; il se livrait avec fureur à d'incroyables aspirations. Ainsi disait, ainsi faisait Chàlier, et il vivait maritalement avec sa gouvernante, nommée Pic, proclamant partout, à toute occasion, que le mariage était incompatible avec Tamour de la liberté.

11 tressaillait de joie devant un modèle de guillotine , et il tombait en extase devant une fleur, une feuille d'arbre, un brin d'herbe; il voulait se laver les mains dans le sang des aristocrates , et il aimait à présenter sa lèvre au bec d'une colombe, qu'il appelait sa meilleure amie après sa maltresse ; il déclamait contre les absurdités de l'Église catholique, principalement contre le culte des reliques, et il faisait baiser dévotement à ses frères et amis une pierre quil avait ramassée dans les débris de la Bastille, et un morceau de drap qu'il avait dérobé à la défroque de Mirabeau. Il aurait vu sans pitié la caisse d'un banquier livrée au pillage, et il aurait partagé son habit avec le premier pauvre qui se serait présenté sur son chemin : il se repliait comme un serpent sur lui-même à la vue d'un homme riche et puissant , et il s'épanouissait comme une fleur à la vue d'un enfant du peuple qui lui souriait ou lui tendait les bras. Tout était mystère dans l'organisation morale de cet homme.

Chàlier était secondé par d'autres révolutionnaires non moins exaltés. Champagneux, avocat dauphinois, rédacteur du Courrier de Lyon, passait aux yeux du parti pour un modéré sans énergie ; mais le journaliste Laussel , originaire de Gignac ( département de l'Hérault ) , se faisait l'interprète des motions les plus exagérées. Prêtre de la congrégation des Doctrinaires, il avait d'abord surpris la confiance du conseil de l'archevêque de Lyon , qui ne tarda pas à l'expulser du poste où il l'avait placé. Cet apostat vivait avec une fille qu'il aj^elait sa sœur , et qu'il épousa , deux ans après , sur la place des Terreaux , au pied de l'arbre de la Liberté. Ses écrits , empreints d'une énergie peu commune, mais d'une férocité sans exemple , répandaient chaque jour parmi le peuple les doctrines les plus incendiaires. Chaque jour il écrivait dans ses feuilles , jetées au vent des passions , il répétait dans les assemblées clandestines dont il était

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