CHAPITRE ni
le grand agitateur, en paraphrasant le verset du cantique : Bsurientes implevit bonis , etdiviêes dimisit inanes : « Les temps sont proches, » frères, préparez-vous donc aux devoirs que vous impose votre beau » titre de citoyen! Il faut du sang à la régénération politique de la i> nation, il faut des cadavres à r arbre de la Liberté; car il convient » de noyer dans le sang des aristocrates le souvenir d'un escla- » vage de treize siècles; car l'arbre de la Liberté doit nécessairement » jeter ses racines dans les cadavres des ennemis de la liberté. Cou- » rage donc, frères, serrez vos rangs, étouffez dans vos cœurs » le germe de toutes les divisions ; les temps sont proches , ral- » liez-vous dans une seule et même pensée, sous un seul et même » cri : Mort aux tyrans! Aux armes, frères! les ennemis sont à nos » portes , aux armes ! massacrons tous les ennemis de la liberté. » Allons cherdier, s'il le faut, pour accomplir l'œuvre de la régéné- » ration sociale, allons chercher jusqu'aux seins des femmes le fruit » des aristx)cratiques amours , livrons ensuite les cadavres impurs à la » voracité des sinistres corbeaux; faisons plus, frères, en Thonneur » de la chose publique, parons-nous de leurs dépouilles, portons leurs » boyaux en bandouillère, et buvons dans le crâne des victimes à » la santé de l'avenir des hommes qui doivent tous être égaux de- » vant les lois de la terre, comme ils le sont devant la loi de Dieu. » Ce langage de Laussel était accompagné de signes, connus seulement de ses disciples, et par lesquels il désignait les personnes qui devaient servir d'holocaustes. Puis, parodiant le célèbre orateur romain, il s'écriait : « Jusques à quand, frères, abusera-t-on de votre » patience?.,... Vos yeux sont donc fermés à la lumière du jour, » puisqu'ils ne voient pas les manœuvres de vos ennemis qui s'agi- » tent en plein soleil et rêvent la contre-révolution; vos oreilles sont » donc sourdes à tout bruit, puisqu'elles n'entendent pas le cri de » raUiement des modernes Gain , qui demandent bien plus que la » mort de leurs frères... leur asservissement. Jusques à quand âbu- » sera-t-on de votre patience? Aux armes, citoyens! des piques, » citoyens! des piques. » Et il indiquait, par de nombreux points d'admiration renversés;;;; l'usage qu'il fallait en faire. Ces signes présageaient déjà bien des massacres ; quelques mois encore , les vœux du prêtre apostat seront accomplis , et les fêtes des victimes portées sur des piques figureront dans les rues les points d'admiration qu'il multiplie dans ses écrits.
Un autre prêtre, un bas-normand nommé Bottin, appelé depuis quelques années à la cure de Saint«Just, remplaçait, par la ruse et Thabileté, rinstruction réelle et la sombre éloquence de son confrère. 11 était moins brillant, mais plus adroit; le premier s^adressait à rimagination de ses lecteurs, le second arrivait directement sans détours oratoires par des paroles simples au cœur de ceux qui Técoutaient, aussi la cure de St-Just devint-elle bientôt le réceptacle de tout ce que les clubs avaient de plus impur.
« Oui, mes enfants, disait le curé bas-normand, la cause du peuple est la cause de Dieu, ayez espérance en lui, ayez confiance en nous qui sommes ses ministres, nous ne vous abandonnerons pas. Le fouet à la main, comme autrefois Jésus-Christ, nous irons aussi, nous, dans le temple, pour en chasser les accapareurs qui vendent la sueur des hommes. Malheur aux riches ! Car TËvangile a dit : « Qu'il était plus » difficile aux riches d'arriver au ciel , qu*à un chameau de passer par V le trou d*une aiguille. » Aimez-vous les uns les autres, a-t-il dit en^ core, car vous êtes tous frères aux yeux de Dieu ; que le fort vienne au secours du faible ; que le riche tende la main au pauvre; TÉvangile a dit tout cela, mes enfants. Eh bienl si les accapareurs ne vous tendent pas la main , allez la leur prendre, elle est pleine d*or, sinon de bienfaits; s ils la refusent et la retirent, accomplissez les paroles de l'Écriture, élargissez le trou de l'aiguille, agrandissez-le comme celui de la guillotine, à la mesure de leurs cous, et faites prendre à ces Crésus orgueilleux la place cju chameau pour les envoyer tout droit au ciel : cest ce que je leur souhaite pour la vie étemelle. Ainsi soit-iL »
Un jour, à la suite d'une de ces exhortations incroyables, où les déclamations les plus violentes se trouvèrent mêlées conmie d'habitude aux choses les plus saintes, le curéBottin délivra aux femmes qui Técoutalent une grande quantité de piques, qu'il avait payées avec le produit d une quête faite auprès de ceux contre lesquels il devait les diriger.
Dans la même ligne politique, mais avec moins d exagération, se trouvaient Pressavin, chirurgien, membre du directoire de district; Billiemaz, ancien greffier civil et criminel des tribunaux de la sénéchaussée; Perret, orfèvre; Gelibert, médecin; Carret, chirurgien, et Frossard, collaborateur de Champagneux, associé et correspondant de la Société des Amis des Noirs.