CHAPITRE XXVni
A la droile des ilharpennes, en face des batteries crancéeiines, les Lyonnais avaient de très-fortes redoutes qui prenaient leurs ouvrages en flanc, et qu'ils ne pouvaient garantir que par de forts épaulements en retour d'équerre. Les chemins qui conduisaient au bois de la Tète-d'Or étaient coupés de fossés et hérissés de chevaux de frise. Chaque maison des Brotteaux et surtout celle appelée Panthod et^de la Vengeance étaient autant de forteresses crénelées. La loge des Francs-Maçons servait également de position aux Lyonnais. Les deux ponts du Rhône avaient été mis sur un bon pied de défense : le pont Morand était coupé de manière à ce qu'un seul homme pût ^mettre une arche à découvert, en faisant jouer une bascule; celui de la Guillotière était défendu par son pont-levis et la tour séculaire qui le protégeait. Le quai du Rhône était hérissé de batteries de canons et deux batteries de mortiers de fort calibre, dont le feu tenait en échec les troupes campées sur la rive gauche du Rhône. La rive droite de ce fleuve était défendue par plusieurs redoutes formées avec des ballots de laine et de coton que les riches négociants avaient consacrés à cet usage.
Enfin des ouvrages parfaitement organisés protégeaient le côté sud de la ville, en longeant la chaussée Perrache pour relier une forte redoute embrassant le pont de la Mulatière. Le côté nord présentait un front non moins imposant; les deux routes de Paris se trouvaient coupées au-dessus de la place de la Pyramide, située au faubourg de Vaise, par des redoutes bien armées, et l'entrée du chemin de Saint-Cyr fut défendue par une autre redoute construite en avant du port des Pattes. Trois pièces de douze mises en batterie sur le rocher du clos Fellot, s'appuyaient sur les redoutes qu'on avait construites dans l'enclos de la Claire.
Sur ces trois points, la ville paraissait imprenable, le côté sudouest était non moins bien défendu. Les approches de Lyon par la Mulatière n'étaient point faciles, car une première redoute placée en avant de la maison Rousset coupait la route de Rive-de-Gier audessus de l'ancien pont d'Oullins; une seconde, élevée à l'extrémité de la Mulatière, gardait celle de Givors située entre le Rhône et le chemin de Saint-Etienne, et battait en plein les belles prairies d'OuIlins.
Deux redoutes construites, l'une sur la butte des Arcelles, l'autre sur la terrasse de la maison Morel, défendaient l'entrée du (irand- I. 45
35i HISTOIRE DE LYON. — 1793.
Sainte-Foy ; deux autres redoutes, situées au milieu des vignes de Tenclos do la maison Julien et de la butte de Brulay, couvraient le Petit-Sainte-Foy, position que sa proximité de la porte de Saint- Irénée rendait excessivement importante aux assiégés. Les portes de Saint-Irénée et de Trion étaient défendues par deux redoutes, dont Tune, celle de Trion, battait les chemins de Champvert et de Francheville. Un immense retranchement bien couvert, et protégé par huit pièces mises en batterie sur le plateau de la colline, plongeait au loin dans la campagne située entre les montées du Grand et du Petit-Choullans, une redoute battait à revers du côté de Test le grand et le petit Sainte-Foy.
Enfin, la crête de Fourvières et îe plateau de Loyasse, couronnés par de formidables retranchements, garnis de canons et protégés par des fossés larges et profonds, complétaient ce merveilleux système de défense , qui , de nos jours encore , excite Tadmiration des hommes de Tart, et Tenthousiasme d'officiers distingués qui ont étudié dans son ensemble et dans tous ses détails cette belle et glorieuse page lyonnaise. Telle était, le 8 août 1793, la position respective de Tarmée conventionnelle et du peuple de Lyon, se mesurant déjà tous deux du regard , et n'attendant que le signal d'en venir aux mains. Dubois-Crancé ne tarda pas a le donner; mais avant de lancer le premier boulet qui devait frapper au cœur Tune des plus belles et des plus importantes villes de la France, Kellermanrt voulut tenter un dernier essai de conciliation. Plus que jamais, il répugnait à sa loyauté et à son patriotisme de coopérer à la destruction d'une cité dont il aimait le courage et appréciait les intentions. Deux choses surtout le frappèrent à son arrivée devant Lyon, et lui firent maudire pour la première fois sa position de général en chef, soumis à l'obéissance du soldat ; il avait trouvé planté aux avenues de la ville d'énormes poteaux blancs, sur lesquels le général des Lyonnais, Précy, avait fait tracer, en grosses lettres rouges, rinscription suivante:
Le peuple de la Loire ayant accepté la constitution, et reconnaissant la Convention nationale comme centre d'unité^ excipe de l'art, 35 de la Déclaration des Droits de l'homme conçu en ces termes : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, V insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple^ le plus saint et le plus indispensable des devoirs.
CHAPITHE XXVIll. 355
Cette déclaration qui excluait, aux yeux du général, toute idée de royalisme et de contre-révolution, fut appuyée dans son esprit par une lettre que le conseil général du peuple de Lyon lui fit parvenir, revêtue des signatures des membres du conseil général de la commune Placy, Bemani, Coindre, Dury, Mazard, Genet-Bronze, Reynard, C^orset, Desmartin, Maisonneuve, François Carret, Royer, Charbon et Ch!rat(i).
Désirant donc, s'il était possible encore, soumettre Lyon par des voies conciliatrices et non par la force des armes, Kellermann expédia aux administrateurs de cette ville un trompette, porteur de la proclamation suivante, adressée par les représentants du peuple aux Lyonnais :
■ Citoyens,
» La résistance que des .hommes perfides qui s'étaient emparés de » l'administration ont mise à reconnaître la Convention nationale » et ses décrets, a nécessité l'appareil et le développement d*une » force armée. Nous sommes devant vos portes parce qu'un décret * de la Convention nous ordonne de rétablir l'ordre dans Lyon, et » nous y sommes avec des troupes dignes de l'estime de la Républi- *> que et qui ont juré mort à tous les tyrans et à tous leurs supddts.
» Vous avez, dit-on, reconnu la constitution; eh bien! nous som- »> mes donc frères et vous allez nous recevoir en frères! nous som- » mes vos libérateurs, car nous venons vous tirer du joug de l'op- » pression; nous venons arracher les patriotes des mains de leurs » bourreaux. Nous savons distinguer les bons citoyens de Lyon , » gémissant depuis deux mois sur les désordres dortt ils sont ou » victimes ou témoins impuissants, de ces hommes pervers, coalisés » avec les rebelles de la Vendée, et qui, parlant sans cesse de Ré- » publique une et indivisible, subordonneilt les lois à leurs caprices, » à leur vengeance, et poursuivent avec autant d'imprudence que » d'acharnement le système des Cobourg et des Dumouriez.
» Montrez-vous donc, braves Lyonnais, il est temps ; le salut de » la République a été trop compromis par votre faiblesse ; donnez- » vous-mêmes, sans attendre que la force vous y contraigne et vous » confonde avec des scélérats, la preulre de votre soumission aux » lois, de votre amour pour la liberté et l'égalité.
' Voir piècrs jusUficatiTes.
> Quant à vous qui semblez vous préparer à la résistance, nous » plaignons votre aveuglement, parce qu'il est l'effet d'une suite » atroce des calomnies disséminées avec adresse par des conspira- )• teurs. Vous, dont on aiguise les poignards contre vos meilleurs » amis, vous qui croyez servir une cause juste en vous plongeant » dans le crime, revenez de votre égarement, il Jaut que dans une » lieva-e vous ouvriez vos porter à des frères ou que vous soyez trai- » tés en rebelles.
» Nous vous présentons encore le rameau d'olivier, et si vous » ne nous tenez pas compte du sentiment qui nous poite vers * vous, calculez au moins votre propre intérêt. Voyez avec quel art ^ Tastuce et la perfidie vous ont conduits au bord du précipice. » Rien ne peut vous en sauver que votre soumission et le sacrifice »• des conspirateurs qui vous en ont si longtemps imposé.
» Pour abréger les propositions, car nous vous l'avons dit, il nous " faut une réponse dans une heure, voici les conditions que nous » mettons à l'admission fraternelle des troupes de la République >> dans Lyon.
Article premier.
» Aucune hostilité apparente; tout citoyen qui paraîtra en armes >» soit dans les rues, soit, aux fenêtres, sera traité en rebelle.
Art. il,
>• Toute autorité civile ou militaire cesse dans Lyon; les repré- » sentants du pcuplo y pourvoiront.
Art. fïL
» La remise de l'Ai'senaJ et de tous les moyens de défense à l'a- » vant-garde que le général enverra.
Art. IV.
» Indemnité pour les frais de l'expédition et gratification aux soj- » dats de la République qui protègent la paix intérieure et extérieure " dans l'armée des Alpes.
Art. V.
» Reconnaître et assurer Texécution des décrets de la Convention » nationale rendus avant et depuis le 31 mai dernier.
> A ces conditions, les représentants du peuple promettent aux