CHAPITRE XXVIII
« habitants de Lyon paix et fraternité, et ils ont l'assurance du gé- » néral et le serment des troupes qu'il ne sera fait dommage à au- » cun citoyen, ni dans sa personne ni dans ses propriétés.
» Si Tune de ces conditions étaient refusées, les représentants du » peuple déclarent qu'ils mettent sous la responsabilité collective » des citoyens de Lyon tous les maux qui peuvent en résulter, et » d'avance ils déclarent rebelle et traître à la patrie, avec entière ^ confiscation de biens au profit de la nation, tout individu dont le » fils ou le commis, ou même le serviteur ou ouvrier d'habitude, se- » rait reconnu pour avoir porté les armes contre les troupes de la » République ou contribué aux moyens de résistance.
» Au camp devant Lyon, le 8 août 1793, Tan II de la République » française.
» Signé Dubois-Cramcé et Gauthier. »
Les membres du comité de sûreté générale étaient assemblés quand on leur remit cette dépèche. Ils la lurent avec le sentiment de la plus vive indignation, et ne voulant pas y répondre avant de l'avoir communiquée au général de Tarmée lyonnaise, ils firent prier Précy de venir en prendre connaissance. Le général, se rendan aussitôt à leur invitation, parcourut la lettre des représentants avec le plus grand calme, sans manifester la plus légère émotion. « £h bien! citoyen général, que pensez-vous de cette proclamation lui demanda le citoyen Richard. — Je pense, répondit-il, que ces braves gens-là se sont trompés en l'écrivant; ils se sont crus ici dans l'Hôtel- de- Ville. — Quelle réponse feriez-vous à notre place, général? — La seule qui soit digne du peuple de Lyon : la guerre... » Et, mettant la main sur la garde de son épée, le général ajouta : « Voilà pour sceller votre dépêche. »
Kellermann avait prévu le cas où cette dernière tentative échouerait, en remettant au trompette une virulente sommation qui n'eut pas un plus heureux succès.
« Au camp devant Lyon, le 8 août 1793, l'an II de la République » française. Nous, François-Christophe Kellermann , général des ar- » niées de la République française, commandant en chef celle des » Alpes et d'Italie,
» Au nom de la République française, une et indivisible, en ^ertu
358 HISTOIUK DK LYON. — 1793.
V des pouvoirs que in\i conféré la Convention nationale, et sur la » réquisition des représentants du peuple à Tarmée des Alpes, je » somme les citoyens de Lyon de se conformer dans le délai fixé » d une heure à l'arrêté pris par les représentants du peuple, et de » me livrer les portes de leur ville , d'y recevoir toutes les troupes » de la République que je jugerai nécessaire d'y faire entrer pour » assurer l'exécution des décrets de la Convention nationale, pro- » mettant toute sûreté pour les personnes et les propriétés : faute » par les citoyens de Lyon de se soumettre à la loi, je ne négligerai » aucun des moyens de force que^la République française m'a con- » fiés pour les réduire.
»Je mets sous leur responsabilité tous les malheurs qui pour- » raient en résulter.
» Signé KELLËRMANN, •» Commandant en chef les années des Alpes et d'Italie, «
La réponse des ^Lyonnais à la dépêche des représentants du peuple, et à la sommation du général, fut celle d'hommes déterminés à repousser même les plus sages propositions d'accommodement.
» Citoyens^ représentants du peuple !
» Et vous, citoyen général !
» Vos propositions sont encore plus atroces que votre conduite...
» Nous vous attendons
• Vous n'arriverez à nous que sur un monceau de cadavres, ou » la cause de la République et de la liberté triomphera.
» Suivent les signatures des membres du comité de sûreté » générale^ séant à Lyon^ le 8 août 1793. »
Une ordonnance du général Précy avait lancé son cheval au galop sur le quai Saint-Clair, pour porter cette réponse au quartier général, situé au château de Lapape, quand un bruit sinistre se répandit à Lyon. On disait que les postes avancés avaient été surpris par la trahison et massacrés par les cavaliers du ci-devant Royal- Pologne, alors que, demandant à fraterniser, ils s'apprêtaient à se livrer aux épanchements de la franchise républicaine. On assurait que la colonne de cinq cents hommes, envoyéela veille par le gé-
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Itérai dans les plaines de Roye, avait été taillée eu pièces avant respiration du délai fixé pour le commencement des hostilités. Dans ce moment même, un coup sourd se fit entendre; c'était le canon qui grondait au loin ; plus de doute, l'on se battait aux avant-postes. Aussitôt la population lyonnaise inquiète se répand dans les rues, sur les places, sur les quais de la ville; on se presse, on s'aborde, on s'interroge; des groupes nombreux se forment, se dispersent et se reforment plus loin; les tambours battent le, rappel. Le cri : Atix armes/ retentit, le tocsin du haut des clochers se mêle à des voix lugubres, qui s'en vont répétant partout le signal des alarmes. L'agitation est à son comble, le sort en est jeté, la lutte est engagée, lutte impie de frère à frère, qui commence par des coups de canon, et qui finira par la guillotine et le bourreau.
Pendant ce temps-là, le général de l'armée lyonnaise, entouré d'une partie de son état-major et d'une trentaine de cavaliers, Précy, attendant à cheval, avec cette apparence de tranquillité qui ne l'abandonnait pas, le retour de quelques ordonnances, donne l'ordre à la première compagnie de l'Union, de gravir la côte Saint-Sébastien pour aller renforcer les postes les plus avancés. Cette brave compagnie de grenadiers s'élance avec résolution au pas de charge battu par ses tambours ; chaque grenadier s'estime heureux et se réjouit d'aflfronter un des premiers les chances du combat, ou plutôt il ne pense pas au danger ; il ne songe qu'aux enivrements de la bataille ; car, à l'exception des chefs, le plus âgé d'entre eux n'a pas vingt-cinq ans, et la guerre a des joies pour cet âge qui se croit encore si loin ^de la mort.
Vive la République! vive Lyon! vive le général Précy! s'écrientils, en saluant avec orgueil les vieillards et les femmes qui se pressent sur leur passage pour les voir et les encourager; quelques-uns môme criaient : Vive la guerre! cri terrible qui allait faire répandre bien des larmes et bien du sang.
Les hostilités étaient commencées en effet. L'avant-garde crancéenne et les avant-postes lyonnais en étaient venus aux mains, et de part et d'autre le sang avait déjà coulé.
Les deux partis se reprochèrent mutuellement l'initiative de l'attaque; mais la conduite antérieure des Lyonnais vint à l'appui des documents qui prouvent qu'ils furent les premiers agresseurs. Les démarches des chefs républicains avaient été constamment pacifiques:
les Lyonnais, au contraire, avaient proclamé l'insurrecUon le plus saint des devoirs, et répondu à des propositions modérées, en leur appliquant Tinjurieuse épithète d'atroces. D*aiIIeurs, comme Fa fait observer le plus judicieux des historiens militaires, Jomini, la guerre civile répugnait aux principes de Kellermann ; il temporisa systématiquement, et on doit croire à la vérité des assertions contenues dans la lettre suivante qu'il écrivit aux Lyonnais :
« Citoyens , je vous ai fait faire hier, par Tofûcier commandant l'a- » vant-garde , sommation de vous décider dans une heure à obéir aux « décrets de la Convention ; vous ne m'avez pas répondu. Je veux bien » croire que celui qui commandait un poste , en avant de la Croix- * Rousse, auquel cette sommation a été remise, ne vous l'a pas fait » parvenir. J'ai à me plaindre de ce que ce commandant, qui avait '> demandé trois heures pour répondre à la sommation , a fait lâche- » ment tirer du canon à mitraille sur les troupes de la République » pendant cet intervalle, et a blessé quelques soldats de mon avant- » poste. Ce procédé n'a pas d'exemple dans les usages de la guerre. »
La victoire oul'échafaud, telle était l'alternative ducomtedePrécy et de ses adhérents; ils avaient intérêt à compromettre la ville, aussi leur réponse aux sommations était-elle écrite d'avance, abstraction faite de toute mesure de l'armée républicaine. On lit , dans le n"* 129 du Journal de Lyon, après la reproduction textuelle de la réponse : « Elle n'est pas attendue ; l'heure n'est pas écoulée; et déjà l'on tire sur nous. » Ainsi les Lyonnais, avant que l'heure fût écoulée et qu'on tirâtsur eux, avaient arrêtéune règle de conduite invariablement formulée. On doit donc considérer comme une invention politique, le récit que les chefs lyonnais adressèrent à la Convention le 9 août : « Citoyens » Représentants, au moment où nos mandataires portent à la Conven- » tion la preuve la plus authentique de leurs sentiments républicains >> (l'acceptation de l'acte constitutionnel), nous sommes traités en enne- » mis par les commissaires de la (Convention. Hier 8 août, les hostilités » ont commencé et le sang a déjà coulé; un trompette envoyé par Du- » bois-Crancéapporte une proclamation sur laquelle les citoyens de Lyon » devaient délibérer dansune heure. L'heure n'était pas écoulée que son » avant-garde avait faitsur la nôtreunedéchargedecinqcoupsdecanon. « Dans le même instant, un escadron de cavalerie, buvant et fra terni -
CHAPlTaE XXVill. :UH
« sant avec un détachement delà nôtre, venait de Tinvestir par la plus » odieuse des trahisons. Deux de nos cavaliers furent faits prisonniers. » La résistance dans ce cas était de droit naturel , commandée m<^me » par l'acte constitutionnel que la France entière a proclamé : aussi nos » braves citoyens ont-ils repoitôàé la force par la force , et mis en » déroute les assaillants. »
Cette lettre avait pour but de présenter les insurgés comme d'innocentes victimes , et d'apprendre en même temps aux ennemis de la Révolution le premier succès de la révolte. Dans cet engagement, les Lyonnais perdirent quelques hommes, notamment un jeune officier des chasseurs à cheval de Précy, fait prisonnier, conduit au quartier général, et fusillé sans autre forme de procès. Du c6té des assiégeants, plusieurs soldats de Tavant-garde furent tués, et deux cavaliers du neuvième régiment des dragons de Lorraine passèrent pendant l'action aux Lyonnais avec chevaux, armes et bagages. Un des guides de l'armée des Alpes fut aussi fait prisonnier. Lorsqu'on apprit à Lyon la nouvelle de la mort du chasseur Guillot, quelques personnes voulurent exercer le système des représailles; mais Précy s'y opposa, disant que la cause lyonnaise était trop belle pour la compromettre par des atrocités. Le guide reconnaissant prit du service dans l'artillerie, et soutint bravement tout le siège, ainsi que les deux dragons incorporés dans les chasseurs à cheval.
Les troupes conventionnelles s'étaient rendues maîtresses de Montessuy, position formidable que l'armée lyonnaise trop peu nombreuse n'aurait pu occuper ; mais elles furent repoussées dans leurs premières attaques de la Croix-Rousse.
Ces premiers avantages enflammèrent le courage des Lyonnais; ils retrouvèrent dans ce succès l'énergie qu'ils avaient perdue quelque temps auparavant; c'étaient bien encore les hommes du 29 mai. Dans la soirée du même jour. Dubois-Crancé expédia plusieurs courriers pour presser l'armement des levées qu'il attendait, pour renforcer son corps d'armée, et représenta les combattants lyonnais, comme ayant définitivement levé l'étendard du royalisme, et arboré la co carde blanche , c'était une nouvelle Vendée qu'il fallait écraser Comme la Vendée de l'Ouest, elle était commandée par des émigrés descondéens et des hommes du peuple fanatisés. Ce n'était vrai que partiellement ; car un grand nombre de girondins et de fédéralistes L Mi
de bourgeois sans opinion, s'étaient ralliés autour de Précy par crainte des excès du peuple et des empiétements de la démocratie; mais ces bruits de royalisme habilement semés, produisirent un tel efTet dans les communes voisines , que le lendemain plusieurs bouviers se présentèrent aux portes de la ville portant la cocarde blanche aux chapeaux. Arrêtés immédiatement, et sommés d'expliquer le motif qui leur avait fait arborer le signe de la contre-révolution, ils répondirent avec l'expression de l'étonnement : « Qu'ils avaient cru devoir se conformer aux couleurs que les Lyonnais avaient adoptées, ainsi qu'on le leur avait affirmé. » L'un d'entre eux même s'expliqua plus franchement. « Après tout , dit-il', cette cocarde vaut bien celle que vous et vos ennemis portez, la couleur du sang n'y domine pas; elle est pure et sans tache au moins. »
Pour ce propos, le malheureux paysan fut traduit devant un conseil de guerre; mais les chefs lyonnais ne poussaient pas leur républicanisme de parade au point de condamner un homme qui disait tout haut ce qu'ils pensaient tout bas.