CHAPITRE XXIX
•^ vous les veiTiez bientôt, reconnaissant leur erreur, maudire ceux qui « les égarent , et célébrer avec nous cette auguste cérémonie. »
Dans ce moment une agitation sourde se manifesta dans la foule, le canon de Montessuy grondait, et un chasseur à cheval accourait par le quai du Rhône pour faire un rapport , et chercher des ordres auprès du général ; Précy renvoya le chasseur avec la recommandation expresse de ne point répondre au feu de ^l'ennemi, le sang français devant moins que jamais être répandu le jour anniversaire du 10 août.
Le calme se rétablissant, Torateur reprit ainsi : « Mais ils ne peu- » vent mêler leurs transports aux nôtres, si, toujours égarés, les » frères viennent égorger leurs frères; si des Lyonnais eux-mêmes » viennent réduire leur patrie en cendres ; le serment que nous allons « prononcer, gravé dans le cœur du dernier citoyen de Lyon, leur » sera répété avec transport, et c'est alors que, pleurant sur le sort de » leurs frères , ils chercheront Lyon dans Lyon même ; c'est alors »» qu'ils s'écrieront, mais trop tard : Lyon fut calomnié, Lyon fut le » martyr de la liberté.
» Loin de nous cette idée : nos frères ne sont point barbares, ils » sont républicains, ils ne sont que trompés, et le drapeau tricolore) « flottant sur cette ville, sera par eux respecté; aujourd'hui peut-être » ils se demanderont pourquoi ils viennent nous combattre, pourquoi » ils marchent contre nous : on leur dira que c'est parce que, comme » eux , nous voulons la liberté ; que c'est parce que nous avons abattu » l'anarchie : alors oubliant leur erreur, ces armes qui devaient nous » égorger serviront de nouveaux trophées à la liberté. Alors nous les » verrons dansant autour de cet autel, changer nos jours de deuil en n des jours de joie, et, au sein des plus vifs transports, répéter avec ^ nous le serment que vous allez prononcer. »
Alors étendant sa main sur les citoyens en armes, sur le peuple debout et la tête nue , il prononça le serment en ces termes :
« Vous jurez de maintenir la liberté, Tégalité, la République une et » indivisible, la sûreté des personnes et des propriétés, le respect à » la loi , ou de mourir en les défendant. Vous jurez la résistance à » l'oppression, Tabolition entière des dîmes et des droits féodaux. »
Nous le jurons, s'écrièrent tous les citoyens en levant la main; L 47
:nO HISTOIRE DE LYON. — 1793.
nous le jurons, répétèrent-ils au milieu des plus vifs transports, et ce cri, proclamé de bouche en bouche, se répandit de rues en rues, de collines à collines, jusques aux premières vedettes des assiégeants.
Le canon de Montessuy continuait à jeter des boulets sur les belles maisons du quai Saint-Clair, sur le pont Morand et sur la redoute Chenelette ; le président du district de Lyon descendit de l'estrade , avec les présidents des autorités constituées, et, trempant une torche dans le foyer embrasé, il s'approcha du bûcher, disant : « Détruisons par le » feu tous ces titres superbes , qui servent encore à nous rappeler les » jours de la féodalité ; étoufTons jusqu'au dernier souvenir de Tescla- » vage; que l'union, la fraternité soient désormais nos seuls guides; » et, pour signe de cette union indissoluble, brûlons pour toujours » ces titres apportés par le district de la campagne , et déposés avec » les nôtres sur le même bûcher. »»
Aussitôt une longue colonne de fumée s'éleva dans les airs, accompagnée des cris de Vive la République! Vive la Liberté !çX le président du district de la ville , remontant sur l'estrade , tendit sa main dans la direction de Montessuy, disant : « Puissent tous nos frères égarés , » apercevoir ce feu patriotique du haut de leurs retranchements , et » dire : Lyon abat l'esclavage quand nous lui dressons des autels. »
Il était six heures, un dernier roulement de tambours, une dernière salve d'artillerie annoncèrent le départ , et les corps administratifs, les corps judiciaires, le général et son état-major, les gardes nationales , les troupes actives et la gendarmerie nationale se remirent en marche dans le môme ordre, pour aller contempler et saluer avec enthousiasme larbre de la liberté planté devant l'Hôtel-de-Ville sur la place des Terreaux.
Pendant que les Lyonnais fêtaient ainsi Tanniversaire du 10 août, et que les troupes de la Convention, la célébrant à leur manière,' poursuivaient leur système d'hostilités, une scène admirable se passait au château de Lapape : on venait de conduire devant Dubois-Crancé une jeune lyonnaise, madame Chappuis, arrêtée dans la matinée à sa sortie de Lyon , et soupçonnée d'avoir écrit une lettre interceptée quelques jours avant, par laquelle, en style injurieux, elle mandait à sa mère de ne point se rendre à Lyon , parce que cette ville pouvait être cernée d'un jour à l'autre par les hordes sanguinaires de V infâme Dubois-Crancé, Dubois, qu'elle voudrait poignarder si le même coup pouvait frapper