‹ Histoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la ..., Volume 3Chapitre 200 sur 217 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

tous les scélérats de la Convention. Elle annonçait, par çost-scriptum, qu'elle quitterait Lyon le 10 août, pour rejoindre avec son enfant, à peine âgé de quatre mois, tous ceux qui lui étaient chers, et pleurer en commun sur les malheurs de la France. Cette jeune femme ne parut nullement effrayée des regards de colère que lui lançait Dubois Crancé.

— C'est donc toi, citoyenne, lui dit-il, qui as eu l'audace d'écrire cette lettre ?

— C'est moi, répliqua-t-elle avec la môme assurance qu'elle aurait mise à l'aveu d'une action toute naturelle, c'est moi , citoyen.

— Et tu ne crains pas d'en convenir? tu mériterais que je t'en jetasse les débris au visage.

— Vous n'oseriez pas, citoyen, frapper ainsi une femme seule et sans armes.

— C'est donc bien là ton écriture ?

— Je vous l'ai dit , les muscadines lyonnaises ne mentent pas. — Je veux m'en assurer, assieds-toi là à cette table , et écris.

— A qui, citoyen ?

— A qui tu voudras, n'importe : à ma femme, si tu veux. Madame Chappuis traça rapidement une seule ligne et la remit au

proconsul. Dubois-Crancé, de plus en plus furieux, à la vue d'un pareil sang-froid , pâlit de colère et froissa la lettre dans ses mains; il avait lu : « Madame, je vous plains d'être la femme d'un pareil mons- • tre. » Alors il s'élança sur la Lyonnaise, et lui saisissant fortement le bras, il la menaça de la frapper; celle-ci fit un mouvement involontaire. « Tuas donc peur à présent? lui dit Dubois-Crancé.

— Non, citoyen, les muscadines de Lyon ne connaissent pas la crainte , mais vous me faites mal.

— Elles connaissent donc la souffrance?

— Oui, quand elles sont mères, et je sens, dit-elle en montrant son sein, je sens là que mon enfant doit souffrir aussi; qu'on apporte mon enfant... Le regard de cette femme, son geste, l'expression de sa voix, ce cri de douleur arraché à la tendresse de la mère désarmèrent subitement Dubois-Crancé. — C'est bien, dit-il avec émotion, on te rendra ton enfant; en attendant, voici ta lettre, tu la porteras toimême à ta mère de la part de Vinfâme Dubois-Crancé. Alors, lui prenant la main, il la conduisit courtoisement jusqu'à la porte de la salle voisine ourson enfant avait été déposé; puis, se retournant vers ses

372 HISTOIRE DE LYOÎS, — 1793.

principaux officiers qui admiraient en silence l'énergie de la femme, et la générosité de l'homme, il s'écria : « Nous sommes donc à Sparte ici, citoyens I »

Cette action, qui fait également honneur à la Muscadtne et au Jaco^ bin, fut racontée le lendemain dans les Bulletins du département de Rh^ne-et-Loire, et placardée sur tous les murs de la ville.

Commencée le matin, la canonnade de Montessuy continua jusqu'à quatre heures de raprès-midi, sans interruption. L'abbé Guillon assure que ce fut une femme, une Lyonnaise, une dame France, qui, pour faire sa cour à son amant Dubois -Crancé, lança le premier boulet de la Convention contre ses compatriotes ; d'une main ferme et sûre elle mit le feu au canon.

Les femmes ont joué un grand rôle pendant le siège; nous aurons bientôt à raconter de beaux faits, d'éclatantes actions, de généreux dévoûments dont elles ont été les héroïnes; mais n'anticipons pas sur les événements. Ainsi que nous l'avons dit , les premiers succès obtenus par les bataillons lyonnais avaient enflammé leur courage, et décidé les communes voisines, que la peur et les menaces de la Convention avaient tenues jusques là dans une déplorable neutralité.

A la première nouvelle des avantages remportés par leurs frères de Lyon, ces communes s'ébranlèrent, et vinrent prendre leur part de la résistance.

A chaque instant des compagnies entières et bien armées, et même des hommes isolés venaient s'enfermer dans la ville. Izeron , Givors , Saint-Bel y envoyèrent leur contingent ; tous les citoyens de cette paroisse en état de porter les armes abandonnèrent leurs foyers, il ne resta que trois vieillards et des femmes pour les garder. Ces renforts inespérés produisirent un efiet incroyable auprès des citoyens armés pour la défense de leur patrie. U y avait entre eux une telle, rivalité qu'ils luttaient pour ainsi dire en témérité. Dans une affaire sérieuse qui venait de se passer au poste avancé du cimetière de Cuires, la première compagnie du bataillon de l'Union s'était élancée au pas de course et baïonnettes en avant sur douze cents hommes de ligne , et les avait repoussés après leur avoir tué une cinquantaine de soldats. Une compagnie du bataillon de Washington avait débusqué, par son feu adroitement dirigé, une batterie qui leur faisait beaucoup de nxal. Le rapport militaire qui fut publié le lendemain dans tout le département rend ainsi compte de ce combat : « Cette action brûlante

Page 1