CHAPITRE XXX
13 août, pendant que Précy dormait tout habillé, selon son habitude^ étendu sur un matelas dans une des salles de THÔtel- de-Ville, un paysan, se présentant à roflicier de garde, demanda à parler le plus tôt possible au général. II venait de Caluire tout exprès pour le \oir. Introduit auprès de Précy, il lui annonça d'une manière positive que les ennemis , désirant prendre leur revanche sur le plateau de la Croix- Rousse , s'apprêtaient à surprendre à la pointe du jour le poste du cimetière de Cuires.
« — C'est bien, dit le général au paysan, tiens, voici vingt-trois francs pour ta commission.
» — Ce n'est pas assez pour moi, reprit le paysan en refusant la pièce d'or; c'est un fusil, des pistolets, et un sabre que je vous demanderais, sans vous commander, mon général. »
DeIorme(cest ainsi que s'appelait ce brave homme) fut incorporé le lendemain dans une compagnie de grenadiers, et fuit tué deux jours après à la Croix-Noire. Précy, profitant de l'avis qu'il venait de recevoir, envoya une ordonnance au poste de Cuires , pour lui recommander de ne faire aucun mouvement quoi qu'il arrive, fùt-il même attaqué. Une seconde ordonnance alla chercher à la caserne de la Déserte trente hommes de cavalerie, pendant que le général lui-même s'occupait à faire mettre sous les armes les troupes casernées au palais des Dames de Saint-Pierre. Ce fut à la tête de cette petite armée , que sans faire connaître le but de cette expédition nocturne , il gravit à deux heures du matin la côte Saint-Sébastien , sans tambours et sans trom» pettes. Une demi-heure après , il prit position à demi-portée de canon de Montessuy, de manière i pouvoir attaquer à l'improviste la colonne qui comptait surprendre elle-même le poste lyonnais de Cuires. A trois heures du matin, un espion intelligent qu'il avait envoyé en avant, revint annonçant que les Crancéens commençaient à s'ébranler sur une seule colonne , formée à peu près de douze cents hommes. Précy n'en avait que quatre cents ; n'importe ! il est sûr du succès si l'ennemi donne dans l'embuscade; les Lyonnais, enchantés d'avoir à foire un coup de main qui rappelait à leurs bouillantes imaginations les guerres du seizième siècle, attendaient avec impatience le moment de s'élancer sur l'ennemi , lorsqu'un de leurs éclaireurs revint en toute hâte leur apprendre que le coup était manqué ; l'ennemi, après avoir fait un mouvement de conversion , s'était retiré dans ses positions premières. Précy attribua cette manœuvre rétrograde à la trahison 1. 49
qui veillait sans cesse autour de lui , épiant toutes ses démarche», et revotant toutes les formes pour mieux servir la cause des Jacobins.
L'attaque projetée des Crancéens ne fut que remise ; ils avaient craint d'être surpris eux-mêmes pendant la nuit, sur un terrain dont ils ignoraient tous les accidents; cependant ils ne voulurent pas laisser passer la journée sans attaquer le poste de Cuires. Ce poste se trouvait défendu ce jour-là par vingt-cinq hommes d'infanterie et quinze canonniers déterminés, bien commandés par le capitaine Verdun', homme d'une intrépidité peu commune , et que son costume bizarre faisait appeler le capitaine prussien, il portait un bonnet à poils, une veste bleu de ciel avec des aiguillettes noires, une ceinture rouge , un pantalon de nankin avec des gances de plusieurs couleurs, et la mous^ tache relevée.
A six heures du soir, il s'occupait à faire mettre en batterie une pièce de canon de gros calibre que Précy avait fait avancer vers le cimetière, lorsqu'un coup de feu et le cri Aux armes! se firent entendre. L'ennemi était en vue , le combat s'engage avec acharnement. Trois murailles protègent le poste important de Cuires; deux sont emportées , et cinq cents hommes de troupe de ligne paraissent , s'avançant en bon ordre et à découvert. Le sang coule de part et d'autre , car le courage est le môme des deux côtés , si le nombre n'est pas égal. L'affaire devient de plus en plus meurtrière, les deux canons des Lyonnais lancent la mort à bout portant ^ les grenadiers de l'Union , retranchés derrière leur muraille, soutiennent un feu sûr et bien nourri, et adroitement dirigé à l'aide des meurtrières qu'ils ont improvisées avec leurs baïonnettes; ils ont trois hommes tués et dix blessés, et pourtant ils résistent toujours; ils ne sont plus que vingt-sept hommes sur pied. Leurs armes brûlantes menacent d'éclater en leurs mains. Les munitions vont leur manquer, et ils jurent en combattant avec fureur de se faire tuer jusqu'au dernier plutôt que de se rendre ; enfin, après une demi-heure, dont chaque minute fut terrible, les Crancéens se retirèrent en désordre , protégés par leurs canons de Montessuy, et laissant la terre couverte de leurs morts.
Le bulletin du département rendit ainsi compte de cette journée,
' Cet homme a laissé de beaux souvenirs à Lyon. On sera bien aise d'apprendre que le Verdun du siège est le même que l'Empereur a distingué plus tard, et qu'il a décoré lui-même.