‹ Histoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la ..., Volume 3Chapitre 24 sur 217 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

nuire à H. de Chaponnay. Averti par ses domestiques quon voulait le forcer à signer le désistement de ses droits féodaux, il s'enfuit avec sa femme, erra toute la nuit dans les bois, entendant au loin le bruit du tocsin qui aj^elait à sa poursuite les habitants des paroisses. €es deux infortunés arrivèrent à Lyon le lendemain. Le pillage cessa le même jour^ mais on signifia à M. de dhaponnay que s'il ne renonçait à ses droits , ses forêts seraient réduites en cendres. Les gardes nationales de Chàtillon détruisirent les écluses de son pré de Besancin, et, pour calmer Teffervescence, il fallut la présence des commissaires du département et d'un détachement de chasseurs à cheval.

Une expédition plus sanglante fut à la même époque dirigée contre le château de Poleymieux, superbe ruine du moyen âge où M. Guiliin-Dumontet, vieux marin âgé de plus de soixante ans, achevait en paix une carrière glorieuse. La vie et la fin de cet homme sont assez remarquables pour qu'on s'y arrête avec quelques détails.

Engagé comme mousse dans la marine royale dès l'âge de neuf ans, le jeune Guillin-Dumontet étonna ses chefs par une intrépidité qui rappelait lenfance des Jean-Bart, des du Casse, et promettait de plus un héros à la marine française. A seize ans, il fût décoré de la croix de Saint-Louis : le fait est surprenant, puisque les statuts et les règlements de cet ordre n'admettaient, comme chacun le sait , que de vieux ofGciers après de longs et glorieux services. Mais Guillin- Dumontet avait donné lieu à cette brillante exception par une action qui était aussi sans exemple : un incendie s'était déclaré à son bord; malgré tous les efforts le navire allait sauter, l'équipage désespéré n'attendait plus que la mort; le jeune marin s'élance dans la saintebarbe et parvient seul à jeter les poudres à la mer; on put alors se rendre maître du feu et le navire fut sauvé. Après avoir passé rapidement par la hiérarchie des grades, Guillin-Dumontet fut longtemps capitaine de vaisseau, au service de la compagnie des Indes. Appelé ensuite à divers commandements importants, il donna sans cesse de nouvelles preuves de sa bravoure, fit partout respecter son pavillon, et fut cité souvent à l'ordre du jour avec les éloges qui lui étaient dûs ; enfin, nommé gouverneur du Sénégal, il administra sagement et glorieusement la colonie, et revint en France pour y finir ses jours en repos après une vie si laborieuse et si bien remplie; il ramenait avec lui sa jeune femme et deux enfants bien-aimés. M. Dumontet, malgré

son âge, était d'une vigueur d'^esprit et de corps peu commune, qui s était entretenue dans ses durs travaux ; il avait conservé dans la vie privée la brusquerie, la rudesse et ce ton d*autorité irrésistible dont il avait pris Thabitude dans l'exercice d'un long conmiandement parmi des gens de mer; au fond c'était un cœur généreux, facile à émouvoir, plein de pitié pour toutes les misères, de charité pour les pauvres, mais malhabile à exprimer des émotions qui ne s'accordaient pas avec sa dureté apparente. Ce brave homme n'osait se livrer qu'en secret à ses excellents mouvements. Il lui arrivait souvent même de cacher son nom et sa qualité en faisant ses bonnes œuvres. Dans le cruel hiver de 1789, il fit entretenir nuit et jour dans les cours du château de Poleymieux de grands feux où les pauvres gens venaient se chauffer, et tant que dura ce froid excessif, M. Guilliu-Duroontet, sa femme et ses enfants ne cessèrent de porter de chaumière en chaumière les secours et les consolations. Il était réservé à M. Dumontet, comme à son souverain, d'éprouver en cette occasion l'ingratitude du peuple ; on sait combien Louis XVI signala, lui aussi, dans cette saison mémorable, sa bienfaisance et son amour paternel; mais il n était plus rare alors de voir des malheureux dévaster les maisons charitables où la veille encore ils avaient trouvé un asile et du pain. Quand les brûleurs de châteaux, semant l'épouvante, parcoururent la province du Dauphiné, M. Guillin-Dumontet, apprenant ces bruits sinistres, ne put retenir son indignation; il s'écria avec sa franchise hautaine « que les nobles de ce pays étaient des lâches qui se laissaient griller comme des agneaux dans la cuisine de leurs manoirs, quand ils devaient bravement se faire tuer sur la porte, fussent-ils un contre cent. —Je voudrais bien, dit-il encore, qu'on m'attaquât, je ferais voir à ces canards de boutasse , ce que c'est qu'un vieux loup de mer. » Ce propos surpris, répandu, copimenté, piqua l'orgueil brutal des habitants de Poleymieux, et s ils oublièrent les bienfait^ du vieux marin, ils prouvèrent cruellement plus tard qu'ils se souvenaient d'une provocation légitime, après tout, et qui ne s'adressait qu'à des scélérats.

Le château de Poleymieux, au mois de décembre 1790, avait déjà subi les premières atteintes du régime révolutionnaire. On trouve les détails suivants dans un journal de l'époque, le Mercure de France :

« La demeure de M. Dumontet a été l'objet d'une de ces fouilles » inquisitoriales par lesquelles se signalent le despotisme des muni-

Page 1