CHAPITRE IV
mirables ; elle demande enfin à vérifier Tordre légal qui autorise cette nouvelle violation de domicile. On refuse de le montrer. Elle va retrouver son mari et le supplie de «tenter encore les voies de la douceur. Dumontet se présente lui-même ; il rappelle à son tour ce qui s'est passé au mois de décembre , sa justification éclatante en cette occasion, les arrêts de Tautorité qui le protègent à Tavenir ; mais quoi qu'il en soit, pour Tamour de la tranquillité publique, pour n'avoir point à se reprocher les malheurs qui pourront suivre, pour donner une dernière preuve de son obéissance à la loi, il se soumettra, dit-il, pourvu qu'on veuille bien lui montrer l'ordre légal en vertu duquel on agit. Cet ordre n'existait pas , on répond par des clameurs. « C'est donc une déclaration de guerre, s'écrie Guillin indigné, un guet-apens provoqué par des haines particulières et de basses vengeances que vous exercez contre moi?
» — Oui, répond une voix; car tu es contre nous; tu as manifesté la prétention de conserver tes droits féodaux ; tu encourages les nobles du pays à mépriser les lois; ton frère l'avocat a conspiré avec les princes émigrés, et tu n'as pu ignorer ses machinations. Tu es un aristocrate, un ennemi de la France.
»— Tu en as menti , misérable, dit le vieillard en découvrant sa poitrine , vois ces blessures ! C'est en combattant pour la France que je les ai reçues; les ennemis de la France, c'est vous I ou plutôt ceux qui vous émeutent et qui vous envoient égorger ses meilleurs soldats. » La scène se passait à vingt pas de la porte du château ; il y avait là un nommé Rosier, deux fois déserteur de l'armée, capitaine de la garde nationale de Chasselay, qui, à ces derniers mots, saute sur Guillin et le prend à la gorge. Le vieux commandant tire un pistolet, se débarrasse de son adversaire et rentre au château, dont il fait aussitôt fermer la porte.
Alors la foule effrayée pousse le cri : Aux armes ! des émissaires se répandent dans les campagnes voisines; trente paroisses s'ébranlent, trente drapeaux se déploient, et deux mille hommes sous les armes viennent assiéger un vieillard, sa femme et deux enfants. Cependant l'anden gouverneur rassemble ses gens, les exhorte et s'efforce de les animer de son courage ; mais à la vue du nombre des ennemis et des apprêts formidables dont ils sont entourés , quelques-uns de ces hommes faiblissent et demandent la permission dé se retirer : le commandant la leur accorde. Cet exemple gagne les autres, ils s'en vont pres-
que tous. Guillîn se retourne et s'écrie avec l'emportement du style militaire : « Que les lâches qui ont peur s'en aillent ! quant à moi , la dernière pierre du château croulera sur ma tête; je me défendrai seul. »
Mais alors un nègre, que le vieux gouverneur avait ramené des Indes, voyant cet abandon et transporté à ces paroles de son maître, se jette à ses pieds en pleurant et jure de combattre à ses côtés jusqu'à la mort. Ce nègre s'appelait Zamor; il était jeune, de grande taille et d'une force prodigieuse.
Cependant M"^» GuiUin-Dumontet ne désespérait point d'apaiser la fureur populaire : elle descend encore une fois parmi les furieux; elle leur représente qu'il suffit d'une députation choisie et nommée par les chefs, pour visiter le château et dissiper les soupçons : on la repousse. Ce n'était pas là le compte de cette populace. Pourtant les municipaux se laissent toucher, ils calment un moment leurs troupes. On choisit dans le tumulte des députés qui i>énètrent dans le château , qui le parcourent dans tous les sens, qui cherchent, fouillent et redescendent, aflîrmant sur l'honneur qu'ils n'ont trouvé qu'un petit nombre d'armes, de simples fusils de chasse, point de canons, point d'arsenaux contre-révolutionnaires, point de magasins. « Qu'importe! s'écrie la multitude impatientée, c'est un riche, un noble, un aristocrate, un soutien de la féodalité, un complice de son frère et des princes émigrés; il mérite la mort, il faut qu'il meure. » Et ces cris sont suivis d'une décharge qui crible de balles les fenêtres du château. C'en est fait, le combat s'engage; M. Guillin-Dumontet armé d'un tromblon fait feu, et la mitraille ouvre une terrible trouée dans la foule ; les paysans étonnés se replient les uns sur les autres, mais leur nombre les rassure et la vue du sang met leur fureur au comble : ils reviennent à la charge et pressent le siège avec des cris horribles. Tout à coup une femme paraît et se précipite au-devant des baïonnettes, portant deux enfants dans ses bras : c'est M<"« Dumontet qui vient une dernière fois demander la vie de son mari ; elle embrasse les genoux de ces furieux; sa jeunesse, son courage, ses enfants qu'elle tient embrassés, rien ne les touche. Point de grâce; son mari mourrai on la saisit à demi-morte, on la retire de la mêlée, on l'entraine avec ses enfants pour servir au besoin d'otages. Alors la scène devint affreuse ; le tocsin grondait à trois lieues à la ronde, la mousqueterie épouvantait les environs, les paysans accouraient, et