‹ Histoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la ..., Volume 3Chapitre 30 sur 217 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

de citoyens. Les députés s'interrompaient sans cesse dans leurs travaux pour lire les allocutions que la poste leur transmettait, et dont la plupart contenaient simplement des flatteries banales ou des déclamations ampoulées. La lettre des vingt-huit bataillons de la garde nationale de Lyon se distinguait des adresses vulgaires par les nobles sentiments qu'elle exprimait. Dans la prévision d'une guerre imminente, on avait mobilisé une partie des gardes nationales du royaume; celle de Lyon, injustement oubliée, réclama sa part de gloire et de danger. Le samedi 13 août, le député Goudard fit part à l'Assemblée de l'adresse suivante, qui fût vivement applaudie, accueillie par une mention honorable, et renvoyée au comité militaire.

«Soixante-quatre départements vont jouir de l'honorable préroga- » tive de fournir des défenseurs à la patrie, tandis que nous cherchons » en vain celui de Rhôhe*et-Loire parmi les noms fortunés dont les bra- » ves citoyens signaleront les premiers leur courage contre les ennemis » de l'empire.

» Pour soulager ce sentiment pénible, nous avons résolu d'en dé- » poser l'expression dans le sein de nos augustes représentants , puis- » sent-ils n'oublier jamais que le plus cher de tous les vœux de la » garde nationale de Lyon, fut toujours de concourir au maintien de la » paix et du bonheur de tous les Français, par le sacrifice de la fortune, » et, s'il le faut, par celui de la vie de tous les individus qui la com- » posent.

» Le juste regret de n'être pas appelés à marcher les premiers con- » tre les ennemis de la liberté ne saurait affaiblir nos sentiments d'im- » mortelle reconnaissance pour vos bienfaits , et surtout pour la con- » duite admirable que vous venez de tenir au milieu d'une foule d'évé- » nements qu'il fut impossible de prévoir.

» Le 21 juin dernier, vous montrâtes aux nations étonnées la gran- » deur de votre courage et la majesté de vos vertus civiques ; vous ajou- » tâtes encore à vos immenses travaux les fonctions abandonnées par » un roi , livré aux séductions des plus cruels ennemis d'un peuple que » vous avez rendu libre.

» Cependant , malgré la diversité effrayante des opinions , malgré » les circonstances orageuses qui vous entouraient, vous êtes restés » inébranlables dans vos principes; et par la sagesse de votre décret » du 15 juillet, vous avez ramené tous les Français à l'amour d'un gou- » vemement analogue à l'immense étendue de cet empire.

» C'est à nous, maintenant, à consacrer toutes nos forces et toutes » nos facultés pour le soutien de vos principes et l'exécution de vos » lois; mais il dépend de vous, messieurs, d'accomplir le plus ardent » de nos désirs, en nous procurant l'occasion glorieuse de vaincre ou » de mourir pour la liberté.

» Signé Frachon, major-général, commandant la garde nationale; » Bouillon, Guillotj aides-majors généraux. »

Ces vœux ne tardèrent pas à être exaucés. Bientôt s'organisa le bataillon deRhône-et-Loire, commandé par le lieutenant-colonel Charles Seriziat. Le 20 septembre, huit cent douze volontaires partirent de Lyon , et firent leur entrée à Strasbourg le 29 septembre suivant. La garnison entière de cette ville était ce jour-là sous les armes. Le bataillon Lyonnais, allant prendre immédiatement la droite de la ligne, se fît remarquer par sa belle tenue et la précision de ses mouvements. Ces braves volontaires devaient tressaillir les premiers aux magnifiques accents de la Marseillaise [i).

En offrant leurs services actifs à l'État, les Lyonnais crurent pouvoir réclamer l'ancien privilège de se garder eux-mêmes , sans le concours de l'autorité militaire. Leur pétition, présentée à l'Assemblée nationale, le 19 octobre, fut renvoyée au Comité militaire, et le 30 novembre, sur le rapport de Dumas , on décida unanimement qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. « Vous sentez, messieurs, dit le rapporteur, de quelle conséquence il pourrait être d'accorder aux citoyens pétitionnaires une demande qui tendrait évidemment au rétablissement d'un privilège. Ce serait à la fois violer les droits du peuple et porter atteinte à l'égalité politique, qui est la base de la Constitution française. »

Incidemment, le rapporteur Dumiis dénonça l'article du Journal de Lyon, ou Moniteur du département de Rhâne-et-Loire^ dans lequel Laussel s'écriait : « Il faut s'armer contre les administrateurs, les égorger et se faire des bandoulières avec leurs boyaux. »

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

Ce langage était en vogue dans les journaux et dans les clubs de Lyon. Les sociétés populaires s'étaient multipliées, et avaient acquis

(1) Voir à la fin du voinrne les documents historiques.

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de la consistance. La manie des cénacles patriotiques était devenue si générale , que les femmes voulurent avoir le leur; elles se rassemblèrent en grand nombre dans la bibliothèque des religieux Jacobins, et adoptèrent un règlement en soixante-huit articles, avec le titre d'Association des citoyennes dévouées à la patrie. Ce club singulier n'eut qu'une existence éphémère; ilpérit parla loquacité môme qui lui avait donné naissance; les harangueuses, la plupart exercées àTart oratoire dans les halles et les marchés, avaient contracté en même temps des habitudes peu parlementaires; les discussions dégénéraient parfois en rixes; et quand le poing ne suppléait pas à l'insuffisance des paroles, les questions à l'oindre du jour succombaient sous un feu croisé de discours, de criaillefies^ et d'interpellations simultanées.

La ferveur révolutionnaire du peuple lyonnais était entretenue par une multitude d'opuscules et de feuilles locales. Carrier , .devenu plus tard si tristement célèbre par les noyades, écrivait dans le Moniteur du RMne des articles qui lui.attirèrent les poursuites de Mayeuvre, procureur-syndic du dép§rtemertt. Un certain Labrude- dirigeait le Journal de la Société populaire des amis de la Constitution, étaMie à Lyon, dont le l"nuna»oparut le 16 janvier 17ÎW. Cet organe du club central proposa le premier d'abolir les vieilles formules de la politesse usuelle, et « de leur substituer l'expression du sentiment que la loi impose à tout citoyen , à l'égard de Tindividu ou de l'être collectif auquel il s'adresse. » Labrude disait, dans son. neuvième Numéro, du 13 février : « s'il s'agit du Corps législatif, c'est soumission; sll s'agit du pouvoir exécutif ou administratif, c'est respect; s'il s'agit de ses concitoyens, c'est salut. Le monsieur en titre devrait être remplacé à la manière sage des anciens, par l'énoncé indicateur de celui qui écrit et de celui à qui il sfadresse : tel à tel; de même cftie le sieur, tapt employé daps les actes, doit disparaître sous le nom de la personne, ou la seule qualification de citoyen. »

Le parti royaliste ne demeurait pas non plus inactif; jl opposait brochures à brochure», et ne dédaignait pas de puiser quelquefois des armes dans l'arsenal de ses adversaires; ainsi il publia, dftnsje style grossier du Père Duchesne de Lçmaire et d'Héber, une diatribe intitulée :,La mère Duchesne a Lyon, qui surpassait en injures et en calomnies les plus véhémentes divagations des écrivains patriotes. Cétait un dialogue entre la mère Duchesne, un soldat suisse^ la mère Carpillon^ et un volontaire des frontières appelé la Peur. La mère Duchesne

et le Suisse, interlocuteurs monarchiques, criaient à bas la nation f représentaient Lamourette et ses vicaires comme des débauchés; trai* talent les représentants de tyrans, les gardes nationaux de lâches, les municipaux de gredins, les patriotes de volewrs^ le maire Louis Vitet de ganache, de rhinocéros (1). On pense aisément que ces outrages n'étaient pas de nature à calmer les haines politiques ; aussi, dès la fin de 1791, elles avaient un caractère de violence, qui présageait des luttes sanglantes. Un fait donnera une juste idée du choc des opinions, et des efforts respectifs des partis.

Deux manifestations royalistes eurent lieu successivement au Grand- Théâtre. On fut averti qu'un artigte aimé dirait intercaler, dans la Partie de chasse de Henri IV, plusieurs couplets de circonstance. En effet, il les chanta au milieu des acclamations de tous les royalistes :

Quand je voyons quelque tnalin Au bon Henri fait* du chagrin , Jarnil ça nous désole! ^

Mais«j' savons que le cœur français Pour son roi ne change jamais ; C'est ce qui me console.

égaux tretoHX devant la loi ,

Si mon bon droit va de guinguoi ^

Morgue! je me désole!

Mais si dans ce qu'on doit au roi

On lui fait plus d'honneur qu'à moi ,

C'est juste et j' m'en console. *

Notre bon roi n'veut que le bien , Ces chiens d'iigueux n'en diront rien.

C'est ce qui me désole I ^ •

* Pour tant de maux qu'il a soufferts , Kos coeurs, nos bras l'y sont ouverts; J'sis sûr que ça le console.

Dans ce beau jour n' songeons à rien Qu'à c'qui peut nous faire du bien ,

(1) Voir les pièces jnstiÛcalîves.

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