CHAPITRE VII
sections réunies en permanence, pour déclarer que le roi avait perdu la confiance de la nation. Les fédérés en armes accouraient de toutes parts , annonçant l'arrivée des Marseillais, formidable légion composée de sept cents hommes d'élite, choisis pour former Tavant-garde de l'insurrection. Ces hommes, dont quelques-uns sortaient des prisons de la Corse ou du Piémont, enfants perdus de la société , n'espéraient plus d'autre réhabilitation que celle que leurs chefs Barbaroux et Rebecqui leur offraient. Les personnes soupçonnées de royalisme et considérées comme factieuses étaient désignées à la haine des conjurés. Roland, repoussé depuis peu du ministère et n'espérant plus y rentrer ; Roland, égaré par le désir de la vengeance , s'empressa de communiquer aux conspirateurs lyonnais la pensée fébrile qui l'animait; excité de plus en plus par les exhortations des Cordeliers et des Jacobins de Paris, il n'eut pas grand'peine à réussir, d'autant plus que Chàlier avait eu le soin de préparer les voies à ses colères vindicatives.
Sans attendre le mot d'ordre, celui-ci avait envoyé un de ses aidesde-camp, nommé Thonion, à Paris, pour seconder d'une manière active les vues des Marseillais. C'est de Paris que ce fédéré mandait au curé Bottin : « Tenez-vous prêt, ami, disposez-vous à recevoir le signal de »' branlebas ; il ne saurait plus tarder longtemps, car nous sommes ici >' tous en mesure ; Lyon doit suivre l'exemple de la capitale, pour que » les provinces du Midi suivent à leur tour celui de Lyon : formez vite » un comité central à la commune , inspirez-lui votre ardeur et votre » bon esprit, donnez-lui sans plus tarder des pouvoirs suffisants pour » protéger l'insurrection, pour la propager et l'alimenter par tous les V moyens, quels qu'ils soient; point de demi-mesure surtout, au » nom de la liberté! Frappez fort et ferme; les demi-mesures per- » dent les hommes les mieux intentionnés, et les meilleures causes. » A cette lettre pressante le curé Bottin répondait : « J'ai reçu avec plaisir » votre missive, je l'ai lue plusieurs fois, et je l'ai méditée avec recueil- , » lement ; mais, cher frère , c'est à la capitale à donner l'exemple, à » mettre le feu à la fusée ; on attend ici , nous attendons tous le mo- « ment de l'explosion : soyez-en sûr, ami, la commotion sera terrible » à Lyon ; elle se fera sentir, nous l'espérons, plus fortement qu'ail- « leurs, car nos amis sont on ne peut mieux disposés, et comme vous >' à Paris nous sommes tous prêts à Lyon. »
£n effet, toutes les mesures avaient été bien prises, rien n'avait été négligé dans l'intérêt de la réussite. Le comité central que Thonion
i*ecommandait était dé]à organisé à Lyon. Une femme de celte ville, la dame Aubert, écrivait à son mari fédéré à Paris :
« Mon cher époux,
» Nous avons nommé un comité de 300 citoyens de toutes les sec- » tions, et qui dans ses fonctions se borne à surveiller la tranquillité • publique, et correspond avec le comité de surveillance municipale, » de manière que s'il y avait quelque expédition à faire dans Lyon, ce » comité qu'on nomme Trois-Cents mettrait; toute la ville en train ; les M clubs ont prêté le serment d'obéir à leurs commissaires dans tous ce )' qu*ils lui diront défaire^ etc., etc. »
La réunion des Trois-Cents formait un faisceau compact de volontés conformes, et possédait des moyens d'action d'autant plus certains, que cette unité de pensées était loin de régner dans les rangs des hommes les plus intéressés au maintien de l'ordre. Le premier signal pouvait donc devenir l'étincelle qui devait incendier toutes les passions diverses, liées intimement entr'elles pour consommer l'œuvre révolutionnaire.
Ce fut en cet état de choses que le soleil du 10 août se leva radieux sur le peuple des faubourgs de Paris debout et en armes. Afin de confondre sans doute l'orgueil des hommes qui se disent les maîtres du monde, la Providence permit qu'il parût dans tout son éclat pour éclairer le dernier jour de cette vieille et noble monarchie de Louis XIV qui naguère pour devise lui avait pris fièrement son soleil ; ce jour-là, le fougueux Danton donna de sa voix de géant le signal de l'insurrection, et le peuple, avec ce bruit sourd qui précède les tempêtes , roula, pressé comme les flots de la mer, sur les boulevards, dans les rues, sur les places qui conduisaient aux Tuileries. Tout à coup, le cri : I Aux armes ! se fait entendre ; au bruit des canons qui brisent en passant le pavé des rues, au son du tocsin qui , du haut des clochers, se répand en larges volées sur la ville , les citoyens s'élancent à la tête de la révolte : les clubs des Cordeliers et des Jacobins, la section des Quinze-Vingts du faubourg Saint-Antoine, précédés par les terribles Marseillais, entraînent sur leur passage, et rallient ces figures noires et sinistres qu'on n'aperçoit qu'aux jours de massacres; le canon gronde à coups précipités, le tocsin se fait entendre toujours : c'en est fait de la royauté, abandonnée par les courtisans qui s'effacent toujours à l'heure