CHAPITRE X
Malgré les trois salves d'applaudissements qui firent retentir les voûtes de la grande salle de l'hôtel commun, malgré la bruyante explosion des transports patriotiques qui appuyèrent cette proposition, le maire protesta contre la forme acerbe de l'adresse qu'on venait d'entendre. Il approuvait le sentiment qui avait pu guider Lambert dans la composition de sa philippique, mais en trouvait l'expression exagérée. Il l'engageait donc à rédiger une nouvelle adresse dans le même sens, si telle est son opinion, mais sur un ton plus convenable, plus digne de la seconde ville de France et de ses représentants. Pour donner plus de poids à ses paroles, faible écho de Yappel au peuple des Girondins, il cite l'exemple des bourreaux du moyen âge, qui revêtaient leurs plus beaux habits et prenaient des gants pour couper respectueusement la tête des hauts et puissants seigneurs condamnés à mort. Quelques officiers municipaux appuient cette proposition ; mais, après eux, plusieurs de leurs collègues, prenant la parole, adhèrent à la première adresse, et pensent, avec le citoyen Lambert, que Louis doit porter sa tête sur l'échafaud. Les spectateurs conservent le plus grand silence, en attendant la décision, douteuse encore, de la majorité. Les présidents des corps administratifs et judiciaires se lèvent à leur tour; ils manifestent un vœu semblable à celui qui vient d*être émis ; l'adresse de Lambert est décidément adoptée.
L'assemblée, triomphante, allait se séparer, lorsque Laussel, le procureur de la commune, s'écria de sa voix stridente : « Pourquoi remettre à demain une chose qu'on peut terminer aujourd'hui? Pourquoi toujours ces retards et ces lenteurs qui perdent la chose publique ? Rome était perdue si le fds d'Âmilcar avait poursuivi sa victoire de Cannes, et Carthage eût été la reine du monde. Citoyens, ne faisons pas comme Annibal; ne nous séparons pas avant que notre ennemi commun ne soit écrasé. Frères et amis, croyez-moi, nommons, séance tenante, les commissaires que nous enverrons à la Convention. »
« Oui, oui, nonunons des commissaires, leur répondent mille voix parties de tous les points de la salle, nommons-les à l'instant même. » Nivière-Chol, espérant toujours gagner du temps, met cette motion aux voix ; elle est également adoptée à une grande majorité ; et , sans désemparer, les corps administratifs et judiciaires passent à l'élection des commissaires. Ce furent les citoyens Lafarge, membre I 15
fl4 HISTOIRE DK LYON. — 1792.
(lu tribunal de commerce ; Gaillard, membre du tribunal du district; Rertachon^ membre du directoire du district ; Gravier et Émery, tous deux membres du conseil général de la commune, qui rallièrent les suffrages des Jacobins. Aussitôt on arrête que les tambours seront battus dans chaque section, pour convoquer les citoyens, et les inviter à signer la pétition régicide ; que des registres ouverts à cette intention seront placés sur des tables dressées aux coins des rues , sur les quais, au milieu des places publiques, et devant les façades principales des églises. On décrète en outre que le procès-verbal de cette séance mémorable sera imprimé, affiché et envoyé aux quatre-vingt-quatre départements de la République.
En dépit de tous ces efforts, les Jacobins n'obtinrent les premiers jours que deux cents signatures tout au plus, celles des officiers municipaux comprises. Ils jugèrent donc nécessaire de recourir k la violence pour se procurer un plus grand nombre d'adhésions. Au bruit des tambours qui parcourent la ville dans tous les sens, les citoyens paisibles sont arrêtés et conduits de vive force devant les registres ouverts, entourés de ligures sinistres; on leur met une plume dans les mains : ^ Il faut signer la mort du tyran, » leur dit-on; s'ils hésitent, on les menace ; s'ils refusent, on les frappe ; s'ils se défendent, on les traite d'assassins. Des luttes acharnées s'engagent, et le sang coule dans la rue. Quelques-uns refusent avec courage les signatures qu'on veut leur arracher; d'autres, plus faibles, ou moins graves, signent sous des noms supposés. Quelques-uns même n'accordent leur adhésion qu'à prix d'argent. La petite place de Saint-Nizier était le quartier-général des chefs du mouvement. IJi, groupés sous le bonnet rouge, hissés à l'extrémité d'une pique qui avait porté, disait-on, la tête de l'abbé Regny, les clubistes entouraient les tables de proscription maculées de vin, et s'acquittaient sans relâche de leur mission. Ils venaient d'outrager plusieurs jeunes femmes de l'aristocratie , qui , dans leur indignation , avaient brisé la plume qu'on leur offrait pour signer la mort du roi, lorsque de jeunes bourgeois, des commis de magasins, des clercs de notaires, accompagnés de portefaix et de mariniers qu'ils ont recrutés à leur passage sur le Port-du-Temple et le quai de Saint-Vincent, débouchent par la petite rue des Bouquetiers, et s'élancent sur les listes et sur les pourvoyeurs. Ceux-ci, surpris à l'improviste , essaient un instant de résister ; mais forcés bientôt de céder, ils prennent la fuite